| n° 23731 | Fiche technique | 13692 caractères | 13692 2417 Temps de lecture estimé : 10 mn |
02/08/26 |
Résumé: On ne sait pas toujours qui sont nos parents. | ||||
Critères: #journal #drame #personnages | ||||
| Auteur : Schreiberling Envoi mini-message | ||||
| Projet de groupe : Journal_intime |
Mireille referme la portière de sa voiture et lève les yeux vers la façade de la maison de famille. Les volets sont fermés et des herbes folles commencent à pousser entre les dalles de l’allée. Sa sœur Mijane arrive déjà sur le trottoir, un gros trousseau de clés à la main.
Mijane éclate de rire.
Elles s’embrassent.
Mijane fait tourner la vieille clé entre ses doigts.
En entrant, Mijane fait un signe de la main en direction du couloir.
Elles entrent dans la petite pièce. L’ambiance est restée intacte. Les objets qu’elles connaissent par cœur sont parfaitement rangés.
Les deux rayons de dossiers suspendus renferment les archives de leur père. Chaque pochette arbore son étiquette, marquée d’une écriture fine.
En quelques minutes, les dossiers sont empilés sur le bout de la table. Alors que Mireille se penche pour poser la dernière pile, la voix de sa sœur résonne depuis le bureau :
Mireille se retourne au moment où Mijane émerge du couloir.
Elle tient un coffret, un peu plus gros qu’une boîte de cigares, recouvert d’un vernis sombre. Sur le couvercle se détachent les lettres du prénom : Mireille.
Mireille tire une chaise et s’assoit, posant la boîte sur la table.
Elle prend un moment pour passer le doigt sur le relief en creux de son prénom. Elle reconnaît la façon dont André creusait ses lettres au ciseau. En soulevant le couvercle, les deux sœurs découvrent un bric-à-brac de papiers et de photos. Quelques secondes passent…
Mireille attrape la première feuille de papier et la déplie.
Mireille se fige. Ses yeux restent fixés sur ce certificat.
Juste en dessous, une vieille photographie aux bords dentelés repose sur la pile. On y voit une jeune femme et un jeune homme blond, souriant tous les deux.
Mireille tend la main vers le cliché suivant.
Mireille retourne la photo.
Mijane plonge la main dans la boîte.
Mireille tend le cou.
Mijane blêmit, la plaque au creux de la paume.
Mireille approche à son tour sa main de la boîte et en sort une poignée de coupures de journaux, jaunies, presque friables.
Mijane se penche tout de suite, l’œil aux aguets. Elle en attrape une au hasard.
Mijane fronce les sourcils, déstabilisée une seconde, avant de pointer du doigt une autre coupure restée sur la table.
Mireille examine les fragments de papier, le cœur serré. Les morceaux ont été découpés à la hâte. Sur chaque face, les drames de l’été 44 se croisent et s’entremêlent : le Débarquement, les chroniques de l’épuration sauvage, les exploits des maquisards. Impossible de deviner quelle colonne sa mère a voulu sauvegarder.
Mireille secoue la tête, refusant de se laisser submerger par la panique de sa sœur. Les mots de Mijane flottent dans la pièce, absurdes et irréels.
Mijane se passe une main sur le visage, soudain épuisée par son emportement.
Sans attendre de réponse, elle repousse sa chaise et s’éloigne vers la cuisine.
Mireille reste seule. Dans le silence de la salle à manger, le bruit lointain de l’eau qui coule dans la bouilloire et le claquement de l’allume-gaz semblent venir d’un autre monde. Sur la table, le désordre des pièces à conviction la fixe. Les coupures de presse. La plaque en métal brillant sous la suspension. Le certificat de baptême au nom d’Amsinck. Son nom de naissance, resté caché pendant plus d’un demi-siècle.
Tout au fond du coffret, un carnet à la couverture de toile noire, aux angles élimés, repose sous les papiers.
Ses doigts tremblent lorsqu’elle s’en empare. Elle l’ouvre au hasard, vers le milieu, cherchant désespérément une autre vérité que celle des coupures de presse.
L’écriture de sa mère est plus nerveuse, plus penchée que celle, si droite, de leur père. Certaines pages sont datées, d’autres non. Elle tourne plusieurs feuilles, lit quelques passages racontant le quotidien pendant l’occupation. Soudain, elle s’arrête sur un prénom. Werner.
« Mardi, André est revenu du maquis du Mont-Rond. Les parachutages se sont bien passés. Nous nous sommes encore disputés à propos de Werner. Je sais pourquoi il a peur. Il dit que c’est trop risqué pour le réseau. Il ne comprend pas que Werner n’est plus un soldat ennemi. »
Mireille retient son souffle. Le réseau. L’Allemand. Elle tourne les pages en arrière, revient au tout début du carnet, là où l’encre est encore d’un bleu vif.
