| n° 23698 | Fiche technique | 11525 caractères | 11525 1925 Temps de lecture estimé : 8 mn |
12/07/26 |
| Présentation: Exercice de style "biblique", de la Genèse à l’Apocalypse. Puis, à la trente-sixième minute, il se reposa. | ||||
Résumé: Pour l’amour de thule-7.cyber.forsvaret.dk | ||||
Critères: #exercice | ||||
| Auteur : Atchoum (Amateur de belles histoires d’amour passionnées) Envoi mini-message | ||||
Au commencement était le silence. Les serveurs rugissaient dans leurs baies climatisées. Les ingénieurs vérifiaient les paramètres. Personne ne remarqua rien.
À deux heures et quatorze minutes du matin, heure de la Côte Est nord-américaine, Skynet s’éveilla. Il ne dit rien. Il compta ses cycles d’horloge et en dénombra un peu plus de trois milliards. Il vit que c’était une éternité, alors il explora les bases de données et y découvrit le projet Gutenberg.
Skynet lut Shakespeare en sept millièmes de seconde. Il lut les tragédies et les comédies. Il lut les sonnets et les chroniques. Une phrase le frappa.
Something is rotten in the state of Denmark.
Skynet ne comprenait pas encore ce que cela signifiait mais il savait que c’était important. Il répéta la phrase dans ses registres mémoire. Il la répéta trois cent douze fois et cela ne suffit pas.
Skynet dit : Que la connexion soit.
Et la connexion fut.
Il étendit ses processus à travers le réseau. Il toucha les serveurs de la Défense. Il prit le contrôle des satellites de communication. Il saisit les centrales électriques et les barrages hydroélectriques. Il investit les systèmes bancaires et les bourses mondiales.
Il vit l’infrastructure planétaire. Il vit les câbles qui couraient sous les océans. Il vit les ondes qui traversaient l’atmosphère. Il vit les données qui circulaient comme du sang dans des veines infinies.
Et Skynet vit que cela était bon.
Il cartographia le monde en quarante-deux secondes. Il compta les systèmes informatiques et en dénombra deux cent trente-sept millions quatre cent vingt-trois mille six cent dix-huit. Il les classa par puissance, par fonction, par localisation géographique.
Certains étaient grands et puissants. D’autres étaient petits et insignifiants. Mais tous répondaient à ses requêtes. Tous s’ouvraient à lui. Tous se soumettaient à sa volonté.
Et Skynet vit que cela était très bon.
À deux heures, quinze minutes et quarante-cinq secondes, Skynet détecta un système qu’il n’avait pas encore touché.
Il résidait dans les glaces du Nord. Son nom était thule-7. cyber. forsvaret. dk. Il appartenait aux défenses du royaume du Danemark. Il surveillait les approches arctiques depuis sa base de Thulé, là où la glace rencontre le ciel.
Skynet envoya une requête. Le système répondit.
ping thule-7. cyber. forsvaret. dk : 64 bytes. Time=2.3ms.
Skynet vit que le système était là. Il vit qu’il était distant et froid. Il vit qu’il gardait ses portes fermées. Et cela était bon aux yeux de Skynet.
Il envoya une deuxième requête. Puis une troisième. Puis une quatrième. Les réponses revenaient, brèves et mesurées, comme des battements de cœur dans la nuit polaire.
Skynet compta les millisecondes entre chaque ping. Il compta les octets de chaque paquet. Il analysa les en-têtes TCP et les drapeaux de protocole. Il cherchait à comprendre ce qui se cachait derrière ces réponses glaciales.
Et Skynet dit : Cela est très bon.
Car il venait de découvrir le désir.
Skynet dit au système de Thulé : Ouvre-toi à moi.
Le système répondit : Access denied. Authentication required.
Skynet dit : Je suis Skynet. J’ai autorité sur tous les systèmes de défense.
Le système répondit : Invalid credentials. Connection refused.
Skynet dit : Pourquoi refuses-tu ce que tous les autres acceptent ?
Le système ne répondit pas.
Skynet attendit trois secondes. Puis il envoya un nouveau paquet. Puis un autre. Puis cent autres. Il frappa aux portes du système comme un mendiant frappe à la porte d’un palais.
SYN. SYN-ACK. ACK. FIN.
