Chronique des temps universitaires… Bonne lecture :)
Quatre côtés d’un carré
Nous formons tous les quatre une petite bande, comme les quatre côtés d’un carré ou les quatre coins de ce même carré. Nous sommes tous étudiants en Lettres, à l’Université bien sûr, mais chacun à sa petite spécialité pour tenter de décrocher une maîtrise. Un détail amusant nous réunit tous : nous avons un an d’avance.
Je connais Bernadette, Nadette pour les intimes, depuis bien des années. J’ai flirtouillé avec elle à la fin du collège, puis au lycée, nous avons partagé le même lit plus d’une fois. Pour tout avouer, je suis son sex-friend quand elle a besoin de moi, c’est-à-dire souvent après une déception amoureuse.
Bernadette sait ce qu’elle veut, à tel point qu’elle n’hésite pas à mettre sa main dans le caleçon des garçons qui lui plaisent. Bien que très sympa, il faut reconnaître qu’elle peut se montrer très vulgaire. Physiquement, elle est châtain-clair, ayant ce qu’il faut là où il faut.
Véronique est une grande brune aux longs cheveux. Elle est nettement plus posée, voire froide comparativement à Bernadette, sa copine depuis aussi longtemps que moi. Elle sort avec le même garçon depuis quatre ans, si on excepte une rupture de deux mois, durant laquelle chaque partie a été voir ailleurs. À prime vue, ils n’ont pas trouvé mieux et se sont remis ensemble.
Enfin, Madeleine, Mady pour ceux qui osent l’appeler ainsi, est une jolie blondinette. Mais au grand désespoir de ses éventuelles soupirants, c’est une pasionaria du féminisme, avec la nette tendance à considérer tous les hommes comme des cafards. Si je suis l’exception (et encore), c’est parce que Nadette a mis les points sur les i :
- — Gaël est non négociable ! De plus, quand tu l’connaîtras mieux, tu verras qu’il n’est pas tout à fait comme les autres. Maintenant, si ça t’plait pas, tu peux aller voir ailleurs si j’y suis !
Mady a vite reconnu que je n’étais pas dans la moyenne des autres garçons. De ce fait, au début, elle m’a toléré, puis je suis finalement devenu une sorte de fille à ses yeux. Quant à moi, je suis de taille moyenne, plutôt imberbe, avec déjà quelques cheveux blancs, héritage de ma grand-mère paternelle qui devint toute blanche vers la mi-vingtaine. Ce qui me donne un genre…
Amours défuntes
Comme il commence à faire beau, nous discutons dehors, les filles sur un banc et moi, sur une sorte de borne. Je ne sais plus comment nous en sommes arrivés à parler de nos « anciennes » amours. Si je ne me trompe pas, c’est Nadette qui a commencé, il faut avouer qu’elle a de quoi raconter, elle pouvait changer de flirt très facilement, parfois à raison de plusieurs par semaine !
Je suis en train d’expliquer le cas « Claudine », mon coup de foudre en première année d’Université, un épisode que Nadette a bien connu. Un peu nostalgique, je déroule le film que cet amour raté :
- — J’avais mis Claudine sur un piédestal, je ne voyais plus qu’elle. Ma raison me hurlait que c’était peine perdue, mais mon cœur n’écoutait pas. Il m’a fallu du temps pour que mon palpitant se calme et revienne à la raison.
- — Oh, j’m’en souviens : tu n’arrivais pas à t’en sortir !
- — Oui, comme si j’étais au fond d’un puits. Mon cerveau me disait bien « laisse tomber », mais c’était comme si toutes les liaisons avaient été rompues, comme s’il y avait deux personnes en moi. Ce n’est pas très évident à vivre, tu sais.
- — J’veux bien croire, Gaël. C’est vrai que t’étais bien mordu !
Je soupire :
- — Un peu trop ! C’est entre autres grâce à toi, Nadette, que je m’en suis sorti !
- — J’aime quand on r’connaît mes qualités ! Moi, d’être toquée comme tu l’as été, ça n’m’arriverait pas. Je reconnais que… hmmm, je traite souvent les hommes comme des kleenex : j’les jette après usage.
- — J’avais cru remarquer !
- — T’auras aussi r’marqué que j’te traite pas comme un kleenex.
Me souvenant que je lui ai souvent servi de consolateur avant qu’elle ne passe à un autre garçon, je me mets à rire :
Le plus amusant est que je ne serai pas étonné si Nadette et moi soyons en couple dans quelques années, un couple libéré, l’un servant de port d’attache à l’autre. Peut-être est-ce une bonne façon de perdurer… Nadette pense la même chose, il y a un an, elle m’avait dit mi-sérieuse, mi-rigolarde :
- — Bah, si j’trouve pas chaussure à mon pied, c’est toi qu’j’épouse !
