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Temps de lecture estimé : 25 mn
15/07/26
Présentation:  Je dois trois clope à Marek. Je pourrai pas les lui rendre. Godot est là. Encore cinq minutes ?
Résumé:  Je meurs dans mon trou, pour la République, contre et par L’ennemi Héréditaire. Ou l’inverse.
Critères:  #traduction #société #nonérotique #dystopie #ia #guerre
Auteur : Atchoum  (Amateur de belles histoires)            Envoi mini-message
Citoyen-soldat

Au commencement, il y avait le sang.


On croit toujours qu’il monte, à cause des films où le héros tousse un joli filet rouge et dit une phrase.


C’est faux, il descend.


Il me descend dans la poitrine comme on vide un seau dans une cave, à ras, tranquille, avec ce bruit d’éponge qu’on essore et, chaque fois que je veux respirer, c’est lui qui répond, lui qui prend la place, lui qui dit : non merci, c’est complet. Ma propre poitrine affiche complet.


J’ai passé ma vie à arriver quelque part pour qu’on me dise que c’est complet.


Au moins, ici, je suis chez moi.






Donc, je me noie. Sous la pluie, dans la boue, avec de l’eau partout sauf là où il en faudrait – ce qui fait beaucoup d’eau pour un seul citoyen. Mes pieds, eux, n’ont pas attendu l’obus : ça fait quatre jours qu’ils trempent, quatre jours qu’ils pourrissent tranquillement dans les godillots, le trench foot, une saloperie douce et patiente qui vous décompose par le bas pendant que vous êtes encore là, pour le sentir à peine à cause du froid.


La République est comme ça, prévoyante : elle vous fait commencer à mourir par les deux bouts – histoire de vous mettre en train – et garde le milieu pour la fin.


On apprend des tas de choses, à la fin. On apprend, par exemple, qu’on a une odeur et que ce n’est pas celle qu’on espérait laisser. Mais, soyons positifs, comme disait le haut-parleur, la mort au combat est gratuite et ouverte à tous, sans condition de ressources. C’est à peu près la seule chose dans la République qui n’est pas payante.


Et vous savez à quoi je pense, là, tout de suite, avec ce seau qui se vide dans ma cave ? À Marek.


Pas à Dieu, on ne me l’a pas présenté. Pas à la Patrie, celle-là je la connais trop.


Je pense à Marek, qui m’a passé trois cigarettes avant-hier – ou avant-avant-hier, le temps ne veut plus rien dire ici – et à qui je ne les rendrai pas. Trois cigarettes. C’est la seule dette de ma vie qui me tienne éveillé pendant que je crève. Le reste, on verra après, s’il reste un après.


Il n’en reste pas. Mais les trois clopes de Marek, ça, ça m’embête.






Elle s’appelait – non. Pas son nom, pas à ce sol-là, il ne la mérite pas.


Disons « elle », tout simplement.


Elle était jolie. Pas belle, attention, je ne vais pas me mettre à mentir maintenant que ça ne rapporte plus rien, elle n’avait pas un de ces visages devant lesquels un homme se découvre et range ses mains. Elle était jolie comme une fille qu’on remarque et qu’on oublierait si elle ne riait pas si fort et de travers, si elle ne prenait pas toujours la dernière cigarette en jurant que c’était l’avant-dernière. Elle était délurée, pas fidèle non plus, soyons clairs, l’heure n’est plus aux ménagements : elle couchait à droite à gauche quand ça l’arrangeait – et ça l’arrangeait souvent – et le plus beau, là-dedans, c’est que ça m’arrangeait aussi.


Une femme qui sait s’arranger, dans la République, ça vous garde un homme en vie mieux qu’un passeport. Le mien était périmé. Elle, elle n’était jamais à court de « ressources ».


On cueillait les hommes, dans les rues. C’était la saison. Les nervis du Recrutement National – on disait « les ambulanciers », par dérision – passaient en camionnette blanche avec un haut-parleur qui crachait l’hymne national et ils raflaient tous les hommes. Il n’y avait ni liste ni tirage au sort, ça aurait fait de la paperasse : ils prenaient n’importe quoi qui marchait sur deux jambes et qui avait globalement l’air d’un homme. Un boulanger, un retraité, un livreur de pizzas, un type qui ressemblait à un type, même avec « un p’tit truc en plus », comme on disait maintenant. La Patrie a faim, disait le haut-parleur, et La Patrie n’est pas difficile. Ça avait été écrit par quelqu’un, cette phrase. Quelqu’un avait été payé pour ça.


Quelqu’un qui, ce soir, dormirait bien.


