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n° 23659Fiche technique56764 caractères56764
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Temps de lecture estimé : 40 mn
16/06/26
Résumé:  Victoire Le Corre est psy. Brillante, froide, en contrôle, elle reçoit, elle conseille, elle observe, elle soigne les fêlures des autres. Les siennes, elle les traverse à grandes enjambées. Et surtout, elle fuit, sans en avoir l’air.
Critères:  #psychologie #société #nostalgie #personnages
Auteur : Laetitia            Envoi mini-message
Fuir, mode d'emploi

Le cabinet sentait le bois ciré et le thé noir. Chaque chose y avait sa place. Les coussins sur le canapé beige ne dépassaient jamais d’un centimètre, les livres étaient rangés par auteurs, puis par ordre alphabétique, les stores laissaient entrer une lumière discrète et tamisée.


La docteure Victoire Le Corre consultait dans ce silence ordonné depuis huit ans. Elle n’avait jamais changé l’agencement de la pièce, ni la marque du thé, ni l’heure de ses pauses.


Elle était psy clinicienne, spécialisée en thérapies comportementales. Derrière ses lunettes à monture d’écaille, elle observait l’horloge en coin : 9h58.

Elle croisa les jambes. Tailleur marine, talons moyens, grande, blonde, tirée à quatre épingles, son chignon impeccable ne bougeait jamais, même lors des étés étouffants où les patients transpiraient sur le cuir du canapé. Elle, non.




9h59, trois coups secs à la porte.



Claire, une de ses patientes, entra d’un pas sec. Cinquante ans, pantalon noir, veste cintrée, sac griffé, l’élégance comme armure, elle s’assit, sans ôter ses lunettes de soleil.



Elle déballa sa semaine en phrases coupantes, trempées dans l’acide, la nouvelle copine de son ex, les photos d’Instagram, leurs week-ends, leurs dîners, les enfants qui « ne veulent pas choisir », le sentiment d’être transparente.


Victoire notait peu. Elle écoutait, hochant parfois la tête, lançant un « Qu’est-ce que ça vous fait ressentir ? » à des moments clés. Claire, elle, parlait pour ne pas pleurer.



Un silence s’installa. Claire cligna des yeux derrière ses lunettes.



Victoire croisa calmement les mains sur son genou.



Claire soupira, se leva, récupéra son sac comme un sabre.




Elle sortit. Victoire, sans changer d’expression, consulta sa montre : 10h44.

Elle se leva, alla vers la petite bouilloire, versa de l’eau chaude sur un sachet de Darjeeling, attendant la séance suivante. Le thé était toujours tiède quand elle avait le temps de le boire.




11h00. Deux coups, plus hésitants, Julien le patient suivant.


Julien portait un costume gris clair, il arborait une mâchoire crispée. Il transpirait à peine, malgré la chaleur. Il parlait peu, mais faisait des phrases très construites, comme s’il commentait un PowerPoint à voix haute.



Il évita le regard de Victoire.



Julien marqua un long silence avant de reprendre.



Victoire ne releva pas. Il voulait détourner, esquiver. C’était courant.



Et Julien parla longuement de son père, un homme rigide, autoritaire, méprisant envers « les faibles », « les efféminés », un regard de glace sur la virilité.

Victoire notait cette fois. Mais elle restait immobile. Julien évitait son regard presque tout le long.

Quand la séance toucha à sa fin, il se leva sans un mot de plus. Avant de franchir la porte, il s’arrêta.



Et il disparut.


Victoire ferma le dossier, ôta ses lunettes, et fixa un instant son reflet dans l’écran noir de son ordinateur. Elle but une gorgée de thé. Il était froid.

Le cabinet était plus chaud cet après-midi-là. Une lumière pâle découpait une bande sur le tapis gris, et l’odeur de bois ciré s’était mêlée à celle d’un lilas en fleur depuis la fenêtre entrouverte.




14h02, Lise, la patiente suivante.


Une porte s’ouvrit, et se referma vite. Lise, 32 ans, entra. Elle laissa tomber son sac près du fauteuil. Elle portait un sweat taché, les cheveux en vrac, une tache de lait sur le genou du jean.



Elle s’affala dans le fauteuil, souffla un rire nerveux.



Victoire resta impassible.



Lise leva les yeux au plafond, hésita, puis enchaîna, avec un débit rapide :



Elle éclata d’un rire bref, suivi d’un sanglot silencieux.



Victoire prit un ton plus doux, sans pour autant se pencher ou montrer de gestes rassurants. Elle la laissait parler, se délester.



Après un long silence, Lise ouvrit la bouche, puis se ravisa.



Victoire nota quelque chose, sans bruit.



Le silence suivant fut plus doux, comme un espace autorisé.



Un sourire fragile traversa le visage de Lise, comme un rayon de soleil entre deux nuages. Elle se leva, prit son sac.



Victoire sourit doucement. La porte se referma.




14h58, Charles Laurent.


Un parfum boisé précéda Charles Laurent dans la pièce. La soixantaine élégante, cheveux poivre et sel, veste en tweed, il ôta son chapeau comme dans un film des années 50.



Il s’installa dans le fauteuil avec un soupir de satisfaction et croisa les jambes.



Victoire ne sourcilla pas. Elle nota quelque chose.



Elle acquiesça.



Il marqua un silence, moins sûr de lui.



Victoire referma doucement son carnet.



Il marqua une pause.



Elle se leva, marcha lentement vers la fenêtre, dos à lui.



Elle ne répondit pas. Il se leva, remit son chapeau.



Et il s’en alla.