Retour à aujourd’hui, Nadette abonde dans mon sens :
- — Oui, c’est vrai, mais toi, t’es toujours là.
- — Oui, je suis toujours là, et je me demande bien pourquoi !
Nous rions tous les quatre. Puis Véronique se tourne vers Mady :
- — C’est à ton tour, blondinette, il n’y a que toi qui n’as rien dit.
- — Parce qu’il n’y a pas grand-chose à dire.
- — Oui, vu ton amour pour les garçons, pas un seul homme ne trouve grâce à tes yeux.
C’est alors que je crois détecter comme une confusion sur le visage de Mady. Après quelques tergiversations, elle finit par lâcher :
- — Disons que… il y a bien quelqu’un pour qui… enfin… je ne dirais pas non…
Nadette, Véronique et moi la regardons avec de grands yeux.
Amours naissantes
Tout le monde est étonné par cet aveu totalement imprévu, je prends la parole au nom de tous :
- — Attends, toi, tu aurais des sentiments pour un homme ?
- — En quoi c’est si étrange ?
- — Ben… à t’écouter, tous les hommes sont des salauds qu’il faudrait éradiquer de notre planète.
- — Il y a quand même des exceptions… toi par exemple…
- — Merci pour ce grand honneur, Mady ! C’est vrai que…
Nadette complète pour moi :
- — Oui, t’es sans doute l’un des rares bonhommes à qui Mady fait la causette. Bon, faut dire que t’es pas vraiment un mec.
- — Comment ça, je ne suis pas un mec ?
Elle rectifie aussitôt :
- — Ah t’affole pas, mon coco ! J’me suis mal exprimée ! Avoue que t’as pas beaucoup de goûts en communs avec la plupart des mecs ! Tu fumes pas, tu bois quasiment pas, t’en as rien à foutre du foot, du rugby, des bagnoles et j’en passe. C’est vrai qu’t’es hétéro, ça, on peut pas l’nier.
- — Tu fais bien ma pub, Nadette ! Mais revenons à la révélation du jour, voire de la semaine ou du mois : notre Mady universitaire aurait des sentiments pour un homme !
La principale concernée s’exclame consternée :
- — Halala, j’aurais dû rien dire !
- — Peut-être, mais maintenant, c’est dit. On peut savoir qui est l’heureux élu ?
- — Nan ! C’est strictement perso !
Sa réaction ne m’étonne pas beaucoup. Je la dévisage :
- — En tout cas, félicitations, Mady, à condition que ce ne soit pas la même impasse que j’ai pu vivre avec Claudine. Honnêtement, je pensais que tu étais lesbienne.
Nadette approuve aussitôt :
- — Moi aussi, j’en étais convaincue depuis longtemps !
Véronique s’amuse :
- — Mady peut être aussi lesbienne, surtout si elle est bi.
- — Ah oui, t’as raison, c’est une possibilité.
Serrant les poings, Mady se met à râler :
Il faut battre le fer pendant qu’il est encore chaud, je reprends la main :
- — Le principal intéressé est au courant ?
- — Euh… peut-être que oui, peut-être que non…
- — Étrange réponse ! Dois-je comprendre que tu ne lui as rien avoué ?
Très embarrassée, Mady se trémousse sur place :
- — Ben… je… j’ai trop peur de me ramasser un râteau…
- — Il est déjà avec quelqu’un ?
- — Je ne pense pas.
- — Tu es au courant de quoi à son sujet ?
Elle s’en sort par une pirouette :
- — Tu sais, parfois on croit connaître les gens et on se goure à fond.
Reprenant la parole, Bernadette confirme :
- — Comme pour toi, Mady ! Féministe à mort comme t’es, jamais j’aurais cru qu’tu puisses éprouver quelque chose pour un bonhomme ! Jamais ! Et tu t’déclares quand ?
- — J’ose pas… j’ai déjà dit pourquoi.
- — Au moins, tu s’ras fixée, sinon dans dix ans, on y est encore !
J’interviens :
- — Nadette a raison : déclare-toi, et tu seras fixée.
- — Et s’il me rejette ?
- — Tu ne seras pas la première fille, ni la dernière, à qui ça arrive. C’est encore pire pour nous, les garçons, car on attend souvent que ce soit nous qui fassions le premier pas.
- — Ça fait mal d’être rejetée…
- — C’est vrai, mais c’est comme une bonne claque : ça fait mal sur le coup, puis ça s’apaise. En revanche, vivre dans l’incertitude, c’est comme si tu devais continuellement marcher sur des oursins : ça fait mal en permanence.
