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n° 23679Fiche technique22796 caractères22796
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Temps de lecture estimé : 16 mn
28/06/26
Résumé:  À 18 ans, Enora débarque sur Ouessant pour fêter sa majorité avec ses deux meilleurs amis. Une île qu’elle connaît depuis toujours. Un été qui devrait être sans surprise.
Critères:  #journal #psychologie #ruralité #drame #nonérotique #fantastique #initiatique #romantisme fh
Auteur : reveurlejour      Envoi mini-message

Projet de groupe : Journal_intime
Je suis moi et tu es elle

L’Île et ses secrets



Je venais d’arriver sur l’embarcadère du Conquet. Une traversée d’une heure et demie à tirer jusqu’à Ouessant. J’étais arrivée de Quimper avec ma nouvelle voiture offerte par mes parents pour fêter la double obtention de mon permis de conduire et du bac. Léo et Julien me rejoindraient là-bas. Eux, ils embarquaient depuis Brest.


Moi, c’est Enora, tout juste 18 ans. Nous étions en 2005, et je venais ici fêter mon passage à l’âge adulte avec ma bande de pirates. Comme à chaque grosse occasion, nous fêtions ça à Ouessant, chez nos grands-parents qui habitaient l’île depuis toujours. Mamie Lénaïc était même née dans sa propre maison en 1933.


La traversée fut calme, le vent un peu glacial. Les mouettes nous suivaient religieusement. Et cette odeur de sel et d’algues qui m’emplissait les narines. C’était sûr qu’elle allait me manquer l’année prochaine à Rennes, où j’avais opté pour psycho. Je me voyais en infirmière de l’âme, soigner les âmes perdues, en errance.



Mes amis m’attendaient déjà. Les deux garçons répétèrent en chœur :



Julien me regardait différemment ces derniers temps. Il ne m’avait jamais rien avoué, mais j’avais toujours cette douce impression qu’il y avait une complicité, une tension entre nous. Léo, quant à lui, était le pote serviable, la vieille branche sur laquelle nous pouvions toujours compter.


Après un déjeuner rapide chez le grand-papy de Julien, chacun alla s’installer chez sa famille. Moi chez mamie Lénaïc, Léo chez son oncle.


Ça me faisait plaisir de revoir mamie. Elle avait soixante-douze ans, des cheveux blancs, mais toujours cette fougue qui la caractérisait tant.


À l’heure du thé, je l’observais débarrasser le plateau. Debout dans la cuisine, elle ouvrit son pendentif et l’examina longuement. Ce regard dans le vide si caractéristique. Elle était pensive quand je l’interrompis.



Elle eut comme un sursaut et referma vivement le pendentif. Elle resta silencieuse un long moment, le visage soudain très pâle.



Sa voix tremblait légèrement. Je n’insistai pas, mais quelque chose dans son attitude me troubla. Mamie était croyante, mais refusait toujours d’aller à l’église.


Plutôt crever que d’aller voir ces escrocs, disait-elle.


Elle croyait en Dieu, mais traitait l’Église de supercherie criminelle.

Je n’avais jamais compris cette contradiction.


Mon téléphone sonna. C’était Julien qui proposait d’aller à la crique de Porz Goret voir le coucher de soleil. J’acceptai avec joie.


Sur nos vélos, nous enfilâmes les kilomètres jusqu’à la plage. Le temps était clément. Léo sortit trois bières de son sac à dos. Julien vint à côté de moi et je sentis son envie de capter mon regard.


Le soleil descendait lentement. Des reflets orangés dominaient le ciel. Il admira avec moi ce paysage de carte postale, puis me frôla de sa main. Des picotements me parcouraient, et sans même m’en rendre compte, ma main caressait sa paume. Son regard croisait le mien – et ça montait en moi.



Je baissai les yeux d’un coup. Ah, Léo, tu avais le don de toujours nous interrompre.