Victoire resta seule quelques secondes, yeux clos. Puis elle se rassit, attrapa son téléphone. L’écran s’illumina : « 2 messages non lus » sur une appli dont elle avait soigneusement désactivé le son pour les notifications.


Le cabinet était vide, le silence, total. On n’entendait que le léger vrombissement du frigo miniature dans la kitchenette du fond. Il était 15h42, Victoire avait dix-huit minutes avant son prochain patient. Elle retira ses lunettes, les posa sur le bureau, puis laissa sa tête retomber légèrement contre le dossier de sa chaise. Ses traits, un instant, perdirent leur fixité parfaite. Plus de cliente en larmes, plus de séducteur ridicule, plus de femmes épuisées à réparer le monde. Elle soupira. Puis tendit la main vers son téléphone posé face cachée à côté de son carnet de notes.


L’écran s’alluma. Deux bulles rouges. Une sur « AURA », une application de rencontres discrète. L’autre était un message direct, venant d’un nom et d’une adresse qu’elle ne reconnut pas immédiatement. Elle se remémora aussitôt en voyant le prénom dans l’en-tête : « Léna – Vendredi dernier ? ». Elle hésita. Puis ouvrit AURA :

Salut Victoire. Tu m’as ghostée ou t’es juste trop occupée à sauver des âmes ? Léna.


Elle tapota une réponse, puis l’effaça. Elle regarda la photo de profil, cheveux courts, bouche rouge, regard franc. Une jolie fille, trop jeune, trop entière.


Elle ouvrit une autre conversation :

Dispo ce soir si tu veux reprendre là où on s’était arrêtées lors de notre dernier échange… – Margaux, 34 ans, l’avocate.


Un léger sourire effleura ses lèvres. Elle remonta plus haut.

Margaux : Tu m’as laissée partir comme si j’étais un taxi. C’est ton truc, ou t’as juste peur qu’on te voie vraiment ?


Victoire posa le téléphone sur ses genoux, fixa le vide, longtemps. Puis retourna à Léna. Elle écrivit :

Je ne t’ai pas ghostée. Je t’ai juste rangée dans la mauvaise boîte. T’as envie qu’on se revoie ?


Elle appuya sur envoyer, sans conviction. Elle n’était pas certaine, elle, de vouloir revoir Léna.


Puis elle se leva, alla jusqu’au petit miroir accroché près de la porte. Son reflet était parfait, le chignon impeccable, le chemisier sans faux pli, le regard clair.

Personne ne pouvait deviner qu’elle avait passé la nuit d’hier chez une femme dont elle ne connaissait pas le prénom et le nom complet, qu’elle était partie à l’aube sans un mot, les talons à la main, en évitant son propre regard dans les vitrines du trottoir.


Elle revint à son bureau, remit ses lunettes, referma son téléphone d’un geste sec.




15h59, on frappa un coup discret.


Victoire ouvrit la porte. Léa, son rendez-vous suivant entra sans dire un mot. Seize ans à peine, un sweat trop large, les yeux charbon, un chewing-gum entre les dents. Elle s’installa, les bras croisés, les jambes serrées, le regard en coin. C’est la première fois qu’elle venait à son cabinet.

Victoire sourit, doucement.



Pas de réponse. Victoire prit un carnet vierge. Elle allait devoir écrire plus entre les lignes, cette fois.



La jeune fille regardait ses pieds. Elle attendit, le silence est bien souvent le premier mot.



Le reste de la séance se passa dans ce mutisme tendu, mais pas vide. En partant, Léa se retourna et dit :



Le regard de Léa se fit plus dur, presque défiant.



Victoire hocha la tête.





¤¤¤¤¤




Le matin avait commencé par une pluie fine. Victoire Le Corre avait traversé Paris en silence, les écouteurs dans les oreilles, sans musique. Elle ne supportait plus les voix humaines avant dix heures.


Le cabinet, comme chaque jour, l’accueillit dans son ordre presque religieux. Elle alluma sa bougie au santal, ouvrit ses dossiers, plaça ses stylos parallèles. Elle commença.




Claire, 10h.


Ce matin-là, Claire était méconnaissable, les cheveux détachés, un pull ample, pas de maquillage.



Claire marqua une pause.



Victoire l’observa. Claire parlait plus lentement. Elle s’écoutait, un peu.



Elle eut un petit rire nerveux.



Claire sourit franchement.



Elle se leva, enroula son écharpe autour de son cou.





Julien, 11h.


Toujours tiré à quatre épingles. Mais ce matin-là, il n’avait pas mis de cravate.



Victoire attendit. Julien regardait ses chaussures.



Julien haussa les épaules.



Il eut un léger rire. Un rire neuf, presque doux.



Victoire nota quelque chose. Julien leva les yeux vers elle.



Elle garda le silence. Julien comprit. Il hocha la tête.



Il quitta le cabinet, un peu plus droit que d’habitude.




12h18. Pause déjeuner.


Victoire referma son carnet, alluma son téléphone. Quatre notifications. Toutes de l’appli AURA. Elle les lut, une par une.

Ta photo de profil. C’est rare une femme comme toi. On sent que tu contrôles tout. J’aimerais bien t’enlever ce masque – Élise, 37 ans, photographe.


Je suis près de ton cabinet. Un café entre deux patients ? – Sophie, 29 ans, kiné.


J’ai rêvé de toi cette nuit. Tu étais en tailleur et moi juste un déshabillé. Tu me dominais sans parler – Nora, 42 ans, ingénieure.


Je ne sais pas pourquoi je t’écris encore. Tu vas probablement me lire et me ranger dans une boîte. Comme les autres. – Léna.


