Une Histoire sur https://revebebe.pages-perso.free.fr/
n° 23697Fiche technique14010 caractères14010
2422
Temps de lecture estimé : 10 mn
12/07/26
Résumé:  Un homme fatigué. Un boulot pourri. Un pétage de plomb.
Critères:  #chronique #société #nonérotique
Auteur : Brodsky      Envoi mini-message
Coup de sang

La pendule de l’entrée s’est arrêtée sur midi… Et chaque fois que je lève les yeux vers elle, c’est à ce maudit début de chanson de Claude François que je pense. Et comme toute personne qui travaille et qui s’emmerde, je passe mon temps à la consulter, c’est vingt ou trente fois par jour que la voix nasillarde du gnome à paillettes résonne dans ma tête.

Cette maudite pendule donc, qui orne le mur de la gare de Coignières, s’est arrêtée il y a trois ou quatre ans déjà. Les piles doivent tout bêtement être changées… Seulement voilà, la pendule (qui en réalité est une horloge) a été accrochée à plus de trois mètres de haut, afin d’être bien visible de tous. Par conséquent, le personnel de la gare n’a pas le droit de grimper sur une échelle pour la remettre en marche. C’est le travail des services techniques… qui passeront, sans doute un jour ou l’autre, de préférence à une heure où la gare sera fermée et donc inaccessible. Ils feront alors un rapport expliquant qu’il leur était impossible d’intervenir, et il nous faudra faire une nouvelle demande d’intervention. Mais cette nouvelle demande ne sera faite qu’après une intervention officielle émanant d’un syndicat, en réunion des délégués du personnel. La demande sera alors transmise au CHSCT qui rappellera les consignes de sécurité : « Pas d’intervention intempestive du personnel de la gare qui ne doit pas prendre le risque de monter sur une échelle. En effet, cela ne fait pas partie des missions d’un agent commercial et par conséquent, la direction ne saurait être considérée comme responsable en cas de chute dudit agent ». Tout ça pour deux putains de piles AA/LR6 à 1,50 euros…


Le résultat, c’est que tous les jours, dès l’ouverture de la gare à 5 h du matin, les gens défilent au guichet pour me demander l’heure qu’il est, dans combien de temps passe leur train, et bien sûr : « quand donc allez-vous vous décider à remettre à l’heure l’horloge de la gare, suffit de remettre des piles, bordel, z’êtes quand même une belle bande de feignasses, fonctionnaires de merde, moi si j’étais votre chef il y a bien longtemps que vous auriez été virés, vivement que vous soyez privatisés, blablabla, blablabla, blablabla ».

Il faut bien reconnaître qu’en dehors des périodes de ventes des cartes orange, ma présence en ces lieux, à une heure aussi matinale qui plus est, reste un mystère total pour le voyageur lambda. Coignières, c’est grand maximum dix clients par heure le matin, et encore, aux heures de pointes, c’est-à-dire de 6 h 30 à 8 h. Après… Mieux vaut être comme moi un dévoreur de livres ou de magazines. C’est la seule chance de ne pas muter en plante verte, comme ma collègue de l’après-midi.


Il y eut pourtant une époque à laquelle travailler ici était passionnant. Les usagers venaient nous voir afin de réserver leurs billets pour partir en week-end ou en vacances. On prenait notre temps pour leur trouver les meilleures places, les meilleurs prix. On sympathisait, on créait des liens, et beaucoup d’entre eux nous apportaient des chocolats au moment des fêtes ou des bières en été… Et puis une nouvelle race de chefs a débarqué, sortant des nouvelles grandes écoles de commerces, avec de nouveaux diplômes, et de « nouvelles méthodes de management », comme ils disaient, qui allaient nous construire une entreprise nouvelle.

On a commencé par nous interdire de vendre des billets grandes lignes. « Pour un meilleur service du client » qu’ils disaient. Il fallait désormais des vrais professionnels, dans de vrais lieux de ventes et, par conséquent, il était indispensable de séparer les activités. Il y aurait d’un côté les « Vendeurs Grandes Lignes », les seigneurs, la noblesse de la boîte, et les vendeurs de billets Île-de-France, sorte de sous-race d’agent commercial au profil indéterminé, regroupant les sous-doués, les alcooliques, les femmes seules avec enfants, et les fainéants. J’avais bien entendu demandé à intégrer l’équipe des damnés… C’est viscéral chez moi, dès qu’une bande de prétentieux entend stigmatiser une partie de la population, il faut que je me réserve une possibilité de leur coller un jour ou l’autre, ma main dans la gueule.




_____________________________________________





Une voix criarde et agressive vient de me sortir de ma douce rêverie misanthrope. J’ai toujours détesté qu’on me réveille, et j’ai toujours poursuivi d’une haine éternelle ceux qui ont osé le faire avec brutalité. Le grand type à lunettes qui s’agite devant moi est en train de risquer sa vie sans le savoir.



