| n° 23687 | Fiche technique | 29874 caractères | 29874 4807 Temps de lecture estimé : 20 mn |
06/07/26 |
Résumé: Malte, 1959. Safiyee regarde les navires quitter Grand Harbour tandis que sa propre vie semble immobile. L’arrivée d’un jeune officier français va fissurer l’équilibre fragile qu’elle partage avec Mehmet, son mari.
Certaines traversées changent une vie, même lorsqu’on reste à quai. | ||||
Critères: #personnages #adultère fh fellation fsodo | ||||
| Auteur : Schreiberling Envoi mini-message | ||||
Safiyee était assise seule sous la pergola.
Devant elle, une tasse de café fumait encore. Au-delà du jardin, Grand Harbour, le principal port de La Valette s’éveillait. Quelques remorqueurs traçaient des sillages pâles entre les fortifications. Une corne de navire retentit au loin, puis le silence revint presque aussitôt.
Il était devenu le véritable paysage de sa vie.
Elle observait un cargo qui sortait de la rade lorsqu’elle entendit Mehmet sortir de la chambre derrière elle.
Elle se tourna vers lui.
Malgré ses cinquante-cinq ans passés, son mari conservait sa démarche énergique. Ses cheveux grisonnaient aux tempes, mais son regard demeurait vif. Il posa une main affectueuse sur son épaule avant de s’asseoir près d’elle.
Un domestique apparut aussitôt pour servir le petit-déjeuner.
C’était un mensonge sans importance. Depuis longtemps, Mehmet avait cessé de lui demander si elle était heureuse. Il savait que certaines questions n’appelaient aucune réponse utile.
Il prit une tranche de pain et entama sa Balbuljata avec appétit. Tout en mangeant, il observa sa femme quelques instants du coin de l’œil.
Elle regarda le port.
Mehmet suivit son regard vers les navires dans la rade. Il connaissait cette expression. Elle apparaissait souvent lorsque Safiyee contemplait la mer trop longtemps.
Un sourire amusé passa sur le visage du marchand.
Mehmet éclata d’un rire bref, sans réponse.
Ils finirent de manger en silence. Le soleil gagnait peu à peu la terrasse.
Elle connaissait Allan Thompson, il apparaissait régulièrement dans les conversations de son mari. Un Anglais qui naviguait depuis des années entre Marseille, Malte et l’Afrique du Nord.
Il but une gorgée de café avant d’ajouter :
Comme toujours, il ne précisa rien davantage. Safiyee acquiesça. Les affaires de Mehmet appartenaient au port. Elle en percevait les mouvements sans toujours en connaître les détails.
Il semblait sincèrement le penser. Depuis quelques mois, il l’encourageait même à sortir davantage. Il savait qu’elle supportait mal l’immobilité de la villa. Il ignorait seulement que ce malaise ne venait pas des murs, mais de quelque chose de plus vaste, de plus difficile à nommer.
Mehmet s’essuya les lèvres avec sa serviette puis sembla se souvenir soudain de quelque chose.
Il tira de la poche intérieure de sa veste une enveloppe qu’il posa devant elle.
Elle ouvrit l’enveloppe. À l’intérieur se trouvait une lettre rédigée en allemand ainsi qu’une facture. Elle releva les yeux vers lui.
Mehmet hocha la tête avec satisfaction.
Pendant plusieurs mois, elle avait cherché en vain ce modèle fabriqué en Allemagne. À Malte, personne n’était capable de lui procurer.
Pour la première fois depuis le début du repas, un sourire véritable illumina le visage de Safiyee.
Il posa sa main sur la sienne quelques secondes.
Elle baissa les yeux vers la lettre. L’agrandisseur lui permettrait de réaliser des tirages plus grands, plus précis. Il lui offrirait une plus grande liberté dans son travail.
Lorsqu’elle revint à elle, Mehmet consultait déjà sa montre.
Les affaires reprenaient leurs droits.
Il se leva avec un léger soupir et se pencha vers elle. Ses lèvres effleurèrent ses cheveux noirs avec une tendresse familière.
Il lui adressa un dernier sourire avant de quitter la terrasse à grands pas. Quelques secondes plus tard, elle l’aperçut traverser le jardin et descendre vers l’embarcadère. Safiyee demeura seule face à la mer, la lettre de Leitz entre les mains.