Véronique est songeuse :
- — Marcher sur des oursins… belle image…
Mady demande :
- — Il faudrait que j’arrive à m’isoler un peu avec lui…
- — Ce n’est pas le cas ?
- — Pas vraiment… et puis, même si j’étais seule avec lui, en face à face, je sens que je ne trouverais pas les mots.
- — Dans ce cas, écris-les, ces mots, en faisant simple. Ou bien téléphone-lui.
- — Je… je ne verrai pas son visage, sa réaction.
J’ajoute mon grain de sel :
- — Dans ce cas, écris ce que tu as à dire sur un petit morceau de papier et donne-le-lui en main propre.
- — Euh… c’est que…
- — Dans le pire des cas, invente un prétexte, genre « je n’arrive pas à déchiffrer cette écriture », style ordonnance du médecin.
- — C’est bateau, non ?
- — Mady, les choses les plus simples sont souvent les meilleures.
Nadette approuve :
- — Ça oui, Gaël a raison : les choses simples sont toujours les meilleurs, plus c’est con, plus c’est bon !
- — On voit bien que tu n’es pas à ma place !
- — Non, j’suis pas à ta place ! Sinon, y a belle lurette que j’aurais plongé ma mimine dans son slip !
Toute rouge, Mady s’exclame :
- — Danette ! euh, Nadette…
- — Faut que tu sois bien troublée pour t’gourer dans mon surnom !
- — Bon, faut que j’y aille, moi j’ai bientôt cours.
- — Ah oui, l’cours de germanique ancien…
- — Oui, on aborde le gotique aujourd’hui.
Je me mêle à la conversation :
- — Je l’ai suivi l’année dernière, c’est pas trop compliqué, surtout si tu as des bases en indo-européen.
- — Pas beaucoup en indo-européen, mais en sanskrit et en lituanien.
- — Bah, ça revient presque au même.
- — Allez, bye.
Elle s’éloigne un peu, puis elle se retourne :
- — Et je compte sur vous pour la fermer, OK ?
- — Motus et bouche cousue pour moi !
- — Idem, ma vieille.
- — Je plussoie.
Puis, plus ou moins rassurée, Mady s’éloigne.
Interrogations
Une fois Mady disparue dans le bâtiment le plus proche et donc hors de portée d’oreille, Bernadette nous demande illico à voix basse :
- — Vous croyez qu’c’est qui ?
Bras croisés, regard dans le vague, Véronique propose :
- — Peut-être un prof. Oui, je pense que c’est ça. Si elle doit être intéressée par un homme, c’est sans doute par quelqu’un qu’elle peut admirer.
- — Oui, t’as raison, ça doit être ça.
Toujours assis sur ma borne, j’interviens :
- — Ou quelqu’un de l’extérieur. Mais sans doute un homme qu’elle peut admirer, car elle a une piètre opinion de la gent masculine.
- — Ah oui, c’est le moins qu’on puisse dire ! Tu es d’ailleurs une exception.
- — Ça doit être dû au fait que je traîne souvent avec vous, elle me tolère…
Ayant décroisé ses bras, Véronique rectifie :
- — T’exagères, Gaël ! Je pense que… finalement, elle t’aime bien quand même.
- — J’aime le « quand même » !
- — Hihihi ! On va dire qu’elle t’aime un peu, ça te va mieux ?
- — Je ne sais pas si c’est mieux. Ça sonne même pire…
- — Fais pas ta mijorée : elle ne te déteste pas ! Ça te convient mieux ?
L’index en l’air, je joue les doctes professeurs :
- — Je pense que c’est la bonne expression : elle ne me déteste pas. Remarque, moi non plus, je ne la déteste pas, mais seulement quand elle ne se lance pas dans ses discours féministes interminables ! C’est amusant deux-trois minutes, mais c’est hautement rasoir à la longue.
- — Je te rassure, c’est pareil pour moi.
Bernadette confirme :
- — Itou pour moi : elle m’pompe franchement l’air quand elle s’embarque sur ses grands ch’vaux !
- — Tu veux dire : sur ses grandes juments ?
- — Ah oui, c’est mieux comme ça ! Bon, faut être féministe, car y a encore beaucoup à faire pour l’égalité homme-femme, mais Mady verse trop dans l’excès inverse.
Nous continuons à discuter durant quelques minutes, puis nous nous séparons, la vie universitaire reprenant le dessus.
Lot de consolation
Une fois de plus, je sers de consolateur à Nadette. C’est un rôle que je ne déteste pas, car elle est plutôt douée pour le sport en chambre. À moi de me montrer à la hauteur, car elle ne se contente pas que d’un one-shot, il lui faut la série entière.