Victoire relut les messages. Chacun réveillait un désir différent. Elle sentit son ventre se nouer, non de manque, mais de trop-plein. Elle les voulait toutes, un peu. Et aucune, vraiment.

Elle fixa l’écran. Pourquoi est-ce que ça ne suffisait jamais ? Elle posa le téléphone, se leva, fit trois pas jusqu’au miroir de la salle d’attente, regarda son reflet, sans le reconnaître tout à fait. Quelque chose en elle s’était vidé à force de se remplir.


Elle pensa à Claire. À Julien. À ce mot qu’il avait prononcé ce matin : tomber. Elle n’était jamais tombée. Elle a seulement glissé. De lit en lit. De caresse en caresse. Elle cherchait quoi, au fond ? Une main ou un abîme ?


Son téléphone vibra de nouveau. Elle ne le regarda pas, pas tout de suite.


14h00. Une nouvelle patiente arrivait. Victoire remit ses lunettes et son masque.




16h02. Léa.


L’adolescente entra comme la fois précédente, capuche relevée, regard noir, chewing-gum discret. Victoire accueillit Léa avec un simple hochement de tête. Léa s’affala dans le fauteuil comme on jette un sac trop lourd. Mais cette fois, elle posa ses yeux sur Victoire.



Victoire resta calme.



Un silence. Puis un ricanement.



Elle se tut, puis, un peu plus bas, comme à contre-cœur :



Victoire resta silencieuse. Léa fixa un point sur le mur.



Elle rit, un rire glacé.



Elle marqua un long silence, toujours en regardant ses pieds. Elle renifla et reprit :



Léa leva les yeux, surprise.



Un mince sourire se dessina sur les lèvres de la jeune fille.



Elle remit sa capuche, se leva et dit dans un souffle :





20h45. Dans un restaurant dans un coin discret du Marais.


Le restaurant était feutré, éclairé à la bougie. Sophie, élégante dans un pantalon noir taille haute et un chemisier fluide, parlait avec énergie de ses patients, ses mains dansaient dans l’air. Victoire l’écoutait, un verre de vin à la main, hochant la tête. Mais ses pensées flottaient ailleurs. Pourtant, elle la trouvait belle, vive, sensuelle sans forcer. Mais déjà, dans un coin de sa tête, l’image de Nora s’imposait, les yeux impérieux, la bouche exigeante.

Elle coupa Sophie, soudain :



Sophie s’interrompit, surprise. Puis sourit :



Elle marqua un petit silence, posa sa main sur la sienne.



Victoire eut un léger rictus. Le temps, elle ne l’avait pas. Elle regarda l’horloge discrètement : 22h12.

Elles sortirent du restaurant, bras frôlant bras. Dans le taxi, les doigts de Sophie glissèrent sur sa cuisse. Elle frissonna. Mais son regard, à elle, était déjà ailleurs.



23h07. Chez Sophie.


Sophie dormait nue dans son lit, les cheveux en éventail sur l’oreiller. Victoire était debout dans la salle de bains, enfilant sa robe en soie noire. Elle se maquilla légèrement, effaça toute trace du dîner. Puis quitta l’appartement sur la pointe des pieds.



23h58. Chambre 417, dans un hôtel discret à deux rues du canal Saint-Martin.


Nora ouvrit la porte en déshabillé gris perle. Elle la regarda de haut en bas, approuva d’un sourire.



Victoire entra sans un mot. Et quand Nora posa ses mains sur ses hanches, elle ferma les yeux, pas de tendresse, pas de douceur, juste du feu et l’oubli.




3h14. Toujours chambre 417.


Victoire regardait le plafond. Nora était endormie à côté.

Les draps froissés sentaient la sueur, le désir, le vide. Elle attrapa son téléphone. Deux nouveaux messages et une notification d’AURA.


Claire :

J’ai couché avec lui. C’était nul. Mais j’ai pas pleuré. Merci.

Julien :

Je crois que je vais lui proposer un dîner. J’ai peur. J’ai envie.

Léna :

Tu me lis, mais tu me touches plus. C’est ton jeu ?

Victoire les lut, tous, plusieurs fois. Puis elle éteignit son téléphone et pleura, en silence, longtemps.




¤¤¤¤¤




10h00. Jean, 44 ans, un costume sur mesure, le regard fuyant.


C’était sa troisième séance, toujours la même chanson.



Victoire le regarda sans ciller.



Il inspira longuement. Son poing se referma sur l’accoudoir.



Il baisse les yeux.



Victoire croisa les jambes lentement.



Il resta silencieux. Longtemps.



Jean cligna des yeux, une fois, deux fois, puis se leva, brusquement.



Elle ne le retint pas. Elle savait qu’il reviendrait. Ou pas. Le vide finit toujours par se faire entendre.




12h22. Pause. Victoire consulta son téléphone.


Léna :

Tu joues avec moi ou t’as juste peur de ce que tu pourrais ressentir ?


Juste en dessous : quatre nouveaux messages sur AURA. Quatre nouvelles femmes, toutes séduisantes, toutes appétissantes. L’une voulait l’emmener au théâtre, l’autre proposait un massage, une troisième envoyait une photo suggestive d’elle en maillot noir, la dernière n’avait écrit que cette phrase :

Je n’attends rien. Mais je te désire.


Elle les regarda et les referma. Puis elle rouvrit le message de Léna. Elle écrivit, presque à contrecœur :

« Ce soir, 21h. Bar Miami Avenue, rue de Charonne. Viens si tu veux. Une seule règle : pas de masque. »


Elle hésita. Puis envoya. Son cœur accéléra.




16h45. Entre deux patients.