Alors on s’était enfermés tous les deux avec « elle », trois semaines puis quatre. On baisait, on fumait, on dormait et on recommençait. C’est laid, dit comme ça, mais c’était ça, notre vocation soudaine, notre service à la Nation : rester dedans, rester collés parce qu’un homme dans un lit n’est pas un homme dans la rue, parce qu’un homme dans la rue c’est un homme dans un trou et qu’un homme dans un trou, eh bien, bonjour. On baisait par discipline, puis par ennui, puis presque par tendresse, ce qui ne nous était jamais arrivé du temps où on avait le droit de ne pas le faire. La guerre rend romantique, c’est sa seule qualité et elle la facture au prix fort.






La terre sur laquelle je répands tranquillement mon sang et mes boyaux n’était même plus à personne, elle appartenait donc désormais à des multinationales : sous licence, on disait, comme si un champ était un logiciel. Les semences étaient brevetées. On appelait ça les Nouvelles Techniques Génomiques, le petit nom poli qu’on avait trouvé puisque l’ancien faisait peur aux ménagères ; on avait fait un sondage, le mot « génétiquement » perdait douze points chez les femmes de plus de cinquante ans, on l’a retiré et, hop, ça a été le plébiscite.


On avait aussi levé la traçabilité, « à la demande des parties prenantes », ce qui voulait dire qu’un monsieur très bien avait oublié une enveloppe très épaisse sur un bureau très accueillant et que, dorénavant, personne ne savait plus ce qui poussait dans quoi, ce qui était commode : ce qui ne se sait pas ne se reproche pas. Le maïs appartenait à quelqu’un à l’étranger, le blé, le colza et la moutarde aussi. Nous aussi, on appartenait à quelqu’un, on l’a appris plus tard.


Nous aussi on était une récolte sous licence, avec un brevet et tout, sauf qu’on n’avait pas été informés des conditions générales d’utilisation. On ne lit jamais ça, de toute façon.






Ils l’ont prise un mardi.


Je le sais parce que, le mardi, elle sortait acheter du pain – le seul jour, on avait calculé les horaires des camionnettes comme on calcule la marée et on s’était trompés d’une heure. Rien qu’une putain d’heure. La marée monte pour les femmes aussi, maintenant. Ça, on ne l’avait pas mis dans le tableau.


C’était une vraie ambulance, pas une camionnette, avec un gyrophare et une sirène, le grand jeu, parce que, pour les femmes, c’était une autre administration, une administration qui se voulait médicale et qui l’était, à sa façon, avec des gants en latex et tout. On n’envoyait pas les femmes au front, on avait mieux : on avait l’Hôpital des Enfants.


On avait l’Hôpital des Enfants, spécialisé, primé, c’était une fierté nationale, une aile entière inaugurée par le Président à vie, en personne, qui avait coupé le ruban avec des ciseaux en platine – l’or lui semblait trop léger, on y reviendra. L’Hôpital des Enfants, le nom est joli, il fait penser à quatre-vingt-dix-neuf ballons de baudruche rouges qui s’envolent vers le ciel.


La brochure aussi était jolie, en papier glacé avec une cigogne dessus, je vous jure, une vraie cigogne avec un baluchon dans le bec et, en dessous, en lettres rondes :


Donnez la vie. Nous nous occupons du reste.


Le reste. C’est un joli mot pour un catalogue. On y faisait des bébés à titre onéreux pour des couples lointains qui avaient les moyens et pas la patience. Gestation Pour Autrui, disait la cigogne. La République avait des femmes et peu de scrupules ; elle fournissait. Satisfait ou remboursé n’était pas écrit mais c’était sous-entendu parce qu’on tenait à la qualité.






Je la vois. Je ne l’ai pas vue et je la vois – c’est ça, le supplice, le trou fabrique les images qu’on n’a pas vues et les rend plus nettes que les vraies. Je la vois sur la table d’auscultation, sanglée, pas brutalisée, non, c’est ce qui m’achève : elle était sanglée proprement, réglementairement, comme on attache un patient qui pourrait chuter, elle était ligotée par bienveillance et par souci de sa sécurité à elle, il y avait sûrement une affichette qui le disait, « pour votre confort et pour le nôtre ».


Une infirmière douce, qui avait des enfants, qui rentrait le soir et regardait la télévision, une infirmière qui portait des gants et qui appliquait la procédure normale, très exactement, vous insistez bien là-dessus, vous faites bien le mélange des deux apports – deux pères, deux messieurs très convenables d’un pays très riche, deux noms sur un formulaire, on avait mêlé leurs « contributions » pour qu’aucun des deux n’ait à savoir lequel avait pris : la démocratie allait jusque dans le sperme, égalité, fraternité – puis l’attente, puis la vérification que ça avait bien pris.