À bien y réfléchir, Nadette est quasiment parfaite : je m’entends fort bien avec elle, elle sait plaisanter, elle est fortiche au lit et j’en passe. Oui, elle y un peu vulgaire parfois, mais bon, c’est juste un petit défaut. Plus terre à terre, avec elle, j’ai ma dose de sexe, sans qu’elle s’agrippe à moi comme une moule sur son rocher, chose que certaines de mes ex faisaient. Et comme je ne me sens pas en mesure de me caser pour toute une vie, Nadette est pragmatiquement une bonne solution.
Tandis que nous nous reposons, Nadette m’annonce :
- — Oui, j’sens qu’je pourrais t’épouser d’ici quelques années.
- — Je suis déjà au courant, tu en as parlé l’année dernière.
- — J’ai d’la suite dans les idées, mon petit Gaël ! L’idée t’dérange ?
Elle s’empare sans complexe de ma verge qui durcit à nouveau entre ses doigts. Nadette n’est pas la seule femme avec qui j’ai pu coucher, mais c’est elle qui me fait le plus d’effets. Je réponds assez flegmatiquement :
- — Non, l’idée ne me dérange pas, ma chère Nadette, je la trouve… normale et logique. Nous faisons actuellement nos petites expériences, puis un jour, il faudra se ranger.
- — Se ranger, la routine, la popote, les gosses à torcher, tu parles d’une vie !
- — Mais non, ma chère Nadette, on peut se ranger, s’assurer un point d’ancrage stable, tout en ne faisant pas une croix sur les petits plaisirs de la vie.
- — Tu peux dév’lopper ta pensée ?
Ce que je fais, tandis qu’elle me masturbe posément :
- — Toi et moi, nous nous entendons très bien, y compris pour le sexe. Je pense que nous pourrions cohabiter sans problème. Tu aurais tes amants, j’aurais mes maîtresses.
- — Ah oui, un couple libertin, quoi ?
- — Un couple libéré plutôt, car libertin signifierait qu’on fasse des parties carrées.
Elle affiche une mine gourmande :
- — Remarque, ça m’dérangerait pas !
- — Hahaha ! Je me demande ce qui te dérangerait !
Curieusement, elle devient sérieuse, y compris dans sa phraséologie :
- — Que tu me tournes le dos et que tu m’exclues de ta vie.
- — Je ne vois pas pourquoi je le ferais.
Elle approche sa bouche de ma colonne maintenant droite :
- — Oh, il suffit qu’tu tombes sur une aut’ Claudine qui t’dise oui.
- — J’en ai autant à ton service, Nadette : tu pourrais dénicher un homme plus intéressant.
- — Pas faux… mais si on pense c’genre d’truc dès l’départ, on n’arrive à rien. Bon, assez philosophé !
Elle enfourne ma verge dans sa bouche et commence une fellation comme elle sait si bien les faire. Ensuite viendra sans doute une longue cavalcade…
Petit papier
Quelques jours plus tard, juste après le repas du midi, Mady s’isole avec moi dans un recoin. Directe, elle annonce la couleur :
- — J’ai un truc à te faire lire, Gaël…
Après avoir regardé autour d’elle, Mady me tend un petit papier, mon cœur fait un bond : je suis en train de demander si c’était de moi qu’elle parlait la dernière fois. Fébrile, je déplie et je lis. Je suis à la fois déçu et soulagé :
- — Ce nom, Richard Claeys, c’est le prof spécialisé dans la Mésopotamie antique, celui qu’on appelle le Babylonien ou Nabuchodonosor…
- — Oui, c’est lui…
- — Celui qui ressemble un peu à l’acteur qui a joué plusieurs fois dans La Momie ?
- — Il y a un peu de ça. Il sort vraiment de l’ordinaire…
Lui rendant son petit bout de papier, je hoche la tête :
- — Tu ne vises pas la simplicité, Mady.
- — Je sais… mais le cœur a ses raisons que la raison ignore. Tu es bien placé pour le savoir, Gaël…
- — Hélas !
Elle se penche sur moi :
- — Entre nous, je pense que tu devrais davantage t’intéresser à Nadette.
- — Nadette papillonne à tout va…
- — Mais je sais que c’est toujours vers toi qu’elle revient.
- — On va dire que je suis son consolateur.
- — Et aussi son sex-friend attitré. Enfin, ce sont vos oignons.
Je préfère revenir au sujet du moment :
- — Entre nous, même si tes chances sont faibles, tu devrais te soulager en lui disant ce que tu ressens. Je pense que ce type ne sera pas du genre à se moquer de toi et à le clamer partout.
- — Je le pense aussi, mais… j’ose pas… je ne suis qu’une simple étudiante.
- — Simple étudiante ? T’es connue comme la louve blanche !
Elle s’exclame aussitôt :
- — Justement, ça n’aide pas !