Elle ouvrit le tiroir du bas de son bureau. Un vieux carnet, avec la reliure en cuir rouge, fermé par un ruban. Elle ne l’avait pas ouvert depuis sept ans. Depuis Laura. Le prénom la traversa comme une lame tiède. Elle feuilleta, lu quelques phrases griffonnées, des mots crus, des mots doux. Et puis cette note :

« Tu dis que tu n’es à personne, mais tu oublies que tu es à moi quand tu t’endors sur ma peau. »


Victoire referma brutalement le carnet. Laura, sa bouche, son rire, ses mensonges. Alors qu’elle devait être à un séminaire et qu’elle était rentrée plus tôt que prévu, elle avait surprise Laura en nuisette avec une autre. La nuisette qu’elle lui avait offerte.


Elle s’était juré, ce soir-là, dans un silence glacial, que plus jamais elle n’aimerait avec les tripes, plus jamais elle ne donnerait les clés. Elle était devenue la femme aux rendez-vous multiples, aux corps sans lendemain, à la tendresse bannie.


Et pourtant, ce soir, elle allait revoir Léna. Pas pour le sexe, pour voir ce qui pouvait se produire si elle baissait la garde, au moins un peu. « Pas de masque » lui avait-elle écrit.




20h50. Au bar Miami Avenue.


Victoire était en avance, assise à une table dans le coin du bar. Sa nervosité planquée sous une chemise blanche impeccable, une veste noire et un rouge à lèvres parfait.

21h00. Léna entra, un maquillage léger, un pull noir et un jean. Mais dans les yeux, la même audace, la même tendresse explosive que la première fois. Elle s’assit face à elle.



Victoire, pour une fois, ne dit rien. Elle sourit. Elle sourit vraiment.


Elles avaient parlé, longtemps, de tout, de presque rien. C’était tellement naturel. Victoire n’était plus habituée à ça. Léna avait ce ton calme, cette façon de rire dans ses silences, qui la désarmait. Elles avaient abordé la peur de vieillir, le manque de sens, la solitude des femmes brillantes. Elles avaient évité les questions trop directes. Mais pas les regards.


Vers minuit, Léna avait simplement dit :



Et Victoire était venue.



01h17. Chez Victoire.


Elles avaient fait l’amour. Doucement et cette douceur avait surpris Victoire plus que n’importe quel fantasme. Ce n’était pas du sexe. C’était autre chose, un abandon, presque tendre, et ça la dérangeait.



03h09. Victoire ne dormait pas. Léna, nue, la respiration régulière, dormait à ses côtés, paume ouverte sur le drap. Victoire fixait le plafond. Le drap collé contre sa peau la gênait. La tiédeur de l’autre, l’odeur partagée, l’espace réduit, tout lui semblait soudain trop proche.


Et le passé revint. 2016, il y a une éternité maintenant. Laura riait sous la pluie. Elles s’étaient disputées au restaurant, violemment. Victoire avait parlé de « maturité émotionnelle », Laura l’avait traitée de « glaçon déguisé en volcan ».

Et pourtant, là, sur le trottoir, mouillée jusqu’à la peau, Laura riait.



Victoire avait voulu répondre, mais Laura l’avait embrassée. Et cette nuit-là, elle lui avait fait l’amour comme si c’était la dernière fois. C’était vraiment la dernière fois. Le lendemain, elle ne répondit plus. Elle vivait déjà avec une autre, celle avec qui elle l’avait surprise.




¤¤¤¤¤




07h15. Au réveil.


Léna dormait encore. Victoire se leva, sans bruit. Elle partit travailler comme on part au front.




10h00. Au cabinet.


Luc, 36 ans, séparé depuis deux mois. Luc est beau mec, sportif, mais un regard fuyant.



Il hésita :



Il sourit, mais un sourire cassé :



Le cœur de Victoire tressaillit. Elle nota, distraitement. Luc continua :



Victoire se figea. C’est elle qu’il décrivait, ses gestes, ses fuites, sa mécanique. Elle lui dit :



Luc baissa la tête.



Elle hésita. Puis dit doucement :





23h40. Dans un club privé du Marais.


La musique cognait comme un pouls sous ecstasy. Victoire était maquillée plus lourdement que d’habitude, elle portait une robe noire, les lèvres sombres. Elle avait besoin de bruit, d’oubli. Depuis ce matin, elle y repensait. Luc l’avait mise face à ses fantômes.


Elle commanda un gin tonic, observa la foule. Des corps de femmes qui dansaient, des mains qui se frôlaient, des odeurs de sueur, de parfum et de bière renversée sur le sol. Un lieu où tout pouvait arriver et rien n’aurait de conséquences. Et puis ici, personne ne l’appellerait Docteure Le Corre.


Une femme l’aborda, petite, la trentaine, brune, les yeux verts, les bras tatoués, pas son genre, et c’était parfait comme ça.



Victoire haussa un sourcil amusé.



Elles dansèrent, d’abord près l’une de l’autre, puis collées. La chaleur montait, les basses couvraient tout. Elles s’embrassèrent dans un coin plus sombre, rapidement. Victoire la poussa contre un mur. Sa main glissa sous la robe. La brune gémit.

La femme l’entraina vers les toilettes du fond, puis dans une minuscule cabine, sentant le désinfectant et le désir mêlé. Elles n’étaient certainement pas le premier couple à s’enfermer ici de la soirée. Victoire s’assit sur le rebord du lavabo. La femme s’agenouilla devant elle, le regard brûlant. La scène fut brève et intense, presque brutale, un baiser rapide, le bruit sec d’une ceinture qu’on défait, les doigts qui cherchent la peau. Victoire ferma les yeux et se laissa aller, haletante. Ce n’était pas tendre, c’était vital. Une façon de se vider de tout ce qui pesait, de se brûler les ailes pour mieux continuer à voler. Elle jouit sans émotion, sans tendresse, sans visage. Puis elle se rhabilla, elle remercia la femme d’un sourire et quitta le club. Elle se sentait légère, presque euphorique.


