Gabriel gara sa voiture en face de la villa. Enfin : sa bagnole se posa à grand bruit, tache dans le paysage propre de la banlieue. Avant de sonner à la porte, il prit le temps de faire le point sur l’objectif : « Cette fois, je veux du fric. Du fric. Sinon je vais devoir bazarder la caisse et dormir dehors. Du fric. »
L’homme qui ouvrit la porte était visiblement fatigué. Cernes sous les yeux, pli amer au coin de la bouche.
- — Bonjour ! Vous êtes monsieur Julien Valcroix ? Je suis Gabriel, vous m’avez appelé au sujet de votre femme.
- — Entrez !
Gabriel fut happé par le bras comme si son hôte s’accrochait à une bouée, et tiré à l’intérieur. Il fut piloté jusqu’au salon et assis sur un fauteuil. Cossue, la bicoque, nota-t-il au passage.
- — Merci beaucoup d’être venu ! Je suppose que vous avez besoin de quelques informations ?
Gabriel inspira et se lança d’une traite :
- — Commençons par nous mettre d’accord sur mes honoraires, je prends 90 euros de l’heure plus les frais de déplacement.
- — Bien sûr, bien sûr, je vous fais tout de suite un chèque de mille euros, vous me direz s’il vous en faut davantage.
L’homme se leva et alla chercher son carnet de chèques. Gabriel allait protester que ça pouvait attendre d’avoir commencé le travail mais il se rappela : la voiture. Les nuits dehors. Il rangea le chèque dans la poche de son jean. Si son client pouvait se le permettre, qui était-il pour s’y opposer ?
- — Racontez-moi tout.
- — Ma femme, Christelle Valcroix, a disparu depuis un mois. J’ai tout de suite prévenu la police, mais ils n’ont rien fait. La loi autorise les gens à disparaître ! Mais ça faisait tout juste trois mois que nous étions mariés !
- — Oh, je vois…
- — Non ! Non, vous ne voyez pas ! Ma femme et moi sommes parfaitement heureux ! Notre union nous apporte entière satisfaction, nous parlions même d’avoir un bébé, alors vous pensez !
- — C’est peut-être cela qui lui a fait peur ?
- — Non, elle m’en aurait parlé. Ma femme et moi sommes très unis.
- — Dans ce cas, que croyez-vous qu’il se soit passé ?
Monsieur Valcroix hésita.
- — Ce que nous nous disons est confidentiel, n’est-ce pas ?
- — Euh… Vous n’allez pas m’avouer que vous l’avez tuée, n’est-ce pas ?
Son interlocuteur le regarda d’un air choqué. Gabriel songea au chèque.
- — Non mais je plaisante. Oui, c’est confidentiel.
Monsieur Valcroix hésita.
- — Ma femme est… très… comment dire ? Ne vous méprenez pas, c’est une bonne personne, n’est-ce pas, mais sa vie d’avant était… il faut que je trouve les mots justes.
Gabriel se pencha en avant pour encourager son client à partager des confidences qui semblaient croustillantes. Enfin… importantes.
- — Elle était catholique, voilà, lâcha le mari. Pratiquante… Catholique pratiquante.
Il s’adossa au canapé, visiblement épuisé par son aveu. Gabriel, sentant bien qu’il fallait dire quelque chose, surtout à 90 euros de l’heure, murmura :
Monsieur Valcroix baissa la tête.
- — Oui, je sais… Notre mariage est si important pour nous qu’elle a dû rompre avec sa communauté et que j’ai dû rompre avec la mienne. Une catholique. Pratiquante. Ils n’ont pas accepté.
- — Oui, bien sûr… votre… communauté ?
- — Oui !
Monsieur Valcroix se redressa, les yeux brillants :
- — Les Enfants de la Rédemption !
- — La sec… le groupe religieux catholique, vous voulez dire ?
- — Comment pouvez-vous le penser ! Nous ne sommes pas catholiques ! Les catholiques pensent qu’ils doivent se confesser à un prêtre. À un prêtre ! Un prêtre !
- — Oui, je vois… un prêtre catholique pratiquant, je suppose…
- — Oui ! Alors que nous savons bien que seul le rituel de purification peut nous protéger des démons.
Précautionneusement, songeant à son joint de culasse à l’agonie, Gabriel répéta :
- — Le rituel de purification… ?
- — Oui ! Le pécheur doit s’immerger entièrement dans l’eau du Lac de la Rédemption pour se purifier de ses péchés. La confession ne suffit pas, c’est une porte d’entrée pour les démons qui rôdent autour de nous.
