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Temps de lecture estimé : 55 mn
18/07/26
Résumé:  Une jeune femme, Chloé, entre dans une entreprise. Flora la prend sous son aile pour lui apprendre le métier. Jusqu’à quel point Chloé va-t-elle changer ?
Critères:  #drame #nonérotique voir
Auteur : Wan-chote      Envoi mini-message
Comme une soeur

Le bureau était vide depuis deux heures. Flora ne s’en était pas rendu compte tout de suite. Le bruit avait diminué progressivement, les voix dans le couloir s’étaient espacées, puis il n’y avait plus eu que le silence et le ronronnement lointain de la climatisation.

Elle se leva, alla à la fenêtre. En bas, la rue avait repris son rythme de soir : des gens qui marchaient vite, des phares, une terrasse encore éclairée de l’autre côté. Elle posa le front contre le verre une seconde, juste une seconde, et sentit le froid.

Elle retourna à son bureau, éteignit la lampe de bureau, resta dans la lumière bleue de l’écran. Il y avait un mail d’Éric en attente depuis seize heures. Une question sur le budget d’un client, trois lignes, signé simplement E., comme toujours. Elle la relut. C’était la bonne réponse, précise, utile, sans fioritures. Elle cliqua sur « Envoyer ». Elle s’autorisa alors ce qu’elle ne s’autorisait jamais quand les autres étaient là : regarder la porte de son bureau, fermée et sombre, au bout du couloir.

Il était parti à dix-neuf heures, comme souvent. Il avait passé la tête dans l’entrebâillement pour lui dire bonne soirée, Flora, avec ce sourire qu’il avait, sincèrement content que vous existiez, et elle avait levé les yeux de son écran et lui avait rendu son sourire et dit bonne soirée. Au bureau, il n’y avait pas plus.


Elle avait connu quelques hommes. Rien qui avait duré. Rien qu’elle avait voulu faire durer. Elle n’avait jamais cherché à comprendre pourquoi. Ce qu’elle ne savait pas expliquer, ce qu’elle n’avait jamais su expliquer, c’est ce qui s’était passé à la place de la haine. Elle aurait dû le haïr. L’enfant légitime, le fils de Laurence, celui qui avait eu le nom, la maison et le père à plein temps. Elle était arrivée dans sa vie à seize ans comme une information dérangeante. La fille de l’autre, Alice, celle qui n’aurait pas dû exister. Éric l’avait regardée avec ses yeux de jeune homme qui ne comprend pas encore très bien ce que les adultes ont fait, même s’il commençait à faire partie de ce monde. Il n’y était pour rien. Il avait même fait plus que n’y être pour rien. Il avait voulu qu’elle soit là, dès le début, avec cette générosité maladroite des gens qui croient qu’on peut choisir sa famille. Flora avait construit sa vie vers lui sans jamais se le dire tout à fait. Comme sa mère, elle avait choisi un homme qui n’était pas libre.

Éric l’avait embauchée après son master. Parce qu’elle était compétente, mais il n’y avait pas que cela. Flora avait accepté. Flora acceptait tout ce qui venait de lui. Et six ans plus tard, ce bureau au bout du couloir, ce titre sur les organigrammes. Son monde, dans lequel elle excellait. Flora savait que les gens la regardaient quand elle entrait dans une salle. Elle avait ce don de savoir ce qu’il fallait dire, comment le dire, et aussi à quel moment se taire. Personne ne pouvait mieux sentir ce que les gens voulaient entendre avant qu’ils le sachent eux-mêmes.

Il y avait des déjeuners, tous les deux mois environ. Éric proposait, Flora acceptait, et parfois Alice venait. Plus rarement Laurence. Ils parlaient de choses neutres, riaient aux bons moments, chacun rentrait chez soi, soulagé que ça se soit bien passé. Éric y tenait. Flora aussi, pour des raisons qu’elle ne formulait pas de la même façon.


Elle ferma son ordinateur. Dans le noir, le bureau redevint ce qu’il était : des meubles, des surfaces, le reflet pâle de la rue sur le parquet. Elle prit son manteau, son sac. Elle s’arrêta une seconde sur le seuil, les yeux sur le couloir vide. Elle éteignit la lumière et sortit.


Éric tenait son gobelet à deux mains, légèrement penché en avant, dans cette posture qu’il avait quand il réfléchissait en parlant, le poids du corps sur un pied, l’autre jambe détendue. Comme d’habitude.



Éric acquiesça. Il but une gorgée de café, regarda un moment la fenêtre donnant sur les toits gris. Il avait cette façon d’habiter le silence sans en faire quelque chose, sans le remplir, sans en avoir l’air gêné. Flora avait appris à aimer ça et à le détester en même temps. Elle connaissait par cœur la façon qu’il avait de plisser légèrement les yeux quand il cherchait un mot, la façon dont ses mains s’animaient quand il parlait d’un problème qui l’intéressait vraiment, la différence entre son sourire de façade et le sourire rare qu’il avait quand quelque chose l’amusait pour de vrai. Elle connaissait tout ça sans le lui avoir jamais dit, sans qu’il l’ait jamais su, sans qu’il puisse s’en douter. C’était précisément ça le pire. Il se comportait avec elle en frère, naturellement, sans malaise ni calcul, avec cette normalité affectueuse qui était pour elle une forme de torture quotidienne à laquelle elle ne s’habituait pas.



Il la regarda une seconde avec le regard ordinaire de quelqu’un qui vérifie qu’on est bien d’accord, et Flora soutint ce regard avec le sourire qu’elle avait, le sourire professionnel qui ne coûtait plus rien parce qu’elle l’avait tellement porté qu’il était devenu automatique.



Il reprit son gobelet et repartit vers son bureau. Flora resta encore un moment près de la machine à café. Elle entendit sa porte se refermer dans le couloir. Elle vida sa tasse dans l’évier et la posa dans le bac.


C’était un lundi de début octobre. Flora avait un entretien à neuf heures pour le poste de chargée de clientèle, troisième candidature en deux semaines depuis que Judith était partie en congé maternité sans prévoir d’en revenir. Elle avait posé le dossier devant elle sans le lire.

Chloé entra à neuf heures trois, légèrement essoufflée. L’air de quelqu’un qui a couru depuis le métro et qui essaie de ne pas le montrer. Elle portait un manteau bleu marine un peu trop grand pour elle, un sac en bandoulière, les cheveux pas tout à fait coiffés. Elle était jolie et peut-être ne le savait-elle pas.



Elle s’assit. Elle posa son sac par terre et essaya discrètement de reprendre son souffle. Flora parcourut le CV : formation correcte, un stage de trois mois dans une agence de taille moyenne, des compétences de base, rien d’extraordinaire. Elle posa le dossier.



Chloé se tut. Elle regardait en face, parfois un peu le bas. Un peu nerveuse.



Chloé prit une seconde, fit une moue avec une pointe de dépit.



Flora la regarda encore un moment. Il n’y avait rien de particulier dans ce visage. De la jeunesse, une légère rougeur aux joues, quelque chose d’ouvert qui pouvait passer pour de la sincérité ou de la naïveté selon l’angle. Elle aurait pu dire qu’elle la rappellerait. Elle rappellerait peut-être, ou pas, ce n’était pas la question.

Chloé avait les mains posées sur ses genoux et elle ne les agitait pas.



Chloé eut un sourire. Un vrai, le genre qu’on ne contrôle pas tout à fait parce qu’on ne l’attendait pas si vite. Elle dit merci avec une sincérité qui n’était pas jouée. Flora referma le dossier.


Flora et Éric étaient près de la machine à café, côte à côte. Éric parlait d’un client, d’un détail à régler avant vendredi, et Flora écoutait avec cette attention particulière qu’elle réservait à ces moments-là, quand ils étaient seuls, que la conversation était ordinaire et que personne n’aurait pu savoir ce que ces moments lui coûtaient.

Chloé passa dans le couloir. Elle avait déjà fait la connaissance d’Éric un peu plus tôt dans la journée. Ils avaient échangé quelques mots, elle avait dit quelque chose d’inattendu sur le dossier Garnier, une observation de biais, pas tout à fait dans le cadre, et il avait ri franchement. Chloé ralentit à peine en arrivant à leur hauteur et adressa un sourire dans leur direction.



Et elle poursuivit son chemin. Elle dodelinait de la tête. Sans doute se reprochait-elle de n’avoir rien de plus intelligent à dire que « bonjour », alors qu’elle avait déjà vu Flora et Éric plus tôt.

Flora vit Éric tourner la tête. Pas longtemps. Une seconde, peut-être deux. Ses yeux qui suivaient Chloé jusqu’au bout du couloir. En une fraction de seconde, quelque chose se ferma en elle. Net, sans bruit, comme une porte. Il regardait ses jambes. Et Flora reconnut ce regard. C’était CE regard. Celui qu’elle n’avait jamais obtenu de sa part.