C’est ça, la phrase. Toute la République en quatre mots : ça a bien pris. On dit la phrase du ciment, des greffes, des plantations sous licence, des hommes qu’on jette au trou. Oui, ça a bien pris.


Son visage… Je n’ai que ça à offrir et je refuse le reste mais, son visage, je le garde, je le tiens, c’est tout ce qui me reste à tenir : ses yeux à l’instant où elle a compris.


Pas la table. Pas les sangles. Pas les gants.


Quand elle a compris le calcul. Neuf mois à tenir sans clope et sans alcool. Elle qui ne tenait pas en place une heure, elle qui prenait la dernière cigarette en affirmant que c’était l’avant-dernière, promis juré, « demain j’arrête ». Neuf mois attachée à un lit pour qu’un enfant qui ne serait ni le sien ni le mien ni vraiment celui de personne, prenne bien, soit livré dans les délais et grandisse quelque part ailleurs, en sécurité, avec un dossier.


Il y avait Le Dossier, « Mes Documents », on y archivait les génotypes – il y avait eu un rapport, un vrai, des gens sérieux, des tampons, des conclusions, une couverture en couleurs, bleu-roi avec une myriade d’étoiles jaunes, classé, rangé, archivé et jamais lu. Les enfants qu’on faisait étaient tous fichés, typés, indexés, même les nôtres.


L’index fonctionnait bien. Quand un client lointain et fortuné avait besoin d’une pièce – un rein, un bout de foie, une cornée, le foie repousse, c’est un argument de vente — on cherchait la compatibilité dans les fiches et on la trouvait presque toujours, parce qu’avec assez d’enfants on trouve toujours, c’est prouvé statistiquement.


Et quand on ne trouvait pas, on ne renvoyait pas le client pour autant : on prenait la commande. Il suffisait de lancer une grossesse au bon génotype, là-bas, à l’Hôpital des Enfants, avec une femme cueillie un mardi et une table d’auscultation – neuf mois de délai de fabrication, livraison à terme, une pièce garantie compatible et d’origine. Un enfant sur commande, c’est plus long qu’un enfant sur étagère, voilà tout ; on ajoutait le délai au devis. La cigogne, elle, ne faisait pas la différence entre un bébé pour un couple sans patience et un bébé pour un foie sans donneur ; elle livrait ce qu’il y avait dans le baluchon.


Et quand une ambulance venait chercher un jeune gars dans la tranchée, on savait qu’il reviendrait avec un bout en moins. Quand il revenait.


Inventaire, c’est le terme. Inventaire permanent. La République tenait son inventaire mieux que ses comptes et infiniment mieux que ses élections.


Ah, les élections… Le Président à vie avait oublié de signer le renouvellement. Il ne les avait pas annulées, il avait simplement oublié de signer, c’était seulement une étourderie, le résultat anodin d’un parapheur égaré sous une pile. Comme personne au Palais n’avait eu le courage de lui rappeler qu’il existait un papier quelque part, comme seul le papier, l’original uniquement et pas sa copie, rendait le vote possible et comme, sans vote, il pouvait rester, alors il est resté – sur un malentendu administratif qui durait depuis onze ans et que tout le monde appelait désormais « la Stabilité ».


Ses toilettes étaient en platine. Pas en or : en platine, parce que l’or lui semblait trop léger, trop frivole, un métal de parvenu, alors que le platine pèse pour de vrai. Il aimait que ce sur quoi il déféquait pèse une fortune et résiste à la main de l’homme, il l’expliquait sans détour aux journalistes qui notaient gravement parce que se moquer du Président, disait la télévision, c’était une menace pour la démocratie.


Tout était une menace pour la démocratie. Le mot ne voulait plus rien dire, c’est précisément ce qui le rendait increvable. Un mot qui ne veut rien dire, ça ne meurt pas. Pas comme nous. Lui, il était en platine. Nous, on est en viande, c’est un élément qui pourrit et s’oublie vite.






Elle n’avait pas fait ses neuf mois, remarquez. La République, qui reprend toujours ce qu’elle prête, l’a reprise avant terme et sans même la décompter du prix.


L’Hôpital des Enfants portait, sur son toit, une batterie de la Défense Souveraine. C’était la doctrine. On plaçait les batteries sur les hôpitaux parce que, expliquait le communiqué, l’Ennemi Héréditaire n’oserait jamais frapper un hôpital plein d’enfants – et, comme il n’oserait pas, la batterie y était en sécurité et, réciproquement, comme la batterie s’y trouvait, l’hôpital devenait une cible mais, chut, c’est un raisonnement qui ne se déroule que dans un sens, jamais dans l’autre, c’est plus reposant pour tout le monde et surtout pour celui qui l’a écrit.