Au loin, le cargo continuait sa lente progression vers l’horizon.
oooOooo
Grand Harbour prenait une teinte dorée sous la lumière de la fin d’après-midi, mais la chaleur semblait encore sortir directement des façades calcaires. Sur l’eau, le trafic s’intensifiait à nouveau.
Safiyee descendit de la vedette et monta sur le quai. Elle vit tout de suite son mari. Mehmet marchait entre les caisses et les chariots avec l’assurance d’un homme connu de tous. On le saluait en anglais, en italien, en arabe, parfois en français. Il répondait sans ralentir, un cigare éteint coincé au coin des lèvres. Il se dirigeait vers un cargo amarré au quai numéro six qui dominait les petites embarcations du port de sa coque noire écaillée. Le blanc de sa passerelle largement marqué par de longues traces de rouille.
Elle sortit son Leica de son sac. Un docker maltais fumait assis sur une caisse. Elle le photographia sans demander. Il lui offrit un sourire édenté avant de reprendre sa cigarette. Plus loin, deux hommes vérifiaient des documents près de la passerelle du bateau. L’un d’eux leva brièvement les yeux vers elle. Il était grand, très jeune encore et portait sa casquette blanche légèrement rejetée en arrière. Sa peau était restée claire. Sous les cheveux châtains coupés court, son visage présentait des lignes franches, mais n’avait pas la douceur ni l’élégance des hommes du Levant. De ses épaules larges et de ses bras puissants se dégageait une impression de force brute qui retint malgré tout l’attention de Safiyee. Elle sentit immédiatement qu’il n’était pas maltais. Ni britannique.
Il parlait au docker plus âgé que lui en consultant un manifeste taché de graisse. Le docker protesta. L’officier secoua énergiquement la tête et désigna une ligne du document du doigt. Aucun éclat de voix. Aucun geste inutile. Finalement, le docker acquiesça en haussant les épaules et repartit.
Safiyee prit une photographie presque machinalement. L’homme leva les yeux au son du déclic. Pendant une seconde, ni l’un ni l’autre ne détourna le regard.
Sa voix était calme, sans reproche véritable.
Elle baissa son appareil.
Un silence passa entre eux tandis qu’au loin une sirène grave résonnait.
Il la regarda quelques secondes sans répondre. Derrière eux, une grue se remit lentement en mouvement en grinçant. Des dockers commencèrent à lever une nouvelle cargaison vers le navire.
Elle hésita une fraction de seconde avant de lui donner la sienne.
Le nom était bien connu. Il jeta un regard vers l’entrepôt où Mehmet avait disparu avant de revenir vers elle.
Quand Mehmet ressortit de l’entrepôt près d’une heure plus tard, il trouva sa femme assise sur un bollard face à la mer, son Leica posé sur les genoux. Le jeune Français avait repris son travail depuis longtemps, mais Safiyee était restée. Autour d’elle, l’agitation du quai se poursuivait sans qu’elle y prête attention.
Elle leva les yeux vers lui.
Ils remontaient l’escalier de la rue Sainte-Lucie jusqu’à la rue Saint-Paul comme ils l’avaient fait des dizaines de fois ces derniers mois. Jean marchait à côté de Safiyee sans chercher à rompre le silence. Depuis plusieurs semaines, leurs conversations semblaient toujours commencer au milieu d’une phrase. Ils parlaient de photographie, de cargos, de ports, d’Alexandrie, de Marseille. Pourtant, chaque mot paraissait dissimuler autre chose.
Elle acquiesça sans commentaire.
Arrivés devant l’immeuble étroit, coincé entre une église et un hôtel, elle sortit sa clé, déverrouilla la serrure avec nervosité et poussa la porte. L’appartement sous les toits les accueillit avec son odeur familière de jasmin et celle plus piquante de papier humide et de produits photographiques. Les volets étaient clos. Une lumière douce filtrait entre les lames de bois.
Jean posa sa veste sur le dossier d’une chaise, ouvrit les volets et resta assis sur le rebord de la fenêtre pendant qu’elle préparait du café. La pièce lui paraissait différente de celle qu’il avait découverte quelques mois plus tôt. Ou peut-être était-ce lui qui avait changé. Partout se trouvaient les traces discrètes de Safiyee : des livres ouverts, des boites métalliques remplies de négatifs, des tirages séchant sur un fil, un foulard abandonné sur une chaise et dans un cadre la photo prise le jour de leur rencontre.