Éric reprit sa phrase là où il l’avait laissée. Flora répondit quelque chose. Elle ne sut pas quoi exactement. Les mots sortirent d’eux-mêmes, dans le bon ordre, avec le bon ton. Mais quelque chose s’était déplacé en dessous, une fissure minuscule dans le mécanisme, si petite qu’elle seule pouvait la sentir.


Cela faisait dix jours que Chloé était là. Flora avait observé comment elle s’installait, prudemment, en prenant le moins de place possible, comme quelqu’un qui n’est pas tout à fait sûr d’avoir le droit d’être là. Elle mangeait seule le midi la première semaine, un sandwich à son bureau, les yeux sur son écran. Elle disait bonjour à tout le monde avec une application qui faisait sourire, et pas toujours gentiment, les plus anciens. Elle faisait des erreurs de détail : un mail envoyé sans la bonne pièce jointe, une réunion placée en double dans le calendrier. Et s’en excusait, avec trop de mots. Elle n’était pas mauvaise. Elle était simplement jeune. Très seule aussi, cela se voyait.

Ce mardi-là, à dix-sept heures trente, Flora frappa doucement à la cloison de son espace et Chloé leva les yeux.



Flora entra, posa un dossier sur le bureau.



Chloé ouvrit la bouche, déjà prête à s’excuser.



Un temps.



Flora s’assit sur le bord du bureau en face, ce qu’elle ne faisait jamais avec les autres.



Chloé ne sut visiblement pas quoi répondre. Elle regarda le compte rendu comme si elle cherchait à voir ce que Flora y voyait.



Silence. Dehors, des collègues se disaient au revoir, des manteaux qu’on enfilait, la dernière conversation de la journée qui s’éteignait. Elles allaient se retrouver seules.



La question prit Chloé de court.



Chloé la regarda avec ce mélange de surprise et de gratitude légèrement incrédule que Flora avait prévu.



Elle récupéra le dossier et se leva. Puis, sur le seuil, elle se retourna comme si ça lui revenait :



Chloé eut un sourire, le même que le jour de l’entretien. Ce sourire qu’elle ne contrôlait pas. Cette façon qu’elle avait d’être ouverte, naturelle, sans défense. Flora avait vu des filles comme ça. Pas souvent. Cette qualité-là était rare, et elle se payait toujours d’une façon ou d’une autre. Les gens qui avaient cette ouverture ne savent pas ce qu’ils portent en eux. Jusqu’à ce qu’ils l’apprennent par quelqu’un qui les respecte, ou par quelqu’un qui ne le fait pas.



Elle le dit doucement, comme si le mot avait un poids. Flora enregistra le moment : la façon dont Chloé avait prononcé son prénom pour la première fois, comme un cadeau qu’on accepte sans savoir encore ce qu’il contient. C’était Flora qui avait décidé du moment. Chloé ne le saurait jamais.

Flora sortit, et dans le couloir son pas était normal, détendu, exactement comme d’habitude. C’est ce que personne ne verrait jamais, que chaque geste avait été calculé, et que le calcul lui coûtait quelque chose qu’elle ne voulait pas nommer.


C’était un jeudi, la table du fond de la brasserie, les manteaux sur la chaise du côté. Dehors, il pleuvait, une pluie fine et constante qui rendait la rue grise et les gens pressés. Flora avait commandé la même chose que d’habitude. Chloé avait dit pareil en montrant l’assiette de Flora sans regarder la carte, ce qu’elle ne faisait pas au début.

Chloé parla de Victor. Pas longuement : quelques phrases, la voix encore légèrement instable sur certains mots, la façon qu’elle avait de regarder ailleurs quand elle disait quelque chose qui lui coûtait. Qu’ils se connaissaient depuis le lycée. Qu’elle avait cru à quelque chose de solide. Qu’elle lui avait tout donné d’elle-même, oui, tout… Chloé avait baissé les yeux en prononçant cette phrase.



Chloé attendit la suite. Avec Flora, il y avait toujours une suite.



Flora découpa quelque chose dans son assiette avec ce geste précis qu’elle avait, posa sa fourchette, et poursuivit.



Chloé considéra la question. Elle ne l’avait jamais fait jusque-là. Froidement, cela sonnait juste. Avec un indéniable aspect inhumain, déconnecté, qui ne lui plaisait pas.

Elles parlèrent d’autre chose un moment. Puis Chloé mentionna une affiche vue dans le métro ce matin pour une manifestation le samedi suivant.



Flora ne répondit pas tout de suite.



Chloé attendit la suite.



Flora posa son verre. Elle regarda un moment la rue par la vitre.



Chloé ne répondit pas tout de suite.



Flora reprit sa fourchette.



Elle n’ajouta rien. Chloé n’avait pas toutes les pièces, et Flora n’avait pas l’intention de les lui donner toutes d’un coup.

À la fin du déjeuner, Flora avait complimenté Chloé « tu poses mieux les questions qu’au début ». Chloé avait rangé ça quelque part et y était revenue plusieurs fois dans l’après-midi, en souriant, sans savoir exactement pourquoi ça comptait autant.

Le samedi matin, elle s’habilla sans savoir encore ce qu’elle allait faire. Elle avait pensé à Flora, à cette façon qu’elle avait de poser les choses, de rendre les objections inutiles avant même qu’elles soient formulées. Elle avait pensé à Lise aussi, au ton qu’elle aurait s’il fallait expliquer pourquoi elle ne viendrait pas. Elle ne savait pas laquelle des deux voix elle avait envie d’entendre.

Chloé s’assit sur le canapé. Elle regarda son téléphone, puis envoya un message à Lise. Un dossier urgent, elle lui expliquerait. Lise répondit à peine. Chloé referma son téléphone et ouvrit le dossier qui n’était pas vraiment urgent.


C’était un mercredi, à dix-huit heures passées. Les autres étaient partis. Flora avait passé la tête dans l’encadrement de la porte de Chloé avec ce naturel qu’elle avait pour les gestes qui ne l’étaient pas.



Chloé avait levé les yeux de son écran. Flora était déjà dans la pièce, elle regardait la veste accrochée au dossier de la chaise, le tweed beige que Chloé portait quotidiennement.



Flora inclina légèrement la tête. Pas le geste de quelqu’un qui critique, le geste de quelqu’un qui réfléchit à voix haute, comme si la question lui était venue par hasard.



Chloé ne dit rien. Elle regarda sa veste sans la regarder vraiment.



Flora marqua une pause, comme si ce qui venait ensuite était une réflexion secondaire.



Flora eut un sourire bref. Elle sortit une carte de visite de la poche de sa veste, la posa sur le bureau.



Chloé prit la carte. Il y avait un prénom dessus – Nathalie – et une adresse.



Flora faillit lui répondre que ce n’était pas de la gentillesse. Elle se souvint qu’elles avaient déjà eu cet échange. Le ton de Flora était léger, presque amusé. Elle se contenta de répondre.



Elle reprit son manteau sur son bras et sortit. Chloé entendit ses pas dans le couloir, puis la porte de l’agence, puis rien. Elle tourna la carte entre ses doigts. Elle la posa à côté de son clavier, là où elle pouvait la voir, et finit sa journée.


Chloé y alla le vendredi suivant, à l’heure du déjeuner. Le magasin était petit, calme, rangé avec cette précision des endroits où on sait exactement ce qu’on vend. Nathalie avait la quarantaine, les gestes économes, et elle sut en trente secondes ce dont elle avait besoin sans qu’elle le lui dise. Elle lui montra trois jupes, deux chemisiers, une robe qu’elle n’aurait pas choisie seule et qu’elle essaya quand même parce qu’on le lui avait suggéré avec une certitude tranquille.

Dans la cabine, elle accrocha son manteau, posa son sac. Elle enfila la robe sans se regarder d’abord, ce réflexe qu’elle avait dans les cabines d’essayage depuis l’adolescence, comme si le miroir était quelque chose qu’on affronte plutôt qu’on consulte. Puis elle se retourna.

La robe tombait bien. Mieux que bien, d’une façon à laquelle elle ne s’attendait pas, qui changeait quelque chose à sa silhouette qu’elle n’aurait pas su nommer. Elle se retourna légèrement, vérifia de biais. Oui, ça tombait bien. Elle le voyait. Elle ne savait pas si elle aimait le voir. Il y avait dans ce miroir une version d’elle-même qu’elle ne reconnaissait pas tout à fait. Pas désagréable. C’était peut-être ça le problème.

Nathalie passa la tête par le rideau avec quelque chose dans la main : trois paires de bas fins, noirs, dans leur emballage transparent.



Chloé regarda les emballages. Le nylon brillait à travers le plastique, fin, presque imperceptible. Une scène lui revint en mémoire presque instantanément : une fille de son lycée qui portait des bas, et les surnoms que les garçons lui avaient donnés, repris sans gêne par les filles. Pas de solidarité. Chloé aussi avait ri, une fois ou deux. Elle n’avait jamais voulu savoir la suite. Elle n’en était pas fière.



