| n° 23745 | Fiche technique | 15335 caractères | 15335 2574 Temps de lecture estimé : 11 mn |
12/08/26 |
Résumé: L’arrivée inopinée d’un bureau cylindre Louis XVI écartèle le narrateur, ravivant le pire et le meilleur. | ||||
Critères: #poétique #réflexion #personnages | ||||
| Auteur : parapluie Envoi mini-message | ||||
L’intrusion du bureau au milieu de son appartement effondra le bénéfice de six ans d’analyse, l’indépendance conquise par d’incessants déménagements et l’habitude sagement conservée d’éviter, en toute circonstance, tout sujet de nature à fâcher.
Le meuble trimballait avec lui son style anachronique, un peu suranné, mais surtout ses entrailles gonflées des souvenirs d’une autre époque. Pas forcément mauvais ni foncièrement bons.
Quand le déménageur lui avait glissé dans la paume la clef au profil en trèfle qui commandait l’ouverture – et la fermeture – de toutes les serrures, l’envie l’avait saisi de l’égarer immédiatement. Acte manqué, qui scellerait définitivement les ouïes de ce que cet égout, tout galbé de cylindre et Louis XVI qu’il fût, devait fatalement receler.
Au matin, un flot d’émotions déstabilisateur l’avait submergé en reconnaissant les pieds cannelés qui pendaient des couvertures de protection. Il croyait s’être sauvé de la noyade. Le mascaret remontait sa mémoire, léchait les barricades, érodait les piles des ponts maladroits qu’il avait jetés par-dessus les zones d’ombre ou de demi-teintes. Au matin, son sang n’avait fait qu’un tour avant de se glacer : la livraison manquée l’avant-veille, mais que signalait un papillon dans la boîte aux lettres, c’était donc lui !
Des mois auparavant, le faire-part de deuil l’avait rejoint. Chose suspecte qu’il avait glissée parmi les strates d’une pile de courrier en déshérence.
Et, à peu de temps de là, dans le téléphone, il avait dit que non ! Il n’irait pas ! Qu’il n’était ni soulagé ni peiné ! Que tout ça n’existait plus ! Et, pour couper court, que tout était mort depuis ce jour… Son interlocutrice qui se souvenait de ce jour avait abdiqué.
Seulement voilà, elles lui avaient envoyé le meuble. Il savait bien pourquoi.
La règle des trois A resurgissait. E + A = AfA. Équité + Amour = Argent f (Abandon). Dans sa famille, les comptes bien tenus avaient toujours représenté le gage le plus inébranlable d’un amour équitablement réparti. L’argent distribué, sous quelque forme que ce soit, l’avait toujours été fonction de l’autre A.
En regardant le bureau dos d’âne, il songeait à la succession des séances sur le divan qui avaient effleuré, enjôlé ce théorème de l’enfance, jusqu’à ce qu’il sût en percer la faiblesse. Cette règle des trois A, le frère et la sœur l’avaient toujours déclinée sur deux modes opposés. Elle amassait pour ne pas manquer. Lui dilapidait ce qui n’avait jamais remplacé.
Les dix plaques que valait le bureau rappelaient la règle. La clef dans sa main pesait comme l’exercice possible d’un pouvoir. À portée de main. Ouvrir le passé et le dépecer, une dernière fois.
Sujet après objet.
Une bonne fois pour toutes.
Hobby plutôt ordinaire, mais susceptible à l’occasion de procurer une certaine hygiène de vie. Voire une philosophie. Doué de l’instinct du prédateur, il possédait intuitivement celui de la proie. Connaissances psychologiques de base de celui qui joue à bourreau perché.
Jamais il ne négligeait l’adversaire. Sinon, le plaisir de triompher était bien moindre.
Il ne chassait pourtant plus.
La traque restait toujours dans sa nature. Manquait le gibier, digne de celle-là. Aux ouvertures d’automne, les lâchers nombreux de bêtes, à poil ou plume, nourrissaient encore l’illusion du nombre, mais la noblesse du geste, cruellement, n’y était plus.
Et puis, ils n’avaient plus peur.