Il avait conscience d’être dans l’espace le plus privé de la jeune femme.
Lorsqu’elle revint avec les tasses, il prit celle qu’elle lui tendait. Leurs doigts se touchèrent. Cette fois, aucun des deux ne détourna les yeux. Le silence qui suivit semblait absorber tous les bruits du port.
Elle s’approcha de la fenêtre. Au loin, le Karaboudjan était visible entre deux immeubles. Sa silhouette sombre, immobile dans le port.
Jean suivit son regard.
Il ne répondit pas immédiatement. Il n’existait aucune réponse honnête.
Safiyee posa sa tasse.
Jean regardait le visage de Safiyee avec attention. Il connaissait déjà la courbe de son sourire, la douceur de sa voix, la manière dont elle inclinait légèrement la tête lorsqu’elle réfléchissait. Il savait aussi chacune de ses mimiques quand montait le désir.
Elle s’approcha de lui et posa ses mains à plat sur son torse. Un frisson la parcourut quand elle sentit les pectoraux puissants sous le coton de la chemise. Elle défit un à un chaque bouton, révélant le torse large et velu. Elle aimait perdre son nez dans ces poils clairs et sentir l’odeur chaude de son amant. Taquine, elle lui pinça un téton.
Le jeune homme protesta, mais avant qu’il puisse tenter quoi que ce soit, elle s’était agenouillée devant lui et s’attaquait à sa ceinture. Il ne lui fallut que peu de temps pour voir apparaître ce membre magnifique déjà dressé.
Du bout des doigts, elle caressa la hampe, suivit le cours d’une veine gonflée et entoura le gland tendu. Elle prenait plaisir à câliner ce membre chaud, si gros que ses doigts ne parvenaient pas à en faire le tour. Elle prit le gland dans sa bouche et commença à le pomper doucement.
Elle jouait avec sa langue, titillait le méat, léchait le frein. Son autre main faisait rouler les testicules, contenant cette liqueur qui allait bientôt l’inonder.
Il l’aida à se relever, l’embrassa fougueusement et la poussa vers la table de travail. D’un geste de la main, il écarta les photos éparpillées et Safiyee s’allongea.
Jean dégrafa le corsage et plongea son visage entre les seins ronds de sa maitresse.
Il descendit le long du ventre rebondi, semant partout de légers baisers. Du bout de la langue, il titilla le nombril, provoquant un frisson. Il remonta fébrilement la longue jupe pour enfin atteindre la touffe épaisse qu’il aimait tant. Il huma le parfum épicé qui s’en dégageait, passa un doigt entre les lèvres déjà humides et pressa avec douceur sur le bouton encore caché. Safiyee roulait des hanches, de moins en moins capable de se retenir.
D’une main le jeune homme écarta les poils drus et plongea un doigt dans l’antre brûlant. Bientôt un deuxième doigt fit son entrée. Il la fouillait de ses doigts agiles qu’il ressortit tout trempés. Il se lécha les doigts, en gardant ses yeux plantés dans les siens.
Le sexe bandé glissa immédiatement au plus profond du fourreau ouvert et lubrifié de la jeune femme qui feula de plaisir, corps arqué sur ses coudes et tête rejetée en arrière. Jean imprima un rythme lourd et régulier, tandis que ses grandes mains agrippaient les deux seins volumineux. Safiyee releva et écarta encore les jambes pour sentir le sexe de son amant le plus profondément possible. Il la pilonnait de grands coups lents et profonds. Quand il posa son pouce sur le clitoris découvert et qu’il le fit rouler, Safiyee explosa sans retenue, suivie par Jean qui éjacula en longs jets brûlants.
oooOooo
Ils gisaient maintenant indolents sur le petit lit métallique dans le coin de la pièce. Jean caressait le ventre moite de sa maitresse, provocant quelques spasmes et frissons légers. Il se serra contre elle pour l’embrasser.
Il saisit doucement sa nuque, son regard n’acceptant aucune réplique.
Elle ne répondit rien, mais se laissa gagner par la détermination sombre de son amant. Le goût acidulé de leurs sécrétions mêlées, encore présentes sur la chair turgescente, raviva son excitation. Elle s’abandonna, enserrant la base dans ses mains pour engloutir le membre tendu, l’excitant du bout de la langue avec une ferveur retrouvée.
