| n° 23722 | Fiche technique | 18635 caractères | 18635 3435 Temps de lecture estimé : 14 mn |
25/07/26 |
Résumé: Un petit matin que rien ne destine à être différent de tous les autres. Un moment de détente familial qui sombre dans un imbroglio imprévisible.
(Récit librement inspiré d’un fait divers réel) | ||||
Critères: #nonérotique bain campagne | ||||
| Auteur : Jane Does Envoi mini-message | ||||
Ce petit matin d’une mi-juin plutôt douce voit Liam et Marc débarquer dès potron-minet leur matériel de pêche du coffre de la voiture. Dans la semi-obscurité encore ambiante, la surface grise de l’étang de quelques hectares frissonne sous l’effet d’une brise légère. Marc et son gamin vont passer cette journée dans une activité qu’ils affectionnent. La météo annonce un temps ensoleillé sans risque d’orage et les deux hommes s’installent chacun à un poste peu éloigné l’un de l’autre. Oui ! Dans une heure, le soleil aura pris de la hauteur et Marc songe que l’an prochain, il espère pouvoir s’offrir le cabanon qu’il a envie de construire ici, sur les berges de ce plan d’eau que lui a légué son père.
Liam est plus rapide et ses cannes sont déjà tendues, alors il revient vers ce père qui prend son temps.
Marc rigole d’un coup et son fils, les mains sur les hanches, le zieute, un peu stupéfait par cette moquerie.
Voilà ! Le jour est là, qui donne une lumière éclatante qui se reflète dans la nappe grise qui vire au bleu. Les flotteurs des lignes des hommes se baladent au gré des vifs qui servent d’appâts. Tout est calme, la brise ne forcit pas, et assis sur leurs fauteuils pliables, le père et le fils se taisent, fascinés par ce spectacle d’un jour naissant. Ce sont les yeux de Marc qui les premiers viennent se poser sur un remous insolite, au large de l’endroit où nagent ses poissonnets.
Un raidissement imperceptible de son corps montre que le père est en alerte. Mais comme rien ne semble vouloir se passer, Marc se détend.
Et les paupières du quadragénaire se ferment comme pour dormir. Un mercredi ordinaire que ce dix-sept juin ! La famille devrait passer une bonne journée de farniente au bord de l’étang familial ! Et puisque son père reprend sa nuit écourtée, Liam décide de tenter le carnassier au leurre, en faisant le tour du plan d’eau un lancer à la main. Ici, dans ce lieu privé, nulle réglementation interdisant une telle pratique ne vient entraver l’envie du jeune homme. Dans un coin de la tête du garçon, demeurent encore les bribes de ce qui les a réunis, Emma et lui. C’est vrai que si le ventre de sa belle n’est pas encore arrondi par une grossesse désirée, ce n’est pas faute de s’y employer.
Et dans la chambre qu’il a occupée toute sa jeunesse, les gémissements de la compagne du fils de la maison sont peut-être la cause de cet endormissement prématuré chez son père. Un sourire naît sur les lippes de Liam qui avance sur le bord à pas de loup, lançant sa cuillère dans l’espoir de tomber sur un bec affamé, ou un sandre en vadrouille. La pêche, c’est parfois une histoire de chance. Encore un bruit sourd, là-bas du côté de l’emplacement où Marc est toujours en poste. Décidément, c’est du sérieux. Le brave poisson qui patrouille dans ces environs ne doit pas être vilain. Mais les regards du garçon ont beau fouiller la zone, rien n’est visible.
Et puis, soudain une secousse dans le lancer, une perchette vient de sauter sur le leurre et, une fois ramenée au bord, elle est décrochée de l’hameçon avant de retrouver son lit d’eau douce. Une belle zébrée qui ne demande qu’à grossir en paix dans l’étang. Liam est heureux de cette capture bien modeste. Et il continue sa progression vers une roselière où, souvent, les petits se font croquer par les gros. Un bon poste d’après son père qui a une certaine expérience du secteur. Le ciel dégagé est d’un bleu intense et c’est véritablement une journée idéale à vivre à la campagne. Les images de la veille, celles de son combat amoureux avec Emma sont de retour derrière son front, plus nettes comme toujours présentes en lui, qui lui remuent les tripes. Emma qui va venir, Emma qui est la femme de sa vie !