Nathalie disparut un instant et revint avec autre chose.



Des collants, noirs eux aussi, dans un emballage similaire, mais différents de ceux que Chloé achetait d’habitude en lot au supermarché : plus fins, mieux finis, le genre de chose qu’on remarque sans savoir exactement pourquoi.

Chloé les prit. Elle les tint un moment dans ses mains.



Elle acheta la robe, une jupe, un chemisier. Les collants aussi, deux paires. En sortant, le sac à la main dans la rue froide, elle ne pensa pas à Flora. Elle pensa à la robe, à la façon dont le tissu avait bougé quand elle s’était retournée dans la cabine.

Chloé regarda le sac posé sur ses genoux, les anses en coton épais, le logo discret sur le côté. Elle ne savait pas exactement ce qu’elle ressentait.


Lise avait commandé une bière. Chloé avait pris un thé sans vraiment avoir faim ou soif de quoi que ce soit. Elle avait accepté le rendez-vous parce que Lise avait insisté deux fois, et parce qu’elle avait senti, obscurément, qu’elle avait besoin de sortir du périmètre de l’agence.



Lise la fixait. Elle semblait attendre la suite. Chloé continua.



Chloé chercha ses mots. C’était difficile à expliquer à quelqu’un qui n’était pas là. La façon qu’avait Flora de parler, la précision de ce qu’elle disait, cette sensation d’apprendre quelque chose de réel sur comment le monde fonctionnait.



Lise fit tourner son verre.



Chloé sentit quelque chose se contracter légèrement.



Lise lâcha ça sans dureté, avec cette franchise directe qu’elle avait depuis toujours.



Chloé connaissait depuis le lycée ce « d’accord », qui signifiait je ne suis pas convaincue, mais je n’insiste pas et on passe à autre chose car ça commence à me gonfler.

Elles parlèrent d’autres choses : le copain de Lise, une décision professionnelle qu’elle retardait depuis des mois, une expo qu’elles avaient dit qu’elles iraient voir ensemble. C’était une discussion superficielle. Facile, familière, ça ne demandait rien.

En rentrant, dans le bus, Chloé pensa au tiroir de sa commode où se trouvaient les collants que Flora lui avait conseillé d’acheter. Elle avait dit à la caissière que c’était pour une collègue.

Ce n’est pas toi, avait dit Lise. Les mots résonnaient dans son esprit.

Chloé regarda la rue par la fenêtre.


Le client du jour s’appelait Renard. La cinquantaine, costume gris, le genre d’homme qui arrive avec ses positions déjà arrêtées, qui considère les réunions comme des formalités que l’on traverse avant de faire ce qu’on avait décidé dès le premier instant.

Flora l’accueillit dans la salle de réunion avec ce sourire particulier qu’elle avait. Pas le sourire professionnel ordinaire, quelque chose de plus ciblé, de plus personnel, comme si sa présence à lui était une agréable surprise dans une journée chargée. Elle lui serra la main en le regardant vraiment, une seconde plus longue que prévu, juste ce qu’il fallait.



Chloé s’installa un peu en retrait, son bloc-notes ouvert, et observa.

La réunion porta sur des délais de livraison et des conditions tarifaires que Renard refusait de réviser depuis trois semaines. Flora ouvrit le dossier, exposa les chiffres, argumenta avec précision, sans concession sur le fond. Elle savait ce qu’elle voulait obtenir et elle le savait clairement.

À un moment, Flora se pencha légèrement en avant pour pointer quelque chose sur le document posé entre eux. Sa jupe remonta de quelques centimètres, elle ne fit rien pour corriger cela. Renard baissa brièvement les yeux, une fraction de seconde, et Flora continua sa phrase sans marquer de pause.

Plus tard, elle croisa les jambes dans l’autre sens en changeant de page dans le dossier. Le bruit discret du nylon. Renard s’éclaircit la voix. Flora lui demanda son avis sur un point secondaire avec une attention qui semblait sincère. Comme si sa perspective à lui, précisément, avait une valeur particulière. Il développa plus longtemps que nécessaire. Flora écoutait, le regard fixé sur lui.

Puis Renard revint sur les délais. Il avait une contrainte, dit-il, une vraie, ou présentée comme telle, et il ne pouvait pas descendre en dessous de six semaines sur la première livraison. Flora marqua une pause. Elle regarda le document. Elle approuva les six semaines sur la première livraison, et reprit le fil des conditions tarifaires comme si elle venait de lui offrir quelque chose.

À la fin de la réunion, Renard serra la main de Flora, il était très heureux de ce partenariat, et sortit avec l’air satisfait de quelqu’un qui croit avoir accordé une faveur et reçu en échange ce qu’il méritait.

La porte se referma. Flora rassembla ses documents sans se presser, sans regarder Chloé.



Chloé marqua une légère hésitation.



Flora referma la chemise, puis leva les yeux vers Chloé.



Chloé ne répondit pas immédiatement. Flora leva les yeux vers elle avec ce regard patient qu’elle avait quand elle attendait que quelqu’un formule ce qu’il n’osait pas dire.



Chloé chercha ses mots.



Flora la regarda un moment, puis elle eut un petit sourire. Pas moqueur, presque affectueux, le sourire qu’on a pour quelqu’un qui dit quelque chose de naïf sans le savoir.



Chloé ne répondit pas.



Flora haussa légèrement les épaules.



Elle se leva, prit sa chemise, et sortit. Chloé restait dans son sillage, sans avoir trouvé la réfutation qui existait pourtant, quelque part. Peut-être.


Trois jours plus tard. Un autre client venait de partir. Chloé rassemblait ses affaires : le bloc-notes, le stylo, la chemise cartonnée qu’elle n’avait pas ouverte parce que Flora avait tout mené sans qu’on en ait besoin. Elle s’apprêtait à s’en aller lorsque Flora posa sa question, sans lever les yeux du dossier qu’elle refermait.



Chloé s’arrêta. Elle fit défiler mentalement la réunion. Ce qui avait été dit, comment ça s’était passé, les moments où Flora avait changé d’angle. Elle ne vit pas.



Flora posa le dossier, croisa les mains sur la table.



Chloé essaya de se souvenir. L’homme, la quarantaine, costume sombre, une façon de poser les mains à plat sur la table quand il voulait clarifier quelque chose.



Flora aurait pu poursuivre. Mais cette fois, son regard posait une question à Chloé.



Flora s’appuya contre le dossier de sa chaise.



Chloé regarda la table un moment. Elle pensait à la semaine dernière. Elle n’avait pas vu. Ou elle n’avait pas regardé.



Le silence qui suivit n’était pas inconfortable. C’était le silence de Chloé qui assimilait quelque chose. Flora le connaissait, elle l’attendait souvent.



Flora ne commenta pas. Elle se leva, prit sa veste sur le dossier de la chaise.



Elle sortit. Chloé resta encore un moment dans la salle vide, le bloc-notes sous le bras. Par la fenêtre, la rue du bas continuait son bruit ordinaire.

Elle pensa à la main de l’homme posée à plat sur la table. La prochaine fois, elle verrait. Cela lui fit l’effet d’une évidence. Comme si cette façon de regarder les gens avait toujours été là en elle, et qu’on venait seulement de lui en donner la permission.


La boîte était sur la commode depuis plusieurs jours. Chloé l’avait posée là en rentrant de la boutique rue Charlot, sans l’ouvrir, sans la ranger non plus. Chloé passait devant le matin en s’habillant, le soir en se déshabillant. Elle ne se décidait pas. Mais ce dimanche, Chloé se leva, fit du café, regarda la rue depuis la fenêtre, puis se retourna vers la commode. D’une main décidée, elle prit la boîte et l’ouvrit. Elle choisit la petite robe qu’elle aimait bien, simple, qui tombait bien au genou. Elle la portait depuis deux ans, elle savait comment elle se sentait dedans.

Chloé s’assit sur le bord du lit et sortit les bas de leur emballage. Le nylon était presque inexistant entre ses doigts, d’une légèreté qu’elle ne connaissait pas sur sa peau. Elle les passa lentement, l’un après l’autre. La matière était quasiment la même que ses collants, et pourtant ce n’était pas pareil. Elle enfila la robe. Elle se regarda dans le miroir de la salle de bain. Vite, de biais, sans s’y attarder. Elle prit ses clés et sortit faire une course à l’épicerie du coin.


Dans la rue, elle marchait normalement. Personne ne regardait. Les gens passaient, un homme avec un chien, une femme qui parlait dans son téléphone.

À l’épicerie, Chloé prit ce qu’elle était venue chercher. Elle attendit à la caisse. L’homme devant elle se retourna pour une raison quelconque, chercher quelque chose dans sa poche peut-être, et leurs regards se croisèrent brièvement. Il lui sourit. Un sourire ordinaire, le genre qu’on échange entre inconnus quand on attend au même endroit. Chloé baissa les yeux. Elle sentit la chaleur monter dans ses joues. Elle paya, sortit, marcha jusqu’au coin de la rue et s’arrêta. Il ne pouvait pas savoir, c’était impossible. L’homme avait souri parce que les gens sourient parfois, et c’était tout.