Soudain, Jean se redressa.
Il se releva et tira Safiyee par la main pour qu’elle le suive.
Cambrée face au vide, Safiyee n’eut pour toute réponse que d’écarter un peu plus les cuisses, offrant sa croupe à l’assaut de son amant. Il s’enfonça d’une seule poussée, lente, profonde.
Les cris de jouissance de Safiyee se mêlèrent au concert strident des mouettes. Alors que les derniers rayons de lumière incendiaient son visage et sa poitrine, elle reçut au plus profond d’elle-même les ultimes jets de semence de son amant.
oooOooo
Ils étaient restés longtemps sans parler. Dans l’appartement, les ombres s’étendaient lentement sur les murs tapissés de photographies.
Puis Jean rompit le silence.
Elle remarqua l’agacement dans sa voix.
Jean souffla sur son café avant de répondre.
Il haussa les épaules.
Safiyee esquissa un sourire.
La réponse avait fusé un peu trop vite.
Puis il réfléchit une seconde.
Elle rit doucement.
Jean secoua la tête.
Il prononça ces mots avec une assurance tranquille qui la surprit.
Jean baissa les yeux, sans répondre.
oooOooo
La nuit tombait sur La Valette lorsque la vedette accosta au ponton privé de la villa. Les lumières du port commençaient à apparaître une à une autour du Grand Harbour, comme des braises dispersées sur l’eau.
Jean descendit derrière Allan Thompson.
L’Anglais avait troqué sa tenue de mer contre un costume de lin clair qui lui donnait l’air d’un négociant prospère plutôt que celui d’un marin. Jean portait son uniforme Grand Bleu impeccable, mais il n’était plus très sûr que sa tenue soit adaptée…
Il gravit les marches qui menaient à la terrasse avec l’assurance de ceux qui fréquentent les lieux depuis longtemps. Jean esquissa un sourire. Les réceptions n’étaient pas son univers.
La terrasse était déjà animée. Des domestiques zélés circulaient avec des plateaux de raki, de whisky et de mezze entre les invités formant de petits groupes qui se recomposaient sans cesse. Allan salua plusieurs personnes. Des négociants évoquaient les retards d’un chargement en provenance de Tunis. Un armateur marseillais se plaignait des contrôles renforcés dans les ports algériens depuis les derniers attentats. Plus loin, deux Britanniques commentaient les nouvelles réductions d’effectifs de la Royal Navy et la fermeture prochaine de certains dépôts. Jean comprit soudain que les quais n’étaient que la partie visible d’un univers beaucoup plus vaste. Les marchandises qu’il convoyait, les documents qu’il signait, les cargaisons qu’il surveillait n’étaient que les maillons d’une chaîne dont ces hommes détenaient les extrémités.
Mehmet accueillait chacun de ses invités avec cette chaleur qui faisait sa réputation. Lorsqu’il aperçut Allan, son visage s’éclaira.
Les deux hommes échangèrent une accolade vigoureuse.
Ils rirent ensemble. Puis Mehmet se tourna vers Jean.
Le marchand lui serra la main. Son regard était direct, presque paternel.
Jean répondit poliment, mais son attention s’était déjà déplacée.
Safiyee venait d’apparaître au bout de la terrasse. Elle portait une robe bleu nuit soulignant la finesse de sa taille. Ses cheveux étaient relevés en un chignon qui dégageait sa nuque et une paire de longues boucles d’oreilles d’argent brillait lorsqu’elle tournait la tête.
Pendant une seconde, il oublia complètement la conversation.
oooOooo
La soirée avançait lentement. Jean avait fini par rejoindre Safiyee contre la balustrade.
De l’autre côté de la terrasse, Mehmet observait ses invités. Il avait passé sa vie parmi les commerçants, les marins, les douaniers et les négociants. Les cargaisons l’intéressaient moins que les hommes qui les transportaient. Les marchandises mentaient rarement. Les êtres humains constamment. Il entendit Allan rire avec un armateur marseillais. Puis son attention revint naturellement vers Safiyee et Jean.