Mais en rentrant chez elle, le silence de son appartement lui tomba dessus. Elle se déshabilla, jeta ses vêtements sur une chaise et alla directement sous la douche. L’eau glacée lui piqua la peau.



00h30. Près de sa fenêtre


Victoire respirait l’air nocturne comme un poison doux. Elle marchait seule, le cœur plus vide qu’avant. Ce soir, elle n’a pas tombé le masque.


Son téléphone vibra dans sa poche.

Léna :

Tu m’as laissé dormir seule. J’ai trouvé ton mot. J’ai claqué la porte derrière moi en partant. J’espère que tu ne fais pas semblant.


Victoire lut. Et ne répondit pas.




¤¤¤¤¤




08h00, Au réveil.


Le téléphone de Victoire vibra sur la table de nuit. C’était un message vocal de Léna :

« Salut Victoire, tu n’as pas répondu à mon message d’hier. Je ne t’en veux pas. Pas encore. Je ne suis pas pressée. Mais je ne suis pas idiote non plus. Tu ne vas pas te débarrasser de moi avec trois silences et un sourire de travers. À bientôt ? Je te laisse respirer. Mais je reste là. »


Victoire écouta le message, tasse de café à la main. Elle le réécouta deux fois, puis le supprima. Elle regarda longuement son téléphone, comme si un appel pouvait le faire exploser.




10h00. Cabinet, Léa.


Elle n’avait pas sa capuche rabattue masquant à moitié son visage. Elle ne mâchait pas de chewing-gum. Elle avait juste un regard un peu rougi. Elle s’installa dans le fauteuil sans un mot et fixa Victoire.



Victoire soutint son regard.



Léa inspira, se tut, longtemps. Puis :



Victoire ne parlait pas. Léa continua :



Elle essuya ses joues.



Victoire sourit, doucement.





14h00. Julien.


Julien était là toujours impeccablement cravaté, coiffé, mais les yeux fuyants. Il parlait vite, agité :



Victoire penche légèrement la tête.



Julien déglutit.



Il se tut. Victoire pense à elle, à son masque, à son refus d’appartenir à qui que ce soit. Elle ne répondit pas.




17h15. AURA.


Notification :

Nouvelle conversation avec Sidonie.


Victoire ouvrit l’appli machinalement. La photo de profil montrait une jeune femme de 20 ans environ, le regard dur sous un maquillage outrancier, noir charbonneux, des piercings, une mèche bleue, une expression fière. Le premier message était sans équivoque :

Je suis jeune, pas idiote. Je sais ce que je veux. Et toi, tu corresponds. Ce soir ? 23h ? Je porte les chaînes. Toi les clés ?


Victoire sourit, presque malgré elle. Ce genre de provocation lui parlait, l’excitait. Et surtout, ça ne demandait rien d’autre que donner son corps et protéger son esprit.


Elle répondit :

23h. Bar le Perchoir, rue Quincampoix. Ne sois pas en retard.




23h04 – Bar le Perchoir.


Sidonie était déjà là. Elle portait une mini-jupe noire, très courte, des bas résilles, des boots compensées, l’œil sombre. Elle regarda Victoire comme on jauge une arme, sans cligner.



Victoire s’approcha.



Sidonie sourit.



Victoire l’attrapa par la nuque, doucement, amena son visage près du sien. Les bouches se frôlèrent. L’atmosphère était électrique. Quelques minutes plus tard, elles disparaissent dans les toilettes du fond.



23h19. Dans les toilettes du Perchoir.


Le néon clignotait. Le verrou était tiré. Les murs étaient couverts de graffitis. Victoire plaqua Sidonie contre le plus proche. L’autre gémit, tendue comme une corde. Victoire la toucha sans tendresse, avec précision. La jeune femme haleta, supplia, se cambra.

Les deux mains de Victoire tenaient, pinçaient, marquaient. Une se glissa sous la jupe de Sidonie, tirant sur les collants. Pas un mot, juste des souffles, des griffures, des morsures, un plaisir sec et sans poésie.

Sidonie finit par chuchoter :



Et Victoire le fit. Pas trop, mais assez pour se sentir vivante ou détruite, elle ne savait plus. Elle lui pinça un téton, plus fort quand Sidonie lui demanda. Elle glissa sa main sous sa micro-jupe, plaqua sa main entre ses cuisses. La jeune fille ne portait pas de culotte sous la résille de ses collants. Elle haletait quand Victoire lui enfonça sa langue dans la bouche. Quand elle desserra l’étreinte, Sidonie tomba à genoux devant elle, ouvrit son pantalon et colla sa bouche à son pubis. Victoire s’adossa contre la paroi à son tour, appuya fermement sur l’arrière de la tête de sa partenaire en écartant les jambes.



00h12. Boulevard de Sébastopol.


Sidonie alluma une cigarette. Victoire cherchait un taxi du regard sur le boulevard. Sidonie repartit sans un mot, sans se retourner. Victoire n’avait rien promis, rien volé, rien laissé. Mais dans sa gorge, elle avait un goût amer. Le goût d’une fuite bien menée. Et d’une tendresse abandonnée derrière un message sur une appli.




¤¤¤¤¤




Le lendemain, 19h10 – Un verre avec Léna, terrasse du Zig Zag Lounge


Léna portait en pull crème, légèrement décolleté, les cheveux détachés, peu maquillée. Elle s’installa, commande un verre de Cheverny blanc. Victoire prit la même chose.


