Une courte tranche de vie universitaire. Bonne lecture :)
Léa
Assis sur un banc dans ce parc, je suis en train de faire causette avec Léa, ma petite amie, installée sans complexe à califourchon sur mon pantalon. Joyeuse, elle me dépose un petit bisou sur mes lèvres :
- — Te voici célèbre à présent, mon Gillou !
- — Merci ma chérie, et tu y es pour quelque chose : tu es la seule à m’avoir encouragé à poursuivre… Ma propre mère n’y croyait pas des masses !
Léa affiche un petit sourire ambigu :
- — Pour tout t’avouer, je reconnais que… parfois… mais je me suis dit que… je n’allais quand même pas briser le moral de mon petit ami !
- — Moi-même, j’ai douté, mais j’y suis arrivé, grâce à toi !
J’évoque alors l’histoire de la fenêtre et du point de vue. Elle se plaque sur mon torse, me faisant sentir sa poitrine plutôt lourde pour une jeune fille :
- — Ah oui, la fois où tu m’as prise en me plaquant contre la fenêtre de ma chambre, espèce de gros cochon lubrique…
- — Exactement ! Du dehors, les gens ne voyaient qu’un couple en train de regarder dehors en se faisant un petit câlin… Une question d’angle…
- — Hmm… un câlin comme maintenant ?
- — Exactement !
Nous continuons à faire ce que nous faisions, puis nous nous séparons, nos emplois du temps divergeant.
Jade
Tandis que je la suivais du regard, Léa vient de disparaître. Hélas, nous n’avons pas les mêmes cours. Toujours assis sur le banc, je me demande ce que je dois faire : continuer mes études, ou me lancer directement dans le monde scientifique, armé de ma belle théorie ? Je ne sais pas.
Quelques profs m’ont sincèrement félicité, tandis que d’autres me jalousent. Et la grosse majorité ne sait pas quelle attitude adopter. Mais je m’y attendais : l’Université est composée d’êtres humains.
Soudain, j’entends un cliquetis sur ma gauche. Je tourne la tête pour voir arriver vers moi la trop célèbre Jade, la plus belle fille de l’Université et des alentours.
Elle me salue, je fais de même. Puis elle désigne la place libre sur le banc à côté de moi :
- — Je peux ?
- — Oui, ce n’est pas réservé.
- — Tiens, il y a une odeur curieuse…
- — Nous sommes dans un parc…
Acceptant ma réponse, Jade s’assied de façon gracieuse, puis se tournant vers moi, elle me complimente :
- — Félicitation pour ta théorie. Tout le monde en parle ! D’après ce que j’ai compris, tu as réussi à unifier les cinq forces élémentaires, la théorie du Grand Tout.
- — Pour l’instant, personne n’a trouvé de faille. Mais il n’est pas rare qu’une théorie fonctionne alors qu’elle est fausse, comme l’atome de Bohr.
- — En tout cas, tu es devenu célèbre, on te voit même à la télé !
Je souris intérieurement : quelle magnifique consécration que de me voir à la télé ! Je préfère répondre par une plaisanterie :
- — Ce serait dur de me voir à la radio !
- — Pourtant, tu es passé aussi à la radio.
Jade confirme un lieu commun, souvent vrai : entre beauté et jugeotte, il faut choisir. Quand on a l’un, on n’a pas l’autre. Et comme elle est fort belle…
Elle continue sur sa lancée :
- — On se connaît depuis un certain temps, n’est-ce pas ?
- — Oui, nous étions dans le même lycée.
- — C’est amusant, tu n’as jamais essayé de me draguer…
Je suppose que, pour elle, ça doit être incompréhensible, surtout quand on a la plupart des garçons à ses pieds. Pour elle, je suis à ranger dans les Grosses Têtes (pas celles de la radio RTL), donc dans les gens bizarres, ceci expliquant cela.