Ils ne faisaient rien de compromettant. Rien qui puisse alimenter un scandale. Ils se tenaient même à une distance parfaitement convenable. Pourtant, quelque chose le troubla. Cette manière qu’avait Jean de se tourner vers elle lorsqu’elle parlait. Cette façon qu’avait Safiyee de lui répondre comme s’ils étaient seuls. Surtout, cette retenue excessive. Les amoureux clandestins ne se trahissent pas par leurs élans. Ils se trahissent par les efforts qu’ils font pour les dissimuler.
Mehmet détourna les yeux.
Puis les regarda de nouveau. Calmement. Sans émotion apparente. Comme un homme qui vérifie un calcul dont il connaît déjà le résultat.
oooOooo
Quelques minutes plus tard, profitant que Safiyee soit accaparée par d’autres invités, Mehmet rejoignit Jean.
Le jeune homme contemplait les quais où les projecteurs dessinaient des taches lumineuses sur les coques des navires.
Jean se retourna.
Le jeune officier sourit poliment.
Mehmet lui tendit un verre.
Ils échangèrent quelques banalités sur Marseille, la marine marchande, les routes méditerranéennes.
Peu à peu, Mehmet laissa le jeune homme parler. C’était toujours ainsi qu’il apprenait à connaître quelqu’un. Il suffisait de poser quelques questions et d’écouter. Jean évoqua son enfance à Clermont-Ferrand, son entrée à l’école de la marine marchande contre l’avis de son père, son ambition de commander un jour.
Rien dans le discours du jeune Français ne sonnait faux. Aucune vantardise. Aucune ambition démesurée. Seulement cette conviction tranquille que les choses devaient être faites correctement.
Le marchand comprit ce qui le troublait chez ce garçon. Non pas sa jeunesse. Ni son uniforme. Ni même Safiyee.
Mais sa droiture. Une droiture intacte. Cette conviction que le travail suffisait à mériter sa place dans le monde. Et dans le monde où Mehmet avait bâti sa fortune, les hommes intacts ne le restaient jamais très longtemps.
Jean réfléchit un instant avant d’ajouter :
Mehmet hocha lentement la tête. La réponse contenait déjà tout ce qu’il avait besoin de savoir.
Safiyee les rejoignit alors qu’ils terminaient leur conversation.
Mehmet eut un léger rire et posa une main dans le creux de son dos. Le geste était tendre. Familier. Pourtant, Safiyee se figea imperceptiblement. Elle ne sut pas immédiatement pourquoi. Puis elle comprit.
Le sommeil refusait de venir.
Assis seul sur la terrasse, Mehmet regardait les lumières du port scintiller dans l’obscurité. La réception s’était terminée depuis plusieurs heures déjà. La villa était redevenue silencieuse.
Avec les années, il avait appris que le temps usait tout : les convictions, les promesses et parfois même les amours les plus sincères. Ce soir, il se sentait particulièrement usé. Comme souvent lorsqu’il ne trouvait pas le sommeil, son esprit retourna à Smyrne.
Il revit les flammes qui dévoraient la ville, la fumée qui obscurcissait le ciel, la foule qui courait vers les bateaux dans l’espoir d’échapper à l’incendie. Il avait dix-huit ans et croyait encore que le monde possédait une logique. Quelques jours avaient suffi pour lui apprendre le contraire. La fortune de sa famille avait disparu, les associés également.
Après Smyrne étaient venus Le Pirée, Chypre puis Alexandrie. Des ports. Toujours les mêmes odeurs de mazout, de corde mouillée et de café froid. Il avait commencé tout en bas, portant des caisses, remplissant des registres, chargeant des navires qui ne lui appartenaient pas. Il avait appris les règles non écrites : quelles procédures pouvaient être contournées, quels fonctionnaires acceptaient un cadeau, quels capitaines préféraient détourner les yeux lorsqu’une caisse supplémentaire apparaissait sur un manifeste. Au début, chaque compromis lui avait paru exceptionnel. Puis ils étaient devenus ordinaires. La survie possède ce talent particulier de transformer l’inacceptable en habitude.
Alexandrie lui rappela bientôt une autre époque, plus heureuse. C’était là qu’il avait rencontré le père de Safiyee. Ils avaient travaillé ensemble pendant des années et, lorsqu’il avait demandé la main de sa fille, personne n’avait été surpris. Il avait sincèrement cru pouvoir la rendre heureuse. Il lui avait offert une villa, des domestiques, la sécurité, tout ce qu’il avait lui-même passé sa vie à rechercher. Pourtant quelque chose lui avait toujours échappé.