La doctrine avait un nom de baptême : l’Interposition. Le principe était d’une élégance folle, on l’enseignait avec des schémas. Pour arrêter un projectile ennemi, disaient les manuels, rien de plus fiable que de mettre quelque chose devant, un bâtiment ou des gens, on ne gaspillait pas un projectile ennemi en le manquant ; on le recevait, dignement, là où il rendrait le plus de service au journal du soir ; un missile intercepté par une maternité, c’est un missile qui a travaillé deux fois : une fois en tombant, une fois à vingt heures, sur toutes les chaînes, avec un bandeau rouge et de la musique grave.


Ce qui l’a tuée est donc parti de son propre toit. Une interception amie qui n’a rien intercepté du tout et est retombée trois étages plus bas sur l’aile maternité, sur les tables, sur les affichettes « pour votre confort et pour le nôtre », sur les sangles et, finalement, sur elle.


Le communiqué du lendemain était admirable de tenue, un chef-d’œuvre, on aurait dû l’encadrer : L’Ennemi Héréditaire a bombardé un hôpital pour enfants. C’était doublement sa faute, à l’Ennemi : la première pour avoir tiré quelque part dans le vaste monde, la seconde pour exister assez fort qu’on puisse tout lui mettre sur le dos, même les poux dans les cheveux des gosses. L’honneur était sauf.


On a mis les drapeaux en berne une demi-journée – c’est le tarif administratif d’une épouse, une journée pleine étant réservée aux chiens et aux chevaux pure race du Président. À midi les drapeaux avaient été remontés ; dès l’après-midi, le Palais communiquait sur un tournoi de tennis, on avait déjà autre chose à célébrer. On a toujours autre chose à célébrer, c’est même la fonction principale d’un Palais : trouver, chaque jour, quelque chose à célébrer par-dessus ce qu’on enterre.






Moi, ils m’ont eu le jeudi.


J’étais sorti pour elle – c’est presque drôle, j’étais sorti la chercher, l’imbécile, comme si on retrouvait quelqu’un que l’État a rangé dans son inventaire.


Les « ambulanciers » m’ont chopé à un coin de rue, c’étaient deux gars qui s’ennuyaient ferme avec un quota à boucler avant la pause. Le plus gradé des deux portait un brassard qu’il avait, j’en mettrais ma main au feu, repassé lui-même. Il m’a expliqué, en me poussant dans la camionnette, que je participais à quelque chose de plus grand que moi.


Il l’a dit sans lever les yeux, parce qu’il était occupé à compter – pas des hommes, des billets : le Recrutement National payait à la tête, tant par citoyen cueilli et une prime de mérite versée le samedi. J’étais une ligne sur sa feuille, un chiffre entre deux autres chiffres. Lui, il recomptait sa liasse en marchant pour être sûr qu’on ne l’avait pas grugé sur ma pomme. Voilà ce que je valais : la différence entre deux totaux, vérifiée deux fois. Ni honneur ni patrie ni même de la haine – rien d’autre qu’un pourboire. Les fanatiques, au moins, ont une idée dans le crâne ; lui n’avait qu’un tarif et il le comptait bien.


C’est qu’on vivait à la semaine, voyez-vous. Le mardi le pain, le jeudi la rafle, le samedi la paye – pas parce qu’on aimait l’ordre mais parce que personne ne savait à quoi ressemblerait la semaine d’après – ni s’il y en aurait une. On ne se projetait plus au-delà de sept jours ; c’était devenu le plus lointain qu’un homme pouvait encore se permettre de croire. Tenir jusqu’à la prochaine paye, c’était presque de l’optimisme. Tenir jusqu’à samedi prochain, on n’en demandait pas plus.


Lui non plus, d’ailleurs, avec sa liasse : il comptait la semaine, il ne comptait jamais l’année, personne ne comptait l’année. L’année, dans la République, était une superstition pour riches.






On a eu un jour de formation. Un.


On nous a appris à marcher au pas. Pas à tirer : à marcher. On nous a appris à porter l’arme en bandoulière avec dignité, à la présenter, à défiler joliment pour les caméras qui montraient au pays sa jeunesse debout et fière sous un ciel propre. L’instructeur, un adjudant qui transpirait dans un uniforme trop petit d’une taille ou deux hurlait que nous étions des hommes maintenant, qu’il ferait de nous des lions, qu’il avait fait des guerres – il n’en avait pas fait une seule, ça se voyait à la façon dont il regardait l’horizon comme un homme qui a peur de ce qu’il y a derrière la colline et qui compense en gueulant sur tout ce qui passe devant lui.