Or, sans la suintante angoisse de la proie, le sport, décidément, manquait de noblesse. Et, comme il aimait à répéter : « à conquérir sans péril, on triomphe sans gloire ». Des toutes faites comme ça, il en avait des liasses. Et des diatribes parfois, discours du « je », qui savait si bien, que le dialogue finalement, c’était lui.
Il venait des campagnes. Il disait des campagnes, plutôt que de la campagne, qui sentait trop sa résidence secondaire. Chez lui, dans ce passé où avait été son enfance, la campagne puait. Elle puait la merde, l’effort, et la sueur qui va avec. Il vous le disait deux fois plutôt qu’une, des fois que vous n’auriez pas bien compris : c’était de la merde qu’il venait. Des latrines, pas des water-closets. Et il répétait à s’en délecter : des water-closets, enfin, des W-C, comme on a abrégé, mais « deubleusi pour water-closet », il enseignait, s’en regorgeant à la cantonade. Deubleusi. On dit WC aujourd’hui, mais, « deubleusi, pour water-closet » ! Des fois que trop cons, les gens autour de lui. Qui souriaient polis, deux fois plutôt qu’une, car polis. Polis ou normaux, peut-être.
Ce qui étonnait toujours ses interlocuteurs, c’était qu’il pût vivre dans le même siècle qu’eux. C’était la réflexion qui leur venait après.
Au début, personne n’y pensait. Il vous laissait la bride sur le cou, câlin et enjôleur. On croyait, comme deux et deux font quatre, qu’on se taperait et la cloche et la main, amis comme jamais et depuis toujours. Et que ça continuerait.
À ce point-là, il savait qu’il était à son affaire. Entre eux et lui, le nœud était noué. Il en tenait les extrémités.
Il vivait comme il avait chassé, du côté du vainqueur.
Et quand, de corne ou de poil, de plume ou passereau, le gibier vint à manquer, le mec s’avisa que d’autres terrains, sous ses yeux, regorgeaient d’animaux.
La France avait un problème et, subséquemment, Néron en avait deux.
La France avait bien eu de Gaulle, mais cet imprévoyant messie avait, en composant sa cinquième, oublié les aspirations de Néron. Sa partition, aussi tonitruante alors que celle de Beethoven, s’avéra nulle et non avenue quand Néron se prit à penser. Il était ainsi parfois traversé par la grâce, comme les herbages, où paissent et ruminent les vaches, le sont par l’express de 4 h 12, car « l’avenir appartient à ceux qui se lèvent tôt ».
Dans son ultime commandement à la Nation, le grand Charles avait vu petit. La France n’avait qu’un président quand Néron avait deux candidats.
Les deux prétendants avaient grandi en brandissant la bannière qu’il leur tendait. Sur le drapeau tricolore, leur destin brodé proclamait : « Aux royaumes des borgnes, les aveugles sont rois. » Et, Dieu sait qu’à l’école, ils en avaient croisé de ces cyclopes, dont l’œil torve éclipsait leur mérite.
Comme elle aurait dû être un fils, le premier candidat s’appelait Dominique.
Pierre était le second, car « sur cette pierre, je bâtirai mon église ». Néron, qu’effleurait parfois le doigt divin, avait sacrifié au goupillon la probable contrariété que son cadet ne puisse accéder à la plus haute charge de l’État.
C’était son chemin de croix à lui. Il s’en consolait en caressant, à défaut des boucles blondes de l’enfant, la perspective de l’intronisation de Pierre.
Depuis que ce pis que pendre, dont il crachait parfois le nom entre ses dents, était entré au Panthéon une rose à la main, Dominique ne déméritait pas. À Sciences Po, Néron ne doutait pas qu’on fît dans son cerveau toute la lumière sur le faux attentat de l’Observatoire et que l’impétrante y gagnât conviction et ardeur à combattre.
À observer les gesticulations de Pierre, les voies du Seigneur lui apparaissaient, jour après jour, plus impénétrables. Dans ce bohème qu’il entretenait et qu’il avait élevé pour que leur nom vînt s’inscrire en lettres pieuses au fronton de la papauté, il peinait à entrevoir la leçon, qu’en bon pécheur, il aurait acceptée avec humilité.
Car Pierre faisait l’artiste.