- — … qui rôdent autour de nous, bien sûr.
- — Ma communauté aurait pu admettre Christelle mais elle a une peur panique de l’eau. Dieu nous dit d’aider les pécheurs sur la voie de la Rédemption, alors j’ai quitté ma communauté pour la guider patiemment. Elle parvient maintenant à s’immerger presque totalement dans la baignoire. Encore quelques mois et nous pourrons nous présenter devant les Enfants de la Rédemption pour être sauvés nous aussi.
- — Hé oui, sauvés, bien sûr. Dites-moi, monsieur Valcroix, serait-il possible que vos amis aient quelque chose à voir avec la disparition de madame Valcroix ? Enfin, je veux dire…
Il résista à l’envie de toucher le chèque dans sa poche.
- — … vous êtes riche, ils peuvent vouloir vous récupérer sans attendre que madame Valcroix ait vaincu sa phobie de l’eau…
- — Voyons ! Christ ne dit-il pas qu’il est plus facile à un chameau de passer par le chas d’une aiguille qu’à un riche d’entrer dans le royaume de Dieu ?
- — Oui, certes, mais il faut payer les bibles, les voyages au lac, les serviettes…
- — Bien sûr, nous partageons nos richesses avec notre communauté. Mais même séparés d’eux je continue à envoyer ma dîme. Non, ma crainte, c’est… qu’elle soit retournée voir cet homme.
Le regard de monsieur Valcroix se fit acide.
- — Quel homme ?
- — Ce scélérat, le père Kristian. Son confesseur, cracha-t-il.
- — Votre femme aurait besoin de se confesser ?
- — Personne n’a besoin de se confesser ! L’eau du Lac est la seule manière d’empêcher les démons d’entrer en nous !
- — … Oui, je veux dire : votre femme, reprise par ses vieux travers, aurait-elle pu penser, dans un moment de faiblesse, qu’elle avait besoin de se confesser ?
Monsieur Valcroix baissa la tête. Quand il regarda Gabriel, ses joues étaient rouges de honte.
- — Il faut que je vous raconte comment j’ai rencontré Christelle.
- — Ben oui, il semble qu’il faille.
- — Je participais à une opération de Rédemption avec mes frères en communauté, dans le centre de la ville. Et je l’ai vue. Elle était… peu habillée.
- — Oh.
- — Elle draguait dans les bars, voilà, c’est dit.
- — Une ancienne prostituée ?
Monsieur Valcroix le regarda, rempli d’effroi :
- — Mais enfin, non ! Ma douce Christelle ! Elle était juste égarée. Beaucoup de femmes tentent de trouver un sens à leur vie en passant d’homme en homme. Christelle… était un peu comme ça.
Il le regarda dans les yeux.
- — Mais elle n’était pas seulement comme ça… À vrai dire, c’est ce qui m’a séduit chez elle. Elle perdait son Salut, elle le savait, et en même temps elle cherchait son Salut. Elle avait même, pour mieux se distancier de cette perversité, un pseudonyme pour ses nuits de perdition : Cybèle, comme la déesse païenne. C’est Cybèle que j’ai rencontrée. C’est ainsi que l’appelait l’homme ivre sur lequel elle était penchée, exhibant son décolleté indécent. Je lui ai parlé de Dieu. Elle m’a écouté comme si la Vérité l’avait frappée. Bien sûr, il a fallu courir, parce que les hommes ivres n’aiment pas que leurs proies soient frappées par la Vérité.
- — J’imagine, en effet.
Monsieur Valcroix sourit. Son visage avait perdu dix ans.
- — Nous nous sommes arrêtés sous un porche, elle m’a révélé son vrai nom : Christelle… ma douce Christelle. Elle était perdue, effrayée, elle m’a dit ne pas comprendre comment elle en était arrivée à se retrouver vêtue ainsi, la nuit, dans des bars, alors que ses croyances sont totalement contraires. Elle ne rêve que de vertu et de dévotion. Elle a demandé mon aide, avec son regard si bleu noyé de larmes. Nous avons parlé, beaucoup, nous partagions les mêmes valeurs.
Il enfouit son visage dans ses mains.
- — Elle m’a donné rendez-vous le lendemain pour déjeuner. J’étais en avance, encore sous le charme. Ce n’est pas tous les jours qu’on assiste à une transfiguration pareille. Le doigt de Dieu était sur nous. J’étais assis en terrasse du restaurant qu’elle avait choisi. J’ai commandé une eau gazeuse, et là, je l’ai vue… Oh ! mon Dieu…
Gabriel se pencha en avant.