Des lions. On était sept cents veaux qui apprenaient à marcher droit avant d’entrer à l’abattoir. Il appelait ça des lions et il y croyait à moitié ; la moitié où il n’y croyait pas, il l’engueulait.


C’est là que j’ai connu Marek. Il était dans le trou d’à côté, à cinq mètres du mien, un gars maigre qui riait sans bruit, uniquement en remuant des épaules. La veille de tout ça, il m’a lancé un paquet presque vide avec trois cigarettes dedans par-dessus le boyau parce que je n’en avais plus.



On a ri tous les deux, lui des épaules, parce qu’on savait très bien, l’un comme l’autre, qu’on ne se les rendrait jamais et que ce « tu me les rendras » était la chose la plus optimiste qu’on ait entendue de tout le mois.


Apprendre à tirer, non. D’ailleurs les munitions n’étaient pas là. Elles sont parties, m’a expliqué un sergent qui buvait – le seul gars à peu près honnête de toute l’histoire parce que l’alcool, à un certain stade, ça devient une forme de sincérité. Les balles avaient été vendues au marché noir à des Français, des caisses entières, pour faire évader un type de prison, une affaire à eux.



Puis il a ri, puis il a pleuré, puis il a vomi. C’était, de toute ma formation militaire, le seul moment de vérité. Le seul gradé qui ne pétait pas plus haut que son cul, c’est parce qu’il était trop saoul pour viser.


Un fusil sans balles. On m’a dit que le courage remplaçait tout et, comme on manquait aussi de courage, on avait au moins ça en commun avec le fusil : on était tous les deux là pour la photo.






La tranchée, quand je suis arrivé, je l’ai trouvée vide.


Les officiers étaient partis depuis longtemps, vu l’état des choses. Ils étaient partis avec les radios, avec la carte, avec le peu de cartouches que le marché noir avait laissées par étourderie. Le colonel, paraît-il, avait prononcé un discours avant de filer. Un beau discours sur le sacrifice et sur la Patrie qui n’oublierait jamais. Il l’avait prononcé debout sur une caisse de munitions vide, ce qui était une métaphore que personne n’avait relevée, puis il était monté dans la dernière voiture en état de rouler – celle qui aurait pu évacuer trois blessés – et il était parti défendre la Patrie depuis l’arrière, très loin à l’arrière, là où la Patrie a réquisitionné des hôtels cinq-étoiles.


Il a été courtois, le colonel. Avant de partir, lui et son aide de camp avaient laissé plein de cadeaux, des grenades dégoupillées calées sous des caisses, sous une botte, sous un casque retourné qui traînait l’air de rien, pour couvrir leur retraite, pour qu’on ne les suive pas – comme si quelqu’un avait jamais eu l’idée de suivre un colonel ailleurs que vers la sortie. Pour que celui qui arriverait – moi – déplace une caisse en cherchant à manger et apprenne, dans la dernière seconde de sa formation continue, ce que c’est qu’un supérieur prévoyant. Le sens du devoir, c’est ça : penser aux autres. Il avait pensé à moi. C’était presque touchant.


Je n’ai même pas eu droit à la grenade, remarquez. Ç’eût été trop personnel, trop attentionné.


Non, c’est venu d’en haut, du ciel, un éclat d’obus que personne ne m’avait adressé, rien de personnel, l’obus le plus démocratique du monde, tiré par on ne sait qui contre on ne sait quoi, tombé là parce qu’il fallait bien qu’il tombe quelque part et que ce quelque part avait ma tête.


Anonyme jusqu’au bout. Je meurs d’une chose qui n’avait pas mon nom dessus, dans un pays qui a oublié le mien, pour un Président qui chie sur du platine, avec un fusil vide parce qu’un Français fait s’évader un truand grâce à mes balles. Si on me demandait de résumer ma vie en une phrase, ce serait celle-là et je trouve que ça a de la gueule.


Marek, lui, est peut-être encore dans son trou, à cinq mètres seulement. Je ne peux pas tourner la tête pour voir. Je lui dois trois cigarettes. Ça reste vrai même maintenant. C’est peut-être la seule chose au monde qui reste vraie.






Le sang a presque fini de me remplir les poumons. C’est curieux comme ça calme, à la fin, l’étouffement. On lutte, on lutte, on griffe l’air avec sa propre poitrine. Et puis non. Et puis ça se range, ça aussi, comme tout ; ça rentre dans l’ordre – l’ordre est ce moment précis où plus rien ne pèse. Même pas le platine.

On se dit qu’il reste cinq minutes. On se les dit depuis le début, les cinq minutes, c’est l’avant-dernière, an amzer ’zo.


C’est le mensonge le plus vieux du monde et le plus gentil : pas maintenant, pas tout de suite, encore cinq minutes. Godot a le temps.