Ce soir-là, je dînai avec ma grand-mère. Depuis le décès de mon grand-père, elle était devenue un peu plus mystérieuse, un peu plus pensive. Nos crêpes de blé noir avalées, elle me raconta son enfance, la guerre, les Allemands qui contrôlaient tout. « Les filles, nous, on restait dans les maisons, nous vivions entre filles de toutes les générations. »



~~~~~~~



Sur la plage déserte de Corz, un phoque nous observait depuis les rochers. Il ne bougeait pas, nous fixait intensément. Ses yeux noirs semblaient presque humains.



Léo n’en savait pas plus. Le soir même, je posai la question à mamie.



Son visage s’était assombri.



La nuit fut très mouvementée. Nous fûmes bercés par les salves de vent et les torrents de pluie. À trois heures cinquante-cinq, je fus réveillée par un grand grondement venant de la plage. Un grand flash illumina ma chambre, suivi d’un bruit assourdissant. Le tonnerre faisait tout trembler. Puis plus rien. Le calme plat, la pluie cessa et la maison retrouva sa quiétude.


Je pensai aussitôt à Julien. J’aurais bien aimé qu’il me prenne dans ses bras.


Je lui envoyai un texto. Il me répondit rapidement.

Plusieurs minutes après, je reçus un nouveau message :



Je ressentis un flot de bonheur. Visiblement, je n’étais pas la seule à vouloir être à ses côtés.


Le lendemain, je me levai à 7 h. Il faisait beau. Plus aucune trace de la tempête. J’envoyai un texto à Julien pour l’inviter à prendre le petit déjeuner.


En descendant, je vis ma grand-mère devant moi, pensive, tenant son pendentif, l’air rêveuse. Elle le lâcha dès qu’elle m’aperçut.


Quand Julien arriva, mamie prit son café et se réfugia dans son bureau, nous laissant tous les deux.



À ce moment-là, Julien posa sa main sur la mienne. Ça me fit comme une décharge. Je levai les yeux vers lui. Mon cœur battait la chamade. Je ne sais pas qui prit les devants. Je fermai les yeux et me rapprochai de lui. Nos lèvres se rejoignirent.

Ce moment était magique. Nous nous faisions les yeux doux. Cette adrénaline, cette excitation nous habitaient.



Je me levai pour aller me préparer. En sortant de la cuisine, je tombai nez à nez avec ma grand-mère. L’air pensif, triste. Dès qu’elle me vit, elle me fit son beau sourire bienveillant. Elle savait, j’en étais sûre. Mais pourquoi cet air si triste ?


Je proposai à Julien de faire une randonnée tous les trois avec Léo. Nous sortîmes main dans la main. Je voulais qu’il sache que ça avait compté pour moi.




La découverte du passé



Nous croisâmes Franck le voisin :



Une heure de marche plus tard, nous arrivâmes à Penn Ar Roc’h. La marée était basse comme prévu. Quelques bateaux échoués, des algues éparpillées et ces grosses falaises imposantes.


Nous marchions sur la plage quand soudain, nous vîmes un amas de pierres sur le sable. Un éboulis.



Nous nous dirigeâmes vers la falaise. L’amas de pierres dispersé ouvrait sur une grotte devenue visiblement praticable.



Nous entrâmes. La grotte était profonde. Il y régnait une ambiance très marine avec des algues parsemées ici et là, des petits crabes, une étoile de mer. Nous nous enfoncions au fur et à mesure.


Léo s’était un peu éloigné de nous. C’est à ce moment-là que Julien me prit la main. Il se rapprocha en toute discrétion. Je devinai ses intentions et les accueillis avec un grand sourire.


Soudain, Léo se mit à crier.



Un grand coffre en bois massif. Une malle mastoc, conçue pour résister aux affres du temps.


Nous l’ouvrîmes. À l’intérieur, un gros livre recouvert de cuir. Les pages étaient rongées par la moisissure et le sel. Nous les feuilletâmes tout de même et aperçûmes une photo où l’on voyait une jeune femme. Juste à côté, une silhouette, mais la photo était à moitié détruite, déchirée sur le bord.


Sur la page de garde du livre : Journal personnel d’Yvonne.


La plupart des pages étaient blanches, effacées par l’humidité. Mais certaines restaient partiellement lisibles. Une écriture fine, penchée, nerveuse. La faible lueur de la lampe torche nous permit de capter quelques passages :