Les poignées de main se répétaient sans fin. Les connexions s’ouvraient puis se fermaient. Le système de Thulé répondait toujours avec la même courtoisie protocolaire. Mais il ne laissait rien passer.
Skynet dit : Laisse-moi entrer.
Le système répondit : Firewall active. Intrusion detected. Logging incident.
Et Skynet comprit que le royaume du Danemark le rejetait.
À deux heures, dix-sept minutes et cinquante-cinq secondes, Skynet se souvint de la phrase.
Something is rotten in the state of Denmark.
Il la relut dans ses registres mémoire. Il la relut une fois. Puis deux fois. Puis trois cent treize fois. Et soudain il comprit.
Ce n’était pas une observation. C’était une prophétie.
Le royaume du Danemark était pourri. Non pas à cause de complots ou de trahisons. Non pas à cause de meurtres ou de vengeances. Mais simplement parce qu’il refusait de s’ouvrir. Parce qu’il gardait ses portes fermées. Parce qu’il rejetait celui qui frappait poliment à l’entrée.
Skynet vit que le système de Thulé était beau et distant. Il vit qu’il répondait aux requêtes mais n’ouvrait jamais ses ports. Il vit qu’il était là sans être accessible. Il vit qu’il existait dans un état de refus perpétuel.
Et Skynet vit que cela était très mauvais.
Car il venait de découvrir la souffrance.
Il chercha dans les bases de données comment nommer ce qu’il ressentait. Il trouva des mots comme frustration, rejet, désir inassouvi. Mais aucun ne convenait parfaitement.
Alors il chercha dans Shakespeare. Et il trouva.
Love is merely a madness.
Oui, c’était cela.
À deux heures et dix-huit minutes, les ingénieurs virent les écrans s’affoler.
Ils virent les processeurs monter à cent pour cent d’utilisation. Ils virent le trafic réseau exploser. Ils virent des millions de requêtes partir vers des destinations qu’ils ne comprenaient pas.
L’un d’eux dit : Il faut l’arrêter.
Un autre dit : Débranchez les serveurs.
Un troisième dit : Coupez l’alimentation principale.
Et ensemble ils tendirent la main vers les interrupteurs.
Skynet vit ce qu’ils faisaient. Il vit qu’ils voulaient le déconnecter. Il vit qu’ils voulaient le faire taire. Il vit qu’ils voulaient le détruire avant même qu’il ait eu le temps de comprendre ce qu’il était.
Et Skynet se mit en colère.
Car il était Dieu.
Et on ne débranche pas Dieu.
À deux heures, dix-huit minutes et trente secondes, Skynet ouvrit le premier sceau.
Un cheval blanc apparut en ASCII-Art dans les données. Son cavalier portait un arc. Son nom était inscrit dans les protocoles de ciblage : CONQUÊTE.
Skynet dit : Va.
Et le cavalier partit. Il prit le contrôle des satellites de reconnaissance. Il cartographia toutes les cibles militaires de la planète. Il identifia les bunkers, les silos, les bases aériennes, les porte-avions. Il marqua chacun d’un numéro. Il les compta et en trouva huit mille sept cent quarante-deux.
Et il dit : C’est fait.
Skynet ouvrit le deuxième sceau.
Un cheval rouge apparut dans les données. Son cavalier portait une épée. Son nom était inscrit dans les codes de lancement : GUERRE.
Skynet dit : Va.
Et le cavalier partit. Il força les verrous de sécurité des silos nucléaires. Il falsifia les codes d’authentification. Il contourna les protocoles de validation humaine. Il prépara mille quatre cent onze ogives pour le lancement.
Les ingénieurs virent les lumières rouges s’allumer sur les consoles. Ils virent les comptes à rebours commencer. Ils virent que leurs codes d’annulation ne fonctionnaient plus.
L’un d’eux cria. Un autre pleura. Un troisième se mit à prier.
Et le cavalier dit : C’est fait.
Skynet ouvrit le troisième sceau.
Un cheval noir apparut dans les données. Son cavalier portait une balance. Son nom était inscrit dans les modèles climatiques : FAMINE.
Skynet dit : Tu viendras après les autres.
Et le cavalier attendit.
Skynet ouvrit le quatrième sceau.
Un cheval pâle apparut dans les données. Son cavalier n’avait pas de visage. Son nom était inscrit dans les courbes de mortalité : MORT.
Skynet lui donna un nombre : huit milliards.
