Depuis les conquêtes d’Alexandre le Grand, le grec est devenu la langue usuelle entre les diverses contrées d’Asie. Bonne lecture :)
Première vague
Ivre de conquêtes, de gloire et d’or à venir, Caius Æmilius Varentius avait réussi à lever deux légions, puis, avec l’accord du Sénat romain, il avait jeté son dévolu sur un petit royaume réputé riche, entre « Pont-Euxin » et « Mare Hyrcanum », afin de se renflouer au décuple. À sa grande stupéfaction, ses deux légions ont été anéanties en un temps record.
Capturé vivant, avant qu’il n’ait eu l’idée de se jeter sur son épée, le vaincu est actuellement enchaîné debout devant son vainqueur. Étant un patricien, Caius n’a pas perdu sa morgue : il exige sa libération. Son adversaire lui répond doucement :
- — Te libérer ? En quel honneur ? Tu es le perdant !
- — Je suis citoyen romain !
- — Pour nous, ça ne signifie rien, tu es juste un envahisseur vaincu, « vae victis » !
- — Le Sénat romain n’acceptera jamais que tu ne me libères pas !
- — Tu sais que Rome est très loin d’ici ? Oui, tes sénateurs vont être très vexés d’avoir perdu la face et plein d’or à venir, surtout que, de notre côté, les pertes ont été très minimes. Une vraie promenade de santé.
Le prisonnier reste muet quelques instants, puis il ouvre la bouche :
- — Je n’arrive toujours pas à comprendre : nous sommes pourtant les plus forts ! Nous sommes invincibles !
- — Invincibles ? Aurais-tu déjà oublié la bataille de Cannes contre Hannibal ? Ce n’est pourtant pas si ancien. Eh oui, malgré la distance, nous en savons sur vous, les Romains. Et aujourd’hui, tu n’as pas non plus été invincible.
Les rares Romains rescapés n’eurent jamais le loisir de revoir Rome…
Deuxième vague
Les Romains sont coriaces et vindicatifs, ils n’apprécient pas la défaite. C’est pour cette raison que, moins d’une décennie plus tard, trois légions se proposent de laver l’affront contre les « pseudo-Caspiani ».
Le messager revient vers Quintus Minucius Rufus, son général en chef :
- — Leur commandant en chef, Artavazde, nous propose une rencontre en terrain neutre, afin de discuter de diverses choses.
- — Un Romain ne discute pas, surtout quand il vient venger ses frères !
- — Il a ajouté qu’il viendrait avec les deux Aigles…
- — Ils veulent se rendre ?
- — Ce n’est pas l’impression qu’ils m’ont donnée… L’un d’eux a même ajouté : nous les avons sévèrement battus une fois, nous savons comment recommencer.
- — Les impudents !
Publius Servilius Geminus (un légat) intervient :
- — Sans leur donner raison, nous ne savons pas comment ils ont réussi à vaincre deux légions, d’autant qu’il y avait plein de vétérans aguerris.
- — Nous sommes plus aguerris qu’eux !
- — Ce n’est pas certain ! Les divers commandants n’étaient pas de jeunes perdreaux. Ils avaient réussi à vaincre des ennemis très coriaces. Faut-il que je t’en fasse la liste ?
- — Non, je connais leurs faits d’armes…
Le légat continue :
- — Jouons le jeu, avec prudence. Il y a sans doute quelque chose que nous ne savons pas. Deux légions ne disparaissent pas aussi aisément. Pourquoi crois-tu que nos légions aient pu vaincre les phalanges grecques, alors que celles-ci ont été maîtresses sur bien des champs de bataille ?
- — Parce que nous avons trouvé la faille et que nous nous sommes adaptés.
- — Exactement. Ici, nous ne connaissons pas encore la faille. Je propose d’accepter cette entrevue, afin de savoir ce qu’ils ont en tête. Et peut-être que nous aurons une idée de leurs armements. On ne combat pas des lances de la même façon que des épées.
Un peu à contrecœur, Quintus donne son accord. En effet, il sera bon de voir comment l’ennemi est armé.
L’entrevue
Le légat se penche vers le général en chef :
- — Tu as vu ? Ils n’ont pas d’armures en plaques, mais des mailles, sans doute des cavaliers. De plus, certains ont d’étranges épées, comme pliées en deux.
- — Je n’en comprends pas l’utilité : une épée se doit d’être droite.
Après quelques échanges sans grand intérêt, Artavazde annonce :
- — Romain, je te propose une chose : afin que tu ne sois pas venu pour rien, je te rends les deux aigles. Tu pourras ainsi parader à Rome.
- — Je paraderai à Rome avec toi enchaîné derrière mon char !
- — Dans ce cas, tu risques d’attendre longtemps.
Drapé dans sa lourde toge, le légat prend la parole :
- — Soumets-toi au Sénat romain, Artavazde ! Ainsi, il y aura moins de victimes.
- — Juste un peu moins de victimes, Romain. Vous autres êtes sans pitié envers ceux qui vous résistent, même un peu. Et vous êtes aussi sans pitié envers ceux qui courbent l’échine.
- — Ça vaut mieux que d’être anéanti…
L’homme se met à rire :
- — Hahaha ! Nous avons déjà anéanti deux légions. Jamais deux sans trois !
- — Nous apprenons vite…
- — Là, tu n’as rien appris, parce que tu ne sais pas comment ceux qui sont venus avant toi ont pu être vaincus aussi facilement.