Ma voisine insiste :
- — Pourtant, tu aurais pu…
- — Tout est une question d’investissement et de rentabilité : imaginons en effet qu’il m’ait pris l’idée de te draguer. Dans ce cas, quelle était la probabilité que tu daignes me donner une chance ?
Elle est assez surprise par ma question :
- — Euh… c’est-à-dire que…
- — Tu sors avec la plupart des garçons en vue, surtout des sportifs. Comme tu le constates, je n’ai pas la carrure d’un sportif, et à l’époque, j’étais un inconnu noyé dans la masse.
- — Tu… tu avais quelque chose en plus…
- — Je ne t’ai pas vu faire un quelconque premier pas dans ma direction, ma chère Jade…
- — C’est à l’homme de faire le premier pas…
- — C’est une façon de voir les choses. Je suis beaucoup plus égalitaire. À ce propos, c’est Léa qui a donné un coup de pouce, tandis que je tournais autour, me demandant comment l’aborder.
Jade recentre royalement le sujet :
- — Ça te dirait de sortir avec moi ?
- — Je te remercie pour ta proposition, mais j’ai déjà une petite amie.
- — Avoue que je suis mieux qu’elle.
- — Sur le plan esthétique, c’est incontestable, mais il n’y a pas que la beauté qui compte. Il y a surtout l’entente, la complémentarité et les similitudes.
Elle est visiblement étonnée, je poursuis :
- — Léa m’a encouragé, alors que tout le monde me disait de laisser tomber, parce que je visais trop haut. Quelqu’un a dit : il doit son succès à sa première femme et sa deuxième femme à son succès. Je ne suis pas d’accord, je suis très bien avec Léa, pas question de la virer comme un malpropre.
- — Parce que je suis bien mieux, c’est aussi simple que ça.
- — Ah oui ? Quelle confiance auras-tu pour un type aussi peu scrupuleux ? En attendant que je sois à mon tour viré par quelqu’un de plus en vue…
Déstabilisée, elle grimace. Je continue :
- — Oui, ça doit être jubilatoire de parader à ton bras. Ça doit ouvrir bien des portes, mais aussi attiser bien des jalousies.
- — Je suis une agence de Com à moi toute seule ! (léger rire)
- — Je n’en doute pas un seul instant ! Tu es très douée !
Elle rosit :
- — Merci.
- — Tout à l’heure, tu t’étonnais de l’odeur. Si tu étais le genre de femme qui me convient, tu l’aurais deviné tout de suite.
- — Ah bon ?
- — Celle du sexe, tout simplement.
- — Du… du sexe ?
J’affiche un large sourire :
- — Comme la plupart des garçons, je suis un tantinet obsédé sexuel. La seule différence est que je n’hésite pas à franchir le pas.
- — Attends… tu veux dire que quand Léa était assise sur toi, elle… tu…
- — Oui, elle était empalée sur moi.
À moitié atterrée, Jade s’étonne franchement :
- — Dans un endroit public ?
- — Pour savoir ce que tu viens de me dire, j’en conclus que tu étais déjà en observation…
- — Euh…
- — Pour info, sache que Léa n’avait pas de petite culotte et qu’elle est repartie avec un petit supplément en elle.
La réponse fuse toute seule, sans filtre :
- — Mais… c’est dégueu !
- — Non, pas pour nous deux, Léa et moi. Tu vois, toi et moi, ça ne fonctionnerait pas, du moins sur ce plan-là.
- — Tu as vraiment… avec Léa, sur ce banc ?
- — Oui, bien sûr, et nous avons fait pire ou plus jouissif, c’est selon le point de vue.
Yeux grand ouverts, elle s’exclame :
- — T’es un gros pervers !
- — Je ne le conteste pas ! Ne pas oublier que les hommes ont deux cerveaux, un en haut et un plus bas. Mais ça, tu le sais déjà…
- — Euh… un peu… Ils réfléchissent plutôt avec celui du bas…
- — Oui, c’est souvent le cas. Pour ma part, j’ai l’immense chance que les deux puissent fonctionner en parallèle.
