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n° 23718Fiche technique12534 caractères12534
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Temps de lecture estimé : 9 mn
22/07/26
Présentation:  Suite pour le texte "Le dernier triton" de Maryse.
Résumé:  Le professeur Hippolyte Brissac avait soigneusement préparé le cours inaugural de sa chaire sur la biodiversité.
Critères:  #humour
Auteur : Pattie  (Maladroite)            Envoi mini-message

Projet de groupe : Polar and Co
Oups

Suite burlesque écrite dans le cadre du jeu « Polar and Co », pour le texte de Maryse : Le dernier triton. Merci à elle de m’avoir permis d’y barboter.




Le professeur Hippolyte Brissac avait soigneusement préparé le cours inaugural de sa chaire sur la biodiversité. Il reprenait au pied levé le poste de son éminent collègue, Armand Bredin, actuellement indisponible pour vacances prolongées à l’ombre. Détournement de fonds. C’est vrai que les fonds accordés à la chaire de biodiversité par la fondation Montfort étaient colossaux. Il avait dû penser que ça ne se verrait pas. Ça s’était vu.

Le professeur suivant fut donc scrupuleusement sélectionné. Après de nombreux entretiens, Philippe Delorme, le directeur des ressources humaines de la fondation, eut un coup de foudre financier pour Hippolyte Brissac : il n’avait jamais rencontré quelqu’un d’aussi désintéressé. À vrai dire il fut même pris d’un doute : le professeur avait l’air si désintéressé que Delorme n’était pas sûr qu’il eût vraiment compris pour quoi il était recruté. Le professeur avait gardé les yeux fixés sur une pierre volcanique, exposée sur son bureau. Quand ce fut son tour de poser des questions, tout ce qui l’intéressait était de savoir d’où venait cette pierre, en quelle année elle avait été trouvée et si son propriétaire songeait à l’abriter dans un bocal, pour éviter qu’elle fût couverte de poussière.


Ainsi, quelques jours avant la rentrée universitaire, désireux de s’assurer que sa recrue occupait son poste, Philippe Delorme était venu musarder du côté des bureaux des professeurs. La porte de celui d’Hippolyte Brissac était entrouverte et le scientifique y était effectivement, affairé à griffonner des feuilles de papier dont certaines étaient froissées, d’autres tachées de café. De nombreux ouvrages scientifiques étaient ouverts autour de lui, sur le bureau, sur les sièges, sur le sol… Quand le DRH était entré, le professeur venait juste de poser un livre ouvert sur le rebord de la fenêtre ouverte et en recopiait un extrait, assis sur un bout de fesse entre l’accoudoir et une grosse encyclopédie, tordant sa tête en arrière pour lire son modèle.



Hippolyte sursauta, glissa sur l’encyclopédie et se retrouva par terre, entraînant dans le mouvement la fermeture de la fenêtre ainsi que la chute de l’ouvrage qu’il y avait perché.



Hippolyte avait rouvert la fenêtre et se courbait exagérément, un pied sur son fauteuil, de manière à récupérer son ouvrage tombé sur le toit voisin en dessous de son bureau. Delorme se précipita pour retenir le professeur mais il trébucha sur les livres ouverts au sol et chuta, se retenant au siège. Ce qui expédia le professeur de l’autre côté de la fenêtre. Tout en jetant un œil dehors pour vérifier que leur patron, monsieur Montfort, ne passait pas dans l’allée de l’université, le directeur se pencha et tendit les bras au professeur pour le hisser.



La voix de Gabriel Montfort (qui effectivement ne passait pas dans l’allée de l’université) surprit si fort Delorme qu’il lâcha le professeur. En s’y mettant à deux, ils réussirent à tracter l’enseignant, accroché à son ouvrage. Une fois chacun remis de ses émotions, il fut décidé que l’éminent herpétologiste serait doté d’un ordinateur et d’une connexion internet, fût-ce contre son gré.



~ * ~ * ~ * ~ * ~ * ~



Le jour de la rentrée le professeur Hippolyte Brissac, dûment préparé, ayant soigneusement rangé l’ordinateur sur une étagère de son bureau, entra dans la salle, prêt à rencontrer ses étudiants. Il gardait la veste de son costume fermée malgré la chaleur qui commençait à se faire sentir. Sous la veste, la chemise tachée par un vieux bout de pizza avalé à la hâte dans le bus pour son petit-déjeuner. Il avança jusqu’au bureau, trébucha sur la marche et, sous les yeux surpris des étudiants, s’étala sur le sol dans un envol de feuilles de papier. Certains se précipitèrent pour l’aider à se relever, d’autres rassemblèrent les feuilles. Et bien sûr, il y en eut pour filmer la scène, hilares. Le cours fut quelque peu désordonné mais les connaissances du professeur Brissac comblèrent les vides. Il faut dire qu’il avait choisi comme introduction le Triton d’Ambre et de Pourpre, amphibien qu’il connaissait particulièrement bien. Il commença à se détendre. C’est là que la question le percuta.



Le professeur fouilla dans ses affaires, en sortit le contenu. Impossible de remettre la main sur sa photo ! Il secoua le sac sur le bureau, ce qui fit tomber le reste de son bout de pizza sur ses feuilles. Mais toujours pas de photos. Pendant ce temps, les étudiants, enfants du XXIe siècle, avaient tous sorti leurs téléphones mobiles.



Les étudiants reportèrent leur attention sur le professeur.



Le professeur regarda ses étudiants.