Victoire avait hésité avant de venir. Mais Léna avait insisté et elle n’avait pas su dire non. Léna parlait de voyages avec enthousiasme, elle rêvait d’Islande, de chevaux sauvages et de silence. Victoire l’écoutait à moitié.



Victoire haussa les épaules.



Il y eut un silence. Léna ne souriait pas.



Un serveur passa. Victoire regarda son téléphone machinalement, il venait de vibrer. Une notification AURA :

Nora t’a envoyé une photo.

chambre 18 ce soir ?

Juste en dessous, Sophie :

Tu viens chez moi ce soir ?


Victoire les referma sans les lire. Elle posa son verre trop brusquement. Léna fronça les sourcils.



Elle se força à sourire.



Léna se pencha, effleura sa main sur la table.



Elle leva son verre.



Victoire se sentit prise en faute, comme si Léna avait ouvert la porte de son chaos intérieur. Elle rangea son téléphone et tenta de se reconnecter à l’instant présent. Mais la soirée resta teintée de ce malaise invisible.




¤¤¤¤¤




9h50. Le lendemain. Adam. 29 ans. Cinquième séance.


Il est arrivé avec un regard un peu fiévreux. Pas agité, juste… fatigué.



Il sourit :



Il baissa les yeux :



Victoire ne sut pas quoi répondre. Elle sentit une chaleur étrange monter à la base de la nuque. Elle se força à se redresser, à ajuster son ton.



Il la regarda. Un peu trop longtemps, puis hocha la tête.



Elle sourit, doucement. Mais ses yeux tremblèrent un peu.





11h30. Claire, la divorcée.


Claire était pimpante ce matin-là. Elle portait une robe fleurie, des petits talons et un sac plein de brochures de voyage.



Elle rit, puis s’interrompit :



Elle marque une pause.



Victoire sourit.



Claire s’adoucit.



Un silence. Claire ajouta, plus bas :



Victoire resta immobile.



Claire partit. Victoire resta, un peu sonnée.




Le soir, dans son appartement silencieux.


Ce soir, Victoire n’avait pas de rendez-vous, pas de plans improvisés. Des messages, des notifications qu’elle avait effacés sans les lire. Juste la perspective d’une nuit seule. Rien que ça, c’était rare, presque inconfortable. Elle ouvrit une bouteille de vin. Pas pour oublier, juste pour combler l’absence de voix. Elle s’allongea sur son canapé, pas de film, pas de musique, juste ses pensées et ce mur invisible entre elle et elle-même.


Elle pensa à Léna, à Claire, à Adam, à Léa. À Laura même, un peu. Elle se dit qu’elle devrait pleurer. Mais elle ne pleura pas. Elle n’y arriva pas. Alors elle ferma les yeux. Et s’endormit habillée, le verre à moitié plein posé près d’elle.




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08h45. Message vocal de Léna


« Victoire, je ne suis pas une distraction. Je ne suis pas une pause entre deux conquêtes. J’ai cru que je pouvais gérer ton monde fermé, tes murs, tes règles. Mais la vérité, c’est que j’ai besoin d’exister dans ta vie. Vraiment. Si ce n’est pas possible, dis-le. J’accepte qu’on ne s’aime pas. Mais pas qu’on fasse semblant. Je ne veux plus être une demi-mesure, ou tu m’ouvres la porte de ta vie, ou on arrête. Je ne suis pas un pansement. »


Victoire écouta, le téléphone posé sur la table du petit déj’. Elle ne bougea pas. Son café refroidit. Le message était simple, clair, brûlant de lucidité Elle ne répondit pas.




11h00. Au cabinet. Marion, 42 ans. Troisième séance.


Marion était une femme vive, trop vive, le regard acéré. Dès le début, la tension était palpable.



Victoire fronça à peine les sourcils.



Victoire resta droite.



Le ton était monté. Victoire hésita. Elle voulait couper court, mais… quelque chose dans la phrase la cloua. Marion continua, plus calme maintenant :





15h00 Luc, celui que sa femme avait quitté.


Luc était assis dans le fauteuil face à Victoire, le costume froissé, les yeux rouges. Il lui parla de sa femme partie avec un autre, de son incapacité à comprendre ce qu’il avait raté.



Victoire resta silencieuse. Cette douleur-là, elle la connaissait trop bien, Laura avait eu le même départ en catimini, la même trahison.




16h00. Le cabinet vide.


Victoire resta assise devant le fauteuil des patients vide, les rideaux entrouverts, sur une journée grise. Elle regarda ses mains, longtemps. Puis elle fixa son propre reflet dans la vitre. Et une fois de plus, elle ne s’aima pas.




21h45. Hôtel discret, 11e arrondissement.


Nora l’attendait, nue, assise sur le lit, un collier de cuir fin autour du cou, le corps tendu, un petit sourire au coin des lèvres. Victoire entra sans un mot. Elle posa sa veste et détacha ses cheveux. Puis elle avança lentement vers Nora.



Nora répondit dans un souffle :



La chambre devint un théâtre. Victoire la saisit par les poignets, la guida sans douceur, pas de mots tendres, juste des ordres clairs, des gestes nets. Nora obéit. Nora gémit. Nora jubila. Victoire donna. Donna tout. Jusqu’à ce qu’elle n’ait plus rien. Jusqu’à ce qu’elle se demande ce qu’elle faisait là.



00h32. Chez elle.


Elle referma la porte, enleva ses chaussures et les abandonna dans l’entrée. Elle passa devant le miroir. Elle ne se regarda surtout pas. Elle s’écroula sur le lit, toujours habillée. Elle sentit l’acidité de la sueur sur sa peau. Et pourtant, elle était glacée.


