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n° 23694Fiche technique51126 caractères51126
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Temps de lecture estimé : 36 mn
10/07/26
Présentation:  Zoizos
Résumé:  Le soleil de Jyssa entamait sa marche au-dessus des champs en friche.
Critères:  #journal #drame #sciencefiction
Auteur : Pattie  (Bisounourse)            Envoi mini-message

Projet de groupe : Journal_intime
JourNath InTime

L’honnêteté m’oblige à avouer que les noms ont été trouvés par l’IA. J’en ai modifié, mais pas autant que mon amour-propre aurait souhaité.




Domaine 43 – Jour 1


Le soleil de Jyssa entamait sa marche au-dessus des champs en friche. Le vaisseau-mère se mit en position stationnaire au-dessus du domaine 43. Une capsule de survie sortit, vint se poser dans les herbes hautes au milieu des arbres, devant la maison. Il y eut un bruit de dépressurisation lente à l’ouverture de la porte. Jorvek apparut, son arme à la main. Il vacilla un instant, surpris par la puissance de l’air dans ses poumons, les odeurs étrangères, le souffle du vael. Jaelys avança la tête, tenant Jynara serrée contre elle. Mais la large stature de Jorvek prenait toute la place : elle ne vit rien. Il se tourna vers elle, sourit en refermant la capsule. Tous les deux connaissaient le protocole par cœur. C’était le moment clef. Si tout se passait bien, Jorvek reviendrait et leur nouvelle vie commencerait. Sinon, dans trois heures, la capsule se repressuriserait et repartirait automatiquement vers le vaisseau-mère pour mettre en sécurité Jaelys, femme fertile, et Jynara, enfant qui serait un jour fertile. Jaelys ferma les yeux, caressa le visage inquiet de sa fille.


Au bout de deux heures, la capsule s’ouvrit, Jorvek apparut, rayonnant, arme rangée. Jynara se jeta dans ses bras, Jaelys prit la main qu’il tendait.


Elle fit quelques pas sur le sol de Jyssa, cueillie par l’air trop riche. Jynara sautait comme un petit veln, folâtrant dans l’herbe haute. L’air trop puissant pour ses parents la rendait euphorique.

Jorvek se mit au travail. Il sortit le kit d’installation standard de la capsule, rangea les vivres d’un côté, étala par terre les couvertures en prévision de la nuit. Puis il installa la couveuse, la branchant sur une batterie. Jynara se précipita. C’était son travail. Elle prit les œufs des animaux dans une caisse, les déposa précautionneusement dans l’appareil. Elle attendait ce moment avec impatience ! Elle avait visionné tous les documentaires sur les animaux de Jal’Keth. Guidée par son père, elle procéda aux réglages. Une fois sa tâche terminée, elle redevint une enfant et s’assit devant la couveuse, désignant les œufs :



Jaelys entendait sa fille mais tout son corps était occupé à ressentir cette planète. Après des années de promiscuité à respirer l’air calibré à une température toujours égale, à ne voir que le gris du métal qui les protégeait du vide intersidéral, la lumière tamisée des couloirs et des petites cellules de vie, elle se sentait déstabilisée par le manque de limites, portée par le vael, réchauffée par la lumière de Jyss’Rha. Saoulée d’air. Heureuse. Après toutes ces démarches, leur entraînement intensif, toutes les connaissances ingurgitées le soir après leur travail pour la communauté, voilà qu’ils étaient enfin ici. Tout s’effaçait. Jal’Keth-Nar n’était plus leur maison, ils pouvaient tout créer. Le vertige la saisit devant cette liberté. Son prochain enfant naîtrait libre du poids de cette histoire tragique vécue par les ancêtres. On la lui raconterait, bien sûr. Mais il la ressentirait comme un héritage lointain, pas comme une réalité toujours prégnante des siècles après. Elle éclata d’un rire sauvage.


Jorvek la regarda, en phase. Lui aussi se sentait léger malgré les responsabilités. Ils observèrent la maison. Les pierres qui la constituaient étaient blanches, abîmées. Par endroits on voyait un enduit de ciment qui s’effritait. Elle s’élevait d’un étage. Tout autour : des herbes, hautes à l’ombre des grands arbres, brûlées par le soleil à découvert. Ils se tenaient sur une terrasse de pierres blanches envahies de végétation. En tournant le dos à la maison, ils virent des champs, eux aussi envahis de buissons qui couvraient la terre, visible ça et là.


Les deux adultes avisèrent.



Jorvek s’approcha du kit d’installation, défit le paquet contenant les drones. Il en prit un, programma « Eau potable », le regarda prendre son envol.

Jaelys prit la main de Jynara, calma son exubérance d’un regard et elles entrèrent dans la maison. La porte était ouverte. Les volets étaient fermés. Jyss’Rha était si intense qu’elles se sentirent aveugles pendant quelques secondes. Elles étaient dans une grande pièce, dans un coin un canapé, une table basse. Au milieu une grande table, cinq chaises. Jaelys frémit d’anticipation : une grande table pour une grande famille. Au fond un évier, des appareils inconnus qu’il faudrait évacuer. La technologie de l’ancienne Jyssa apportait la mort. C’était un peuple violent, le pôle scientifique était formel. Elle mit en garde Jynara contre ces appareils.



Jaelys ouvrit les fenêtres et les volets abîmés par le temps. La lumière envahit la pièce, révélant la poussière qui couvrait tout. Sur la table, un cahier, un stylo.



Jaelys feuilleta soigneusement le cahier, testa la pointe du stylo. Rien de technologique, seulement du mécanique.