- — Elle sortait de l’église. De l’église. J’ai ainsi appris que non seulement elle perdait son Salut dans les bars, mais qu’en plus elle ruinait ses chances en pratiquant une religion qui ne protège pas des démons. Il a fallu maintes discussions pour qu’elle comprenne enfin que sa Rédemption ne serait pas dans la confession ni dans le père Kristian.
* * * * *
Gabriel encaissa le chèque, se dirigea vers le garage et prit rendez-vous pour sa voiture. Puis il s’assit sur un banc, carnet en main, pour noter ses hypothèses.
- — Les Enfants de la Rédemption
- — Le père Kristian
Après un instant d’hésitation, il ajouta :
Sait-on jamais. D’habitude, c’est le mari. Ça ne l’arrangeait pas, il pouvait peut-être en tirer encore quelques sous. Mais les statistiques sont formelles. Il appela son ancien collègue au commissariat pour en savoir davantage sur la secte de son client.
- — Les Enfants de la Rédemption ? Ah ! toi aussi tu as vu le reportage à la télé ? Mais non, on n’a rien pour le moment, c’est comme dans le documentaire : des hurluberlus. Ils perçoivent une dîme, mais ils ne séquestrent personne, aucun chantage, zéro gourou polygame, pas de bazooka. Juste : ils ont acheté un lac, ils l’appellent le Lac de la Rédemption. Même pas une noyade. Décevant. Si tu trouves un truc, tu me rappelles ?
* * * * *
Le lendemain, très tôt, après avoir escaladé le grillage de la piscine municipale déserte pour prendre une douche, il se présenta à l’église indiquée par Julien Valcroix. Il se glissa sur un banc et regarda autour de lui. Le prêtre officiait, l’église était presque vide, quelques bigotes. La messe finie, il alla le voir.
L’homme sourit.
- — Oui. En quoi puis-je vous aider ?
- — Pourriez-vous me parler de Christelle Valcroix ? Son mari est inquiet…
Il sortit sa carte professionnelle de détective et la présenta au prêtre.
- — Christelle… oui… je conçois bien que son mari soit inquiet ! Mais attendez, je passe des vêtements plus classiques. Vous prendrez bien un petit-déjeuner avec moi ?
Ils se retrouvèrent dans une pièce attenante à la sacristie. Le prêtre sortit d’un sac une baguette de pain, un bocal de pâté, un Opinel, un thermos de café. Tout en partageant ce repas il raconta :
- — J’étais très en colère contre monsieur Valcroix. Christelle était sur le bon chemin, elle convenait que sa vie nocturne n’était pas une solution, même si elle n’arrivait pas à admettre sa part de responsabilité… elle disait que c’était comme un cauchemar dont elle se réveillait sale. L’arrivée dans sa vie de monsieur Valcroix a d’abord tout mis par terre. Elle a cessé de venir me voir. Vous savez, j’ai une formation de psychologue. C’est après mes études que Dieu m’a appelé. Il était la réponse ultime aux malaises de mes patients. J’ai fini par faire le grand saut ! J’aurais pu aider Christelle, mais son mari lui interdisait de venir me voir. Cependant une fin d’après-midi, un de mes paroissiens m’a appelé à l’aide. Il est alcoolique abstinent et passait une mauvaise semaine. Tout en prenant un café avec lui dans le centre-ville, j’ai vu Christelle, habillée comme… peu habillée. Elle était en train de faire les yeux doux à un homme qui n’était pas son mari.
- — Quand cela s’est-il passé ?
- — Il y a quatre jours, vendredi. J’ai voulu lui parler mais elle a fait mine de ne pas me reconnaître. C’est bien son genre de ne pas admettre ses errements. Quand je l’ai appelée par son prénom, elle a souri et m’a dit : « Vous faites erreur, je m’appelle Cybèle ».
- — Voyez-vous ça. Alors la jolie colombe a préféré retourner à sa vie de célibataire !
Gabriel n’espérait pas résoudre l’affaire si vite.
- — Non, voyons ! protesta le prêtre. C’est impossible. Sa vie d’avant la dégoûtait. Je ne partage pas les élucubrations sectaires de son mari, mais ils s’aimaient. Il lui a permis de trouver un vrai équilibre. Elle ne peut pas être heureuse en draguant dans les bars. Donc je l’ai suivie. J’ai trouvé l’endroit où elle habitait, une petite maison en périphérie. J’ai sonné, mais elle a refusé de m’ouvrir. J’ai donc décidé d’aller prévenir son mari. Lui, il saurait trouver les mots, même si ça me faisait mal d’en convenir.