Le doigt de Dieu avait placé Pierre au plafond de la Sixtine, mais Néron, ce presbyte parmi les déficients visuels, qui ne manquait pas d’ambition, était dépourvu d’imagination pour y voir suffisamment clair.
Néron était handicapé du compliment. Il ne vous disait jamais : « Tu cuisines bien. » Mais juste : « Ton grand-père était bon cuisinier, tu dois tenir ça de lui. » La cuisine vous était venue comme une chose immanente, avec les gènes du grand-père qui avaient sauté une génération. Les dons venaient du passé. Le diable, que vous aviez au corps, venait de vous. Mais la cuisine, du passé. Vous ne pouviez pas être doué, tout simplement doué, ça venait toujours d’ailleurs.
Il ne cuisinait jamais.
Mais il aimait manger. À sa faim et à son goût, qui parfois effleurait le vôtre. Car vous ne saviez jamais vous mettre suffisamment dans la viande, épouser les écailles d’un bar ou attraper l’instinct sauvage d’un faisan. Trop cuit, trop sec, « c’est pas comme ça qu’il faut faire, si c’est pour faire comme ça, autant jeter ou donner de la confiture aux cochons. »
Mais il mangeait toujours. Il vous apprenait à rater ce qu’il finissait par manger, car « maintenant que c’est fait, autant le manger, gâché pour gâché, autant ne pas jeter. »
Vous aviez beau faire, vous aviez beau savoir que ce serait raté, vous faisiez quand même. Des fois que. Aussi instinctif que le faisan, vous vous acharniez à vous reproduire pour la gamelle du chasseur.
Paré des plus beaux atours que vous avait transmis le grand-père cuisinier, vous étiez en fourneau dès la petite heure, pour voir si des fois l’espèce parviendrait à se sublimer.
Le prédateur rôdait non loin, qui suspectait vos gestes ou leur absence. Parce que c’est pas comme ça qu’on fait, mais jamais il ne vous montrait. Son ombre moite, dans votre dos, menaçait de tourner la béarnaise, mais vous aviez le coup de main.
Quand la moitié d’un flacon de Lynch-Bages était venue humidifier le sang perlé d’un faisan, tout enguirlandé de navets nouveaux et de carottes idoines, de délicats petits pois écossés du matin et de grenaille relevée à la fleur de sel, l’ogre redevenait lui-même : « Bouffer, j’en crèverai, mais putain, qu’est-ce que j’aime ça ! » À la cantonade, qui souvent n’aimait que manger, il faisait l’obole de cette pensée profonde.
Le cuisinier, seul, savait qu’il était remercié.
Le pragmatisme était sa grande qualité. Il avait le pragmatisme aussi rigide que le plastique moulé, c’était la composante très masculine de sa nature d’homme. Bien avant l’avènement du tout numérique, Néron était déjà un programme, l’ultime bit du programme, sa quintessence. Aussi binaire que 1 et 1 ne font pas deux, Néron fonctionnait animé de la même certitude.
Quand, dès potron-minet ou presque, il vous croisait, l’essentielle question qui gouvernait sa vie fusait :
« Quel est ton programme pour la journée ? »
C’était ainsi, quotidiennement, sempiternellement ainsi. Le réveil n’admettait pas le hasard. Il fallait, dès l’œil ouvert, et avant même que la première idée d’une gorgée de café ait gagné vos neurones, que le programme de votre journée soit établi, injecté dans de petites cases qui, réunies les unes aux autres, prendraient forme de programme et donneraient un sens à sa vie, qui dès lors tolérerait la vôtre.
Homme surprenant, Néron ne tolérait pas la surprise chez ses semblables. Il vivait dans la crainte du bug, taraudé par l’angoisse sourde que pût advenir l’imprévisible.
Roi du programme, Néron n’en maîtrisait pourtant pas toutes les circonvolutions. Sa journée lui échappait parfois comme une mauvaise plaisanterie. Non que vos programmes n’aient pas trouvé les mystérieux arcanes où s’accorder, mais bien souvent parce que le sien avait évolué.
Bill Gates tétait encore le sein de sa matrice que Néron avait déjà inventé la mise à jour automatique, sauvegarde essentielle de son système de survie. Qu’un désir inopiné surgît soudain : il incrémentait in petto les strates où s’étaient calfeutrées d’encombrantes frustrations. Et la machine boostée s’emballait de nouveau. Comme une crêpe, il retournait son programme, et aussi sûr que 0 et 1 font avancer les choses, roule ma poule, Néron traçait sa route.