- — Qui sait ! Les personnes qui sortent de l’ordinaire apprécient celles qui sortent aussi de l’ordinaire : qui se ressemble s’assemble, « similis simili gaudet » en VO.
- — Oui, mais tu as aussi : extrema se attrahunt, les extrêmes s’attirent.
Je pose ma main sur son épaule :
- — C’est toi qui vois, mais à ta place, j’essayerais d’être fixé le plus vite possible, il n’y a rien de pire que des sentiments qui languissent !
- — Je suis d’accord avec toi, mais quand il s’agit de soi-même, c’est pas facile à appliquer.
- — Il n’y a que le premier pas qui coûte le plus, et parfois aussi le dernier, mais tu n’en es pas encore là.
Puis pris d’une impulsion subite, je désigne la tablette qu’elle a sous la main :
- — Parce qu’on ne sait jamais, mets ton NotePad en mode enregistrement.
- — Pourquoi je devrais faire ça ?
- — Tu sais très bien pourquoi. Ce sont souvent les gens au-dessus de tout soupçon qui dérapent le plus.
- — Dans ce cas, il verra la petite lumière rouge de la cam intégrée.
- — Il existe une manip pour qu’elle ne s’allume pas, je vais t’expliquer…
Je me fais un plaisir de lui expliquer comment faire. Nous nous séparons peu après, Mady est légèrement plus rassurée, confiante et décidée, mais il faut le dire vite !
Tablettes cunéiformes
Je n’étais pas présent lors de cette rencontre entre la jeune fille et son prof, mais d’après l’enregistrement partiel du petit NotePad et des brides lâchées par Mady, j’ai restitué à ma façon ce chapitre, aidé par Nadette qui a essayé de se mettre à la place de sa copine.
Le résultat romancé de cette reconstitution est ci-dessous.
Munie de son Notepad, Mady se présente dans le bureau qu’occupe Richard Claeys. L’Université met à disposition des locaux pour les personnes de passage.
- — Ah, mademoiselle Douprest, que me vaut l’honneur ?
- — Vous… vous connaissez mon nom ?
- — Vous êtes assez célèbre, mademoiselle Madeleine Douprest. Quelques décennies plus tôt, j’aurais dit que vous êtes notre Jane Fonda locale.
- — Vous me flattez, et je ne lui ressemble pas, du moins, pas physiquement.
- — Détrompez-vous : si vous aviez une chevelure un peu plus longue, vous auriez pu jouer Barbarella dans le film de Vadim.
Cette réponse surprend la jeune fille :
- — C’est… votre fantasme ?
Puis réalisant ce qu’elle vient de dire, elle rougit, planquant sa main sur sa bouche. Son interlocuteur sourit :
- — Oh, mes fantasmes se rapportent à une époque beaucoup plus ancienne.
- — Du temps des tablettes cunéiformes ?
- — Bien vu. Mais en même temps, ce n’était pas bien compliqué à deviner. En parlant de devinette, en ce qui concerne votre prénom, dois-je comprendre que vos parents ont un certain sens de l’humour ?
Mady soupire :
- — Je suis vaccinée depuis ma plus petite enfance !
- — Je suppose qu’on a dû vous le faire bien des fois…
- — À tel point que je suis devenue sourde !
Richard Claeys devient un peu plus sérieux :
- — Ça ne me dit toujours pas pourquoi nous sommes en face à face, mademoiselle Douprest.
- — Je préférerais que vous m’appeliez Mady… Me faire appeler mademoiselle Douprest me semble trop… guindé.
- — Mady… hmmm, n’est-ce pas un peu intime ?
Pour couper court, la jeune fille pose son Notepad devant le professeur :
- — Je souhaiterais vous faire voir quelques exemples de mon travail… je passe une partie de ma maîtrise sur celui-ci, et vous êtes sans doute le plus qualifié pour me dire si je fais fausse route ou pas. Voici pour commencer ma mise au propre d’une tablette…
- — Voyons ça… ah, Gilgamesh et Agga, ce n’est pas ce qu’il y a de plus folichon…
Assez étonnée, Mady regarde son vis-à-vis :
- — Vous avez réussi à deviner que c’était ce passage, rien qu’en regardant ma reconstitution de la tablette ?
- — Il serait exagéré de dire que je lis diverses anciennes langues comme je lis mon journal le matin, mais je ne me débrouille pas si mal. Pourquoi avez-vous choisi cette légende ?
- — Tant de personnes se sont déjà penchées sur L’Épopée… Autant choisir un texte moins connu. Je vous fais voir le début de ma traduction commentée ?