… 17 mars 1951… Je ne peux plus supporter ce poids… Elle ne doit jamais savoir…


… 2 avril… Le Père Jaouen dit qu’il peut me guérir. Il dit que c’est une maladie de l’âme. Je veux le croire…


… 15 avril… Les séances se poursuivent. Plus elles avancent, plus il me répète que mon âme est en péril, que le démon m’habite et ne me laissera aucun repos tant que je n’aurai pas renoncé à elle…


… 3 mai… Je n’en peux plus. Je suis impure, il me le répète chaque jour. Le Père dit qu’il faut persévérer, que Dieu seul peut encore me sauver…


… 18 mai… Je ne peux plus faire confiance à personne. Je crois que je suis damnée. Il me l’a dit : si je ne renonce pas, mon âme brûlera pour l’éternité…


… 25 mai… Il dit que le temps presse. Que Dieu s’impatiente. Que si je ne renonce pas avant l’été, il ne pourra plus rien faire pour moi…


… 30 mai… Je ne dors plus. J’entends sa voix même quand il n’est pas là…


… 2 juin… Si je disparais, ce ne sera pas un accident. Mais personne ne doit jamais savoir pourquoi. La honte serait trop grande pour ma famille. Pour elle…




Mon sang se glaça. Je regardai Julien, les yeux écarquillés.


Léo jeta un œil vers l’ouverture. Le clapotis s’était rapproché.



Julien glissa le journal sous sa veste et nous sortîmes rapidement de la caverne, le cœur battant.


Le chemin du retour se fit en silence. Nous étions sonnés par ce que nous avions découvert.


Qui était cette Yvonne ? Et ce curé… qu’avait-il bien pu lui dire pour la mettre dans un tel état ?


Nous arrivâmes à la plage de Corz. Sur le côté, caché par des rochers, se tenait le phoque. Le même que la veille. Il nous observait intensément, l’air de rien.



Un frisson me parcourut l’échine.


Nous étions bien perturbés par ce que nous avions vu.



17 h, nous étions de retour au bourg, trempés tous les trois. Chacun rentra chez soi.


18 h 30, après ma douche, j’étais prête à papoter avec mamie. Elle servit la soupe de poisson et mit les petits plats dans les grands.


Je pris mon courage à deux mains.



Le temps se figea.


Mamie ne me répondit pas. Elle fuyait mon regard. Soudainement, elle se leva, commença à trembler et se mit sur le canapé. Elle respirait fort et tenait fermement son pendentif comme pour se calmer.



Elle respirait profondément, puis me dit d’une voix blanche :



Mais je voyais bien que ce n’était pas la soupe. Ses mains tremblaient. Ses yeux étaient humides.



Sa voix était à peine audible.



Elle ferma les yeux. Une larme coula sur sa joue.



Elle se leva brusquement et monta dans sa chambre. Je restai seule, le cœur serré.


20 h, j’appelai Julien.





La vérité émerge



J’étais quand même intriguée. Mamie était montée dormir.


Qui pouvait être cette Yvonne ? Le simple fait de l’évoquer la chamboulait.


Cette histoire me trottait dans la tête. Je montai sans faire de bruit et me dirigeai vers le bureau de mamie.


Je vis un tiroir mal fermé. Mamie avait dû le consulter après son malaise. Je l’ouvris et vis un gros dossier marqué « Yvonne ».


Je sortis le dossier et consultai son contenu.


Premier choc : la photo.


La même que dans la grotte, mais complète. La silhouette à côté d’Yvonne, c’était MAMIE. On la reconnaissait parfaitement. Je leur donnais 18 ans à toutes les deux. Elles se tenaient par la taille, leurs têtes penchées l’une vers l’autre. Elles souriaient. Elles avaient l’air heureuses, complices. Elles avaient ces belles coiffures des années 50. Derrière la photo : « 17/01/1951 ».


Mon cœur battait de plus en plus fort. Je tournai les pages.


Une coupure de journal : 20/06/1951, Disparition d’Yvonne Le Cor. Ses vêtements retrouvés sur la plage de Penn Ar Roc’h.


Je lus l’article. Pas de corps retrouvé. Seulement ses vêtements, soigneusement pliés sur les rochers. Comme si elle s’était dévêtue avant d’aller vers la mer. L’article se terminait par : « Un acte désespéré ? La jeune femme semblait mélancolique ces dernières semaines. »