Là-bas, dans le lointain, les cloches de l’église sonnent huit coups. Le son est net, clair, signe d’un grand beau temps. Du reste aucun nuage à l’horizon ne vient ternir ce décor de carte postale qu’offre la montagne à cette heure matinale. Quelque chose pourtant vient attirer l’œil du pêcheur qui ne comprend pas ce qu’il aperçoit. Un arbre ? Une branche qui vient de faire surface, face à lui, à proximité du poste de son père ? Bizarre tout de même. Il ne saurait s’agir d’un brochet, ou alors celui-ci est énorme. Du jamais vu, un de ces poissons-trophée que tous les disciples de Saint Pierre rêvent de prendre une fois dans leur vie ? Zut ! Ce que fixe jusque-là Liam paraît avoir disparu.
Bon ! Est-ce le rayonnement du soleil sur la nappe d’eau qui a donné un reflet pris pour un poisson ? Si le jeune homme est perplexe, il n’est pas alarmé pour autant.
De plus, une seconde attaque sur son leurre détourne son attention du lieu de l’incident. Le bec n’est pas monstrueux au bout de sa ligne, mais il se bat comme un beau diable et à un mètre du bord, il parvient à s’échapper. Ce qui évite à Liam d’avoir à le remettre à l’eau. Le plaisir n’est pas toujours dans la sortie du poisson, mais réside plus sûrement dans la bataille qui en résulte. Et mon Dieu, la bagarre avec le maître des lieux s’est avérée plaisante. Donc pas de regrets à avoir ! Encore plusieurs postes à écumer pour le garçon qui revient par la pensée à ces moments fabuleux de son corps à corps nocturne avec sa belle. Cinq ans déjà d’amour fou, sans prendre de précautions, Emma et lui désirant sans doute tout autant que Marc et Arlette, sa mère, un bébé à choyer.
— xXx —
Deux tapes sur le pourtour de l’étang, ce n’est pas vraiment le Pérou, mais ça reste un signe encourageant. Liam songe à ça en regagnant sa place. Il est presque neuf heures lorsqu’il repose ses fesses sur son siège de toile. Son père, lui, n’a même pas bronché quand le jeune homme est passé tout près de lui, à le frôler. Et il replonge dans ses souvenirs amoureux. Emma ! Elle est belle comme une journée de ce printemps finissant, douce et souriante. Et puis… elle se donne avec tellement d’amour quand elle se donne. Le plaisir de cette nuit lui reste ancré au creux des reins, ceux-ci s’en souviennent, de ces longs préliminaires et du final éblouissant qui les a suivis. Que demander de plus à la vie ?
Le bonheur, c’est simple comme une partie de jambe en l’air, ou de pêche, et il sait bien que dans moins d’une heure, sa maman et sa belle-fille seront toutes deux là, avec eux, à partager cet instant d’éternité qu’est ce mercredi de juin. Un plaisir à ne pas bouder, oui ! Un bonheur à vivre pleinement, même si bien entendu, devant ses parents, les effusions sont limitées. Et avant de sombrer lui aussi dans un début de somnolence bienheureux, un dernier coup d’œil sur les flotteurs qui zigzaguent à quelques brasses du bord. Les siens, bien sûr, mais également ceux de Marc qui, le menton sur la poitrine, respire calmement, totalement relâché. Et c’est à l’instant « T » où Liam a dans sa ligne de mire le point orangé qui frétille, que de nouveau le bois flotté réapparaît.
Merde ! Il se redresse brutalement, ce qui, dans ce mouvement violent, fait valdinguer son fauteuil. Le boucan qui troue le silence fait sursauter l’homme endormi qui interpelle son fils.
Le quadra se relève lentement, puis lui aussi laisse traîner ses yeux sur la surface plate telle un miroir. Il cherche ce qui peut intriguer son gamin au point de le faire marmonner des trucs incompréhensibles. Et finalement, son regard s’arrête sur quelque chose d’irréel, d’impossible à croire également. Marc se frotte les quinquets, pour s’assurer qu’ils sont bien ouverts et que sa vue ne lui joue pas un tour. À cinquante mètres du bord, la forme est on ne peut plus nette. Deux lampions qui dépassent de l’onde, et c’est bon sang de bois, c’est énorme. Incrédule, le père détourne le visage, le dirige vers son fils. C’est bien la même direction que les deux hommes pointent pour de bon.
Les deux pêcheurs gardent les yeux braqués sur la bête qui reste en surface. Impossible de douter de ce que c’est. Mais c’est bizarre et puis d’un large coup de queue avec un remous semblable à ceux qui avaient déjà attiré l’attention du garçon, le saurien disparaît sous la surface. Merde ! Un crocodile dans son étang ! Marc en reste baba ! Comment cette saloperie est arrivée là ? Et puis, zut, Liam a raison ! Il faut alerter la maire ou la gendarmerie. Mais sans portable, ce n’est pas si simple.