Elle sortit une boite de somnifères. Ce n’était pas un geste théâtral, ni un appel au secours.


Juste… un besoin de ne plus penser. Elle en avala un, puis deux. Ça serait si simple de prendre la boite. Ça serait trop simple. Elle pleura en silence. C’était de vraies larmes, cette fois, pas une fuite, pas une scène, juste un trop-plein. Elle sanglota longtemps le corps secoué, le souffle brisé. Le noir se fit, enfin. Elle s’endormit. Les somnifères eurent raison d’elle.




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10h46. Au cabinet, entre deux rendez-vous.


Le silence était propre, presque apaisant. Victoire se leva pour aller chercher un dossier… et vacilla. Tout se figea. Son estomac se noua. Ses jambes lâchèrent. Elle tenta de s’asseoir, mais s’écroula à genoux au pied de son bureau. Son cœur cogna sa poitrine. Sa gorge se serra. Elle étouffait.


Elle ne pleura pas, pas cette fois, c’est seulement le cerveau qui disait non, le corps qui disait stop. Après quelques minutes, elle se redressa, lentement. Elle tituba vers son téléphone et annula tous ses rendez-vous de la journée.



11h17. Les rideaux tirés, le cabinet vide dans la semi-pénombre.


Victoire regarda longuement le divan. Celui où d’autres déposaient leur chaos. Celui où elle n’avait jamais posé ni son dos, ni ses vérités. Elle hésita. Puis enleva ses talons, détacha ses cheveux, ouvrit le haut de sa chemise. Elle s’allongea, les bras le long du corps, les yeux ouverts vers le plafond. Un silence pesant, mais habité régnait dans la pièce.


Puis, doucement, elle se parla à elle-même, d’une voix posée, clinique :



Sa voix intérieure, rauque, presque sarcastique lui répondit :



Silence.



Il y eut un long silence. Elle inspira profondément. Son bras couvrit ses yeux.




12h10. Toujours allongée.


Une alarme sonna, quelque part. Elle ne bougea pas. Son téléphone vibra : message vocal de Léna. Elle ne l’écouta pas. Elle ferma les yeux. Et pour la première fois depuis longtemps, elle n’analysait rien. Elle respirait. Juste ça, respirer.


Après un long silence, dans sa tête, la voix intérieure revint, plus ténue, plus intime.



Une réponse s’imposa, calme, rationnelle, presque douce.



Un silence. Elle fronça les sourcils.



La réponse n’arriva pas tout de suite. Puis :



Un rire lui échappa, un rictus plutôt.



Elle ferma les yeux et cette fois ne lutta pas. Elle sentit les larmes monter. Mais ce coup-ci, ce n’était plus la tempête de la veille. Plutôt une pluie fine, presque apaisante.


Elle resta longtemps là, jusqu’à ce que la nuit tombe et que le cabinet se perde dans l’obscurité.




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9h00. Le lendemain matin, froid. Paris était gris.


Victoire était chez elle. Tout était calme, trop calme. Pas de talons, pas de tailleur, pas de chignon, elle portait un jean, un pull ample, les cheveux lâchés, pas maquillée. Elle prit son téléphone dans la main, hésita, puis composa. Léna répondit rapidement.



Sa voix était claire, un peu inquiète. Victoire inspira.



Elle marqua une pause.



Léna ne répondit pas tout de suite. Puis :



Léna souffla doucement.



Un frisson dans la voix, Victoire répondit :



Elles raccrochèrent sans adieu, mais sans rancœur.



Plus tard, 11h03.


Victoire ouvrit son ordinateur. Une fenêtre de navigation privée s’ouvrit, AURA. Elle allait cliquer par réflexe, avant de la fermer.


Aujourd’hui, pas de site de rencontre. Elle ouvrit une page de vols aériens. Dans le champ destination, elle indiqua Italie.


Elle chercha un billet pour la Sicile. Syracuse ? Non, trop de souvenirs, Laura, les hôtels de charme, les nuits ivres et les disputes feutrées. Taormina ? Même chose. Les ruelles, les couchers de soleil, les promesses non tenues et Laura toujours.

Elle ferma les yeux, réfléchit, puis tapa : Lipari. La plus grande des îles Éoliennes, sauvage, franche, salée, authentique. Une terre d’ocre et de vent, qu’elle avait aimée autrefois, il y a longtemps, quand elle voyageait enfant, avec son père. Un lieu sans Laura, sans passé trop lourd.


Elle réserva un billet, puis un petit hôtel au-dessus du port, une chambre simple, avec un balcon, pour la première semaine. Le reste serait à improviser.



Chez elle, la valise ouverte.


Elle plia des robes légères, des shorts, un maillot ou deux et un carnet, pas de talons, pas de chignons.

Elle ouvrit un tiroir, y trouva un vieil album photo du temps de Laura qu’elle regarda un moment, sans l’ouvrir. Puis elle le rangea au fond de la valise, pas pour l’emmener, pour s’en débarrasser là-bas, comme un dernier geste, une dernière image à jeter à la mer.



Le lendemain matin, à Orly.


Victoire était seule, ses lunettes de soleil sur le nez, un sac en bandoulière, tirant sa valise. Il n’y aura pas d’effusions, pas de drame, juste un souffle plus libre.


Elle regarda son billet, chercha la porte d’embarquement. Puis elle leva les yeux. Elle vit un reflet dans la vitre, c’était bien elle, Victoire, mais autrement, moins lisse, moins verrouillée, presque… vivante. Pas libérée encore, mais elle nota le changement. Elle sourit un peu et se dirigea vers les comptoirs d’enregistrement.