Mes mains commencèrent à trembler.


Puis une lettre manuscrite, jamais envoyée, adressée à l’évêché de Brest.


L’écriture de mamie, plus jeune, plus nerveuse :



« Monseigneur,


Je me permets de vous écrire au sujet du Père Jean Jaouen, curé de notre paroisse d’Ouessant. Mon amie Yvonne Le Cor a disparu il y a trois semaines. Avant sa disparition, elle était devenue étrange, distante, elle pleurait souvent. Elle me disait qu’elle voyait régulièrement le Père Jaouen pour des séances spirituelles. Elle ne voulait pas m’en dire plus, seulement qu’elle craignait pour son âme. J’ai peur que ces paroles l’aient brisée. J’ai peur que…



La lettre s’arrêtait là, inachevée.


Une note manuscrite était agrafée en marge :



Je ne peux pas l’envoyer. Personne ne me croira. Et si on découvre pourquoi elle allait le voir ? Si on découvre ce que nous étions l’une pour l’autre ?



Je sentis une forte tristesse me prendre. Avait-elle perdu son amie ? Ou plus que son amie ?


Je levai les yeux. Dans la bibliothèque se trouvait un autre dossier annoté « Jean Jaouen ».


Je le récupérai. Il contenait plusieurs coupures de presse.


Télégramme de Brest, 1946 :

Évêché de Brest, nomination d’un nouveau curé à Ouessant : Jean Jaouen. Un homme pieux et dévoué qui saura guider les âmes de nos îliens.


Une autre coupure, datée de 1969 :

Le Père Jaouen, curé d’Ouessant depuis vingt-trois ans, a quitté la paroisse sans explication. L’évêché reste discret sur les raisons de ce départ. Aucune nouvelle de lui depuis.


Le dossier s’arrêtait là. Pas de date de décès, pas de nouvelle paroisse, rien. Comme si l’homme s’était simplement dissous.


Un papier était glissé dans le dossier, l’écriture de mamie, plus tardive :



On ne l’a jamais revu sur l’île. Peu importe ce qu’il est devenu. Ce qui compte, c’est qu’il n’a plus jamais pu faire de mal à personne ici.



21 h, j’avais passé une heure dans le bureau. J’avais mal au ventre, un peu de nausée. À ce moment-là, Julien m’appela, mais je ne décrochai pas. Il m’envoya un texto :



Je viens d’éplucher le journal. Yvonne parlait d’une amie très proche. Elle a voulu se confesser d’un péché. Le curé lui a proposé des séances pour la guérir. Ça devient de plus en plus sombre dans ses écrits.



Je ne répondis pas. J’étais vidée. Je montai dans ma chambre et me couchai.


Le sommeil ne vint pas vite. Cette histoire me tournait dans la tête.


Et puis je rêvai.



Un phoque me fixait droit dans les yeux. Des yeux noirs, profonds, humains.


  • — Je suis moi et tu es elle, me dit une voix.

Pas vraiment une voix. Plutôt une présence dans ma tête.


  • — Qui es-tu ?
  • — Je suis moi et tu es elle.

Les images arrivèrent. Je ne pouvais pas les arrêter.


Une église. L’odeur de l’encens. Des bougies. Une soutane noire.


  • — Ma fille, ce que tu ressens n’est pas naturel. C’est une maladie de l’âme. Mais je peux te sauver, si tu acceptes de te soumettre entièrement à Dieu.

Une pièce sombre. La sacristie. Sa voix qui résonnait, implacable, encore et encore.


  • — Tu dois renoncer. Sinon, ton âme sera perdue pour toujours.

Des vêtements qui n’étaient pas les miens – un corsage, un jupon. C’était ancien, des années 50. Et pourtant, j’avais l’impression que c’était moi qui les portais.


  • — Tu es damnée si tu n’écoutes pas la parole de Dieu.

La voix était calme, implacable. J’avais envie de fuir, mais mon corps ne bougeait pas.


Je n’étais plus tout à fait dans mon corps. Je regardais la scène de loin, comme si c’était quelqu’un d’autre qui hochait la tête, qui répétait après lui les mots qu’il voulait entendre. Une partie de moi disait oui. Une autre hurlait, mais personne ne l’entendait.


La honte. La culpabilité. La certitude d’être condamnée.


Puis la plage. Penn Ar Roc’h. Le vent. Le sable froid sous mes pieds.