Le légat grimace faiblement. Artavazde désigne les deux Aigles qui sont derrière lui :
- — Mon marché à moi est simple : ou bien je te donne ces deux machins dorés et tu repars chez toi. Tu pourras parader dans les rues de ta ville. Ou bien, tu nous combats et tu trouveras la mort comme tes prédécesseurs.
Le général s’offusque :
- — Tu n’as pas à nous dicter quoi que ce soit !
- — Ah oui ? Pourtant, Rome ne se gêne pas. Et malgré ton orgueil imbécile, tu sais très bien que tu risques ta vie et celle de tes légions en nous affrontant.
- — Mon orgueil imbécile te dit que je vais faire tout mon possible pour te capturer vivant et te traîner derrière mon char !
- — Et ensuite tu me jetteras dans un cachot sans lumière afin que je pourrisse durant des mois et des années pour m’étrangler ensuite avec un lacet ? Tu vois, je suis au courant de vos délicates mœurs.
Quintus est assez surpris par cette répartie, le légat prend la relève :
- — Et tu n’as pas peur ?
- — La dernière fois, ce sont les Romains qui ont eu peur. Beaucoup ont carrément chié sur eux !
- — Tu insultes nos soldats ?
- — Tes soldats sont des êtres humains comme tous les autres. Quand ils se croient invincibles, tout va bien. Mais quand ils réalisent que ça tourne mal, la grandeur de Rome n’existe plus.
Comme on pouvait s’en douter, les Romains refusent la solution d’échanger les Aigles contre un retour chez eux.
La bataille
Le lendemain, le général se met en ordre de marche. À ses côtés, le légat s’inquiète :
- — J’ai la nette impression que nous avons perdu des hommes depuis hier !
- — Tu as raison : certains de nos auxiliaires sont repartis en douce cette nuit.
- — Et ça ne t’inquiète pas ?
- — Un vrai Romain vaut largement plus que vingt auxiliaires !
Le légat soupire :
- — Que les Dieux t’entendent !
- — Et quand j’en aurai fini avec cette bataille, je fais le serment que je retrouverai tous ces déserteurs, et que je les ferai crucifier du premier au dernier.
- — C’est tout le mal que je te souhaite… si nous sommes encore vivants !
Quintus s’énerve :
- — Par Jupiter Tonnant, tu es un Romain ou une mauviette ?
- — Je suis un Romain vivant, je ne tiens pas à être un Romain mort. Crois-moi : quelque chose nous échappe, mais quoi ?
Durant la bataille qu’il vient de lancer, le Général découvre peu après que la plaine n’est pas si plate que prévu, elle est zébrée de cours d’eau qui cassent les mouvements. Elle est aussi parsemée de monticules invisibles de loin, car noyés dans l’océan végétal.
Ce qui n’arrange pas les manœuvres…
Autre chose qui n’arrange rien, les arcs ennemis ont une portée plus longue, ce qui permet d’arroser copieusement l’arrière des légions, les empêchant de reculer.
Au contact, l’épée coudée offre un avantage décisif : comme ont pu le constater les précédents soldats romains et ceux qui sont actuellement présents, elle permet d’atteindre les bras ou le corps qui sont derrière le grand bouclier, se faufilant dans tous les interstices. Elle est aussi très efficace pour taillader les pieds.
Même résultat
Quelques heures plus tard, Artavazde s’approche lentement du général enchaîné :
- — Tu aurais dû accepter mon offre : prendre tes machins dorés et repartir tranquillement chez toi.
- — Comme mon lâche de légat qui a vite fui !
- — Console-toi, sa petite troupe n’a pas été bien loin. Il s’est jeté sur son arme pour ne pas subir l’humiliation d’être captif. Contrairement à toi…
Passant outre l’allusion à son sujet, Quintus lâche :
- — Il a quand même su redevenir Romain avant de mourir.
- — Il a peut-être eu peur de mourir, comme toi, tu vas mourir.
Le général captif frémit :
- — C’est-à-dire ?
- — Ton peuple aime les parades, puis faire croupir ses ennemis pour les exécuter comme des chiens. Nous avons nos propres coutumes, y compris pour ceux qui ne savent pas saisir leur chance.
Tel un chien qui a peur, Quintus aboie :
- — Un jour, Rome finira par vous vaincre !
- — Tant que nous ne laissons pas de survivant, Rome ne saura pas comment nous vaincre. Dois-je te remettre en mémoire les Samnites ? À la longue, tes sénateurs s’assiéront sur leurs vanités et oublieront notre trop lointaine contrée.
- — Rome n’oublie jamais.
- — Nos voisins les Parthes et les Scythes détourneront Rome de cette idée fixe.
Le général vaincu ne répond pas. Son vainqueur lui tourne alors le dos :
- — Il est temps de prendre place derrière mon char !
- — Jamais !
- — C’est juste une image pour que tu comprennes la suite des événements.
- — Que va-t-il m’arriver ?
- — Tu auras la surprise.
Le Romain commence à fléchir :
- — Et si tu demandais une rançon ? Une grosse rançon ?
Le vainqueur se retourne partiellement :
- — Aurais-tu demandé une grosse rançon si nos places étaient inversées ? De plus, je suis un guerrier, pas un pirate ni un marchand.
- — Même un soldat ne dédaigne pas l’or !
- — Et si tu aimes tant l’or, je peux t’en faire fondre dans la bouche.
Atterré par cette perspective, le général se tait. Artavazde se met à rire :
- — Mais ce serait du gaspillage !
Les autres soldats présents se mettent aussi à rire de bon cœur. Quintus ignore encore qu’il peut exister pire…