Chloé rentra chez elle, posa son sac sur la table de la cuisine. Elle s’en voulait d’avoir rougi, d’avoir baissé les yeux, d’avoir fait de ce sourire quelque chose qu’il n’était pas. Tout ça, c’était dans sa tête. Ce n’était que du tissu.

Elle ressortit dix minutes plus tard. Cette fois, elle marcha différemment. Pas plus vite, pas plus lentement, mais avec quelque chose de plus posé, comme si elle avait pris la décision de ne pas attendre que quelque chose se passe. Dans la rue, des gens, des vitrines, le bruit ordinaire d’un dimanche après-midi. Elle fit le tour du pâté de maisons et rentra.

Le lundi matin, en arrivant à l’agence, elle croisa Flora dans le couloir. Elle dit bonjour, et puis, avant que Flora ait eu le temps de passer son chemin :



Flora s’arrêta deux secondes, le temps d’une chose qui s’installe et qu’on reconnaît. Puis quelque chose dans son visage se détendit légèrement, pas tout à fait un sourire.



Flora avait compris depuis quelques semaines que, de façon tout à fait inconsciente, Chloé attendait quelque chose d’elle. Pas des instructions, pas des conseils. Une bonne note. Le regard qui dit c’est bien, tu as bien fait. Flora connaissait ce besoin-là. Elle savait ce qu’on pouvait en faire.

Il y avait dans ce hochement de tête quelque chose qu’elle reconnaissait. C’était exactement le hochement qu’Éric lui adressait à elle depuis dix ans, après une réponse juste, après un dossier bien rendu. Le hochement de quelqu’un qui obtient ce qu’il attendait et passe à autre chose.


Le jeudi suivant, il y eut ce genre de réunion qu’on aurait pu mener par téléphone, mais qui se fait en face-à-face pour rassurer le client. Chloé avait préparé le dossier, mis une jupe avec des bas. Elle avait pensé à ce qu’elle avait vu Flora faire : l’attention ciblée, la façon d’écouter, de pencher légèrement la tête au bon moment.

Ça n’avait pas tout à fait marché.

Ce n’était pas un échec non plus. Les conditions avaient été acceptées, le client était reparti satisfait. Mais il y avait eu un moment, un silence, où Chloé avait senti qu’elle jouait à quelque chose qu’elle ne maîtrisait pas encore. Une façon de mimer les gestes sans être vraiment présente. Elle n’était pas sûre que le client l’avait senti, mais elle le savait.

Plus tard dans la journée, en passant dans le couloir, Flora avait demandé comment cela s’était passé.



Elle n’y croyait pas totalement.


Flora avait simplement hoché la tête avec un léger sourire. Ni plus ni moins. Le silence qui suivit avait pesé plus que n’importe quelle critique.


Un matin – Chloé ne sut pas lequel exactement – elle ouvrit son tiroir, prit ce qu’elle trouvait, et referma le tiroir sans s’y attarder. Elle réalisa en arrivant à l’agence qu’elle n’avait pas pensé à comment elle allait s’habiller.

Les dîners avec Lise s’espacèrent. Un message de temps en temps, une photo, une blague, quelque chose qui ne demandait pas de réponse longue. Chloé répondait vite, avec soin, et refermait son téléphone. Ce n’était la faute de personne.


Un jour, en sortant d’une réunion, Flora avait vu Éric se retourner vers Chloé dans le couloir. Un geste spontané, comme si une question lui était venue en marchant. Il avait ouvert la bouche, puis s’était arrêté une fraction de seconde. Il avait eu l’air légèrement surpris de lui-même, le visage de quelqu’un qui cherche quelqu’un qu’il connaissait et trouve à la place quelqu’un d’autre. Il avait posé sa question quand même, Chloé avait répondu avec précision, Éric avait hoché la tête et était reparti. Flora était restée dans l’encadrement de la porte. Cela faisait deux fois dans la journée qu’elle les surprenait. Plus tôt, elle avait entendu le rire de Chloé, et s’approchant, elle les avait vus, Éric avait ri lui aussi, d’un rire vrai. Et puis, il y eut le mardi d’après, au retour d’une réunion à l’extérieur, Éric et Chloé étaient arrivés en même temps dans le hall et ils avaient pris l’ascenseur ensemble. Flora attendait un peu plus loin et les avait vus entrer, Chloé qui parlait, Éric penché légèrement vers elle pour entendre, les portes qui se refermaient sur eux. Elle ne savait pas de quoi ils avaient parlé. Les images tournaient en boucle dans sa tête et elle aurait encore une fois du mal à s’endormir.


Quelques jours après cela, il était à peu près huit heures trente, et une réunion importante était prévue dans peu de temps. Flora avait demandé à Chloé de passer un instant avant la réunion de neuf heures, juste le temps de vérifier une dernière fois les visuels du dossier Perrin ensemble. Chloé entra et ferma la porte. Elle avait mis la jupe noire, la droite, au genou. Et les bas. Flora parcourut le dossier, fit quelques remarques techniques, précises, sans digression. Chloé prenait des notes. Neuf heures moins trois.

Flora posa le dossier. Elle regarda Chloé.



Flora marqua une pause.



Chloé ne répondit pas tout de suite.



Elle lâcha ce oui un peu trop précipitamment.

Flora l’observa une seconde, de ce regard qui pesait les choses sans en avoir l’air.



Chloé sentit quelque chose se figer. Elle se redressa légèrement. Elle croisa les jambes, décroisa. Elle chercha le geste qu’elle avait vu. Cette façon qu’avait Flora de laisser remonter sa jupe sans en avoir l’air, avec la désinvolture naturelle de quelqu’un qui n’y pense pas. Sa main alla vers le tissu. Ce fut maladroit. Elle tira un peu trop, d’un coup, sans la fluidité qu’elle avait voulu imiter. La jupe remonta plus haut qu’elle ne l’avait prévu. Quelques centimètres de trop. Suffisamment pour laisser voir la lisière des bas, et au-dessus, un bout de tissu rose. Elle le sentit avant de le lire dans le regard de Flora. Elle rabaissa la jupe immédiatement, les doigts maladroits sur le tissu.

Flora avait vu. Elle n’en fit rien de visible, une contraction au coin des yeux, un regard qui glisse, puis ailleurs. Quand elle parla après quelques interminables secondes pour Chloé, ce fut avec le ton de quelqu’un qui note un détail technique parmi d’autres.



Ce n’était pas un reproche. C’était pire que cela, avec le ton de quelqu’un qui constate, déçu, ce qu’il n’est pas surpris de constater. Chloé resta muette.



Flora prit son stylo, ramena les yeux sur le dossier.



Chloé sortit. Le couloir. La photocopieuse, quelqu’un qui dit bonjour, sa voix qui répond en pilote automatique. Elle marcha jusqu’à la fenêtre du fond et s’arrêta. Elle avait déçu Flora. La pensée était simple et nette et elle prenait toute la place. Elle posa une main sur le rebord de la fenêtre. En bas, la rue. Un homme qui traversait. La vie normale, à vingt mètres.

Ses pieds firent demi-tour, et elle les suivit. Elle n’avait pas encore pensé à ce qu’elle allait faire. Elle poussa la porte du bureau de Flora, qui leva les yeux, pas vraiment surprise. Chloé le comprit dans son regard, Flora savait qu’elle reviendrait. Chloé ne regarda pas Flora. Elle regarda un point neutre, quelque chose de fixe sur le mur. Ses mains bougèrent sous la jupe, comme si elles agissaient de leur propre initiative, puis la contorsion silencieuse de quelqu’un qui fait un geste avant d’avoir décidé de le faire. La jupe se déforma légèrement, se réajusta. Le tissu retomba.

Flora prit la corbeille à papier, la posa sur le bureau sans un mot, avec un sourire encourageant. Chloé ramassa la culotte et l’y déposa. Flora laissa passer deux secondes. Ses yeux allèrent une fois vers le bas, brièvement, puis remontèrent. Elle prit son stylo.



C’était tout. Pas d’explication, pas de formulation. Juste ce regard échangé.


Les toilettes du deuxième étage étaient vides. Chloé poussa la porte du dernier cabinet, fit glisser le verrou, et s’assit sur le couvercle fermé sans allumer la lumière. Le néon du couloir filtrait sous la porte, un trait jaune sur le carrelage. Elle regarda ce trait pendant un moment sans penser à rien de précis.

Elle avait froid aux mains. C’est ce qu’elle remarqua d’abord, les doigts froids, et en dessous une espèce de fatigue, comme après avoir couru. L’adrénaline redescendait. Elle ne savait pas encore comment appeler ce qui était monté à la place.