Sauf que Godot, aujourd’hui, il est assis au fond du trou avec moi, tranquille, poli, les mains sur les genoux ; il attend que je finisse ma phrase. Il attend depuis un moment. Je fais durer la phrase.


Le haut-parleur, quelque part, très loin, continue toujours, c’est sa nature, il ne sait faire que ça. Il dit que la guerre est presque gagnée, il dit, un peu plus tard, qu’elle commence à peine et qu’il faudra tenir. Il dit que l’Ennemi Héréditaire est à nos portes, monstrueux, innombrable ; il dit ensuite qu’il n’y a pas d’Ennemi, seulement des bandits isolés sans importance ; il dit enfin, avec la même chaleur, que l’Ennemi est notre premier partenaire commercial et qu’insinuer le contraire est une menace pour la démocratie. Il dit que nous avançons héroïquement. Il dit que nous nous replions vers des positions préparées et plus confortables, ce qui est une façon d’avancer vers l’arrière. Il dit qu’il n’y a pas de pénurie de pain et que celui qui n’en trouve pas est un saboteur ; il dit que la pénurie de pain est une agression étrangère caractérisée ; il dit que le pain, de toute façon, fait grossir et qu’on ferait mieux de s’en réjouir. Il dit que nos pertes sont négligeables. Il dit dans la même phrase que chaque citoyen doit être prêt au sacrifice suprême, ce qui fait beaucoup de sacrifices suprêmes pour des pertes négligeables mais l’arithmétique, dans la République, est un métier à part, réservé et mal payé.


Tout ça se mélange, à la fin, dans un seul bourdon, une seule bouillie tiède où l’Ennemi défend, où l’ami frappe, où la victoire recule et où le pain est un traître. Je n’arrive plus à trier. Je crois que personne n’a jamais pu trier et que c’était le but : qu’à force de dire tout et son contraire avec la même conviction, plus rien ne veuille rien dire et que, dans ce rien-là, on puisse ranger n’importe quoi, un missile ami en victoire, une épouse en dégât collatéral, un homme en lion.


Au milieu de ce bourdonnement, il y a une seule chose qui ne soit pas une version. Une seule. Elle ne se déroule pas dans deux sens. Elle n’a pas de communiqué, pas de bandeau rouge, pas de démenti prévu pour demain. C’est le sang qui monte dans mes poumons – non : qui descend – et qui m’empêche de respirer. Ça, ce n’est pas propagande. Ça ne se négocie pas, ça ne s’interprète pas, ça n’a pas deux camps. C’est plus simple que deux et deux font quatre ; c’est en deçà des chiffres, ça n’a jamais eu besoin d’être prouvé. Un poumon qui se remplit ne se discute pas en salle. Il ferme le débat en le noyant.


Alors je m’occupe des autres, parce que c’est plus poli et parce que c’est plus supportable.


Est-ce qu’Elle a souffert ? Est-ce que ça a été long ? Est-ce qu’elle a eu le temps de comprendre que c’était son propre toit qui lui tombait dessus ou est-ce qu’elle est partie en croyant, comme le communiqué l’affirmait, que c’était l’autre camp – ce qui serait presque mieux, ce qui serait une dernière petite tromperie gratuite, cadeau de la maison ?


Est-ce que l’enfant existait déjà, le bien typé, le bien classé ou est-ce qu’il est parti avec elle, une ligne barrée dans l’inventaire, remboursé au client, avec des excuses de la direction ? Est-ce qu’on a prévenu les deux messieurs très convenables, est-ce qu’ils ont pleuré leur commande, est-ce qu’ils en ont été remboursés, est-ce qu’ils en ont passé une autre ?


Est-ce que l’infirmière douce dort bien, ce soir, avec ses propres enfants au chaud ? Est-ce que le sergent a fini sa bouteille ? Est-ce que l’adjudant a trouvé sept cents nouveaux lions ?


Est-ce que Marek fume encore, à cinq mètres d’ici, est-ce qu’il a pensé à ses trois cigarettes, est-ce qu’il m’en veut, est-ce qu’il est seulement encore là pour m’en vouloir ? Est-ce que quelqu’un, un jour, dans un journal qui appartient à quelqu’un, écrira ne serait-ce qu’une ligne de tout ça ?


Je pose toutes les questions du monde. Toutes. Il y en a une, une seule, que je ne pose pas – et c’est en posant toutes les autres si fort que je m’arrange pour ne pas l’entendre.


Non. Ça, je le sais encore, c’est la dernière chose qui me reste à savoir et c’est la seule certitude qui pèse vraiment son poids : non. Les journaux appartiennent à ceux qui possèdent le Président. Les trafics continueront parce qu’ils rapportent et ce qui rapporte ne meurt pas, contrairement à ce qui respire.