Mais Néron ignorait que les choses qu’on ne maîtrise pas sûrement avancent toujours à notre insu.
Aussi, quand il toucha son premier personal computer, lui qui s’était accommodé si longtemps de son ordinateur personnel, connut une déception inexplicable lorsque le programme lui demanda s’il était bien sûr de vouloir exécuter une action irrémédiable.
Car, aussi incongrue qu’elle lui parût, la requête éveillait en lui de lointaines réminiscences, questions qu’il avait posées avec une certitude alors acquise et qui, d’un coup, lui apparaissait si fragile.
Néron les lui avait donnés. Mot injuste cependant, car il n’était jamais parvenu à se les approprier. L’ombre de Néron flottait dessus. Et aussi tout un mystère inextricable : le mec les avait portés une fois, une seule, pour son mariage et la photo qui va avec, en complet, cravate, épouse et gants gris. Sur l’épreuve en noir et blanc, ils ne déparaient pas, ton sur ton.
Ils dataient de l’époque révolue. Celle où l’on savait faire les choses. Se marier en habit. Poser l’air inspiré de l’absent heureux, poser quoi ! à la main une paire de gants gris. Autre temps, celui des photos noir et blanc.
Les gants étaient revenus avec le bureau. Tiroir de droite. Intacts. Et le mystère qui les accompagnait avait resurgi tout aussi intact.
Ce mariage était une énigme tout comme les circonstances de la rencontre des deux époux, qui ne les concernaient pas, ni lui ni sa sœur, avait dit Néron. Ils auraient voulu savoir. Mais ils avaient peu reposé la question. Puis, plus du tout. Ils étaient nés un jour. Là commençait leur histoire. Avant, pas même une escarbille dans l’œil de Néron. Ils imaginèrent bon train, s’en contèrent de vertes et de pas mûres pour escalader le mur de cette ignorance, puis las, s’affaissèrent au pied.
Il y a comme ça des gens sans passé. Pourtant, Néron n’en était pas. Il avait le passé révisionniste. On savait peu de lui. Mais ce qu’on savait, on le connaissait en boucle.
On savait que les hivers de son enfance étaient rigoureux, engelures et compagnie, agrippé au guidon d’une bicyclette, qu’il pleuve, qu’il neige ou qu’il vente. À croire que jamais le soleil, jamais le printemps ni l’odeur des fleurs ni la promesse des bourgeons. Neige, pluie, vent, raidillons, et le jarret qu’il fallait, de chez lui à la pension, sa pauvre valise, mais si lourde pourtant quand grimpaient les lacets autour des collines.
On maudissait la Creuse, pays impitoyable au cycliste, sauvage contrée où menaçaient encore les loups. Il disait sabot contre sabot, dans l’hiver qui gèle, sabot contre sabot frapper les doigts gelés pour que fuient les loups et, dur comme la glace qui fendait les pierres et leur cœur, les enfants le croyaient, réjouis de pédaler sans sabots, sous des latitudes autrement plus hospitalières.
Qu’il pleuve, qu’il neige ou qu’il vente, Néron avait la fibre Poulidor. Du jarret toujours et second tout pareil, l’éternel vaincu.
À bicyclette, un matin que se défaisait la guerre, l’héroïsme l’avait frôlé. Il ne le disait pas ainsi, mais à force de visionner son film, les enfants se l’étaient résumé comme ça. Un matin. Ciel bleu. Travelling sur la route. Néron gamin à bicyclette, dans le lointain, le pont sur La Tardoire… affluent de La Creuse, martelait Néron, à l’adresse de leur ignorance obtuse.
Lui qui file matin, bleu, soleil, tiens ! Du soleil, enfin ! Fier du jarret, roule petit bolide et, passé le pont, l’explosion dans son dos. Un peu plus, un peu moins et lui pas là pour en parler. Le pont avait sauté trop tard, sinon, Papa, quel héros, se disaient les enfants, qui ne l’auraient jamais connu. Néron avait le sens de la tragédie. Comme d’autres ont celui du comique de répétition.