Puis elle reprit la main de sa fille, passa la porte intérieure. Un couloir. Une chambre en face. Un escalier à gauche. Là aussi, Jaelys ouvrit la fenêtre et les volets. Au fond du couloir, une large pièce très sale, encombrée de meubles abîmés. Quelques appareils technologiques. Une large porte à deux battants donnant vers l’extérieur. Les velns, les drashs et les korums seraient très bien ici ! Jynara, sur la même longueur d’onde que sa mère, sautilla de joie.



Elle ouvrit grand la porte, le volet. Dehors, de grands arbres, un vieux grillage rouillé. Sous les arbres, une chaise renversée. Jaelys la redressa machinalement.



Il grinçait. Jaelys serra la main de Jynara. Jorvek avait dit que tout était sûr. Elle se détendit. Plusieurs chambres, portes ouvertes, poussière partout. Plusieurs chambres, plusieurs enfants. Le cœur de Jaelys battit fort. Elle ouvrit toutes les fenêtres, tous les volets. Jynara entraîna sa mère vers une des chambres et dit :



Les mains jointes sur son cœur, elle regarda sa mère, leurs yeux pleins d’étoiles. Une civilisation allait naître.


Le soir, dans la capsule, autour de leurs rations, Jynara raconta la maison. Comment ça serait quand ils vivraient dedans, sa chambre, les abris des animaux, le potager qui prendrait place tout près du puits que Jorvek venait d’installer.



Jynara maugréa, se dérida et parla encore. La Nar semblait avoir disparu de son esprit. Elle était toute entière tournée vers sa nouvelle vie. Elle s’endormit au milieu d’une phrase. Les parents échangèrent un regard, soulagés. Ils sortirent de la capsule. Jyss’Lha éclairait la nuit. Ils s’assirent par terre, dans l’herbe haute, la porte de la capsule entrouverte.



Elle scanna la page et, blottie contre la poitrine de son mari, commença à lire à voix basse.




JourNath InTime – 7 juillet 2026


Coucou mes FollowNaths !


Même loin de vous et en plein sevrage d’Internet, je prends la plume – enfin, le stylo – et je vous écris ! J’ai déniché un vieux cahier dans mon ancienne chambre. Nous nous sommes quittés pour deux semaines entières et vous me manquez déjà ! Alors j’ai décidé : même si le concept de ma page c’est « In Time », cette fois ce sera « En Différé » que vous apprendrez tout sur mes folles aventures de quinqua perdue dans la cambrousse.


Ce matin, premier jour de notre sevrage d’Internet. Courage, les FollowNaths, on est des warriors ! Deux semaines, ce n’est pas si long ! Si on a survécu au défi Ménopause de @La Daronne en Fusion ( « Zéro sucre et à donf sur les oméga 3 »), au défi sportif de @MamieTriceps ( « Bouge tes bouffées 30 minutes par jour »), on va y arriver ! Et on se retrouve dans deux semaines pour mon défi : « Des bouffées de chaleur, pas des bouffées de tabac » ! (J’en ai bien besoin !) En attendant, merci @Théresesurlabanquise pour « Moins de scroll, plus de temps », qui va nous offrir de la liberté, même si ça va être vraiment difficile ! (Sérieux, meuf, ton idée est sadique, tu le sais, ça ?)


Bon j’avoue, j’aurais pu craquer et jeter un coup d’œil avant de partir, mais j’ai été réveillée par mon p’tit frère qui m’a mise en retard. Il a ses billets, il a donné rendez-vous à notre plus jeune frère à l’aéroport. Départ le 10, arrivée prévue le 11. Tous les neveux et nièces bossent cet été, alors mes frères viennent seuls, mais ça va faire du bien de se voir ! Il n’arrivait pas à joindre nos parents alors il comptait sur moi pour les prévenir quand je serais chez eux. Le téléphone en zone rurale, c’est quelque chose ! En tout cas, ici, je suis sûre que la tentation d’Internet restera une simple tentation : il n’y a pas d’Internet du tout. Et peu de réseau pour les portables, donc… ça va être du gâteau, ce défi ! J’ai attrapé ma valise Cabaïa et j’ai filé – spécial clin d’œil @Moineaudu65 : Cabaïa Lovers en force !


Et vous, vous allez faire quoi, pendant notre défi « Moins de scroll, plus de temps » ?


Chez mes parents, les murs en pierre sont épais, mais il fait encore chaud. Je n’arrive pas à dormir.


Ça m’a fait plaisir de les voir. On a beaucoup de travail : il faut tout enlever des placards pour tout réaménager et que mes parents puissent continuer à vivre dans leur maison. C’est un enjeu important ! Je ne veux pas d’un mouroir à vieux pour mes parents. Je veux qu’ils puissent rester chez eux.


Et vous ? Vous en faites quoi, de vos vieux parents ?


Oh, il faut que je vous raconte ! En plein milieu de la cambrousse, j’ai fait une rencontre étrange. Il y avait une bonne dizaine d’oiseaux sur la route. À l’arrivée de la voiture, ils se sont déplacés, puis envolés, lentement. C’était bizarre, ça m’a mise mal à l’aise. Ça fait des réunions, les oiseaux ? Je suis nulle en ornitho. Ils étaient grands. Des buses ? J’ai oublié de demander à mon père, il s’y connaît, en oiseaux d’ici. (Il le prendrait mal si je le réveillais pour ça, vous croyez ?) C’était bizarre, comme scène, ça m’a tellement choquée que j’ai oublié de prendre une photo ! Sinon, je vous l’aurais envoyée et vous m’auriez dit !

Ah mais j’oubliais ! Zéro réseaux sociaux pendant quinze jours, défi oblige !


Allez, mes FollowNaths, je vous quitte, il faut que j’essaie de dormir. La journée de demain va être chargée et vous qui me connaissez si bien, vous savez que je ne suis pas du matin.