L’adjudant fera d’autres lions. Le colonel fera d’autres discours, debout sur d’autres caisses vides. La batterie remontera sur un autre toit, au-dessus d’autres berceaux, parce que c’est la doctrine. La cigogne restera sur la brochure, le baluchon dans le bec, le sourire imprimé. Le Palais trouvera, demain, autre chose à célébrer. Rien ne changera. Ceux qui ont un chez-soi rentreront sagement chez eux. Le platine restera lourd.


Ça aura bien pris.


Et là – une seconde – je me dis que Marek attend ses trois cigarettes et qu’il va les attendre longtemps.


Et je ne trouve rien.


Rien de drôle, pour la première fois, pas une pirouette, juste un gars maigre dans un trou d’à côté qui n’aura pas ses clopes et moi qui n’ai même plus la main pour les lui lancer.


Puis ça revient – forcément, c’est tout ce que j’ai et je m’y raccroche comme un imbécile s’accroche à la branche qui tombe avec lui : le plus drôle, c’est que tout ça, soudain, je m’en fous. Pas par sagesse. Par vidange. Le sang prend la place de l’inquiétude comme il a pris celle de l’air, à ras, complet ; et il ne reste plus qu’un citoyen couché dans son odeur, qui n’a jamais su tirer, qui défilait très bien, qui n’a jamais su à quoi croire et qui n’est plus sûr, à la toute fin, que d’une seule chose – la seule qu’on ne lui ait pas soufflée dans un haut-parleur – et qui se dit, avant que la dernière pièce ferme :


Quelle connerie.


Rien que ça. Sans le mot d’après. Le mot d’après, disait Prévert, c’était la guerre – mais il n’arrive pas, il n’y a plus de place, c’est complet ; et c’est aussi bien, parce qu’au fond ce n’était pas que la guerre.



C’était tout.



Il reste que je dois trois cigarettes à Marek. C’est tout ce que j’emporte. Pas la Patrie, pas le platine, pas même elle – trois cigarettes que je ne rendrai pas, à un gars maigre qui riait des épaules, dans le trou d’à côté, à cinq mètres, à toute une vie.


Et personne, jamais, ne signera le papier.






Postface




« Citoyen-soldat » ou l’agonie faite Verbe

Éléments pour une lecture inaugurale

par Barthélemy Trissotin-Vadius, agrégé des Lettres, docteur d’État, membre correspondant de l’Académie des Sciences Morales et Conjecturales, titulaire de la chaire de Poétique Transcendantale à l’Université libre de Pont-l’Abbé. (Extrait de la Revue d’Herméneutique Ultérieure*, n° CXLIV, « Le Sublime et le Sanieux ».) *






On ne lit pas Citoyen-soldat. On y communie. Et celui qui prétendrait n’y voir qu’une farce de tranchée avoue, par cette lecture roturière, son inaptitude au sacré, car ce texte, disons-le d’emblée avec la fermeté que commande le génie, est la plus haute cathédrale bâtie en langue française depuis que Chateaubriand posa la première pierre du Génie du christianisme.


Tout est dit dans l’incipit et tout ce qui suit n’en est que l’immense déploiement. « Au commencement, il y avait le sang. »


Le lecteur pressé croira reconnaître une simple entrée en matière.

Le lecteur digne y entendra, sous la surface, le Bereshit de la Genèse hébraïque et le En arkhê ên ho logos de l’apôtre Jean, superposés en un palimpseste vertigineux où le Sang se substitue au Verbe dans une transsubstantiation inversée dont Bataille, s’il vivait encore, mourrait d’envie. Notons surtout l’imparfait – il y avait – quand la tradition johannique impose l’imparfait duratif de l’éternité : l’auteur, par ce glissement d’une audace inouïe, arrache la Création à sa présence perpétuelle et la précipite dans le révolu. C’est une cosmogonie au passé.


C’est la Genèse d’un monde déjà mort.


Que l’auteur, interrogé, prétende « n’y avoir pas pensé » ne saurait nous émouvoir : le génie ignore ce qu’il accomplit et c’est au critique qu’il revient de le lui apprendre.


Considérons la dette des trois cigarettes. L’esprit vulgaire n’y verra qu’un détail trivial. Nous y lisons, nous, la reconquête du sacré par le dérisoire : trois, nombre de la Trinité, des vertus théologales, des jours au tombeau, des reniements de Pierre – et n’est-il pas éclairant que le créancier se nomme Marek, dont la sonorité convoque à la fois saint Marc l’évangéliste, la mare antique où officiait Charon, et, par une paronomase que seule une oreille exercée saisira, le make anglo-saxon, la fabrique, le Démiurge ? Le narrateur meurt débiteur de trois cigarettes envers un passeur nommé Fabrique : faut-il un dessin ?