Dans le hall d’embarquement, assise sur un fauteuil en skaï bleu fatigué, Victoire sortit son téléphone. Elle ouvrit machinalement l’appli Aura. Cinq messages non lus.

Une brune tatouée, Une prof d’histoire, une mère célibataire à Belleville. Nora, encore. Et une certaine Malika qui aimait « les femmes qui s’échappent ».

Victoire les fit défiler, sans les ouvrir. Puis ses doigts glissèrent jusqu’aux paramètres du compte. Elle hésita. Son index se posa sur la ligne « Supprimer mon compte ».

Juste en dessous, il y avait : « Mode vacances – utilisatrice non disponible ».

Elle fixa l’écran quelques secondes. Puis cliqua sur « Mode vacances ». Elle allait reposer son téléphone, changea d’avis, le prit dans sa paume et cliqua sur « Supprimer mon compte ». Aura allait se taire, enfin. Elle rangea son téléphone, sans sourire.


Par le hublot de l’avion, le soleil déchira la grisaille.




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Trois mois plus tard. Lipari, Fin d’après-midi.


Le mois de septembre s’étirait. La saison touchait à sa fin. L’île retrouvait sa respiration lente. Même l’été, Lipari est calme. Les touristes, pas si nombreux que cela, ne font qu’y passer pour rejoindre d’autres îles de l’archipel Éolienne, beaucoup plus prisées, comme Vulcano, Stromboli ou Panarea.


Victoire avait quitté Paris, le tumulte de ses nuits, l’angoisse de ses patients et les notifications incessantes. Elle descendait la via Garibaldi, les mains dans les poches d’un vieux short en jean délavé. Ses cheveux étaient simplement attachés en queue de cheval. Elle portait un débardeur blanc un peu trop large laissant deviner ses épaules hâlées et, aux pieds, des sandales de cuir usées.

Elle passa devant la piazza Ugo di Sant’Onofrio, où des enfants couraient après un ballon. Une vieille dame lui sourit depuis un banc. Elle la salua, elle la croisait souvent dans les ruelles de Lipari. Après trois mois passés dans la petite ville, les locaux commençaient à la connaitre. Ils l’appelaient la Française. Un couple de touristes photographiait le clocher. Elle s’arrêta pour regarder le petit marché, les légumes étalés sur les étals, pendant qu’un pêcheur vendait des seiches encore vivantes dans une glacière posée au sol, tout en racontant ses histoires à ses voisins tout en rigolant. L’air sentait le chèvrefeuille, le sel et les cloches de l’église tintaient doucement, rythmant la vie locale.


Elle remonta la via Roma pour retourner chez elle. Un chat noir la suivit un moment. Le temps semblait suspendu. Elle longea des maisons blanches ou ocres, aux volets colorés, des jasmins débordant des balcons. Le chat noir la croisa à nouveau en haut d’une ruelle. Elle l’appela, il tourna la tête vers elle et s’approcha timidement. Elle s’accroupit et tendit la main. Il lui renifla les doigts et finalement se laissa caresser. Puis, il s’éloigna dans la ruelle et redescendit vers le port.



Après quelques jours sur l’île, en arrivant, Victoire avait laissé son hôtel et loué une petite maison simple, deux pièces blanches, un bougainvillier qui grimpait sur la façade, un tilleul sur la petite terrasse pour faire de l’ombre.


Victoire remontait vers sa maison, sur les hauteurs. Elle avait vue sur la mer et le port, depuis la terrasse. Cette terrasse était le lieu parfait pour son rituel du soir. Elle y buvait le vin blanc local et y grignotait des pistaches, en regardant passer les cargos au loin et le soleil qui baissait sur la mer Tyrrhénienne.


Elle avait trouvé un rythme lent, presque méditatif. Le matin un café sur la terrasse, la mer bleue devant elle. L’après-midi la lecture à l’ombre et le soir, le ciel rougeoyant reflété sur l’eau. Elle écrivait parfois dans un cahier, sans ambition.


Elle dormait mieux. Bien, même. Elle mangeait plus lentement, appréciant le contenu de son assiette. Elle parlait peu, mais avec sincérité.


Elle retrouvait doucement un peu de quiétude. Ses pensées sur son ancienne vie et ses douleurs étaient encore présentes, mais elles ne la dominaient plus. Elles s’effaçaient doucement, remplacées par la sensation de respirer, simplement. Elle ne pensait plus du tout à Sophie, à Nora, à Sidonie. Elle pensait un peu à Léna, pas très souvent. Et cela faisait quelques semaines qu’elle ne pensait plus à Laura.


Elle allait sûrement rester ici au moins jusqu’à fin octobre. Elle ne savait pas encore ce qu’elle allait faire ensuite. Elle rentrerait peut-être, guérie, ou du moins sur la bonne voie pour l’être. Elle reprendrait son cabinet, ou bien peut-être irait-elle ailleurs. Elle n’attendait personne. Mais elle n’était plus en fuite.



19h30. La terrasse, au coucher du soleil.


Victoire était assise, les jambes croisées, un verre posé sur la table, une brise soulevant doucement ses cheveux Elle regardait l’horizon. Elle n’avait pas de pensées précises, pas de nostalgie, juste le présent, simple, chaud, salin.


Le chat noir, encore lui, sauta du muret, s’avança sur la terrasse, alla renifler la gamelle d’eau qu’elle avait déposé dans un coin à son intention, puis la dédaignant, vint s’allonger à ses pieds avant d’entreprendre une toilette intensive.


Victoire sourit. Elle huma l’air. C’était peut-être le début de quelque chose. D’autre chose.