Elle se leva au bout de quelques minutes parce qu’elle ne pouvait pas rester là. Elle se lava les mains longuement, plus longtemps que nécessaire, et se regarda dans le miroir juste assez pour vérifier que son visage ne trahissait rien. Elle sortit des toilettes. Le couloir avait la même lumière qu’avant. Elle marcha jusqu’à la salle de réunion en tenant son bloc-notes des deux mains.

La salle était petite pour huit personnes. Chloé s’installa près de la fenêtre, à l’angle de la table, là où il y avait le moins de chaises autour d’elle. Flora arriva la dernière, posa ses affaires à l’autre bout, s’assit sans un regard pour elle.


La réunion portait sur un appel d’offres. Quelqu’un parlait de délais, quelqu’un d’autre de budget. Chloé écrivait des mots sur son bloc-notes. Des vrais mots, dans le bon ordre, qui correspondaient à ce qui se disait. Elle était capable de faire ça. Elle continua. À un moment, on lui posa une question. Elle répondit. Sa voix sortit normale. Personne ne remarqua rien.

Elle garda les jambes serrées pendant toute la réunion. Pas ostensiblement, juste serrées. Un geste automatique, constant, dont elle était consciente à chaque seconde et qui prenait une partie de son énergie sans qu’elle puisse s’en empêcher.

Flora prit la parole deux fois. La deuxième fois, elle regarda brièvement dans la direction de Chloé. Un regard de travail, neutre, le genre qu’on pose sur n’importe qui. Chloé écrivit quelque chose sur son bloc-notes.

La réunion se termina à onze heures moins cinq. Les gens rassemblèrent leurs affaires, il y eut les échanges de fin, quelques mots sur le calendrier, une question sur un chiffre. Chloé attendit que la salle se vide presque entièrement. Elle avait attendu ça pendant toute la réunion, sans savoir si elle le redoutait ou si elle en avait besoin.

Flora passa à côté d’elle en ramassant son dossier. Elle ne s’arrêta pas tout à fait, juste ce léger ralentissement qu’on a quand on dit quelque chose en passant. Mais Flora ne prononça rien. Elle se contenta d’un sourire entendu. Elle continua vers la porte. Pas de regard en arrière. Ses talons sur le parquet, réguliers, qui s’éloignaient. Chloé resta dans la salle vide encore quelques secondes, son bloc-notes sous le bras.


L’après-midi s’étira. Chloé répondit à des mails. Elle relut deux fois chaque phrase avant d’envoyer, pas parce qu’elle doutait de ce qu’elle écrivait, mais parce qu’elle avait besoin que ses yeux et son esprit restent occupés. Car elle ne pouvait ignorer qu’elle était nue sous sa jupe depuis ce matin. Cela envahissait complètement son esprit, il lui était impossible de tenter de penser à autre chose. Qu’est-ce qui n’allait pas chez elle ? Pourquoi se sentait-elle aussi mal ? Était-ce mal ? Était-ce important ? Comment se faisait-il qu’un petit bout de tissu absent occupe à ce point son esprit ? Elle ne devait pas être obnubilée par cela. C’était insignifiant. Flora avait raison. Flora avait toujours raison.


Vers seize heures, Thomas s’arrêta à hauteur de son bureau pour un fichier. Elle le lui envoya. Il dit merci en repartant. Elle fixa l’écran de confirmation plus longtemps que nécessaire.

C’est à ce moment précis que ça lui revint. Chloé ne sut pas pourquoi juste maintenant. Peut-être parce que le bureau s’était vidé, peut-être parce qu’elle regardait un écran sans le voir depuis trop longtemps. Le bois du bureau. Le regard de Flora. Elle l’avait mis de côté sur le moment, le rictus, le glissement des yeux une fraction de seconde. Elle avait eu besoin de le mettre de côté. Elle le ressentit dans sa poitrine avant de le formuler, cette façon qu’a le corps de comprendre les choses avant que la tête accepte de les regarder en face. Flora avait vu au-delà de la lisière. Elle avait vu parce qu’elle avait regardé, elle avait tout vu. Et dans le regard de Flora, ce rictus, ce glissement des yeux une fois vers le bas, une fraction de seconde, il y avait eu quelque chose. Pas de la désapprobation franche. De la condescendance. De la moquerie.

Chloé sentit une chaleur monter dans son visage. Elle porta les doigts à sa joue. La honte était à l’intérieur. Elle voulut penser à autre chose. Elle avait été nue devant Flora. Vulnérable.

Flora passa à dix-sept heures vingt. Elle s’arrêta devant le bureau de Chloé, posa le doigt sur un post-it collé au bord de l’écran.



Elle repartit. Ses talons sur le parquet, réguliers, qui s’éloignaient. Chloé crut que Flora allait s’arrêter, allait revenir vers elle, lui dire quelque chose. Ce moment n’arriva pas.

Chloé attendit que le bruit disparaisse complètement avant de bouger. Puis elle prit son stylo et le reposa. Le prit encore. Elle avait les mains qui voulaient faire quelque chose sans savoir quoi.

Elle attendit dix-huit heures trente pour partir, assez tard pour que les couloirs soient presque vides, pas assez pour que cela paraisse intentionnel. Seule dans l’ascenseur, elle appuya sur le bouton du rez-de-chaussée, droite, les bras le long du corps. Dehors, elle marcha jusqu’à l’arrêt de bus sans accélérer. Elle ne pensait à rien qu’elle pouvait formuler, il y avait juste une sensation diffuse, physique, comme si quelque chose d’intérieur avait été déplacé et ne trouvait plus tout à fait sa place. Le bus arriva. Elle monta, trouva une place assise, posa son sac sur ses genoux.

Et ce fut seulement là, dans la chaleur moite du bus du soir, serrée entre deux inconnus, qu’elle se permit de fermer les yeux, voulant pleurer sans y parvenir.


Ailleurs dans la ville, un peu plus tard, Flora avait mangé debout, sans goût, face à la fenêtre. La ville en bas continuait sans elle. Elle posa son verre dans l’évier puis s’allongea sur son lit sans allumer la lampe de chevet. Une image, d’abord floue. Chloé dans le couloir, sa façon de marcher, les jambes légèrement tournées vers l’intérieur.

Elle avait pensé, sans jamais se le formuler tout à fait, parce que certaines pensées perdent leur force quand on les regarde en face, qu’il y avait une logique dans ce qu’elle faisait. Que ce qu’elle donnait à Chloé, elle le lui empruntait en même temps : ses gestes, sa façon d’entrer dans une pièce, cette façon particulière de tenir le silence dans une réunion qui faisait que les gens attendaient la suite. Chloé portait tout cela maintenant, sans en connaître la provenance. Et Éric, tôt ou tard, verrait d’où tout cela venait. Il ne pouvait pas ne pas le voir. Il regarderait Chloé et il verrait Flora. Et alors, il se retournerait. C’était la logique.


L’image revint, et cette fois Flora la laissa venir. Le bureau d’Éric. Elle connaissait chaque détail de cette pièce. Le canapé en cuir sombre contre le mur du fond, la lumière tamisée en fin de journée, l’odeur particulière que gardait la moquette. Elle y avait passé tellement de temps. Elle connaissait la façon qu’avait Éric de s’asseoir sur le bord de son bureau, les bras croisés, détendu dans son autorité. Chloé était là. Encore dans sa tenue du matin. La jupe droite, le chemisier boutonné jusqu’au troisième bouton. Et Éric la regardait avec ce regard.

Flora ferma les yeux plus fort. Chloé et Éric ne se parlaient pas. Ce n’était pas une histoire avec des mots. Éric avait posé une main dans le dos de Chloé, entre les omoplates, et Chloé s’était penchée en avant, les paumes à plat sur le bureau, sans résister, comme si elle avait toujours su que ça finirait comme ça. La jupe remontée sur les hanches. La peau blanche des cuisses au-dessus des bas. Flora s’autorisait à assister à ce qui allait suivre.

C’était violent dans sa simplicité. Pas de tendresse, pas de préambule, juste deux corps qui trouvaient leur mécanique avec une évidence brutale. Éric ne disait rien, mais sa respiration changeait, et Chloé, oui, la petite Chloé, l’ingénue aux yeux toujours un peu trop ouverts, laissait échapper des sons que personne n’aurait crus possibles venant d’elle. Flora avait vu en elle mieux que quiconque, elle connaissait Chloé comme elle-même ne se connaissait pas. Elle avait vu sous le vernis. Sous la gêne, sous les valeurs bien rangées, sous le coton rose. Ce qu’il y avait dessous, Chloé l’appelait pudeur. Flora avait un autre mot pour ça, plusieurs en fait, qu’elle n’aurait jamais prononcés à voix haute et qui n’en existaient pas moins, précis et froids, dans la partie d’elle-même qu’elle ne montrait à personne. Ce n’était pas de la haine. C’était la certitude tranquille de savoir ce qu’une personne est vraiment mieux qu’elle ne le sait elle-même, et de trouver cette vérité à la fois méprisable et utile. Elle revit le bureau de la semaine passée, le tissu rose, et au-dessus, ce qu’elle n’avait pas cherché à voir et avait vu quand même. Elle eut un rictus intérieur, bref, qu’elle referma aussitôt.


