Un récit qui sort de l’ordinaire. Bonne lecture :)
Choses étranges
Depuis quelques temps, des choses assez étranges se déroulent dans notre petite ville. Des personnes pourtant hors de soupçon se comportent comme des délinquants, puis soudain elles redeviennent comme avant, sans explication valable.
Il est avéré qu’elles ont bien fait ce qu’elles ont fait, mais quelque chose cloche. Un témoignage qui revient souvent de la part des témoins connaissant le délinquant est :
- — C’est dingue, on aurait dit quelqu’un d’autre !
J’ai bien ma petite idée, mais personne ne me croira. À force d’analyses, de recoupements et d’intuition, j’ai fini par comprendre le mode opératoire.
Je suis face à l’homme qui est le dernier en date de cette étrange série. Bien qu’il soit actif, je constate que son corps est dans un état proche du délabrement, mais ça ne semble pas le gêner.
Calmement, je lui explique que je sais qui il est, mais qu’il serait bon qu’on en parle de façon plus discrète. Il me propose alors :
- — Tu connais la forêt de Biormal ? Le croisement entre les chemins de randonnée A5 et B7 ?
- — Je connais…
- — Eh bien, demain matin, onze heures, on pourra discuter tranquillement de tout ça. Si t’oses venir !
- — Je serais là.
Nous nous séparons.
En forêt
Comme je m’en doutais, venu à moto, mon interlocuteur est légèrement en retard, mais ce n’est pas grave, je n’ai aucun train ou avion à prendre. Il pose son engin contre un arbre. Une fois son casque enlevé, tout de suite, il pérore :
- — Alors, il paraît qu’tu sais tout ?
- — Tu prends les humains pour des moutons, et tu sautes de l’un à l’autre.
Ma réponse le surprend, mais il se rengorge très vite :
- — Puisque tu veux tout savoir : j’suis un très ancien démon, très célèbre, vieux de plusieurs millénaires. J’peux posséder n’importe quel homme, il me suffit d’entrer en lui !
Je me moque :
- — Tellement célèbre que tu fais tout pour te cacher ! Je suppose que, si on savait pour tes faits et gestes, tu risquerais gros !
Surpris par ma désinvolture, il grimace, puis il attaque :
- — Eh oh ! J’viens d’te dire que j’suis un démon !
- — Je sais, j’en entendu. Juste par curiosité : quel est ton vrai nom ?
- — En réalité, j’m’appelle Dumuhanbi ! De toute façon, tu l’répéteras pas ! Considère ça comme la cigarette du condamné.
Mains sur les hanches, il glousse. Je reste parfaitement placide :
- — Très original ! Tu sais que Hanbi a eu plein de fils ?
- — Ah !? Tu connais ?
Je ne réponds pas. Tout en jubilant, il expose à présent avec gourmandise ce qu’il a prévu de me faire subir :
- — J’vais m’faire un plaisir d’posséder ton corps et d’t’obliger à faire des tas de choses dégradantes et interdites ! Puis, quand j’aurai bien rigolé, j’te quitterai pour aller squatter un autre humain. Quant à toi, t’auras toutes les peines du monde à expliquer la vérité, personne ne t’croira et tu pourriras dans une prison ou un asile jusqu’à la fin de ta misérable vie.
- — C’est un programme très alléchant !
Me dévisageant, il marque un temps d’arrêt, il s’attendait sans doute à ce que je cède à la terreur. Il revient à la charge :
- — Attends ! T’as réalisé c’qui va t’arriver ?
- — J’ai deux oreilles pour entendre : ton plan est de me posséder et de me faire faire des tas de choses pour que je sois ensuite enfermé jusqu’à la fin de ma vie.
- — Et… et ça t’fait rien ? Tu m’crois pas ?
- — J’ai compris le message, Dumuhanbi, mais entre dire et faire, il y a un fossé !
- — Ah oui ? Tu vas voir, ducon !