- — Alors pourquoi la cherche-t-il encore ?
Le prêtre reprit une bouchée de son sandwich, la mâcha lentement.
- — À vrai dire, en repartant, j’ai trouvé mon ancien professeur qui sortait de la demeure voisine, un éminent psychiatre. J’ai discuté avec lui de ma nouvelle vie, de l’usage que je fais de ses anciennes leçons, au service de mes paroissiens. J’ai vu Christelle sortir de la maison où elle était entrée, et j’étais stupéfait. Elle n’était pas habillée comme d’habitude.
- — Elle portait le fameux décolleté ?
- — Non, elle portait des vêtements… multicolores. Elle est passée devant moi comme si elle ne me connaissait pas et a salué le docteur Klaus. « Vous la connaissez ? », ai-je demandé. « Oui, a-t-il répondu. C’est Katia, ma voisine et ma patiente. Mais vous semblez la connaître aussi ? » En pleine confusion, je ne savais plus quoi dire. Il m’a invité chez lui, dans son bureau, et je lui ai tout raconté : Christelle, Cybèle, et maintenant Katia… Je n’arrivais pas à croire que je m’étais laissé tromper par un sosie ! Mon ancien mentor caressa son menton d’une main distraite. Il finit par me demander de ne rien faire ni rien dire, qu’il devait d’abord vérifier une hypothèse. Donc j’ai attendu.
- — Voilà une curieuse histoire ! Pourriez-vous me donner l’adresse de cette Katia et de ce docteur Klaus ?
Muni de l’adresse, Gabriel alla sonner chez Katia. Personne. Alors il sonna chez le docteur Klaus. Une femme, les yeux rouges, lui ouvrit.
- — Euh… Bonjour, je souhaiterais voir le docteur Klaus.
La femme eut un sanglot.
- — Mon mari est à l’hôpital. Je l’ai trouvé dans son bureau, dans la nuit de samedi à dimanche, il n’était pas venu se coucher. Il gisait sur le sol. J’ai vite appelé les secours, et depuis il est dans un état catatonique. Il ne répond pas, ne me reconnaît pas et semble ne pas voir son entourage. Je ne sais pas ce qui l’a mis dans cet état.
Elle sanglota de plus belle. Gêné, Gabriel murmura :
- — Allons, allons… ça va aller… Ayez confiance !
Madame Klaus se reprit.
- — Pardonnez-moi, vous aviez besoin de le voir ?
- — À vrai dire… je suis un confrère. Il a dû laisser un dossier pour moi dans son bureau.
La femme, essuyant ses yeux, lui montra une porte près de l’entrée. Gabriel laissa le battant ouvert pour ne pas éveiller de soupçons et observa la pièce. Sur le bureau, un agenda. À la page de samedi, le dernier rendez-vous : Katia, 20 h. « Ben tiens », pensa-t-il.
- — Vous avez trouvé ce que vous vouliez ?
- — Oui, merci beaucoup. Dites-moi, vous connaissez Katia, votre voisine ?
- — La bibliothécaire, oui, bien sûr. Elle est très originale mais très gentille.
- — Savez-vous où je peux la trouver ?
- — À cette heure-ci ? Elle doit travailler.
Gabriel compatit encore un peu à la douleur de madame Klaus, puis se rendit à la bibliothèque.
Elle lui apparut dans un rayon de soleil, assise à une table, plongée dans un livre. La lumière s’accrochait à ses cheveux, rebondissant sur ses lunettes, c’est pour ça qu’il était ébloui. En une seconde il avait l’ensemble, le serre-tête koala, le tee-shirt vert pomme, la jupe rose indien, les chaussures bleu électrique. Elle sourit à son livre et il tomba amoureux. Ou alors c’était le manque de sommeil ?
Il s’approcha, timide.
Elle s’arracha à son livre et le regarda :
- — Oui ?
- — Puis-je vous proposer… vous poser des questions ?
Elle le toisa, haussa un sourcil réprobateur.
- — Vous voulez dire… à haute voix ? Dans ma bibliothèque ?
Il rougit jusqu’aux oreilles.
- — Euh, enfin, je veux dire… je suis détective privé et je…
Elle éclata de rire. Des étudiants se retournèrent, surpris. Elle le regarda plus attentivement. Sourit. Jeta un œil sur la pendule.