Des sons sans honte, sans calcul. Éric avait une main dans les cheveux de Chloé, pas pour blesser, juste pour tenir, pour dire tu es là, tu es à moi, et Chloé se laissait faire, recevant sans ménagement les coups de reins d’Éric.

Flora continua de se concentrer sur cette scène. Son plaisir montait, mécanique, et elle n’essaya pas de l’arrêter. Dans sa tête, les corps s’accéléraient, Chloé criait maintenant. Éric prononçait son prénom d’une voix basse et tendue – Chloé – et Flora s’accrocha à ce prénom comme à une bouée, elle le fit résonner, elle le transforma, elle se glissa dedans. Il criait Flora. Éric criait Flora.

Cela aurait dû être la réalité. La réalité se trompait.

Le reste fut aussi intense que bref.


Flora resta longtemps immobile après. Quelque chose finit par monter. Une pression dans la gorge, dans la poitrine, quelque chose en elle qui cherchait une sortie et n’en trouvait pas. Elle porta une main à sa bouche. Elle avait appris très tôt à ne pas faire de bruit.

Tout son corps se révoltait. Deux interminables minutes. Peut-être moins.

Puis Flora se leva. Elle alla dans la salle de bain, se passa de l’eau sur le visage, regarda le miroir avec la neutralité professionnelle qu’elle avait pour les miroirs depuis des années. Vérifier que rien ne dépasse, que le visage est présentable. Il l’était, comme toujours.

Elle retourna dans la chambre. Elle ne ralluma pas la lumière et resta sur son lit, les yeux ouverts.


Le lendemain matin, dans le couloir du deuxième étage, à l’heure creuse entre neuf heures et la première réunion. Chloé était à la fontaine d’eau. Elle entendit les pas de Flora avant de la voir, elle avait appris à les reconnaître depuis des semaines, ce rythme régulier sur le parquet, cette façon d’avancer qui ne se pressait jamais. Elle sentit ses épaules se raidir légèrement et fit ce qu’elle pouvait pour que cela ne se voie pas.

Flora ralentit en arrivant à sa hauteur. Pas en face, à côté, comme on se tient quand on ne veut pas que cela ressemble à une confrontation. Elle garda son dossier sous le bras et regarda un moment devant elle, vers le bout du couloir vide. Chloé attendit.



Chloé ne dit rien. Elle tenait sa gourde des deux mains.



Flora parlait doucement, sans détour apparent, le ton de quelqu’un qui a pesé ses mots, mais veut donner l’impression de les trouver en chemin.



Chloé entendit quelque chose se déplacer dans sa poitrine. Pas tout à fait un soulagement. Quelque chose de plus instable, qui cherchait où se poser.



Flora se tourna légèrement vers elle. Son regard était direct, sans la distance habituelle.



Flora ne parlait pas sèchement. Elle avait cette douce fermeté indéfinissable qui la caractérisait.



Flora fit une petite pause.



Chloé la regarda. Flora soutenait le regard, avec cette qualité d’attention qui donnait l’impression d’être la seule personne dans le couloir, la seule personne qui compte.



Sa voix était plus petite qu’elle ne l’aurait voulu.

Flora hocha la tête. Elle reprit son chemin, prononçant à mi-voix « on se voit à dix heures », presque pour elle-même.

Elle resta encore un moment dans le couloir après que Flora fut partie, sa gourde pleine dans les mains. L’eau était froide à travers le plastique. Elle se sentait mieux. Elle retourna à son bureau.

Trois jours après, Flora appela Chloé dans son bureau à onze heures. Elle lui tendit un dossier.



Chloé prit le dossier. Elle le parcourut une page, deux pages.



Chloé leva les yeux. Flora s’appuya contre le bord de son bureau, les bras légèrement croisés, le ton neutre et précis.



Chloé regarda le dossier. Belmont Architecture, références en réhabilitation de bâtiments industriels, budget annuel de quelques millions.



Le silence dura quelques secondes. Dehors, quelqu’un traversait le couloir en parlant dans son téléphone, la voix qui décroissait puis disparaissait.



Flora eut un sourire. Pas le sourire calculé, ou du moins pas celui qui en avait l’air.



C’était dit simplement. Et Chloé l’entendit comme un cadeau.

Elle travailla ce dossier les deux jours suivants avec une concentration qu’elle ne s’était pas connue depuis longtemps. Elle prépara trois scénarios de prise en charge, elle chercha des informations sur le nouveau contact, elle relut les comptes-rendus des réunions précédentes pour comprendre ce qui avait fonctionné avant. Le jeudi soir, elle envoya sa préparation à Flora sans qu’elle le lui ait demandé.

Flora mit sept minutes à répondre.



C’est bien. Fais confiance à tes instincts demain.



Chloé relut le message trois fois.

La réunion du vendredi se passa bien, et même mieux que bien. Le nouveau contact chez Belmont s’appelait Lara Morin, la quarantaine, directe et assez enjouée. Chloé alla droit au but. Elles passèrent quarante minutes à reprendre tout ce qui nécessitait de l’être. Lara Morin lança en partant qu’elle était très contente d’avoir eu affaire à quelqu’un d’efficace.

Flora entendit Chloé saluer quelqu’un dans le couloir avant de la voir, la voix légère, soulagée. Elle s’arrêta dans l’encadrement de sa porte. Elle n’eut même pas à poser de question.



Ce soir-là, Chloé appela sa mère. La conversation dura vingt minutes, ce qui ne lui était pas arrivé depuis un moment. Elle raconta sa journée, et sa mère lui répondit qu’elle était fière d’elle. Chloé sentit quelque chose se réchauffer en elle. Ce qu’elle ne dévoila pas à sa mère, parce qu’elle n’aurait pas su formuler les choses, c’est tout ce qui continuait de la remuer.


Le bureau d’Éric avait la porte entrouverte. Flora frappa deux fois et entra. Il était debout derrière son bureau, une chemise à la main, l’air de quelqu’un qui finissait quelque chose avant d’en commencer une autre.



Il referma la chemise, la posa. Il s’assit à son tour, s’appuya contre le dossier de sa chaise avec cette décontraction qu’il avait, le poids du corps légèrement en arrière, les mains croisées sur le bureau.



Flora prit une demi-seconde, le temps de choisir le bon registre, ni trop enthousiaste ni trop réservée, celui de la responsable qui évalue avec honnêteté.



Éric hocha la tête.



Il y eut une pause courte, le genre de pause qu’on fait quand on passe à ce qu’on voulait vraiment dire.



Le cerveau de Flora enregistra les mots. Elle continua à regarder Éric, impassible.



Le mot sortit sans hésitation, parce que c’était la réponse juste et que Flora n’avait jamais donné de mauvaises réponses.



Éric acquiesça, satisfait.



Il leva les yeux brièvement, comme une confirmation de politesse.



Flora se leva. Elle répondit quelque chose. Peut-être de rien, peut-être à bientôt, ou bien autre chose. Elle sortit. La porte se referma derrière elle. Le couloir était vide.

Elle marcha jusqu’à son bureau. Elle s’assit. Sur son écran, des mails attendaient. Flora les voyait sans les voir, des rectangles lumineux, des objets qui n’avaient pas encore de sens.


Elle comprit alors ce qu’elle avait fait avec Chloé. Elle avait pris le regard d’un homme sur une jolie fille. Un regard ordinaire, sans conséquence, le genre qu’on oublie avant la fin de la journée, et elle en avait construit toute une histoire. Une histoire avec une architecture, une logique, des étapes. Elle avait construit dessus avec une précision d’horlogère, elle avait tiré des fils, modifié une personne, fabriqué quelque chose à partir de rien. Et tout ça pourquoi ? Éric, son Éric, lui proposait un poste à Rennes. Pas parce qu’il voulait l’éloigner. Parce qu’il pensait à la carrière de Chloé. Parce qu’il n’y avait jamais eu autre chose que ça.

Un homme qui désire une femme n’essaie pas de lui offrir un poste à l’autre bout de la France.

Flora posa les mains à plat sur son bureau. Le bois était froid sous ses paumes. Elle regarda ses mains. Elle avait tout calculé, tout calibré, et elle attendit que quelque chose vienne, une pensée, une décision, n’importe quoi d’utilisable.

Il ne vint rien tout de suite. Juste le ronronnement de la climatisation, et le bruit d’un chariot dans le couloir, et le silence ordinaire du bureau en milieu de journée.

Flora retira ses mains du bureau. Elle les regarda une seconde. Ce n’était pas juste. Ce n’était pas juste et quelqu’un était forcément responsable. Chloé. Chloé avait laissé faire. Elle n’avait pas résisté, pas vraiment, pas jusqu’au bout. Elle était revenue. À chaque fois, elle était revenue vers elle.