Domaine 43 – Jour 2


C’est un rayon de Jyss’Rha qui réveilla Jorvek. Jaelys, déjà debout, avait préparé les rations du matin, ouvert la porte de la capsule. Il lui sourit, se leva et fit se toucher leurs pouces. Jynara dormait toujours. À voix basse, ils dressèrent la liste des tâches de la journée.



Jaelys acquiesça.



En entendant son nom, l’enfant se réveilla, sourit à ses parents, sortit d’un bond et sourit à Jyss’Rha. Puis elle revint dans la capsule, observa les œufs dans la couveuse.



Jorvek prépara la ration de sa fille, tout en répondant à ses mille et une questions. Jaelys rangea le campement de la capsule, fouilla dans l’amoncellement de caisses du kit d’installation, mit en place son laboratoire autonome. Ensuite elle sortit d’une caisse le glisseur de charge, se dirigea vers la porte d’entrée.



Jorvek et Jynara partirent peu après. Jorvek expliqua à sa fille comment prélever des échantillons du sol et des végétaux pour les déposer dans les tubes à essai. Jynara était très appliquée. Elle connaissait les enjeux de la transmission, surtout hors de la protection du vaisseau-mère.


À la mi-journée, ils s’arrêtèrent à l’ombre d’un arbre pour manger une ration. Jyss’Rha était haut dans le ciel et dispensait sa chaleur très généreusement. Jynara dit :



Il soupira et récita.



La voix de Jorvek s’altéra. Il n’aimait pas raconter cette histoire à sa fille. Mais c’était la règle : aucun descendant jalari ne devait l’ignorer. Le règlement de Jal’Keth-Nar était inflexible.



L’enfant resta pensive un long moment. Jorvek l’observait. La récitation devait se terminer par la réponse de l’enfant : « Je suis à jamais reconnaissante ». Cependant Jynara, qui aimait cette histoire et avait toujours été disciplinée, ne disait rien. Elle s’allongea sur l’herbe fraîche, observa le ciel et les nuages, entre les branches doucement agitées par le vael. Elle respira l’air.



Jorvek se détendit.



Il s’allongea près d’elle, prit le temps de contempler le ciel de leur nouvelle planète, de respirer son air. Il songea aux autres colons disséminés sur Jyssa. Il songea à Jhaïl et fronça les sourcils. Ils seraient tous des Jyssaris si Jhaïl parvenait à mener leur plan à bien.


C’est assis autour de la grande table familiale que Jaelys avait servi leurs rations du soir. Elle raconta le désencombrement. Ils racontèrent les échantillons, la beauté des paysages alentours, le chemin de pierre caché sous les herbes hautes, les champs de terre envahis et les végétaux qui piquaient parfois. Puis ils se turent. Par les fenêtres et la porte ouvertes leur parvenaient les bruits du soir. Des insectes, des petits oiseaux. Le vael dans les branches… Ils sourirent. Ils rangèrent la table, allèrent s’allonger sous le ciel étoilé, silencieux, heureux.


Jorvek porta Jynara endormie sur une couverture étalée dans la grande cuisine. Ils avaient décidé de dormir ensemble encore cette nuit. Il rejoignit Jaelys, assise sur une chaise qu’elle avait sortie. Il prit sa place, l’attira sur ses genoux. Ils firent se toucher leurs pouces. Jaelys sortit le cahier et poursuivit sa lecture à voix basse, la tête sur l’épaule de son mari.




JourNath InTime – 8 juillet 2026


Coucou mes FollowNaths !


Je suis épuisée ! Presque même que s’il y avait Internet ici, j’aurais carrément pas la force de briser notre pacte !


On a bien travaillé. On a vidé tous les placards de la cuisine et de la salle de bain, trié, jeté… Les ouvriers arrivent demain pour faire la nouvelle installation.


À midi, nous regardions la télé. Mon père s’est soudain précipité dehors. Inquiète, je l’ai suivi. Nous avons vu une buse essayer d’emporter une poule. Elle n’a pas réussi : mon père lui a fait peur. Mais la poule est morte. Il n’en reste plus que deux. C’est triste. Je me souviens du poulailler nourricier de mon enfance. Deux poules, c’est vraiment peu. Assez pour avoir des œufs, mais ça m’a fait de la peine. J’ai bien vu que mon père aussi était touché. Il avait les dents serrées.


En fin d’après-midi, je suis allée fumer dehors. Il faisait chaud. J’ai fait quelques pas vers le vieux jardin. Il n’y a plus rien. Comme le poulailler, le potager était un élément important pour notre famille. Mon père plantait et arrosait. Ma mère récoltait et cuisinait. Il ne reste plus rien de ce jardin. Quelques artichauts plantés il y a longtemps, qui reviennent chaque année. J’ai raté la floraison. C’est joli, les fleurs d’artichaut, si si, j’vous jure ! Le figuier semble bien fourni cette année, mais les fruits ne sont pas encore mûrs. L’odeur est toujours aussi enivrante. Il y avait quand même quelque chose de bizarre dans ce paysage. J’ai fini par trouver : l’étendoir à linge. Mon père l’avait installé dès notre emménagement dans cette maison, ça doit bien faire quarante ans. Deux poteaux, quatre fils de fer, de la récup’. Ma mère et moi étendions le linge ici dès qu’il y avait un rayon de soleil, quitte à venir le chercher en catastrophe sous la pluie. Aujourd’hui, il est rouillé, un des poteaux est penché, les fils sont détendus. J’ai réalisé que ma mère, avec ses épaules, ne pouvait plus lever les bras assez haut pour s’en servir. J’aurais voulu retenir le temps.

Au-dessus de ma tête, une buse a crié. Peut-être celle qui a tué la poule de mes parents ? C’est pas le genre de truc à faire à une lectrice de Stephen King en pleine réflexion sur la finitude de la vie.