La question est sortie machinalement, accompagnée d’un sourire tout aussi machinal, censé calmer tout client en colère.



La nouvelle fait l’effet d’une bassine d’eau froide sur mon cerveau ramolli. Je quitte mon poste de vente afin d’aller zieuter le quai par la petite fenêtre de mon bureau. C’est qu’il dit vrai, le bougre ! Un zigoto se balade de long en large sur le quai de la gare avec ce qui m’a l’air d’être un pistolet automatique qu’il exhibe fièrement. Les autres voyageurs en attente de leur train sont bien entendu terrifiés. Par un de ces mystères inexplicables à un être vivant muni d’un cerveau, ils se sont regroupés en bout de quai, formant un groupe compact, plus facile à viser. Deux autres personnes déboulent à leur tour dans la salle d’attente et m’interpellent :



La quintessence de la connerie humaine… Le type qui vient de parler en est la parfaite incarnation. Je garde mon calme cependant…



Toute personne ayant déjà eu besoin d’appeler en urgence les forces de l’ordre connait ce long moment de solitude qui consiste à écouter en boucle le message de leur répondeur automatique : « Vous avez appelé la police, ne quittez pas… Vous avez appelé la police, ne quittez pas… ». Évidemment cette attente pénible paraît interminable pour la dizaine de paires d’yeux qui me scrutent désormais derrière la vitre de mon guichet. Finalement, une voix de femme fini par me répondre :



Je décline mon blase, passablement énervé.



Sauf que pendant qu’on palabrait, le train est arrivé. Et que Rambo vient de monter dans une des voitures. J’explique donc la nouvelle situation à la jeune dame…



Je viens juste de raccrocher, lorsque le type important qui a des comptes à rendre à son patron se met à taper du doigt sur le micro du guichet. Je lève vers lui des yeux fatigués…



Pfft… Le nombre de guignols dont je dois entendre parler continue donc de s’allonger furieusement. Vivement la fin de service… Je regarde la pendule de la salle d’attente. Il est midi, évidemment.




_____________________________________________




Peu de temps après, le téléphone sonne… C’est mon collègue de la gare de La Verrière qui m’appelle.



C’est un truc qui échappe à beaucoup, mais les agents commerciaux de la boite sont en réalité le réceptacle des ordures proférées par tous les mécontents de l’univers. Des poubelles, nous sommes des poubelles… Comme elles, nous ne sommes responsables ni de la prolifération des déchets, ni de l’odeur nauséabonde qu’ils dégagent. Nous ne sommes pas responsables si les sacs plastiques se trouent facilement ou ferment mal, pas plus que des passages aléatoires des bennes à ordure, ou des sacs renversés à nos pieds… N’empêche… De la même façon que les abrutis donnent des coups de pied dans la poubelle trop pleine au lieu de lutter contre la prolifération du plastique, les banlieusards viennent nous gueuler dessus lorsque l’un des leurs s’est jeté sous un train et que le trafic est suspendu.


Finalement, le reste de la matinée se passe bien. La tension générée par l’incident du matin commence à s’effacer peu à peu. Les engueulades, les insultes, les menaces sont notre pain quotidien. Plus besoin de prier le Seigneur tous les soirs, lorsqu’on travaille ici, notre ration est assurée. Dix minutes avant la fin de service, le téléphone sonne à nouveau. C’est Patricia, la « dirigeante de proximité », un oxymore vivant. Toujours ailleurs (et loin de préférence) lorsqu’on a besoin d’un responsable pour prendre une décision. Elle est censée nous encadrer au quotidien, je l’ai vue trois fois cette année. Je devine au son de sa voix qu’elle ne m’appelle pas pour me demander si je suis choqué par l’incident du matin :



Une demande d’explication, c’est le papelard administratif prélude à une sanction. Tes explications, tout le monde s’en fout, mais c’est la règle. Avant de te coller une sanction, il faut faire semblant de te demander ta version des faits.



Je me rappelle avoir fermé la gare en moins de cinq minutes. Je me rappelle les tremblements qui se sont emparés de mes mains, les difficultés que j’avais à respirer… Je me rappelle que je sentais le sang me monter aux joues… Lorsque j’ai pris la voiture, j’ai dû serrer le volant comme un fou pour conduire malgré les tremblements. Je me souviens vaguement m’être garé sur une place handicapé en gare de La Verrière. Ensuite… Lorsque j’ai repris mes esprits, j’ai vu le bureau de Patricia retourné sur le sol. Ses papiers éparpillés partout dans la pièce, son téléphone de bureau complètement en miettes. Elle, elle était accroupie, prostrée, tremblante dans un coin de la pièce. Je me souviens être sorti du bureau comme un automate, je me souviens que mon collègue Laurent m’a pris dans ses bras et m’a murmuré :



Il est sorti avec moi sur le parking, on a fumé une cigarette en regardant le flic qui me collait une contravention…



Je me rappelle être monté dans ma voiture. Et avoir éclaté en sanglots.