Il fallait bien toute la maîtrise de Flora pour contenir un tel niveau de rage.


Ce jeudi-là, le milieu de l’après-midi était semblable à tout autre. Des gens qui reviennent de déjeuner trop tard, d’autres qui ont la tête dans leurs écrans et ne lèvent plus les yeux. Éric et Flora venaient de terminer un court entretien et marchaient ensemble. Ils passaient devant le bureau de Chloé. La porte était entrouverte.



Éric s’arrêta.



Il la regarda avec l’expression de quelqu’un qui n’est pas sûr de vouloir savoir.



Flora dit ça avec le sourire léger de quelqu’un qui rapporte une anecdote de bureau, le genre qu’on oublie avant la fin de la journée.



Éric eut un demi-sourire poli, ne sachant quoi répondre.



Puis ils se quittèrent.

Chloé était à son poste, la porte entrouverte. Elle avait entendu. Peut-être pas tout, mais assez.


Une culotte de gamine. En coton rose.

Elle ne s’était pas trompée sur les mots, ni sur le ton, ni sur le sourire qui les accompagnait. Elle pensait connaître ce sourire par cœur. Mais pas celui-là.

La chaleur monta d’un coup dans son visage. Son cœur frappait trop fort et trop vite. Chloé garda les yeux sur son écran. Elle ne bougea pas. Ce qui vint en premier n’était pas de la colère. C’était plus confus que ça, plus difficile à tenir. Quelque chose qui ressemblait à de la honte, mais pas exactement, parce que la honte a un objet et que là, Chloé ne savait pas encore sur quoi la poser. Elle chercha ce qu’elle avait pu faire de mal. Elle revit la semaine : les dossiers, les réunions, une formulation qu’elle avait peut-être ratée, un mail envoyé trop vite. Elle ne trouva rien. Chloé continua à chercher, parce que l’alternative, l’idée que ce ne soit pas elle qui ait mal fait quelque chose, mais Flora qui ait mal agi, était une pensée qu’elle ne pouvait pas avoir.

Flora avait dit qu’elle était désolée. Elle l’avait dit dans le couloir, avec ce regard direct. « Ce n’est pas ce qui s’est passé hier que je veux que tu retiennes. C’est ce que je vois en toi ». Chloé y croyait dur comme fer. Ou elle voulait encore y croire, et c’est précisément ça qui la paralysait. Cette impossibilité de tenir les deux choses en même temps, le couloir et maintenant ça, sans que l’une détruise l’autre.


Chloé travailla jusqu’à dix-huit heures passées sans lever les yeux. Elle répondit à des mails. Elle vérifia un tableau de chiffres qu’elle connaissait déjà. Ses mains faisaient ce qu’il fallait. Elle les laissa faire. Elle rentra chez elle dans le bruit du bus, le sac sur les genoux, les yeux sur la vitre. La ville défilait : des lampadaires, des gens qui marchaient vite, des vitrines allumées dans le soir froid. Elle était trop fatiguée pour penser et pas assez pour ne pas le faire.

Elle posa ses clés sur la table de l’entrée. Elle alla dans la cuisine. Elle prit une casserole, la remit dans le placard. Elle s’assit sur le bord du canapé dans le manteau qu’elle n’avait pas enlevé et elle regarda un point sur le mur sans savoir combien de temps elle resta là.

Elle se leva. Elle s’allongea sur son lit, encore habillée, les yeux ouverts sur le plafond. Elle attendit que quelque chose vienne. Rien ne vint, juste le bruit de l’immeuble, une chasse d’eau au-dessus, des pas dans l’escalier qui s’éloignaient. Elle pensa à la journée du lendemain. Elle pensa à un dossier qu’elle devait finir. Elle pensa à n’importe quoi sauf à ce qu’elle n’était pas prête à penser. Elle s’endormit sans s’en rendre compte, la lumière allumée.


Elle se réveilla à deux heures vingt. La chambre était silencieuse. La phrase était encore là dans son esprit, comme présente physiquement.

Une culotte de gamine. En coton rose.

Elle fixa le plafond. Elle revit la scène du bureau. Le geste maladroit, la jupe qui remontait trop haut, le regard de Flora. Elle l’avait mis de côté sur le moment : les yeux de Flora allant une fois vers le bas, le rictus, puis rien. « Tu ne vas pas jusqu’au bout des choses ». Elle avait mis ça quelque part d’inaccessible, elle n’avait pas eu le choix. Les excuses étaient venues le lendemain matin, les mots justes, le regard direct, et elle avait senti quelque chose se dénouer dans sa poitrine. Elle avait appelé ça du soulagement. Ce n’était pas du soulagement.

Elle se retourna sur le côté et ferma les yeux. Elle ne se rendormit pas. Dans le noir de sa chambre, sans la journée pour occuper ses mains et ses yeux, les choses commencèrent à prendre leur place l’une après l’autre, lentement, avec la logique implacable de ce qu’on a refusé de voir pendant trop longtemps. La boutique rue Charlot. La carte de visite posée sur le bureau avec une précision de cadeau. Les leçons sur les clients, sur les hommes, sur les masques. Les compliments, toujours au bon moment, toujours calibrés. La corbeille à papier. Et maintenant ça, une anecdote glissée dans le couloir, à portée de voix, sur le ton de quelqu’un qui raconte quelque chose de drôle. À Éric.

Ce n’était pas pour Éric, cette phrase. Elle s’en rendit parfaitement compte maintenant, dans le noir, avec trois heures de sommeil. C’était pour elle. Flora savait qu’elle était là. Flora savait que sa porte était entrouverte. Elle ne s’était pas trompée sur ça. Elle ne faisait jamais rien par erreur.



Chloé s’assit dans le noir. Elle glissa ses mains froides entre ses genoux. Elle ne pensait plus par phrases, juste des images qui revenaient dans un ordre qu’elle n’avait pas choisi. La façon dont elle avait traversé la journée du lendemain des excuses comme quelqu’un de délesté d’un poids. La façon dont elle avait relu le message de Flora « fais confiance à tes instincts », trois fois, quatre fois. La façon dont elle avait couru après ce regard depuis le premier jour, ce regard qui disait « tu as bien fait, c’est bien, continue ». Elle avait voulu l’approbation de Flora, et Flora le savait. Elle l’avait su bien avant que Chloé le sache elle-même, et elle s’en était servie, avec la patience et la précision de quelqu’un qui sait exactement ce qu’elle fait.

Maintenant, la colère apparut. Pas contre Flora, contre elle-même. Contre cette façon qu’elle avait eue de trouver la bonne raison à chaque étape, de revenir à chaque fois, de se raconter qu’elle choisissait. Elle avait été stupide. Pas naïve, le mot était trop doux. Stupide. Mais si elle avait été stupide, Flora avait été quelque chose de pire. Et nommer ce que Flora avait fait, le nommer vraiment, le poser dans une phrase qui tienne debout, c’était aussi nommer ce qu’elle avait laissé faire. Elle n’avait pas les mots pour ça. Elle n’était pas sûre de les vouloir.

Une pensée nette comme une évidence s’imposa : elle devait en parler à Éric.


Chloé l’analysa de tous les côtés. Elle avait envie, non, elle devait le faire, et cela pourrait lui coûter cher. Éric et Flora se connaissaient depuis dix ans. Dix ans de dossiers communs, de déjeuners, de cette familiarité tranquille qu’on construit sans s’en rendre compte. Flora n’avait jamais rien exigé. Elle avait suggéré, formulé, glissé. Et Chloé avait accepté, à chaque fois, avec l’air de quelqu’un qui choisit librement. C’est ce qu’Éric verrait. C’est ce que n’importe qui verrait. Une jeune employée arrivée depuis six mois, contre une directrice de dix ans, avec pour seule preuve des robes, des collants, et une corbeille à papier. Cela briserait sa carrière naissante avant qu’elle ait commencé.

Elle resta longtemps avec cette pensée, dans le noir, jusqu’à ce que la lumière commence à changer derrière les rideaux.

Chloé se leva et s’habilla. Elle s’assit à la table de la cuisine, les mains autour de la tasse, et elle écouta. Depuis des mois, il y avait une voix dans sa tête qui n’était pas la sienne, précise, patiente, avec cette façon particulière de formuler les choses qui faisait que les objections mouraient avant d’avoir été formulées. C’est pratique. « Les gens te regardent avant de t’écouter. Tu ne vas pas jusqu’au bout des choses ». Elle la reconnaissait maintenant. Elle savait d’où elle venait.

Et en dessous, plus ancienne, moins assurée, moins entraînée à gagner les débats qu’elle se livrait à elle-même, une autre voix. La sienne. Elle disait des choses simples et irréfutables : tu as été humiliée. Elle a fait ça exprès. Tu mérites mieux que ça. Ne te laisse pas faire.

