Suite possible écrite dans le cadre du jeu « Polar and Co », pour le texte de Patrik : Associativité
Lætitia se redresse sur le canapé. Elle relève le menton, regarde son mari droit dans les yeux et dit :
- — Eh bien moi, j’ai une autre possibilité à ajouter aux tiennes, mon chéri. Tu n’as pas pensé à tout.
- — Ah oui ? Et laquelle ? répond Quentin, un peu moins sûr de lui.
- — Vois-tu, ton don de l’observation, je l’ai aussi. Tu n’ignores pas que j’ai aussi mon côté maniaque. Tu as trouvé les caméras de Marc ? C’était prévu. De mon côté, ce matin, j’ai bien vu aussi que des choses avaient bougé dans cette pièce. Je m’y attendais. J’ai trouvé tes foutues caméras à toi, elles sont toujours à leur place, mais hors d’usage. Donc, nous voilà à égalité. Enfin, pas tout à fait, mon chéri. Tu permets que je t’appelle encore mon chéri, n’est-ce pas ?
Elle sort un pistolet de sous le coussin du canapé et le pointe sur Quentin.
- — Alors, mon chéri, cette fois nous sommes à égalité. Arme contre arme. On se braque mutuellement. Tu tires ou je tire ? Qui va avoir le cran de le faire ? Toi ? Moi ?
Quentin, après une longue réflexion, baisse son arme.
- — Tu as gagné ! Je n’aurais de toute manière pas pu tuer la femme que j’ai aimée, et cela malgré ta trahison. Et toi ? Tu vas me tuer ? Personnellement, je ne pense pas que tu en sois capable. Ce n’est pas ton genre, tu es trop émotive, la vue du sang te révulse et puis tu aurais trop peur de te casser un ongle. Au fait, tu as pensé aux empreintes sur ton pistolet ? dit Quentin.
Il dépose son arme sur la table basse, un sourire au coin de la bouche, persuadé que Lætitia allait faire de même.
- — Tu continues à fanfaronner, mon chéri ? Tu me sembles bien sûr de toi ! Moi ? Je serais trop émotive, tu dis ? Vraiment ? Est-ce que j’ai pensé aux empreintes ? Oui, j’y ai pensé aux empreintes. Longtemps, même, c’était en effet le point faible de mon plan. Mais j’ai trouvé la parade. J’étais persuadée que tu allais céder et déposer ton arme. Tu as toujours été un foutu romantique. Et les foutus romantiques, ça plie toujours.
Elle ramasse le revolver de Quentin, avec un mouchoir planqué lui aussi sous le coussin.
- — Tu vois, plus de problème d’empreintes maintenant. En plus, c’est ton arme à toi, avec tes empreintes à toi dessus, dit-elle en rangeant son pistolet dans sa poche.
Quentin, maintenant, semble beaucoup moins sûr de lui. Mais il sourit toujours en disant :
- — Tu vas me tuer ? En as-tu le cran ?
- — Toujours tes rodomontades, Quentin, mon chéri. Tu m’en crois vraiment incapable ?
- — Oui, je le pense. Pas ton genre du tout.
- — Gagné ! Eh bien non, je ne vais pas te tuer. Non pas que je n’en sois pas capable, hein ! Tu vois la possibilité supplémentaire à laquelle tu n’as pas songé, elle est tellement simple pourtant. Même si ce n’est pas une associativité. Parce que, vois-tu, si (1 + 2) + 3 équivaut à 1 + (2 + 3), c’est une certitude mathématique. Si je suis 2 dans ta petite histoire, que font 2 - (1 + 3) ?
Quentin reste coi, réfléchissant, ou du moins essayant de réfléchir aux paroles de Lætitia, qui le braque toujours. Elle reprend.
- — Vois-tu, mon amour, te tuer ne réglerait que la moitié du problème. Qu’est-ce que je ferais de lui ensuite ? répond Lætitia en désignant Marc.
Elle braque ensuite l’arme de Quentin sur Marc et lui tire une balle dans la tête. Elle jette l’arme de Quentin au sol, se lève brutalement, puis elle sort de la maison en courant et en hurlant, devant son mari pétrifié.
- — Au secours !!! Aidez-moi !!!
Puis :
- — Il est devenu fou. Il a tué son associé et il voulait me tuer aussi… Je ne sais pas comment je lui ai échappé !
Les passants, nombreux sur le boulevard à cette heure de la journée, les voisins affolés s’approchent de la jeune femme affolée. Un attroupement se forme rapidement.
Quentin, toujours pétrifié par le geste de son épouse, n’a toujours pas bougé de son fauteuil, alors que Lætitia est en pleurs et tremblante, mais s’est mise à l’abri dans les locaux de l’entreprise située en face de chez eux sous la protection de deux vigiles et de nombreux badauds. Haletante, elle répète à qui veut l’entendre son histoire de manière saccadée.
La police arrive dans les cinq minutes.
Quentin, quant à lui, voyant l’impasse où il se trouvait, n’imagine pas d’autre solution que de fuir en courant.
Il sera interpellé par un nouvel équipage de police arrivant sur les lieux du crime.
Malgré ses dénégations, tout accuse le pauvre Quentin d’avoir tué Marc, même les photos restées sur place, celle de sa femme avec Marc, nus sur un lit en train de copuler.