- — C’est ma pause-déjeuner, vous venez avec moi ?
Il la suivit. De toute façon, il l’aurait suivie. Elle l’entraîna dans une pièce à l’écart. Elle prit un panier-repas dans le petit frigo. L’interrogea du regard.
- — Vous avez quelque chose à manger, monsieur… ?
- — Gabriel, juste Gabriel. Euh…
Elle rouvrit le frigo, attrapa un sachet plastique et le lui tendit.
- — Si une certaine Constance vous demande, vous n’avez jamais vu son repas.
Il aurait pu jurer solennellement sur ce qu’il avait de plus cher – sa voiture – que jamais il ne trahirait ce secret mais il jugea plus judicieux de rester coi.
Elle commença à manger. Il continua à la regarder. Elle leva un sourcil interrogateur.
- — Vous vouliez me poser des questions ?
Il se concentra. Le joint de culasse. Il cessa de se perdre dans les yeux malicieux et parla à son sandwich.
- — J’ai appris que vous aviez vu le docteur Klaus samedi ?
- — Oui, après le travail. Pourquoi ?
- — Puis-je vous demander à quel sujet ?
- — Vous voulez savoir pourquoi j’ai vu mon psychiatre ?
Elle rit. Le cœur de Gabriel fit un bond.
- — Vous êtes bizarre, vous.
- — C’est-à-dire que… je suis sur une enquête. Une femme a disparu et le docteur Klaus sait peut-être où elle est.
- — Ben… Il faut le lui demander à lui, non ?
Gabriel hésita.
- — C’est-à-dire que… sa femme l’a trouvé mal en point dans son bureau, dans la nuit de samedi à dimanche. Il est actuellement à l’hôpital dans un état catatonique.
- — Oh, pauvre docteur Klaus ! Il est si gentil ! J’espère qu’il va se remettre. Que s’est-il passé ? Une crise cardiaque ?
- — Je compte sur vous pour avoir quelques indices. À quelle heure l’avez-vous quitté ?
- — Il faut que je passe voir sa femme, elle va avoir besoin de soutien.
Gabriel répéta plus fort.
- — À quelle heure l’avez-vous quitté ?
Elle posa ses yeux sur lui. Elle finit par dire :
- — Je suppose que c’était vers 21 h ?
- — Vous supposez ?
- — Oui… En général, je le quitte à 21 h…
- — Mais samedi soir, précisément ?
Son regard était inquiet.
- — Je ne me souviens pas.
- — Vous ne vous souvenez pas ?
Elle soupira.
- — C’est pour cela que je vois le docteur Klaus. J’ai des troubles du sommeil et ça me déclenche des pertes de mémoire.
Gabriel ne répondit pas. Elle fit la grimace.
- — C’est mauvais pour moi ? Croyez-vous que je sois responsable de l’état de ce pauvre docteur Klaus ?
- — Non !
Gabriel ne voulait pas y croire, c’était hors de question. Cependant, il devait poursuivre ses questions.
- — Connaissez-vous une certaine madame Christelle Valcroix ?
- — … Non. C’est la femme que vous recherchez ?
« Non, c’est vous, la femme que je recherchais, vous seule, depuis toujours », pensa Gabriel.
- — Oui. Et une certaine Cybèle ?
Katia sursauta.
- — Cybèle ? Non, mais c’est étrange ! Il y a deux jours j’ai trouvé un petit mot dans mon sac.
Elle fouilla et le lui tendit.
Cybèle, ce moment dans les toilettes était merveilleux. Voici mon numéro. Appelle-moi.
Ils se regardèrent. Gabriel se perdit dans ses prunelles.
- — Écoutez, il faut que je sache, reprit-elle. Je termine à 19 heures, retrouvons-nous chez madame Klaus, je veux en avoir le cœur net.
Madame Klaus n’était pas là. Ils se replièrent chez Katia. Elle ôta ses chaussures, les laissant dans l’entrée, poussa un soupir de délivrance. Elle se tourna vers lui en souriant.
- — Qu’allons-nous pouvoir faire en attendant, monsieur Gabriel ?
- — Eh bien, je, euh… Ce que vous voulez…
Elle se rapprocha. Il pouvait sentir son odeur, de la verveine et de la sueur.
- — Ce que je veux… Je veux… beaucoup.
Et Gabriel se réveilla ébloui sur le tapis du salon. Il caressa du regard Katia qui dormait près de lui. Il déplaça une mèche de ses cheveux. Elle ouvrit les yeux… et poussa un cri.