Bien qu’elle joue sa sainte Nitouche, elle demande :
- — Et c’est quoi, tes trucs pires ?
- — Je m’en voudrais de traumatiser une pure jeune fille comme toi !
- — C’est ironique ?
- — Pas tout à fait. Tu as beaucoup de prétendants, mais je ne suis pas certain que tu aies eu beaucoup d’amants.
Pour toute réponse, elle rougit. Puis, voyant qu’elle n’arrivera à rien, elle se lève. Nous nous disons poliment « au revoir ». Le cliquetis de ses talons s’éloigne. Oui, un beau petit lot, mais inadéquat pour moi.
Gillou
En fin d’après-midi, quand nous nous revoyons, Léa aborde tout de suite le sujet :
- — Il paraît que Jade t’a causé dans le parc, une fois que j’étais partie. C’est vrai ?
- — J’allais justement t’en parler. Décidément, tout se sait vite dans les petites villes !
- — Elle voulait quoi ?
Je réponds la stricte vérité :
- — Prendre ta place, tout simplement !
- — QUOI ?
Je la capture aussitôt dans mes bras :
- — Je te rassure, je lui ai bien expliqué que je n’étais pas dispo et que tu étais ma petite amie.
- — Tu as envoyé bouler la fameuse Jade, la plus belle fille du secteur ?
- — Je n’échange pas ma Léa à moi contre deux Jades !
À moitié rassurée, elle plaisante :
- — Et contre trois ?
- — Tu vaux largement dix Jades !
- — Tu… tu ne vas pas le regretter ?
Je pose mon front sur le haut du sien :
- — Le seul regret que je pourrais avoir serait de ne pas avoir fait ta connaissance. Tu m’es indispensable, ma chérie !
- — Tu… tu m’aimes comme ça ?
- — À ton avis ? Tu vaux nettement plus que cette arriviste qui veut en permanence prendre la lumière. De plus, si je sors avec elle, je ne serais qu’un simple numéro dans une looongue liste ! Je préfère largement miser sur toi !
Elle pose sa joue contre ma poitrine. Je poursuis :
- — Si tu veux tout savoir, je pense que Jade est une vierge à sa façon…
- — Elle, vierge ? Tu rigoles ?
- — Je lui ai dit qu’elle avait beaucoup de prétendants, mais très peu d’amants.
- — Hmmm, vu comme ça, t’as peut-être pas tort…
Je soupire :
- — Pour l’instant, je suis sous le feu des projecteurs. Peut-être que ce sera mon unique fois, comme certains chanteurs qui n’ont fait qu’un seul tube, puis après, plus rien.
- — Je vois ce que tu veux dire… mais tu as les pieds sur terre, toi.
- — J’ose le penser. Peut-être aussi que ma théorie est fausse, mais pour l’instant, elle arrive à expliquer bien des choses. Peut-être aussi que quelqu’un trouvera la bonne équation à partir de la mienne.
Léa sourit :
- — Peut-être aussi que tu feras comme un certain Albert : une version restreinte, puis plus tard une version générale.
- — Je ne me comparerais pas à Albert !
- — Tu t’appelles Gilbert, c’est proche comme prénom.
- — Oui, c’est vrai, mais je n’aime pas trop mon prénom.
- — Je sais, mon petit Gillou !
Je la regarde sérieusement :
- — Ma chérie, ces prochains temps, je vais avoir un calendrier assez chargé. Accepterais-tu de m’accompagner ?
- — Tu veux que je vienne avec toi ?
- — Oui.
Elle sourit. Devançant un contre-argument, je plaisante :
- — Au pire, je te ferai cours !
- — Et je te récompense le soir au lit ?
- — Non, non, ma chérie : de jour comme de nuit !
C’est elle qui m’embrasse.