Marc sait où la trouver et inquiet pour Liam, resté seul sur la berge, il se rend donc chez la maire. Une fois chez elle, les explications sont compliquées. L’incrédulité ou la peur d’avoir affaire à un canular traverse l’esprit de l’édile municipal. D’un autre côté, elle connaît bien Marc et ce n’est pas un homme à faire des blagues. Alors ? Qu’aurait-il à gagner à monter un coup pareil ? La sécurité des habitants du coin, des riverains aussi est de sa responsabilité. Si elle a quelques hésitations, elles sont de courte durée. Pas question de ne rien faire.
— xXx —
Les premiers à arriver, ce sont les bleus. Ils viennent dès qu’ils ont reçu l’appel de Véronique. Ils sont tout bonnement rigolards, pas vraiment stressés par l’info. Et ensuite, ce sont Arlette et Emma qui débarquent, fort surprises de trouver la marée-chaussée sur le bord de l’étang. Marc et Liam répètent pour l’énième fois ce qu’ils ont entraperçu à quelques mètres de la berge. Et si gendarmes et compagnes ont envie de sourire, la mine des deux pêcheurs n’ouvre pas la porte à une franche rigolade. Chacune d’entre elles connaît parfaitement leurs compagnons et sait bien qu’ils ne s’amuseraient pas à un tel canular. De plus, la tranquille journée de calme loin de tout semble pour le moins compromise. C’est ensuite tout un défilé qui déferle sur le chemin proche de l’étang.
Même le vétérinaire local est dépêché par la préfecture, qui tient aussi à se dégager de toute culpabilité en cas d’accident. Monsieur Bavin a cependant une bonne idée et il est décidé par tout ce beau linge de procéder au piégeage de l’hôte indésirable. C’est donc un nouvel arrivant qui, à grand renfort de volailles, pose des pièges. Mais rien de rien, et au bout de deux jours, il est décidé de vidanger le plan d’eau. Une vraie enquête est diligentée par le gendarme qui lui-même a vu la bestiole, alors qu’une foule hétéroclite se presse sur le sentier et le chemin dans les environs immédiats de cette étendue de flotte qui est la cible de tous les journaux, locaux en premier lieu et nationaux finalement. Ben oui ! Ça fait le buzz, cette affaire.
De poissons, il n’en ressort guère des filets de ces bénévoles qui draguent le fond vaseux dans lequel quelques téméraires s’enfoncent allègrement jusqu’aux cuisses. Liam et son père, consternés, voient tout ce petit monde aller et venir dans ce qui devrait être un lieu de repos et de détente. La bête aperçue aussi par un gendarme le matin de leur première visite ne montre pas le bout de sa gueule ou de ses crocs. Et les quolibets vont bon train. Pour s’assurer que la bestiole ne pourra plus venir troubler la quiétude des lieux, l’étang asséché ne sera remis en eau qu’une année plus tard. Marc et son fils se sont bien entendu remis de cette affaire. Mais des bruits vont et viennent sur la provenance et la disparition du saurien.
Cinq ans déjà que cette affaire est derrière la petite famille. Marc reste persuadé qu’il a bel et bien vu le crocodile. Quant à Liam, son fils, il jure mordicus et n’en démord pas que ses yeux ne l’ont pas trompé. Reste que le mystère demeure entier. Enfin… presque. Et c’est Arlette qui, en rentrant chez elle, après avoir fait les courses, pénètre dans la pièce où se trouvent Marc et Liam ainsi que sa bru et son petit-fils à peine éclos, qui a sans doute la solution.
Sous les yeux de la petite famille réunie autour de la table familiale, elle dépose un écrin de carton assez volumineux. Liam, sous les mirettes de tous, ouvre donc le paquet. Et là… tous les regards se braquent vers l’objet qui émerge de son emballage.
Un merveilleux sac en « mock-croc » est là qui nargue tout le petit monde de la maisonnée. Un sac à main en cuir de crocodile, en guise de cadeau d’anniversaire pour la nouvelle maman. Un sac sorti tout droit de la maroquinerie du village ! Et tous partent dans un grand fou rire, alors que Léo, le futur propriétaire de l’étang, bat des mains du haut de ses trois piges, sans comprendre vraiment ce que signifie tout cela !