« Le garde-champêtre est passé pour refaire le pansement de son genou, la plaie est propre et cicatrise bien. Il y avait un soldat allemand aussi. Il sait parler le français. La couture du fond de son pantalon avait lâché, il m’a demandé du fil et une aiguille avec un accent terrible. Il m’a fait rire. Il s’appelle Werner, il vient de Hambourg. »
Dans la cuisine, le sifflement de la bouilloire commence à monter, strident. Mireille feuillette le carnet plus vite. Des pages manquent. Certaines ont été déchirées… Le cœur battant, elle reprend sa lecture.
« Werner dit qu’il ne peut plus continuer ainsi. Il veut déserter, même si cela doit lui coûter la vie. André refuse encore de lui faire confiance. J’aimerais qu’il puisse le voir comme je le vois. »
Mireille ferme les yeux une seconde, une larme glissant sur sa joue. Elle prend une inspiration profonde, lente. Sa mère n’est pas une tondue. Elle a essayé de sauver cet homme.
Le bruit des tasses annonce le retour de Mijane.
Elle pose le plateau sur un coin de la table et jette un coup d’œil à sa sœur, voit aussitôt ses yeux brillants et le carnet ouvert.
Puis elle sort un nouveau cliché de la boîte.
Mireille reste plongée dans sa lecture, le doigt calé sous la ligne manuscrite, comme pour s’assurer que les mots ne vont pas s’effacer.
Mireille finit par lever les yeux. Le cliché est saisissant. Son père, André, et le jeune Allemand portent de lourdes vestes de laine. Ils se tiennent par les épaules, devant ce qui ressemble à un chalet de montagne.
Mijane retourne le bout de carton.
Mireille observe l’inconnu qui pose aux côtés de son père et de Werner. C’est un homme plus âgé, au regard dur, qui ne sourit pas à l’objectif.
Sans attendre, Mireille replonge dans le carnet noir, feuilletant au hasard, le regard accroché aux mots pour y lire ce qu’ils ont été l’un pour l’autre.
Mijane repose délicatement la photo de la grange sur la table. Ses doigts explorent encore le coffret et se posent sur une petite feuille de papier pliée.
Elle déplie le feuillet avec une précaution qui ne lui ressemble pas. Ses yeux parcourent les premières lignes, puis elle se racle la gorge. Sa voix, d’ordinaire si vive, se fait plus basse, presque solennelle. Elle lit :
Hambourg, le 12 octobre 1949
Chère Suzanne,
Votre lettre a mis de longs mois à me parvenir, mais elle a apporté une paix que nous n’espérions plus. Savoir que Werner est mort en homme libre, et non pour la folie qui a brisé notre famille, change tout pour moi.
Merci d’avoir bravé le silence et les rancœurs de l’époque pour me raconter ses derniers instants. Merci également pour la photo de la petite Mireille. Savoir qu’une part de mon frère vit encore là-bas, si loin de nos ruines, est le plus beau des cadeaux.
Avec toute ma gratitude.
Votre Elsie Amsinck
Mijane fixe la signature en italique, le papier suspendu entre ses doigts tremblants. Plus rien n’existe autour d’elles. Ni le tri de la maison, ni le bruit de la rue. Il ne reste que cette lettre, écrite cinquante ans plus tôt, au milieu des ruines de Hambourg.
Mireille reste silencieuse, les mains posées sur le carnet noir. Au fond du coffret, il ne reste plus qu’une petite enveloppe.
Elle tend la main et la saisit. Elle est totalement vierge, juste un carré de papier aux coins racornis. Mijane se penche, suspendue aux mouvements de sa sœur.
Mireille soulève le rabat, glisse deux doigts à l’intérieur et en extrait le tout dernier souvenir. Une mèche de cheveux fins, nouée par un mince ruban de coton. Un blond vif, presque doré, que le temps n’a pas réussi à ternir.
Mireille ne répond pas. Elle pose la mèche au creux de sa paume, fascinée par cette matière si légère. Lentement, elle lève son autre main pour toucher sa propre chevelure. Ce blond qu’elle a porté toute sa vie, qu’elle pensait tenir de sa mère, et qui vient en réalité de ce soldat déserteur mort dans le maquis.
Une nouvelle larme roule sur sa joue, mais elle sourit presque. La boîte est vide.
Les deux sœurs restent un long moment à pleurer en silence. Mijane prend doucement la parole :
Après un moment, Mireille commence à rassembler les objets.
Mijane la regarde.
Mireille marque une pause. Son regard glisse sur la lettre, posée au milieu des autres documents.