Elle regarda autour d’elle, paniquée :
Elle se releva d’un bond.
- — Restez où vous êtes ! Laissez-moi partir ou j’appelle la police !
Elle s’enroula dans un plaid et sortit de la maison en courant, pieds nus. Gabriel resta là, bouche bée. Puis il se leva et courut à la fenêtre : il vit Katia s’engouffrer dans un taxi qui l’emporta loin de lui. Il resta prostré. Mais son cerveau se mit en marche, alors il réagit. Il sonna à la porte de madame Klaus, priant pour qu’elle soit rentrée. Elle l’était.
- — Je dois voir le bureau de votre mari !
Et il fonça, sans attendre la réponse. Elle le suivit, stupéfaite. Il fouilla dans les tiroirs, avisa l’ordinateur.
- — Votre prénom ?
- — Euh… Élise…
- — C’est bon, ça marche.
Il trouva le dossier, l’ouvrit, lut. Il contempla madame Klaus, effondré.
- — Un TDI.
- — Pardon ?
- — Non, rien, je suis désolé de vous avoir dérangée.
Il sortit de la maison, se mit au volant de sa voiture. Son téléphone sonna.
- — Allô ?
- — Ici Julien Valcroix.
- — Monsieur Valcroix ? Je… euh…
- — Ma femme est revenue ! Elle vient de m’appeler, j’étais encore au bureau, elle est à la maison, elle… elle fait des lasagnes. Elle ne sait pas ce qu’il s’est passé mais elle va bien. Cependant, je crois que… je crois qu’elle est aux prises avec un démon. Elle refuse de m’expliquer quoi que ce soit, prétendant ne rien savoir. Je vais la préparer à l’idée de partir très vite au Lac de la Rédemption, je suis en train de me garer chez moi.
Il raccrocha. Réfléchit. Démarra la voiture. Son téléphone sonna de nouveau.
- — Allô ?
- — C’est affreux, elle est encore partie ! Aidez-moi, par pitié ! Je double vos honoraires !
Gabriel eut une pensée émue pour son joint de culasse.
- — Écoutez, il y a des complications, et je ne pense pas être en mesure de…
« Passons nos derniers moments ensemble », dit-il à sa voiture en la démarrant.
* * * * *
Il se gara devant la bibliothèque et attendit. Au matin, Katia descendit du bus. Il l’arrêta avant qu’elle entre, elle lui sauta au cou. Un peu raide, un peu désespéré, il lui dit qu’il avait à l’entretenir de quelque chose d’important, la guida jusqu’à sa voiture et la ramena chez elle. Après qu’elle eut appelé son travail pour indiquer qu’elle était malade, elle se tourna vers lui, le regard gourmand. Il s’éloigna, inspira et parvint à prononcer les mots, même s’ils lui arrachaient le cœur au passage : le TDI…
- — Le quoi ?
- — Trouble dissociatif de l’identité. C’est ce que le docteur Klaus a écrit dans ton dossier.
Elle resta sans voix, puis :
- — Tu veux dire que mes troubles de mémoire sont des moments où je me dissocie de… moi ?
- — Exactement : tu deviens une autre personne.
Elle éclata de rire et le cœur de Gabriel s’éparpilla. Mais il persista.
- — Les preuves sont accablantes. Le père Kristian t’a reconnue pour être Christelle déguisée en Cybèle déguisée en toi. Le docteur Klaus l’a écrit dans ton dossier. Tu as trouvé un message pour Cybèle dans tes affaires. Hier soir, nous nous sommes endormis ensemble et… tu t’es réveillée ailleurs, n’est-ce pas ?
Elle se troubla.
- — Je ne sais pas ce qui s’est passé. Je me suis réveillée dans une maison inconnue, je… préparais des lasagnes. Je me suis enfuie. Je ne sais pas comment je suis arrivée là.
- — Moi je sais. C’est une de tes personnalités qui a pris les commandes : Christelle Valcroix. Son mari m’a appelé, tu étais retournée chez lui, tu faisais… des lasagnes.
Katia le regarda, les yeux ronds. Puis la pensée la frappa.
- — C’est moi ? C’est moi qui ai mis le docteur Klaus dans cet état ? Mais comment ? Pourquoi ?
Elle fondit en larmes et le cœur de Gabriel s’y noya.
- — C’est toi ou… elles. Ou une autre de tes personnalités encore cachées ?
Il la prit dans ses bras et enfouit son visage dans ses cheveux.
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