Le tabac, ici, est hostie ; la dette impayée, péché originel ; et le boyau qu’il « répand tranquillement » sur la glèbe brevetée n’est autre que la libation eucharistique versée sur l’autel du Capital agraire. On mesure l’abîme.


Les cabinets de platine du Président appellent une lecture bakhtinienne qui s’impose avec la force de l’évidence : nous sommes ici dans le « bas corporel » et le renversement carnavalesque, le trône scatologique comme parodie du trône céleste, la souveraineté révélée dans son fondement – – sens propre. Et la formule ça a bien pris, quatre mots, quatre : comment ne pas y reconnaître le Tétragramme républicain, le nom imprononçable d’un dieu bureaucratique dont la puissance performative (Austin, quand dire c’est faire) se manifeste indifféremment dans le ciment, la greffe et la chair humaine ?


Je passe sur le pied de tranchée – évidente katabasis, descente par le bas, le corps qui pourrit des extrémités vers le centre en une eschatologie ascensionnelle inversée. Je passe sur Godot enfin assis dans le trou, où Beckett se voit corrigé : l’attente n’est plus vaine puisque l’Attendu se présente ; c’est la parousie beckettienne, l’oxymore fait personnage. Je passe sur le haut-parleur et sa logorrhée contradictoire, dont l’analyse exigerait à elle seule un volume que la déconstruction derridienne du signe et la théorie lyotardienne du différend nourriront utilement.


Je passe, car il faut savoir se taire – vertu que ce texte, précisément, érige en dernier mot.


Un détail, pour finir, que la postérité retiendra. Le narrateur n’a pas de nom. L’épouse n’a pas de nom. Cette double aphérèse onomastique inscrit l’œuvre dans la grande théologie apophatique, celle qui ne nomme Dieu que par ce qu’Il n’est pas : ici, l’Homme n’est nommé que par ce qu’on lui a pris. L’innommé rejoint l’innommable et Blanchot sourit dans sa tombe.


Une mise au point s’impose, que la courtoisie universitaire m’interdirait si la vérité ne m’y contraignait. On a lu – sous la plume, hélas prolifique, de mon confrère Pangloss, de la faculté de Thunder-ten-tronckh – une prétendue lecture lacanienne de notre texte. Selon ce naïf, les trois cigarettes figureraient l’objet petit a, cause du désir à jamais dérobée ; l’épouse sanglée, la forclusion du Nom-du-Père ; le sang qui « ne se discute pas en salle », rien de moins que l’irruption du Réel dans le Symbolique. On croit rêver. On croit, surtout, relire une copie de licence.


Car ce n’est évidemment pas lacanien – l’eût-on soupçonné, encore eût-il fallu avoir lu Lacan autrement que dans les digests dont mon confrère se nourrit entre deux colloques aux frais de la princesse. Non : la structure est, à l’évidence, gématrique et néo-pythagoricienne. Que l’on compte. Trois cigarettes. Cinquante mètres séparant les deux trous. Neuf mois de gestation. Onze années de « Stabilité ». Quatre jours de pourriture podale. La somme – je fais grâce au lecteur du détail des équivalences alphanumériques hébraïques, qu’un Pangloss serait bien en peine d’établir – restitue, à l’unité près, la valeur du mot hevel, « buée, souffle, vapeur », par quoi s’ouvre le Qohélet. Le texte n’est, donc, absolument pas un fantasme structuré comme un langage mais bel et bien un acrostiche cosmique dont chaque nombre est une lettre et chaque lettre un abîme. Que Pangloss médite cela, s’il en a le loisir et – ce dont je doute – les compétences.


J’ajoute, pour clore ce chapitre pénible, que l’homme qui traduit hevel par « vanité » plutôt que par « buée » ne mérite pas qu’on discute avec lui et que sa chaire, obtenue dans des conditions sur lesquelles la décence m’ordonne le silence, déshonore une discipline que je m’épuise, seul, à maintenir à hauteur du sublime.


Faut-il conclure ? Citoyen-soldat dépasse Voltaire, qu’il rend bavard ; Céline, qu’il rend criard ; Rabelais, qu’il rend lourd. Il faudra désormais compter avec cette page comme on compte avec le Qohélet et le Cantique.


Aux esprits chagrins qui objecteraient que l’auteur a peut-être simplement voulu décrire un homme qui crève dans la boue pour trois cigarettes, nous répondrons ce que l’on répond à qui n’a pas les clés : vous ne pouvez pas comprendre.


C’est le Bereshit.



B. T. -V.