Le Net me manque. Je respecte scrupuleusement notre défi, pas le choix, mais c’est difficile. Heureusement je peux vous écrire. Petit moral, ce soir. Ça m’aurait fait du bien de lire vos coms.


Et vous, mes FollowNaths ? Vous… je ne sais plus quoi vous demander (petit moral, je disais !) Vous avez des poules ? Des objets mythiques de votre enfance ? Vous avez lu Stephen King ?


C’est difficile de vous parler sans avoir vos réactions.




Domaine 43 – Jour 3


Le lendemain fut un grand jour pour Jynara : les œufs d’animaux donnèrent naissance à leurs habitants ! Elle s’occupa de les installer dans leurs demeures respectives, désencombrées la veille par sa mère. Avec l’aide de son père, elle déploya le grillage du kit d’installation. Puis ils se séparèrent. Jynara, en tant que spécialiste des animaux, leur donna tous les soins nécessaires. Jorvek installa une serre et commença la mise en culture. Les scientifiques de la Nar avaient parlé d’un hiver, saison sans production agricole. S’il voulait que sa famille y survive, la première récolte serait essentielle. Jaelys passa la journée dans le laboratoire de la capsule.


Le soir, ils se retrouvèrent autour de la table, profitant de leurs rations, de l’air du soir qui passait par les fenêtres toujours ouvertes.



Au moment de se coucher, il fallut que Jaelys se fâche pour que Jynara accepte de dormir à l’intérieur.



Les parents acceptèrent avec plaisir : un pas de plus dans l’installation. Et un peu plus d’intimité pour eux. Après que Jynara se fut endormie dans sa nouvelle chambre à l’étage, ils se retrouvèrent devant la porte de leur maison, sous la lumière des étoiles et de Jyss’Lha. Jaelys reprit sa lecture.




JourNath InTime – le 9 juillet


Coucou mes FollowNaths !


J’ai mal à la tête, les ouvriers qui installent les aménagements pour la cuisine et la salle de bains étaient vraiment trop bruyants.


Ce matin, j’ai fait une lessive et j’ai décidé de l’étendre dehors, sur l’étendoir abandonné. Rien n’est comparable à l’odeur du linge chaud qu’on récupère le soir gorgé de la chaleur du soleil. Odeur d’enfance. Impression de lutter contre le temps qui passe sur les forces de mes parents. Alors que j’arrivais avec mon panier à linge, j’ai vu un énorme oiseau, un genre de corbeau gigantesque. Il est venu d’un coin du ciel, et s’est posé là, sur l’étendoir cabossé, lourd. Je suis restée figée, puis j’ai reculé lentement jusqu’à la maison, mon panier dans les bras, sous son regard perturbant. Ouais, j’ai eu peur d’un oiseau, rigolez pas, il était gros ! J’ai étendu le linge sur l’étendoir en plastique que j’ai transporté dehors. Non mais ! (L’oiseau était parti.)


Maintenant, c’est la nuit. Depuis la fenêtre de ma chambre au premier étage, je vois l’étendoir sous la lune. Inutilisé, malgré ma volonté de lutter contre son abandon. Il fait chaud. Ce n’est pas mon lit, il est trop mou. Je ne peux pas dormir. Je pense à ce livre de Stephen King, avec les corbeaux.

J’ai pris mon cahier et mon stylo et je suis allée me poser en haut de l’escalier, sur les marches, comme je le faisais ado après un cauchemar, pour entendre mon père ronfler. L’étendoir est abandonné mais ils sont là, tous les deux, et j’emm3rde Stephen King et ses psychopompes à la c0n. Je respire le présent pour bien le graver. Un jour j’aurai besoin de ressentir ce moment où ils sont là.


Je vous demanderais bien si vous aussi, vous avez déjà essayé de retenir le temps, mais… je sais bien que vous n’êtes pas là. Je suis seule, avec mes parents en bas, et vous ne pouvez pas m’aider à traverser ce moment où je me rends compte qu’ils sont vieux mais que le temps continue quand même.





Jorvek la regarda, un sourcil interrogateur.



La voix de Jorvek avait claqué avant même qu’il réfléchisse. Jaelys attendit.



Jorvek se tut. Entre lui et Jaelys, il y avait un désaccord. Cela ne les avait jamais empêchés de marcher sur le même chemin. Ils frottèrent leurs pouces l’un contre l’autre et allèrent se coucher.




Domaine 43 – Jour 4


Le lendemain, le réveil fut brutal. Jyss’Lha n’éclairait plus le ciel, Jyss’Rha n’était pas encore tout à fait levé. Un grand cri. C’était Jynara. Jorvek bondit sur ses pieds avant d’être tout à fait réveillé, se jeta hors de leur chambre, suivi par Jaelys. Au sol près de la table de la cuisine, Jynara. Autour d’elle par terre, la vaisselle du petit déjeuner. Sur elle un grand animal. Jorvek sauta sur la bête et la tira en arrière de toutes ses forces. La créature tourna vers lui une gueule remplie de crocs menaçants, lâcha un aboiement. Jaelys attrapa sa fille, courut la mettre à l’abri dans la chambre. Elle ferma les fenêtres, attrapa l’arme de Jorvek et sortit en rabattant soigneusement la porte.

Quand elle arriva dans la cuisine, l’animal avait refermé ses crocs sur le bras de son mari. Sans réfléchir, sans viser, elle tira. La bête lâcha prise, s’enfuit par la porte ouverte.


Jaelys ferma tout, fit le tour de la maison, continuant à clore toutes les ouvertures. Enfin elle revint dans la chambre où sa fille était toujours sans connaissance.


Jorvek y était déjà avec la trousse médicale du kit d’installation. Jaelys la lui prit des mains.