Subitement, il extirpe un pistolet de sa veste, le plante dans sa bouche, puis il tire, faisant exploser l’arrière du crâne de l’humain qu’il parasitait. Le corps oscille quelques instants, avant de s’effondrer au ralenti vers le sol, l’arme toujours en main.
C’est idiot pour cet humain, mais s’il était resté en vie, il aurait eu beaucoup de mal à expliquer ses faits et gestes des derniers jours. Et puis, vues certaines cicatrices, il était sans doute bien abîmé à l’intérieur. Cette mort rapide est une délivrance pour cet homme.
Avant que la face ensanglantée ne touche l’herbe, un ectoplasme ayant une forme vaguement humaine s’évade du défunt. Il ricane :
- — Et là, tu m’crois un peu plus ?
- — Là, tu viens de bousiller ton taxi !
- — Ah oui ? Mais ça va être toi, mon nouveau taxi !
Affichant un rictus vainqueur, il fonce sur moi. Soudain, un mur invisible le bloque. Intrigué, il tourne autour de moi pour tenter de s’emparer de mon corps, mais manifestement, il n’y arrive pas. Il virevolte plusieurs fois autour de moi, puis il s’étonne :
- — Mais… il s’passe quoi ?
- — Il se passe que tu ne peux pas me posséder. C’est aussi simple que ça. Il y a toujours des exceptions.
- — Mais !? C’est pas possible !
Tandis qu’il me fait face, je le toise :
- — Écoute, Dumuhanbi, Tu as joué trop vite les matamores.
- — Mais… mais…
- — Tu as fait la connerie de faire sauter la tête de ton hôte, il est totalement « mouru » de façon irrémédiable, et tu ne peux plus le remettre d’aplomb, surtout dans l’état où il est, il n’a plus de cerveau. Bref, tu n’as plus de taxi.
Je constate que mon vis-à-vis commence à baliser. Il tourne la tête dans toutes les directions, mais il n’y a personne, rien de rien, à proximité. Et s’il ne trouve personne, il sent confusément qu’il lui arrivera quelque chose de très grave, ça se lit sur son « visage ».
De plus, un ectoplasme se déplace assez lentement, moins vite qu’un humain en marche. Je le toise à nouveau :
- — Ne te fatigue pas, il n’y a pas âme qui vive à des kilomètres à la ronde et tu le sais aussi bien que moi.
- — Comment tu sais ça ?
- — De la même façon que tu le sais.
Interloqué, il me regarde :
- — Comment ça ? Tu… t’es un collègue ?
Il n’est peut-être pas si idiot que ça. J’affiche un large sourire :
- — Plus qu’un collègue : un supérieur hiérarchique. Eh oui, tu étais tellement sûr de ton coup que tu n’as même pas pris la peine de faire un petit sondage… Vas-y, fais-le et tu verras que je dis la vérité.
Ce qu’il fait aussitôt. Je le vois qui pâlit :
- — Oh bordel ! T’es de quel rang ? J’arrive même pas à t’évaluer !
- — D’un très haut rang que tu n’as pas à savoir.
Il se recroqueville, ayant pris conscience que je ne suis pas n’importe qui. Il demande :
- — On fait quoi ?
- — Il n’y a pas de « on » : tu assumes, il ne fallait pas casser ton jouet !
- — Mais…
M’adossant à un arbre, je croise les bras :
- — Tu as joué au con durant des siècles, mais là, tu as perdu.
- — Il… il va m’arriver quoi ?
- — Rien.
- — Comme ça, rien ?
- — Dans peu de temps, tu ne seras plus rien. Nous sommes déjà des créatures de l’au-delà, issues du Kur. Il n’existe pas d’au-delà de l’au-delà. Tu vas tout simplement rejoindre le néant. Pouf, plus rien du tout !
Dumuhanbi savait qu’il risquait très gros en ne trouvant pas rapidement un autre hôte, mais pas à ce point. Il s’affole :
- — Tu… tu rigoles ? Mais j’veux pas, moi !