C’est donc pour entretenir l’esprit scientifique de ses étudiants que le professeur Hippolyte Brissac, muni de bottes, d’un filet à papillons et d’un appareil photo arpentait ce samedi matin-là la zone humide près de l’université, avant même le lever du soleil. Ce qui n’était pas une bonne idée d’ailleurs, parce que sans lumière suffisante il était déjà tombé dans deux trous d’eau, remplissant ses bottes de vase. Il trouva tout de même un motif de satisfaction : l’appareil photo offert par son prévoyant neveu était étanche et ne risquait rien. Fort heureusement la marche du temps jouait pour lui et bientôt la lumière éclaira le paysage. Les mousses jonchaient les troncs d’arbres morts, les fougères jaunies couvraient le sol sous les saules dorés bien vivants chargés de lierre, et çà et là perçaient quelques fleurs mauves fanées de menthe aquatique odorante, surtout la touffe qu’il avait écrasée sous son pied. Il regarda alentour sans bouger, se demandant comment trouver un triton dans une botte de joncs. Et contre toute attente, il était là, à la lisière des aulnes, sur un tapis de mousse humide de rosée. Un Triton d’Ambre et de Pourpre. Rapidement, il prit son appareil, appuya sur le bouton et regarda la photo. Floue. Trop loin pour voir les pupilles. Il lui fallait approcher.




Le triton l’observa quelques minutes. L’humain progressait lentement, précautionneusement. Parfois il s’enfonçait dans un trou d’eau en jurant. Il y avait quelque chose de fascinant dans ce spectacle. Bien vite l’instinct de survie prit le dessus et il s’enfuit. Mais il avait trop attendu et, affolé, incapable de réfléchir, omit de s’enfoncer dans une anfractuosité qui lui aurait offert le salut, déguerpit droit devant lui. Le sol changea : d’humide et doux, il devint sec et rêche. L’urodèle filait le plus vite possible sur la pente ascendante.




Hippolyte s’était mis à courir, encombré par l’appareil photo et le filet à papillons, incapable de se décider à s’en séparer. Mais pourquoi le batracien courait-il vers la montagne ? Ses pas se faisaient plus lourds à mesure qu’il grimpait. À bout de souffle il s’arrêta au pied d’un rocher. L’animal, hors d’haleine aussi, s’arrêta et fit face au danger. Le triton regarda le Hippolyte. Hippolyte regarda le triton.



Il fit un mouvement pour prendre son appareil mais le batracien paniqué reprit sa course. Le professeur, appareil photo en main, contourna le roc par le haut pour prendre sa cible à revers. Le triton était ralenti par le soleil et le sol sec. Il leva des yeux plein de détresse vers son poursuivant. Tout en soufflant, Hippolyte Brissac saisit son appareil photo, s’emberlificota dans le filet à papillons, trébucha. L’animal, heureux d’en être quitte à si bon compte, retrouva ses esprits et se réfugia sous un amoncellement de pierres, à l’abri des rayons du soleil qui dardaient implacablement1. Hippolyte, pour se relever, prit appui sur une grosse pierre qui se détacha du rocher et vint rouler sur l’abri du triton. Affolé, il se précipita mais il n’y avait plus rien à faire. Il emporta le petit corps et redescendit l’enfouir dans une tombe de mousse, sous les aulnes.


Il passa le reste de la journée de samedi prostré. Le dimanche, les journaux télévisés s’étaient emparés de l’affaire. Bourrelé de remords, il se roula en boule sur son canapé. Et l’idée le frappa : il n’avait pas pensé à prendre la photo. Lundi, il se leva très tôt après une nuit épouvantable. Dans son cauchemar, des grenouilles et des crapauds lui lançaient de gros W, sous l’œil triste d’un triton. Il était englué de fatigue, incapable de penser à autre chose qu’au moment où sa maladresse avait écrasé le dernier représentant des Tritons d’Ambre et de Pourpre, n’osant même pas imaginer ce que son père aurait dit s’il avait été en vie.


Il décida d’utiliser le temps libéré par son insomnie pour faire le chemin jusqu’à l’université à pied, espérant que ça mettrait de l’ordre dans ses idées. Une bicyclette sortait d’une allée sur sa droite et le percuta.



Un jeune adolescent se tenait devant lui, son vélo à la main. Hippolyte resta au sol. Son pantalon déchiré laissait voir son genou couronné, un coude s’était râpé sur le goudron et le monde autour de lui devenait flou.



L’adolescent courut vers la maison d’où il sortait. Un homme arriva, alerté par les cris. Il se précipita vers Hippolyte.



L’homme regarda les blessures superficielles et fronça les sourcils. Il leva la tête et avisa une paire de lunettes, à quelques mètres.



Hippolyte retrouva toute la clarté de sa vision.



Interloqué, l’homme l’aida à se lever et lui proposa d’entrer pour désinfecter ses blessures.



Hippolyte se dégagea de l’aide amicale offerte par son vis-à-vis et s’enfuit en courant sous les yeux surpris de Lenoir et de son fils. Il arriva ainsi jusqu’à son bureau. Adossé à la porte, essoufflé, il réalisa : lui, le professeur Hippolyte Brissac, meurtrier, venait d’aggraver son cas par un délit de fuite ! Il s’assit à son bureau, la tête entre les mains. On frappa à sa porte.



Il sortit de ses pensées déprimantes. Philippe Delorme entra dans le bureau, suivi par un homme portant le badge « Visiteur ».



Hippolyte se leva, présenta ses deux mains au policier et souffla :





Delorme démissionna : il n’était pas possible de recruter un professeur correct dans ce pays. Il partit élever des chèvres, loin des zones humides et des universités.





1. Maryse : Le dernier triton