Elle prit soin de sa fille et de son mari. Jynara portait juste une griffure superficielle à l’épaule et probablement des bleus sur tout le corps. Elle revint vite à elle quand sa mère passa un chiffon humide sur son visage. La plaie de Jorvek était profonde mais Jaelys était un bon médecin.

Ensuite elle se leva, fit quelques pas vers la porte mais ses jambes se dérobèrent sous elle. Jorvek et Jynara la prirent dans leurs bras, la ramenant vers le lit.



Jorvek acquiesça. Jynara dut se plier.


Jaelys ajouta :



Jynara se leva, enthousiaste. Son père l’arrêta :



Jorvek baissa la tête. Puis il regarda Jaelys.



Le soir ils se retrouvèrent autour du lit, parce que Jaelys interdisait toujours à son mari de se lever. Elle avait installé des protections solides aux fenêtres, celles prévues à cet effet dans le kit d’installation et qu’ils avaient négligées. Jynara avait nourri les animaux, installé la traite automatique de la koruma et de la velna. Elle eut la surprise de trouver un œuf dans l’enclos des jariks. Ainsi ce soir-là ils partagèrent pour la première fois un aliment de leur production jyssarie. L’évènement effaça pour Jynara la frayeur du début de la journée. Elle voulut retourner dormir dans sa chambre. Ses parents l’auraient bien gardée près d’eux mais ils respectèrent son courage.

Contrairement à leur habitude de profiter de l’air nocturne, les deux adultes restèrent à l’abri de leur chambre, derrière les protections jalaries des fenêtres, pour poursuivre leur lecture du cahier jyssari.




JourNath InTime – le 10 juillet


Coucou les FollowNaths ! J’ai retrouvé ma bonne humeur !


Pourtant, la journée avait mal commencé : les ouvriers devaient passer pour faire les derniers branchements. Personne. Ma mère a essayé d’appeler, mais il n’y avait pas de tonalité. Mes parents se sont disputés parce que mon père voulait faire les branchements lui-même. Ma mère préférait attendre. Bien sûr, il a fini par faire à son idée. Ma mère mettra du basilic dans les tomates de midi pour se venger. Moi, j’ai trouvé ça génial. Mon père a toujours été bricoleur. Avec mes frères, on a décidé que cette fois-ci on préférait des ouvriers, pour les aménagements. Mais j’aime l’idée qu’il puisse faire des branchements tout seul. Et puis j’m’en fiche, j’aime le basilic, moi !


Un ouvrier est venu vers dix heures. Il s’est excusé :


  • — J’attendais mes collègues à l’atelier mais ils ne sont pas venus. Mon téléphone ne marche pas, saleté de camelote !
  • — Le nôtre non plus ! Pourtant au village, il y a du réseau, en principe ?
  • — Oui, en principe ! De la camelote, je vous dis ! Enfin… donc je suis venu tout seul.
  • — J’espère que vos collègues vont bien, s’inquiéta ma mère.
  • — Je passerai les voir en sortant d’ici, et s’ils vont bien, ils vont m’entendre ! Même le patron n’était pas là !

Mon père a expliqué :


  • — J’ai fait les branchements de la salle de bains, mais ma femme n’a pas confiance…

L’ouvrier a rigolé.


  • — Ah, nos femmes ! (Ma mère lui a lancé un regard noir) … que ferions-nous sans elles ! Je vais vérifier, madame, ne vous inquiétez pas.

Après examen, il a félicité mon père. Celui-ci, fier, lui a proposé un café et s’est dirigé vers la cuisine. Profitant de son absence, sous mes yeux zébahis, en quelques gestes rapides, l’ouvrier a desserré discrètement un truc, a remplacé un machin et ajouté un bidule… Bon, ok, mes frères ont raison : mon père ne doit plus bricoler. Il revient, indique que le café est prêt. Il voit l’ouvrier penché sur les tuyaux.


  • — Un problème ?
  • — Non, c’est nickel, j’admirais votre technique.

Sérieux, cet ouvrier, c’est un vrai gentil !


Ce soir, le téléphone est revenu. Le fixe, pas le portable. Mes frères ont appelé, tous les deux. Ils sont arrivés à l’aéroport, ils se sont retrouvés et ils prennent l’avion cette nuit pour arriver demain dans l’après-midi si l’agence de location de voitures fait bien son boulot. Ils ont dit qu’il y avait des trucs bizarres, avec les avions, trois ont fait demi-tour et sont revenus se poser. Une histoire de vols d’oiseaux qui perturbaient le trafic. Le plus jeune pense que c’est la transhumance des oiseaux.


  • — La quoi ? La migration, tu veux dire ? En juillet ?

On a bien rigolé. Ça faisait du bien, c’est comme si on était déjà réunis tous les cinq.

Mais quand on y pense… c’est fou, ces grosses machines technologiques, perturbées par des oiseaux…


Et vous, les FollowNaths ? Vous avez prévu une réunion familiale pour le 14 juillet ?




Domaine 43 – Jour 5


Jaelys arrêta le drashen. Elle attacha sa monture à un arbre, attrapa le drone et le programma : « Plantes médicinales – Ven ». Le drone prit son envol. En attendant qu’il envoie des données sur sa tablette, Jaelys regarda autour d’elle. Elle était au milieu d’un champ envahi d’herbes indésirables. Jorvek et elle auraient du travail. La chaleur commençait à monter mais l’ombre bienfaisante de l’arbre la protégeait. Aucun vael. Jaelys espéra qu’il reviendrait le soir. Le vael était une des choses qu’elle préférait sur Jyssa. Les odeurs aussi. L’odeur de terre, d’herbe sèche. Les bruits des insectes. Elle regarda au loin. D’ici, on voyait à peine la maison en pierre.