Au loin, les feux du Karaboudjan brillaient dans la nuit. Mehmet avait enfin compris ce qui attirait Safiyee vers ce navire. Au-delà de Jean, il représentait autre chose : ce que les ports promettent à ceux qui les regardent depuis le quai sans jamais embarquer. Puis il songea de nouveau au jeune Français.
Il se remémora leur conversation de la soirée. Jean Brunel passait ses journées parmi les manifestes, les cargaisons et les registres. Pour lui, un document, une signature l’engageaient. Mehmet connaissait les hommes de cette espèce. Ils étaient précieux sur un navire. Beaucoup moins dans certaines affaires. Un jour ou l’autre, Jean finirait par voir quelque chose qu’il n’aurait pas dû voir. Une caisse mal enregistrée. Une cargaison trop discrète. Une signature placée au mauvais endroit. Et ce jour-là, il poserait des questions.
Mehmet se redressa. Sa décision était prise. Le garçon devait retourner à Marseille. C’était préférable ainsi.
oooOooo
Le lendemain matin, le Karaboudjan était déjà en activité.
Mehmet monta la passerelle sans se presser.
À bord, plusieurs marins le saluèrent d’un signe de tête. Ils le connaissaient depuis assez longtemps pour qu’il s’y déplace comme un invité régulier.
Il trouva Allan Thompson près de la table de navigation, une tasse de café à la main.
Le marin lui tendit une cigarette. Mehmet refusa. Ils restèrent quelques instants silencieux à regarder les dockers travailler. Un remorqueur traversait paisiblement le bassin. Au loin, les fortifications de La Valette émergeaient déjà de la chaleur montante.
Allan leva un sourcil.
Le marin l’observa quelques secondes.
Allan prit le temps d’allumer sa cigarette.
Le capitaine souffla sa fumée vers la mer. Quelque chose dans la voix de Mehmet l’obligeait à prendre la conversation au sérieux.
Mehmet regarda les dockers qui chargeaient les dernières caisses.
Allan resta silencieux.
Allan esquissa un sourire.
Allan dévisagea son vieil ami. Puis ses yeux glissèrent vers la côte. Vers Kalkara. Vers la villa que l’on distinguait à peine sur les hauteurs.
Il repensa brièvement à la soirée de la veille. Lorsqu’il revint vers Mehmet, quelque chose avait changé dans son expression.
Ce fut tout.
Mehmet hocha la tête.
Allan fit rouler sa cigarette entre ses doigts.
Pour la première fois, Mehmet parut surpris.
Le marchand se tourna vers la mer.
Mehmet suivit des yeux un goéland qui tournoyait au-dessus du bassin.
Allan secoua tranquillement la tête.
Le Karaboudjan quittait Grand Harbour. Dans la nuit, il semblait avancer sans effort entre les fortifications qui gardaient l’entrée de la rade. Les remorqueurs avaient déjà terminé leur travail. Depuis la terrasse de la villa, Safiyee distinguait encore les feux de navigation et quelques fenêtres éclairées dans les superstructures. Le reste n’était plus qu’une masse sombre glissant sur l’eau noire.
Elle était sortie depuis longtemps. Peut-être depuis le début de la manœuvre. Le temps avait perdu toute importance. Autour d’elle, la pierre gardait encore un peu de la chaleur du jour. Une légère brise s’était levée, portant du port tantôt une sirène lointaine, tantôt le grondement étouffé d’un moteur. Elle songea aux après-midis passés dans le studio de La Valette, à la chaleur malgré les volets fermés, aux photographies abandonnées sur la table de travail, aux conversations qui semblaient ne jamais devoir finir. Le navire poursuivait sa route et chaque minute l’emportait un peu plus loin.
Lorsqu’une porte s’ouvrit derrière elle, Safiyee reconnut immédiatement les pas de Mehmet. Il s’approcha sans hâte et s’arrêta à quelques mètres. Aucun d’eux ne parla. Le Karaboudjan avait maintenant atteint la sortie de la rade. Mehmet s’approcha et posa un châle de pashmînâ sur les épaules de sa femme. Elle baissa brièvement les yeux vers l’étoffe et attendit. Peut-être une explication. Peut-être simplement quelques mots. Mais Mehmet demeura silencieux jusqu’à ce qu’il dise enfin, d’une voix calme :