D’ailleurs, Lætitia, toujours tremblante, dit à l’inspecteur qui l’interroge :
- — Oui, Marc était mon amant. Comprenez-moi, mon mari était un monstre. Un homme violent qui me martyrisait, autant physiquement que psychologiquement. J’ai vécu l’enfer pendant des années, jusqu’à ce que Marc…
Elle s’écroule à nouveau en pleurant. Puis, se reprenant et se mouchant avec le kleenex que lui tend l’inspecteur, elle reprend :
- — Il n’a pas toujours été comme ça. Au début de notre mariage, il était gentil. Puis il a commencé à changer, à devenir jaloux, agressif… et il a fini par me taper dessus. Oh, jamais au visage. Il ne voulait pas que ça se voie. J’ai fini par trouver un peu de réconfort auprès de Marc… Jusqu’à ce que Quentin le découvre.
Au même commissariat, la version de Quentin ne tiendra pas la route. Ses histoires de caméras ne feront qu’embrouiller le tout. Il sera mis en examen, emprisonné, jugé, reconnu coupable et condamné à quinze ans de réclusion. Son avocat lui a bien conseillé de plaider coupable, mais il a préféré continuer à accuser Lætitia, ce qui n’a convaincu ni les jurés d’assises ni les juges. D’autant plus que Lætitia, au procès, a été convaincante, pleurant et s’écroulant à plusieurs reprises.
Mais faisons un petit retour en arrière. Le lendemain du meurtre de Marc, Lætitia appelle Pierre, un troisième larron.
- — Allô, mon chéri ? Oui, c’est moi. Voilà, c’est fait.
- — …
- — Oui, ils en parlent aux actualités. Tout a parfaitement fonctionné, comme je l’avais prévu : drame conjugal, tentative de féminicide, meurtre et tout le tintouin. Marc n’est plus… Paix à son âme. Tu aurais vu sa tête quand il a compris qu’il n’était qu’un simple pion dans cette affaire. Enfin, il n’a pas eu le temps d’y songer trop longtemps. Mais j’aurais été déçue qu’il ne réalise pas ce qui lui arrivait. Oui, Quentin a été arrêté.
Elle marque une pause, lâche un petit rire et reprend :
- — Cet idiot s’est fait attraper par la police en fuyant. Oui, c’était parfait pour notre plan. Maintenant, il peut raconter ce qu’il veut, tout l’accuse. En plus, il a ajouté un délit de fuite que je n’avais même pas envisagé, pour mieux s’enfoncer.
- — …
- — Oui, bien sûr ! Je m’étais fait des bleus sur les bras et les cuisses juste avant, pour bien montrer que j’étais une femme battue. J’ai même ressorti un vieux certificat d’hôpital, quand je m’étais cassé l’auriculaire.
- — …
- — Il reste une chose à faire. Il va falloir que tu récupères l’arme que tu m’as donnée. Je l’ai jetée sous une armoire, dans le hall de l‘entreprise où j’ai fait semblant de me réfugier.
- — …
- — Tu y passeras.
- — …
- — Non ! Moi, je ne peux pas y retourner. Toi, ils ne te connaissent pas. Et puis cette arme n’a pas été utilisée. Elle n’apparaît nulle part dans la procédure. Oui, hormis dans les déclarations plus que confuses de Quentin. Cette arme n’existe pas. Aucun risque.
- — …
- — Je ne sais pas ! Il y a mille manières de se débarrasser d’une arme. Tu la jettes dans le canal, par exemple ! Mais il faut que l’on arrête de se voir. Au moins jusqu’au divorce. Vu les circonstances, je crois que ça va être rapide et simple, une formalité… Donc, tu récupères l’arme et tu t’en débarrasses.
- — …
- — Voilà ! Il faudra rester discret jusqu’au procès de mon cher futur ex-mari. Une fois qu’il sera condamné pour le meurtre de mon ex-faux amant, on pourra partir loin tous les deux, sous les cocotiers. Et nous serons riches…
- — …
- — Oui, moi aussi, je t’aime. Non, c’est toi qui raccroches !
- — …
- — Non, c’est toi !
Et elle raccroche.
- — Connard ! Tu crois que je vais partager avec toi ? Mais non, quelle drôle d’idée ! Je garde tout pour moi. Je me suis débarrassée de deux crétins, ce n’est pas pour en traîner un troisième. J’ai pris à peu près tous les risques, c’est moi qui ai quasiment tout fait et tu voudrais que l’on partage ? Tu as eu ton utilité, pour me trouver une arme déjà. Tu es inutile maintenant. Il pourrait t’arriver un stupide accident d’ailleurs, mon petit Pierre. Oui, tiens, voilà la solution parfaite. Tu meurs ! Personne ne fera le rapprochement entre toi et moi. Tu ne me manqueras pas finalement. Tu étais un amant minable. Pire que Marc et Quentin, et ce n’est pas peu dire… Et après ? Enfin libre, débarrassée de tous ces bonhommes. D’ailleurs, je déteste les mecs. Surtout ceux collants comme ces trois idiots. Je vais pouvoir vivre comme je l’entends… Comme je l’entends et dans un endroit paradisiaque. Cocktails, champagne, luxe et amants d’un soir, voilà le programme.