Elle aperçut une tache. Elle mit les lunettes longue portée et frémit. C’était la bête qui avait attaqué sa fille. Ou une qui lui ressemblait. Elle saisit son arme, se tint prête. L’animal approchait. Elle s’aperçut qu’il était famélique. Il lui était apparu gigantesque quand elle l’avait trouvé au-dessus de sa fille, aussi grand et puissant qu’un korum, mais il était en réalité plus petit qu’une velna. Et beaucoup plus maigre que celle nourrie par Jynara ! Il s’arrêta à bonne distance d’elle, mais assez près pour qu’elle se sente menacée. Il semblait vieux. Il croisa son regard. Étonnée, elle n’y lut aucune agressivité. Il s’approcha encore. Le drashen frémit mais ne bougea pas. Elle leva son arme. L’animal se coucha, le museau entre les pattes. Ils restèrent ainsi un long moment. L’animal gémit. Une sorte de hululement rauque. Comme une plainte. Jaelys se dit que peut-être, avant la disparition des anciens Jyssaris, il côtoyait des humains. Il semblait vieux, il avait certainement plus de dix ans, et n’avait croisé personne depuis la disparition de son monde. Sans le quitter des yeux, elle fouilla dans la sacoche attachée sur le drashen. Elle préleva une partie de sa ration et, sans brusquer son geste, la lui lança. L’animal se jeta dessus et la dévora. Il leva alors les yeux vers elle, gémit à nouveau. Toute sa ration y passa. L’animal sembla comprendre qu’elle n’avait plus rien et s’assit, à distance respectueuse.


Le drone commença à envoyer des données, alors Jaelys partit en chasse pour trouver les ingrédients de ses futurs baumes et potions guérisseurs. Elle vit que l’animal la suivait, toujours à bonne distance, comme s’il prenait soin de ne pas l’effrayer. Elle gardait quand même son arme en main.


Le soir, autour du repas – premier repas où ils dégustèrent le lait de la koruma, elle raconta sa journée. Jynara fut passionnée.



Après le coucher de Jynara, Jorvek sortit un instant, leva les yeux vers le ciel, en quête de Jhaïl. Jaelys soupira. Derrière les protections des fenêtres, le couple continua sa lecture.




JourNath InTime – le 11 juillet


Aujourd’hui, c’est vendredi. La boulangère du village passe dans les maisons isolées pour livrer le pain. Mais elle n’est pas passée. Ma mère a bien sûr du pain au congélateur (de quoi soutenir un siège), mais ils aiment bien discuter avec la boulangère, se tenir au courant des derniers potins. Et puis avec mes frères, il va y avoir besoin de pain. En milieu de matinée, je décide d’aller voir si elle arrive, histoire de me promener sous les grands arbres. Un peu d’exercice me permettra peut-être de mieux dormir cette nuit. La chaleur n’est pas encore trop forte, mais l’ombre est la bienvenue. Des odeurs de menthe se dégagent, de terre chaude aussi, quand je marche dans un endroit sans arbre. Il manque quelque chose. J’écoute : pas d’oiseaux. À croire qu’ils sont tous à l’aéroport pour la transhumance ! Sacré frangin !


Après le tournant, j’ai vu la voiture. Elle était à moitié versée dans le fossé. Le pain était éparpillé sur le goudron. Je cours pour voir si la boulangère a besoin d’aide. Je la trouve morte, le corps dans la voiture, le buste en dehors par la portière ouverte, et plus de visage. Vision d’horreur. Instinctivement, je prends mon téléphone et compose le 18. Pas de réseau, même pas pour les appels d’urgence. Je cours vers la maison, je m’arrête au bout du chemin, je vomis, je reprends ma course. Mes parents me voient courir, ils sortent, inquiets (moi, courir…). Je leur explique rapidement et je fonce prendre les clefs de ma voiture. Il faut que j’aille chercher du secours, son mari, quelqu’un !


C’est là qu’ils sont arrivés. On a d’abord entendu des cris dans le ciel, on a levé la tête et une nuée de gros oiseaux, comme le corbeau de l’étendoir, se sont jetés sur ma voiture et sur celle de mes parents. Ma mère nous a hurlé de rentrer dans la maison, on a obéi, on s’est dispersé pour fermer tous les volets. On s’est réunis au milieu de la cuisine, sans oser approcher des fenêtres. Ils faisaient un bruit terrifiant, des cris, des bruits de tôle froissée. Au bout d’une demi-heure, plus rien.

Mon père a entrouvert le volet de la cuisine. J’ai fait un geste pour glisser un œil, mais ma mère me tenait le bras, elle l’a serré plus fort. Je ne sais pas si c’était pour me protéger ou pour que je la protège.


  • — Ils sont partis.

On a fait le tour de la maison, à petits pas prudents, tous les trois. Les deux voitures étaient hors service, complètement explosées. Mon père a dit :


  • — On prend le tracteur et on se barre !

On est allés à l’appentis, toujours tous les trois, en rang serré. Le tracteur était explosé aussi. Ma mère a dit :


  • — On rentre.
  • — Oui, rentrez. Je pars à pied au village chercher du secours.
  • — Non, tu ne pars pas, je te l’interdis, tu es folle ! Rentre !
  • — Maman, j’ai 55 ans…
  • — Et moi 80. Reste.

Alors je suis restée. Je me suis dit que quand mes frères arriveraient, on prendrait leur voiture de location. Mais il est minuit passé, ils ne sont pas encore là.




Domaine 43 – Jour 6


Jynara travaillait dans l’étable, sous le regard attentif de son père. Il portait encore son bras en écharpe, mais le jal’ven avait presque achevé la guérison. Jaelys étudiait dans son laboratoire pour trouver un moyen de fabriquer l’équivalent, une sorte de jyss’ven, pour le prochain coup dur.