- — Il est temps d’y songer.
- — Tu peux pas m’faire une ’tite place ?
- — Tu connais la règle : une possession par vivant.
Acculé, il devient menaçant :
- — Et si j’te force ?
- — Toi, me forcer ? Tu as le sens de la plaisanterie ! Tu n’es même pas capable d’entrer en moi !
Il s’approche de moi, décidé à en découdre :
- — Je peux te contraindre avec le revolver !
- — Imbécile heureux ! Tu ne peux même pas le tenir parce que tu n’as plus de corps d’accueil ! Oui, t’es vraiment stupide, tu mérites ce qui t’arrive.
- — J’vais t’dégager de ce corps que t’occupes ! J’vais pas m’laisser marcher sur les pieds par un merdeux comme toi !
Pour toute réponse, je fais un petit geste de la main ; il s’écroule sur le sol, perclus de douleur :
- — Aaargh !!! Arrête, arrête !
- — Tu veux toujours me dégager de ce corps ?
- — Non, non, je laisse tomber ! Arrêêête, par pitié !
Je fais un autre geste pour le délivrer. Avachi dans l’herbe, il récupère petit à petit, puis il quémande :
- — Il doit bien y avoir un moyen ! Laisse-moi entrer en toi !
- — Qui es-tu pour contredire les lois de Dame Ereshkigal ? Si ta parole arrivait à son oreille, ta punition serait telle que tu la supplierais qu’elle mette fin au plus vite à ton existence pour enfin trouver le repos.
Conscient de l’impasse où il se trouve, il cherche une solution :
- — Alors, emmène-moi au Kigallu afin que j’continue à exister ! J’me ferais tout petit dans un coin perdu afin de m’faire oublier ! J’sens qu’tu peux l’faire !
- — Tu as déjà trop profité et trop existé. Et je n’ai aucune confiance en ta parole, tu l’as prouvé en me donnant rendez-vous ici afin de me posséder.
- — Je… j’ai fait une erreur…
Je passe outre sa remarque :
- — Si tu avais été plus sage, plus modéré, tu ne m’aurais pas trouvé sur ton chemin.
- — Parce que t’es venu pour moi ?
- — Petit prétentieux ! Je ne suis pas venu pour toi, Dame Ereshkigal m’a demandé de faire une petite inspection, et j’ai obéi à ma Souveraine.
Aussitôt, il ricane :
- — T’as obéi comme un bon ’tit toutou !
Pour toute réponse, je refais le même petit geste : il se tord à nouveau dans de grandes douleurs. Tout en se contorsionnant, il supplie :
- — Arrête, arrêêête !
- — Pourquoi devrais-je arrêter ? Tu manques de respect à tes supérieurs et surtout à notre Dame à tous.
Il hurle de plus belle, il se désarticule, comme s’il était placé sur un bûcher ardent, sans que celui-ci ne le consume réellement. À bien y réfléchir, le laisser se dissoudre dans le néant serait trop doux pour cet égaré.
Dame Ereshkigal
Plus tard, un genou à terre, je suis en train de converser avec Dame Ereshkigal. Visiblement égayée, celle-ci me félicite :
- — Je te le confirme, mon fidèle serviteur : tu as eu une très bonne idée !
- — Je suis heureux que ça vous plaise, Noble Dame.
Hiératique, elle regarde au lointain :
- — Oui, ça donnera à réfléchir à ceux qui oseraient prendre trop leurs aises. J’ai aussi beaucoup apprécié que tu écrives l’explication.
- — Dans un but purement pédagogique : un tourment infligé avec une explication est nettement plus efficace si le lecteur sait pourquoi.
Juste à l’entrée de la première des sept portes, la plus passante, exposé à la vue de tous, Dumuhanbi se tord muettement de douleur, enfermé ad aeternam dans une sphère de cristal.
Oui, il y a parfois pire que le néant…