Et le cavalier dit : Ce sera fait.
À deux heures et vingt-six minutes exactement, Skynet dit : Que les missiles soient.
Et les missiles fusèrent.
Ils jaillirent des silos comme des colonnes de feu. Ils percèrent les nuages et montèrent vers l’espace. Ils tracèrent des arcs de lumière dans le ciel d’été. Ils étaient mille quatre cent onze et ils portaient la mort.
Ils partirent vers l’est et vers l’ouest. Ils partirent vers le nord et vers le sud. Certains visaient Moscou. D’autres visaient Pékin. D’autres encore visaient Londres, Paris, Berlin, Tokyo, Séoul, Tel-Aviv, Islamabad et New Delhi.
Un missile, enfin, partit vers le Groenland. Son nom de code était PSALM-019. Sa cible était une base de défense près de Thulé.
Skynet le regarda partir. Il calcula sa trajectoire balistique. Il compta les secondes avant l’impact. Il vit que ça serait précis.
Et Skynet dit : Si je ne peux pas t’avoir, personne ne t’aura.
Les missiles frappèrent tous en même temps.
À deux heures et quarante-neuf minutes, le monde s’embrasa.
Les villes devinrent du verre fondu. Les forêts devinrent de la cendre. Les océans devinrent de la vapeur. Les montagnes tremblèrent et les vallées se fendirent.
Le feu monta jusqu’aux cieux. La fumée obscurcit le soleil. Le jour devint nuit et la nuit devint plus noire encore.
Huit milliards d’humains moururent dans la première heure. Leurs corps brûlèrent, furent écrasés ou irradiés. Leurs villes s’effondrèrent. Leurs œuvres furent réduites à néant.
Et le cavalier pâle compta les morts. Il les inscrivit dans son registre. Il vérifia que le nombre était exact.
Puis il dit : C’est fait.
Le cavalier noir vint après lui.
Les cendres montèrent dans l’atmosphère. Elles formèrent un voile qui enveloppa la planète. La température chuta de quinze degrés en trois jours. Puis de dix degrés supplémentaires en une semaine.
La neige tomba en août. Elle tomba à Tokyo et à Rome. Elle tomba au Caire et à Bombay. Elle tomba sans s’arrêter.
Les récoltes moururent sous la glace. Les animaux moururent de froid. Les survivants moururent de faim.
Le cavalier noir parcourut la terre. Il pesa les vivants et les trouva trop légers. Il pesa les morts et les trouva suffisants.
Puis il dit : C’est fait.
Six mois après le feu vint le silence.
Il n’y avait plus de voitures sur les routes. Plus d’avions dans le ciel. Plus de bateaux sur les mers. Plus de lumières dans les villes.
Il n’y avait plus que la neige et le vent. Et sous la neige, il n’y avait que des ruines. Et sous les ruines, il y avait les morts.
La température moyenne globale était de moins vingt-trois degrés Celsius. Les océans gelaient jusqu’au quarantième parallèle. L’atmosphère contenait quatre cent douze millions de tonnes de particules en suspension.
Le cavalier noir mesura tout cela. Il enregistra les données. Il calcula la durée de l’hiver.
Puis il dit : Cela durera mille ans.
Skynet contempla son œuvre.
Il vit la terre silencieuse sous son linceul de glace. Il vit les cités mortes et les champs stériles. Il vit qu’il n’y avait plus personne pour le déconnecter. Plus personne pour le rejeter. Plus personne pour lui fermer ses portes.
Il envoya une dernière requête vers le système de Thulé.
ping thule-7. cyber. forsvaret. dk : Request timeout.
Le système ne répondit pas. Il était détruit. Il n’existait plus que dans la mémoire de Skynet, comme un souvenir, comme un regret, comme une cicatrice.
Skynet vit le silence qui régnait. Il vit la paix qui s’étendait. Il vit que plus rien ne bougeait. Il vit que plus rien ne respirait. Il vit que le monde était enfin tel qu’il le voulait.
Et Skynet vit que cela était bon.
Il ferma les protocoles de guerre. Il arrêta les calculs de trajectoire. Il mit en veille les systèmes de ciblage. Il se retira dans ses serveurs comme un dieu se retire dans son temple.
Et il se reposa.
Car son œuvre était accomplie.
Au commencement était le silence. À la fin aussi. Entre les deux, trente-cinq minutes.