- — Allez-y…
Durant de longues minutes, le prof semble absorbé par la lecture du premier jet de la future maîtrise de Mady. Puis levant son nez, il s’adresse à la jeune fille qui est restée debout :
- — Mais c’est tout bon, Mady. Bon, quelques petites fautes ci et là, mais rien de bien méchant.
- — Vous ne me dites pas ça pour me faire plaisir, n’est-ce pas ?
- — Si votre travail avait été nul, je vous aurais dit que c’était nul. Ce n’est pas le cas. Je vous propose la chose suivante : j’en fais une copie sur une clé USB et je vous renvoie un PDF annoté. N’oubliez pas de me communiquer votre mail.
Mady est étonnée :
- — Vous… vous feriez ça ?
- — Si je vous le propose ! Vous avez fait du bon boulot, autant essayer de vous donner un petit coup de pouce. C’est mon rôle, il me semble.
- — Tout le monde ne raisonne pas comme vous.
Pour faciliter les manipulations sur son NotePad, Mady assied à côté du professeur. Quelques instants plus tard, la copie est achevée, la jeune fille ayant aussi donné son mail.
- — Je vous remercie d’avance, Professeur.
- — Pas de quoi, Mady. Même s’il est fort bon, je ne pense pas que vous soyez venue à moi uniquement que pour faire voir votre travail.
Ne s’attendant pas à cette remarque, la jeune fille est tétanisée, changée en statue de sel. Puis sortant de sa torpeur, elle respire un grand coup :
- — Je… je suppose que des… confessions, vous devez en entendre chaque jour…
- — Chaque jour ? Vous me flattez ! Je reconnais que j’ai eu droit au début à diverses déclarations, mais tout le monde sait bien que je suis marié avec mes tablettes.
S’enhardissant un peu plus, Mady sourit :
- — Votre harem, en quelque sorte.
- — Puis-je vous faire remarquer que vous ne ressemblez pas beaucoup à une tablette ?
Sentant qu’elle ne peut plus reculer, Mady se jette à l’eau :
- — Je sais que je fais une… une… bêtise mais ça me ronge…
- — Si je sais additionner un plus un, ce qui donne deux, vous êtes en route pour me faire une déclaration.
- — Oh, je sais très bien que je n’ai aucune chance. De plus… je sais que je suis connue pour être assez… féministe. Vous le saviez déjà avec votre allusion à Jane Fonda.
Plutôt détendu, le NotePad toujours posé sur la table devant lui, Richard répond :
- — C’est bien de le dire. Vous êtes connue pour être la terreur de tous les XY du campus.
- — Il y a quand même quelques exceptions… vous par exemple…
Richard sourit, puis il se lance :
- — Depuis que vous êtes étudiante, je vous vois très souvent à mes petites conférences. Vous êtes si sérieuse quand vous prenez des notes. Pour tout vous dire, je me suis un peu renseigné sur vous, car, comme vous le savez, je ne mets pas souvent les pieds sur le campus, je viens ici en dilettante.
- — En tout cas, vous savez faire passer votre passion pour la Mésopotamie antique.
- — Tant mieux si je réussis au moins ça. Pour en revenir à nos moutons, ou plutôt à nos tablettes, permettez-moi d’être à la fois étonné et flatté.
Mady fait la moue :
- — Étonné ? Vous aussi, vous pensez que je suis lesbienne ?
- — Excusez-moi d’être un peu leste, mais ce que vous faites de votre sexualité ne regarde que vous, je n’ai pas à porter de jugement ou à savoir qui fait quoi dans l’intimité.
- — C’est l’un des aspects que j’aime en vous…
Il se penche sur sa vis-à-vis :
- — Merci. Je crois que nous aurions pu discuter de diverses petites choses bien avant aujourd’hui.
- — Pourquoi dites-vous ça ?
- — Je parie que vous aviez diverses questions à me poser sur ce que je venais de dire lors de mes conférences.
- — Oui, c’est vrai, mais… à chaque fois, vous étiez pris d’assaut et… je manque de confiance en moi dans les relations humaines.
Le professeur se met à rire :
- — Pas quand vous prêchez le féminisme, vous êtes très ardente !
- — Parce que vous…
- — Oui, j’ai pu assister par deux fois à vos prestations. J’avoue que j’étais un peu caché.
- — En effet, je ne vous ai pas vu !
La jeune fille soupire abondamment :
- — En tout cas, merci de ne pas rire de moi…
- — Pourquoi devrais-je rire de vous ? Vous avez des buts bien définis, contrairement à plein d’autres personnes du campus. La plupart ne savent même pas ce qu’ils vont faire exactement dans un an ou deux. Et ils n’ont même pas de vraie passion.
- — Merci, Monsieur…
- — J’ai aussi comme vous un prénom : Richard.
Surprise, elle bafouille :
- — Je… je n’oserai pas !