Peu importe ce qu’il pouvait lui en coûter. Elle irait voir Éric.


Chloé alla directement frapper à la porte d’Éric en arrivant au bureau. En chemin, dans le bus, elle avait préparé ce qu’elle dirait, les mots dans un ordre qui lui semblait juste, qui résistait à l’examen. Elle frappa deux fois.



Il était à son bureau, une tasse dans la main, un dossier ouvert devant lui. Il leva les yeux. Il avait le visage de quelqu’un qui allait parler en premier.



Elle s’assit, un peu surprise. Il y avait dans sa voix quelque chose de détendu, presque enjoué. Le ton de quelqu’un qui a une bonne nouvelle. Elle attendit. Éric referma le dossier.



Chloé ne répondit pas tout de suite. Elle regardait Éric, son visage ouvert, cette façon qu’il avait d’être là sans calcul, sans idée cachée. Elle pensait aux mots qu’elle avait préparés dans le bus, à la façon dont ils avaient sonné dans sa tête, clairs, légitimes, irréfutables. Elle pensait aussi à ce qu’elle avait soupesé dans le noir de sa chambre : dix ans contre six mois, une suggestion contre une preuve, la directrice contre la stagiaire. Puis Rennes existait, d’un coup. Rennes était une porte que Flora n’avait pas fabriquée, qu’elle n’avait même pas vue venir.



Les mots que Chloé avait préparés étaient encore là, ils ne disparaissaient pas. Mais ils se heurtaient à quelque chose de plus froid, de plus exact. La certitude que Flora était trop bien construite pour ça, que la conversation qu’elle avait imaginée n’aurait pas le dénouement attendu. Flora n’aurait même pas besoin de nier. Elle reformulerait. Elle trouverait les mots pour que tout semble raisonnable, bienveillant, mal compris. Et Éric l’écouterait avec cette confiance qui ne se défait pas en une matinée.

Éric s’apprêtait à ajouter qu’elle pouvait prendre quelques jours pour y réfléchir, mais il n’en eut pas le temps.



Éric eut un sourire.



Chloé se leva et hocha la tête. À la porte, elle s’arrêta une seconde. Pas longtemps, juste le temps d’une pensée qu’elle ne formula pas complètement. Puis elle sortit. Dans le couloir, elle marcha d’un pas normal. Elle n’avait rien dit. Elle avait choisi de ne rien dire. Rennes existait et c’était suffisant.

Ce n’était pas de la lâcheté. C’était ce qu’elle se disait. Elle ne savait pas encore si c’était vrai.

Elle sortit de l’immeuble et s’arrêta sur le trottoir. Il faisait froid. Elle prit son téléphone.

Lise décrocha à la troisième sonnerie.



Un temps s’écoula.



Ce n’était pas de l’hostilité. C’était plus calme que ça, et plus difficile à tenir. Chloé continua.



Lise soupira au bout du fil.



Un silence.



Lise ne répondit pas tout de suite et Chloé n’essaya pas de combler ce silence.



Lise était surprise à l’autre bout du fil. Elle se doutait que Chloé aurait elle aussi beaucoup de choses à lui raconter. Chloé reprit la conversation.



Chloé raccrocha. Elle resta encore un moment sur le trottoir, le téléphone dans la main. Six semaines. Elle n’avait pas su. Elle n’avait pas demandé. Elle s’en voulait. Elle rentra chez elle.


Le lendemain, Chloé avait demandé cinq minutes à Flora. Un prétexte administratif, un document à transmettre, quelque chose de neutre. Elle voulait la voir une dernière fois. Elle ne savait pas bien pourquoi. Flora était à son bureau. Elle leva les yeux quand Chloé entra, avec cette expression qu’elle avait, le visage utilisable, précis, légèrement en retrait.



Chloé posa le document sur le bureau.



Flora prit le document. Elle le parcourut une page, deux pages. Ses yeux bougeaient sur les lignes, mais quelque chose ne lisait pas.

Le silence dura. Dans le couloir, quelqu’un traversait en parlant dans son téléphone. La voix décroissait, disparaissait.

Ce fut Flora qui parla. Pas tout de suite, après quelques secondes qui ne ressemblaient pas aux silences habituels, ces silences qu’elle habitait avec une aisance naturelle depuis dix ans. Celui-ci avait une texture différente.



Chloé la regarda. Flora avait les yeux sur le document, semblant concentrée comme à son habitude. Mais il y avait dans ses épaules quelque chose que Chloé n’avait jamais vu. Un poids léger, presque invisible. Le genre de chose qu’on ne voit que si on connaît quelqu’un depuis longtemps. Chloé ouvrit la bouche.



Ce n’était pas de l’ironie. C’était la vérité. Il y avait des choses que Flora lui avait apprises et qu’elle emporterait, des choses vraies mélangées au reste, et elle ne pouvait plus les démêler. Cela avait un goût amer.

Flora leva les yeux. Leurs regards se croisèrent une seconde, pas davantage. Chloé prit son sac.



Elle sortit sans attendre de réponse.


Flora resta immobile jusqu’à ce que le bruit des pas de Chloé dans le couloir disparaisse complètement. Elle posa le document sur son bureau, le regarda sans le voir. Les annotations dans la marge, l’écriture de Chloé, régulière, appliquée, reconnaissable entre toutes depuis des mois.

Elle avait fait quelque chose. Elle le savait avec la clarté froide qu’on a pour les choses qu’on ne peut plus remettre comme elles étaient. Elle avait pris une fille avec ses maladresses et ses résistances et elle l’avait travaillée comme on travaille une matière, patiemment, avec précision, en sachant ce qu’on veut obtenir. Elle ne s’était pas trompée sur les méthodes. Elle s’était trompée sur la raison. C’était peut-être ça le pire. Tout ce qu’elle avait fait reposait sur quelque chose qui n’avait jamais existé, un regard à la machine à café qu’elle avait agrandi jusqu’à ce qu’il remplisse tout.

Et maintenant, Chloé partait. Elle emportait tout ce que Flora lui avait donné.


Flora se leva. Elle alla à la fenêtre. En bas, la rue avait son rythme d’après-midi, avec des gens qui marchaient vite, un livreur, une terrasse à moitié vide. Pour la première fois, elle ressentait un vertige. Elle ressentait un vide impossible à combler. Ce vide qui n’est pas du calme, cette sensation qui la tétanisait et qu’elle ne saurait jamais gérer. Demain il y aurait une réunion. Des mails. Éric qui passerait la tête dans l’entrebâillement le soir pour dire « bonne soirée, Flora ». Et elle dirait « bonne soirée, Éric ».

Elle retourna à son bureau. Elle ralluma son écran. Il y avait des mails, quelque chose sur un budget, trois lignes, une question simple à laquelle elle connaissait la réponse. Elle rédigea la réponse.


Chloé n’avait pas grand-chose à emporter : quelques affaires personnelles, un livre qu’elle avait oublié dans un tiroir, la carte de visite de Lara Morin qu’elle avait gardée sans savoir pourquoi. Chloé prit le livre et laissa la carte. Elle fit le tour du bureau une fois, s’assura de n’avoir rien oublié, et prit le carton sous le bras.

Elle rentra chez elle. Elle posa le carton sur la table de la cuisine sans l’ouvrir. Elle alla dans sa chambre, ouvrit le tiroir de la commode pour y ranger quelque chose, et les vit. Les deux paires de collants, dans leurs emballages transparents, le nylon brillant visible en transparence. Elle s’arrêta.

Elle les prit. Elle les tint dans ses mains un moment. Elle pensa à Nathalie, à la cabine d’essayage, à la façon dont elle s’était retournée dans le miroir avec la robe. Elle pensa à Flora. Elle pensa à tout ce que Flora avait dit sur la façon dont les gens vous regardent avant de vous écouter. Des choses vraies, des choses qu’elle ne pourrait pas désapprendre, mélangées à autre chose qu’elle ne savait pas encore nommer exactement. Elle resta un moment avec les emballages dans les mains. Puis elle les reposa dans le tiroir et le referma.

Dans le bus, le carton sur les genoux, elle regarda défiler les lampadaires, les vitrines, les gens qui rentraient chez eux. Elle pensa à ce qu’elle emportait vraiment. Elle ne pouvait pas rendre ça. Elle ne savait pas si elle le voulait.

Elle appela Lise.



Chloé réfléchit une seconde.



Chloé eut quelque chose qui ressemblait à un sourire. Pas de joie exactement, juste le sourire qu’on a quand quelqu’un dit ce qu’il faut. Elle pensa à ce qu’elle avait manqué. Pas seulement ce qu’on lui avait fait, mais ce qu’elle n’avait pas fait. Lise avait eu son histoire compliquée, sa décision qu’elle retardait, des mois où elle aurait eu besoin qu’on lui pose des questions. Chloé ne les avait pas posées. Elle avait été trop occupée à apprendre à entrer dans une pièce.



Chloé raccrocha. Elle eut un vrai sourire.