L’enfant brancha la trayeuse sur la koruma, réserva le lait dans un grand récipient. Ce fut ensuite le tour de la velna à qui elle expliqua que son lait servirait à faire son premier fromage. Puis elle sortit dans le poulailler. Jorvek prit son arme en main. L’enfant babillait avec les jariks, qui semblaient lui répondre par leurs cris rauques. Elle versa la nourriture dans les mangeoires, renouvela l’eau, partit à la recherche de l’œuf quotidien, fouillant dans les herbes hautes. Jorvek regarda la scène d’un œil attendri, rassuré par la résilience de sa fille, sa capacité à s’enthousiasmer, le sérieux avec lequel elle assumait sa part de travail. Il se laissa aller à respirer l’air de Jyssa. Ce même air qui les avait épuisés à leur arrivée, qui maintenant leur semblait naturel. Il jeta un œil vers le ciel, comme à chaque fois qu’il craignait de trop se laisser aller à l’espoir de rester ici pour toujours.


De ce qui se passa il ne vit que des flashs désordonnés. Le grondement, le bond puissant, l’enfant projetée sur le côté. Il s’élança vers elle, l’arme tendue vers la menace. L’animal était revenu. Il gémit, se coucha, le museau entre les pattes, la queue battant le sol. Entre ses pattes, une longue corde qui tressautait. Jorvek resta immobile, sans comprendre la scène qu’il avait sous ses yeux, ne sachant qu’une chose : sa fille était vivante, tout contre lui. L’animal se leva doucement, recula, s’enfuit. Jorvek mit Jynara à l’abri dans la maison, prévint Jaelys qui rentra veiller sur elle. Il sortit avec la tablette et scanna la longue corde qui ne tressautait plus. L’écran s’illumina en rouge. Un shael ! Venimeux.


Le soir, autour de la table, Jynara plaida la cause de Khar et obtint que ses parents le nourriraient, en remerciement d’avoir sauvé leur fille.


Ainsi, avant que la nuit tombe, Jaelys et Jorvek, arme en main, allèrent au bout du chemin de pierres pour déposer les rations qu’ils avaient économisées grâce à leurs premières productions. Puis ils revinrent devant la maison et observèrent. Khar ne se fit pas attendre. Il restait prudent, avançait par petites étapes. Arrivé à la nourriture, il flaira, s’assit, les yeux vers le couple. Rassuré par leur immobilité, il dévora puis repartit rapidement, avalé par la nuit qui était tombée. Jaelys et Jorvek se regardèrent. Ils s’assirent sur leurs chaises délaissées depuis deux jours et poursuivirent leur lecture, sous Jyss’Lha et les étoiles, dans le vael du soir.




JourNath InTime – le 12 juillet


Ce matin, je suis descendue. Ma mère était dans la cuisine, elle remuait sa Ricoré, le regard dans le vide, les volets fermés. J’ai ouvert la fenêtre, elle a dit :


  • — Non, ne touche pas les volets. Je préfère fermé.

J’ai préparé mon café.


  • — Où est papa ?
  • — Il est dehors… il n’écoute rien.
  • — Je vais le voir.

Ma mère acquiesce, l’air ailleurs. Elle me rappelle sur le pas de la porte.


  • — Nathalie…

Je me tourne vers elle.


  • — Tes frères… mes fils…

Son visage est baigné de larmes. Je la prends dans mes bras. Je ne peux pas la rassurer, pas sans lui mentir, et comment mentir à ma mère ? Elle est plus petite que moi, je prends soin de ne pas appuyer sur ses épaules douloureuses. Je n’aime pas prendre soin de mes parents, je veux revenir en arrière. Et puis comment prendre soin de mes parents ? Il se passe quoi, là, c’est quoi ces oiseaux tueurs de boulangère et de voitures ?

Mes frères…

On pleure, dans les bras l’une de l’autre. Dans l’embrasure de la porte, j’ai vu mon père. Il a baissé la tête et est reparti sans rien dire. Pleurer, il n’a jamais appris.




Domaine 43 – Jour 7


Khar était au bout du chemin quand ils sortirent. Il suivit à distance tous leurs déplacements. Quelques légumes étaient arrivés à maturité dans la serre. Ça améliorerait encore l’ordinaire, ils pourraient économiser des rations.


Le soir, Jynara insista pour les donner elle-même à Khar, fidèle au poste.



Ses parents acceptèrent, mais la placèrent entre eux, Jorvek tenait son arme en main. Comme s’il avait compris qu’il ne fallait pas briser ce lien de confiance fragile, l’animal s’éloigna à distance respectueuse de l’endroit où les rations de la veille avaient été déposées, il attendit que la famille soit revenue à la maison pour venir manger.


Jynara était assise aux pieds de ses parents, adossée aux jambes de son père.



Son père sursauta, leva les yeux vers le ciel. Toujours rien.



Jynara leva la tête vers son père, se déplaça, s’adossa aux jambes de sa mère. Son père sourit et poursuivit l’histoire.



Jaelys intervint :



Jorvek se tut. Jynara scruta le ciel. Au bout du chemin, Khar avait terminé son repas. Il s’était assis, regardait vers la maison, détournant parfois le regard quand un bruit attirait son attention. Jynara alla se coucher. Les parents poursuivirent leur lecture du cahier.




JourNath InTime – le 13 juillet


Mes frères ne sont toujours pas là. On n’en parle pas. Les volets sont toujours fermés. On n’en parle pas. Parfois, ma mère et moi, on pleure. Mon père baisse la tête. Ma mère a juste dit :


  • — Les placards et le congélateur sont pleins. On a de quoi voir venir.

Je dors dans le coin salon, en bas, sur le canapé, mes parents dans leur chambre, portes ouvertes, le couloir entre nous. Enfin, on ne dort pas. On s’écoute. Il va falloir faire quelque chose. Il n’y a plus trace des oiseaux géants, et la pensée de la boulangère abandonnée sur la route me taraude.