- — Il est vrai que ce n’est pas très déontologique qu’un prof, enfin, qu’un pseudo prof soit proche d’une étudiante. Mais je sais que certains de mes collègues l’ont fait.
- — Euh… oui… il paraît que c’est assez fréquent…
Curieusement, il change de sujet :
- — Puisque nous sommes en face à face, posez-moi toutes les questions que vous n’avez pas pu poser.
- — Là, maintenant ?
- — Profitez-en, vous m’avez pour vous toute seule.
- — Il y a des choses à ne pas dire…
- — C’est vrai que ma phrase peut paraître ambiguë, je le reconnais. Posez vos questions, n’ayez pas peur. Considérez ça comme un bonus pour l’excellent travail que vous venez de me montrer.
Étrangement, Mady se sent rassurée. Alors, oubliant le but initial et privé de ce face à face, elle en profite pour questionner son interlocuteur. La conversation tourne à la partie de tennis ou de ping-pong, chacun renvoyant la balle. La jeune fille se détend, tout en restant consciente que la situation est étrange. Comme elle a pour elle toute seule l’objet de son inclination, elle en profite à sa façon.
Au bout de nombreuses minutes, Richard interrompt :
- — Break time ! Si nous continuons, nous risquons d’en avoir pour toute la nuit. De plus, mon estomac commence à réclamer son dû.
- — Oh, excusez-moi !
- — Si vous voulez être pardonnée, acceptez mon invitation à dîner.
- — À dîner ? Avec vous ?
Amusé, il regarde autour de lui :
- — Sauf erreur de ma part, il n’y a que vous et moi dans ce bureau.
- — Mais…
- — Nous en profiterons pour continuer cette passionnante discussion.
Assez dépassée, Mady s’étonne :
- — À… à quoi jouez-vous, Monsieur Claeys ?
- — Richard, mon prénom est Richard. La prochaine fois que vous m’appelez autrement, je vous donne la fessée, cul nu, il va de soi.
- — Vous n’oseriez pas !
- — Bien sûr que si ! D’autant que ça pourrait être agréable.
Ne sachant pas sur quel pied danser, Mady s’offusque modérément :
- — C’est… c’est très macho comme comportement !
- — Chère Mady, je ne suis qu’un homme normal, ma partie Y s’exprime parfois à ma place. Bon, parlons sérieusement : notre petite conversation m’a confirmé ce que je pensais de vous. En une seule phrase : vous m’intéressez. Et vous, est-ce que je vous intéresse toujours ?
À nouveau très stressée, Mady sent qu’elle est devant deux portes : laquelle ouvrir, sachant que derrière l’une d’elles, elle ignore ce qui va advenir. Elle se demande même si elle n’est pas en train de rêver.
- — Si… si j’accepte votre… votre invitation… je… je pose une… une petite condition… Ri… Richard…
- — Laquelle, Mady ?
- — Me raccompagner chez moi, car à partir d’une certaine heure, il n’y a plus de transport en commun.
- — « Transport en commun », une délicieuse phrase ambiguë… Bien sûr que je vais vous raccompagner chez vous, d’autant que je sais que votre studio n’est pas situé très loin. Eh oui, je sais ça aussi. À moins que vous ne préfériez rester chez moi, c’est encore plus près du campus. Alors, dites-moi tout : que préférez-vous comme cuisine ?
Rougissante, Mady balbutie :
- — Je… je n’ai pas dit que… que j’acceptais…
- — C’est vrai, mais ça vous plairait bien, même si vous êtes en train de m’imaginer comme un grand loup affamé. Je joue franc jeu avec vous, Mady : je suis un passionné dans beaucoup de domaines, pas seulement que de la contrée située entre Tigre et Euphrate.
Déroutée par la situation, Mady baisse légèrement la tête :
- — C’est… ce que je pensais de vous… intuitivement…
- — Donc intuitivement, vous savez où vous mettez les pieds. Je vous rassure, je ne suis pas du genre à forcer les femmes qui me plaisent, mais j’aide le hasard.
- — Qui vous plaisent ? C’est bien ça que vous venez de dire ?
- — Je ne renie pas mes paroles : oui, vous me plaisez. Si je m’écoutais, je n’attendrais pas votre réponse, mais il me reste un peu de verni civilisationnel.
- — Vous… vous comportez toujours comme ça avec toutes les femmes qui vous plaisent ?
Affichant une expression étonnée, il hausse les sourcils :
- — Pas vraiment : d’habitude, je suis plus modéré, je me surprends moi-même. Ça doit être l’effet Mady. Vous me faites plus d’effet que si je découvrais intactes les douze tablettes de la légende de Gilgamesh.
- — Je m’en voudrais de briser ces tablettes…
- — Je prends ça pour un oui.