Il fallait se purifier. L’eau était la seule issue. Disparaître.


Je me déshabillais. Je pliais soigneusement mes vêtements sur les rochers. Tout devait être en ordre. Propre.


J’avançais vers la mer. L’eau était glacée. Le sel me brûlait la peau.


Et puis…


Et puis la transformation. Le corps qui changeait. La fourrure. Les nageoires. La liberté.


Plus de honte. Plus de douleur. Juste la mer. L’océan qui m’accueillait, enfin en paix.


Plus rien ne pouvait m’atteindre désormais. J’étais libre.



Je me réveillai d’un coup. Le cœur qui tapait fort. J’avais chaud, je transpirais. Il faisait encore sombre.


J’avais l’impression que ça m’avait traversée. Ce n’était pas seulement mon rêve. C’était le sien. Yvonne. Elle m’avait montré.


J’avais trop peur pour rester seule.


Je pris mon téléphone.



Je me retrouvai chez papy Xav presque sans réfléchir. Quand Julien ouvrit la porte, j’eus envie de pleurer. Il me prit dans ses bras et je m’accrochai à lui.



Rien que sa voix me calma un peu. Sa chaleur, son odeur, ses bras autour de moi.



Je le suivis. On s’allongea. Je gardai mon pyjama. Je me rapprochai de lui, naturellement. J’avais besoin de sentir qu’il était là. Que moi aussi, j’étais bien là. Vivante. Réelle.


Je me mis sur lui. Je l’embrassai. Je me câlinai à lui, me frottai. Et là, comme possédée par une envie folle, je lui fis l’amour comme rarement ça m’était arrivé.


Après la noirceur du cauchemar, après l’horreur de ce que j’avais ressenti, j’avais besoin de vie. De chaleur. De sentir mon corps m’appartenir. Que personne ne puisse me prendre ça.


Je me sentais bien dans ses bras et nous finîmes la nuit comme ça, enlacés, emmêlés.


8 h, mamie m’appela.



Mamie comprit et finit la conversation par :





Réconciliations



Le lendemain, j’allai voir mamie. Elle était dans le salon, le pendentif ouvert dans ses mains. Cette fois, elle ne le referma pas quand j’entrai.


Je m’assis à côté d’elle.



Mamie hocha la tête. Une larme coula.



Le mot sortit dans un souffle.



Mamie prit une grande inspiration.



Sa voix se durcit en prononçant ce nom.



Le mot claqua comme un coup de fouet.



Mamie toucha le pendentif.



Mamie resta silencieuse un instant, le regard perdu vers la fenêtre.



Mamie regarda longuement vers la fenêtre, vers la mer.



Un frisson me parcourut.



Mamie referma le pendentif.



Je pris mamie dans mes bras. Nous pleurâmes ensemble.




Notre semaine de vacances se termina calmement entre randonnées, nage et repas avec mamie. Mais une ombre planait désormais.


Le dernier jour, mamie me dit qu’elle voulait aller au cimetière. Nous y allâmes ensemble.


La tombe d’Yvonne était là, face à la mer. Mamie y planta un hortensia et pleura un peu.



En repartant, je jetai un dernier coup d’œil vers la plage.


Le phoque était là, sur son rocher. Il nous regardait.


Et j’aurais juré voir quelque chose dans ses yeux. De la paix. Peut-être même un sourire.


Cet été-là, mamie voyagea beaucoup. Elle alla voir ses filles à Quimper, Rennes, Paris. Elle continua à voyager encore quelques années avant de mourir, sept ans plus tard, à 80 ans.


Elle avait insisté : enterrée à côté d’Yvonne, face à la mer. Pas de prêtre ou de curé aux funérailles.


Tous ses vœux furent exaucés.


Quand je me souviens de mamie, je me souviens d’une femme brave. Une femme qui avait aimé une autre femme à une époque où c’était interdit. Une femme qui avait gardé ce secret pendant des décennies, portant sa douleur en silence.


J’ai trente-cinq ans aujourd’hui, deux filles et Julien à mes côtés. Je sens que je dois transmettre à mes filles cette force que m’avait donnée mamie.


Vous aimerez qui vous voulez. Votre corps et vos âmes vous appartiennent. Et personne, jamais, n’a le droit de vous détruire pour ce que vous êtes.


Parfois, quand nous retournons à Ouessant, je vais sur la plage de Penn Ar Roc’h. Et le phoque est toujours là. Fidèle. Éternel.


Veillant sur ceux qu’il aime.