Domaine 43 – Jour 8


Jaelys contempla son œuvre. Elle le prit délicatement, vint le poser tendrement sur la table basse du coin salon. Jorvek entrait à ce moment, il sursauta :



Jorvek resta silencieux. Jynara entra :



Elle tomba en arrêt devant l’œuf de Jaelys, bouche bée. Puis regarda tour à tour ses parents :



Jaelys resta silencieuse. Jorvek répondit :



Ils sourirent tous les trois. Le visage de Jorvek restait inquiet.


Le soir, après leur labeur et leur repas, après avoir nourri Khar, ils profitèrent de la fraîcheur du vael, de la lumière des étoiles, des odeurs des plantes médicinales que Jaelys avait plantées dans le jardin.


Jynara alla se coucher et les adultes ouvrirent le cahier jyssari.




JourNath InTime – le 14 juillet


Aucun frère à l’horizon. Je rejoins mon père sous le bouquet de frênes. Il fume, assis sur la chaise de jardin qu’il a installée dessous. J’allume une cigarette. J’ai toujours du mal à lui parler, mais je ne peux pas parler à ma mère : elle veut qu’on reste dans la maison, elle dit même qu’on peut fumer dedans alors qu’elle avait gagné cette bataille il y a trente ans. On fume, on se tait. Il me dit :


  • — Oui, vas-y, il faut aller voir, partir, chercher du secours, trouver tes frères. Je veille sur ta mère.

Soudain l’arbre au-dessus de nous a bougé. Le cœur battant, on a vu les oiseaux, lourds, se poser sur la branche. Mon père s’est levé, il m’a poussée devant lui :


  • — On rentre ! Vite !

J’ai couru, je l’ai entendu trébucher. J’ai fait demi-tour, je l’ai soutenu pour vite revenir vers la maison. Le premier oiseau m’a heurtée sur la droite. Sous le choc, j’ai perdu l’équilibre. Mon père a voulu me relever, mais le deuxième oiseau a couvert mon visage, serres en avant. Je me suis évanouie. Quand je me suis réveillée, j’étais sur le canapé du coin salon. Mes parents m’ont raconté la suite.


  • — J’ai attrapé la barre de fer et j’ai tapé, tapé, il est parti, j’ai fait tournoyer la barre et ils n’étaient plus là.
  • — J’ai entendu ton père crier alors j’ai vite ouvert la porte, je vous ai vus et je suis venue l’aider à te porter dedans.

Leurs yeux sont inquiets. Ma mère pleure. Mon père ne sait toujours pas.


  • — Ma fille…

Elle lave mon visage douloureux, j’ai mal à la tête, j’ai mal à l’épaule droite.


  • — Au moins, on t’a sauvée !

C’est quand elle est allée chercher de l’eau fraîche que mon père m’a dit la vérité, en regardant le mur derrière le canapé.


  • — Tu as le droit de savoir. Ta plaie à l’épaule est vilaine. Tu as perdu beaucoup de sang. On va faire de notre mieux.

Il m’a regardée dans les yeux.


  • — Si tes frères arrivent…

Sa voix s’est brisée.


  • — Nous, on ne pourra pas aller chercher le médecin à temps. On marche mal.
  • — Papa, il n’y a plus de médecin. Ne quittez pas la maison.

Ma mère est revenue, elle a compris que j’avais compris. Elle a posé la bassine d’eau fraîche et est restée, les bras ballants. Ils m’ont veillée le reste de la journée. J’ai demandé mon cahier pour continuer mon journal. Écrire, ça m’aide à ne pas penser à la suite. Une sale suite. Je vais partir, je vais les laisser, je ne vois pas d’issue heureuse. Bientôt, ils ne seront plus parents. Ils ne seront plus que vieux. Alors j’essaie d’écrire le présent. Nous sommes tous les trois.

La fièvre commence. Par bonheur, mes pensées bientôt se déliteront.




Jaelys ferma le cahier.



Jaelys garda le silence. Jorvek se leva, lui tendit la main. Il frotta doucement son pouce contre le pouce de Jaelys. La prit dans ses bras. Il ramassa les verres, rentra dans la maison pour les poser dans l’évier. Sa femme fit la grimace et commença à les laver. Il la regarda un instant puis se tourna vers l’œuf, posé sur la petite table basse. Il posa son pouce contre la coquille, son liquide de vie se déversa. Quand la gelée translucide eut entouré l’œuf, il dit :



Jaelys se serra contre lui, passant sous son bras. Elle contempla leur œuf.



Jorvek sourit et partit se coucher.

Jaelys emplit ses yeux de l’œuf et rendit grâce à leur nouvelle vie. Après un moment, elle vérifia si tout était en ordre dans la cuisine, vit le cahier posé sur la table familiale. « Moi, je sais comment ça s’est terminé », pensa-t-elle.


Elle prit le stylo pour écrire, d’une main peu entraînée :




La vieille se tourna vers le vieux.


  • — Je ne vais pas y arriver.

Le vieux mit ses bras autour d’elle.


  • — Quand on n’en pourra plus, on sortira.


C’est comme ça, Jynara ma grande, et vous, tous mes enfants à naître, que ce peuple disparut pour laisser place à notre famille.




Elle ferma le cahier, jeta un dernier regard autour d’elle et partit retrouver son mari.



~v~ ~v~ ~v~ ~v~ ~v~



Jhaïl les rejoignit le lendemain, à l’aube, victorieux. La maisonnée était encore endormie. C’est Khar qui le vit le premier, d’abord un point dans le ciel, puis une nuée qui approchait. Cela lui rappela de terribles souvenirs, il s’enfuit. Jhaïl se posa sur le champ, en face de la maison, et son peuple se posa autour de lui, lourd.