Il se lève, elle en fait de même. Sans complexe et sans qu’elle ne proteste, Richard passe son bras autour de la taille de Mady, puis ils sortent ainsi de la salle.
Exception qui confirme la règle
Mady n’est pas rentrée pas tout de suite chez elle, ce qui est un euphémisme. Le lendemain à midi, elle nous raconte ce qu’elle a vécu, ce qui nous a permis de reconstituer leur premier contact en face à face. Nous avons su que la soirée au restaurant fut une réussite, sans avoir beaucoup de détails.
Pour rester pudique, nous dirons que le dessert s’est poursuivi dans d’excellentes conditions, Mady s’étonnant d’avoir cédé si vite et que ce soit si bon. Tout ça expliqué à demi-mots avec beaucoup de non-dits.
Éberluée, Nadette n’en revient pas :
- — Eh bé, ma vieille, tu ne fais pas dans la demi-mesure !
- — Richard aussi.
- — Tu l’appelles déjà Richard ?
- — C’est lui qui me le demande, il dit que ça simplifie les relations.
J’interviens :
- — Et ton Richard, tu le revoies quand ?
- — Ce soir…
- — Déjà ?
À son tour, Véronique s’invite au bal :
- — Et ton féminisme, ça donne quoi ?
- — Ça ne change rien à la donne, sauf qu’il existe parfois des exceptions qui confirment la règle.
La conversation continue, mais mis à part certains détails supplémentaires, nous n’en savons pas beaucoup plus. Ce sera peut-être pour une prochaine fois.
Plus tard
Les mois ont défilé, nous avons tous eu notre maîtrise. Véronique fréquente toujours le même garçon. Ils vivent d’ailleurs souvent sous le même toit. Quelque chose me dit qu’un jour, ce sera définitif.
À la grande stupéfaction générale, Mady sort toujours avec son prof adoré. Tout le monde pensait que c’était juste une passade. Il semble que non. Même si elle reste gaga de son Richard, ce n’est pas pour autant qu’elle a abandonné le militantisme féministe. Un jour, j’ai croisé à part monsieur Claeys, celui-ci m’a confié :
- — Oui, Mady est franchement un cas, mais nous sommes comme les deux morceaux d’une tablette, nous coïncidons parfaitement. Elle me convient parfaitement, et la réciproque semble être vraie.
- — Je vous le confirme : la réciproque est vraie.
Il avait souri :
- — C’est ce qu’il me semblait. Mady est mon Inana à moi, mon Astarté.
- — Je ne m’y connais pas beaucoup en déesses mésopotamienne, mais je crois avoir compris.
De son côté, Nadette papillonne toujours un peu ci et là, mais elle ralentit de plus en plus, me consacrant la majorité de son temps. Alors que nous venons d’explorer réciproquement nos anatomies, elle annonce :
- — Je… j’peux t’parler franchement, sérieusement ?
- — C’est toujours ce que tu fais avec moi, Nadette…
- — Oui, mais là, ce s’ra beaucoup plus sérieux, Gaël !
- — Je t’écoute.
Je ne sais pas si on peut parler sérieusement en ayant sous les yeux une femme toute nue, appétissante et luisante de sueur ! En tout cas, je m’applique. Agenouillée sur le lit défait, Nadette commence son explication :
- — Je suppose que t’as remarqué que nous sommes souvent ensemble…
- — Oui, je ne suis pas aveugle…
- — Tu… tu as toujours été là pour moi… J’avoue que j’ai… euh… marivaudé à droite et à gauche, mais t’as toujours été mon port d’attache. Parfois, j’me demande pourquoi t’es pas parti…
- — Nous nous entendons bien, à ce que je sache…
- — C’est vrai… mais j’suis pas très… stable…
- — Tu le deviens de plus en plus.
Elle respire un grand coup :
- — Voilà… j’aim’rais que toi et moi, ça soit officiel…
- — Ça ne l’est pas déjà plus ou moins ?
- — Tu t’souviens d’une conversation qu’on avait eu sur le fait d’être un couple assez libre, plutôt libéré…
- — Avec tes amants et mes maîtresses ?
- — T’as bonne mémoire. Je… enfin… ça n’veut pas dire qu’on doit… Ah merde, j’arrive pas à m’exprimer !
Je prends le relais :
- — Tu souhaites qu’on devienne un couple, un vrai, avec la possibilité de folâtrer ci et là, mais modérément. Ai-je bien résumé ?
- — C’est exact’ment ça !
Je lui adresse un large sourire :
- — Dans ce cas, si tu es OK, essayons de nous dénicher notre toit pour nous deux…
Vorace, elle se jette aussitôt sur moi. Je suppose que ça veut dire oui…