Corée du Sud, 1968. Bonne lecture :)
Avant-propos
En anglais, « you » signifie à la fois « tu » et « vous ». Il semble donc difficile de distinguer tutoiement et vouvoiement, mais l’utilisation de divers registres de discours et de tournures de phrase permet justement d’indiquer la politesse ou non.
En coréen, il existe différents registres et niveaux de politesse (on en compterait jusqu’à sept), ce qui se traduit par des mots différents et aussi par la conjugaison des verbes, c’est l’une des complexités de cette langue. Ceux-ci ne sont pas aisés à retranscrire en français, sauf éventuellement sous des formes désuètes comme « notre très honorable invité ».
Pour simplifier, ce texte utilisera « tu » pour la familiarité ou la subordination, et « vous » dans les autres cas.
Présentons les deux protagonistes, en commençant par Madame puis Monsieur :
- — Jeong Ha-Yun (nom puis prénom), trentenaire non mariée.
- — Karel Appeltuin (prénom puis nom, sans le « van de(r) » entre les deux), trentenaire non marié.
En 1968, la Corée du Sud est dirigée d’une main ferme (pour ne pas dire d’acier) par Park Chung-Hee qui conduit le pays vers la prospérité économique, moyennant un certain nombre de sacrifices non négligeables. La guerre qui a mené à la partition de la contrée en deux pays distincts (Nord et Sud) reste très présente dans les esprits. Ses séquelles se font largement sentir ci et là.
Ha-Yun
L’œil occidental rencontre souvent des difficultés à donner un âge aux Coréennes. Il n’est pas rare qu’une mère et sa fille puissent dans ce cas parfois passer pour des jumelles. Mais les autochtones n’ont pas ce souci.
Ha-Yun paraît facilement la jeune vingtaine alors qu’elle a dix ans de plus. Veuve, elle est à moitié ostracisée, car n’étant pas en couple (c’est idiot mais c’est comme ça). Le rejet aurait été pire si elle n’avait jamais été mariée. Comme elle possède une force de travail non négligeable, ses supérieurs ne disent trop rien sur sa situation de célibataire. De toute façon, une femme non mariée peut bien faire des tas d’heures supplémentaires, puisqu’elle n’a pas à s’occuper de son mari et ses enfants, n’est-ce pas ?
De ce fait, Ha-Yun fait presque tout le boulot de ses trois collègues. Tout le monde le sait, mais c’est presque naturel, c’est dans l’ordre des choses.
Karel
Comme Karel Appeltuin (Néerlandais d’origine) possède un certain don des langues et de l’acclimatation, il est donc souvent envoyé en mission dans les différents coins de notre globe, expression pas très logique quand on y réfléchit. Cette fois-ci, c’est à Incheon, gros port près de Seoul, en Corée du Sud qu’il a été muté, bien que sa connaissance de la langue locale soit assez proche du zéro. Néanmoins, il s’exprime fort bien en anglais et aussi en chinois (merci sa nourrice), avec un peu de japonais (séjour d’un an).
Le coréen est grammaticalement assez proche du japonais, du moins dans les très grandes lignes. Certains experts rangent ces deux langues dans le même groupe linguistique, ce qui est contredit par d’autres spécialistes (le contraire aurait été étonnant). Mais il ne faut pas croire que la relation soit identique à celle qui existe entre le français et l’italien, par exemple. À l’oral, un Coréen et un Japonais ont un mal fou à se comprendre mutuellement, malgré le fait que ces deux langues ont été envahies par une tonne de vocabulaire chinois, à l’image du grec (et du latin classique) dans les langues romanes (et aussi germaniques).
Sur place, Karel Appeltuin s’exprime la plupart du temps en anglais. Parfois, il bascule en chinois en fonction de certains interlocuteurs qui n’apprécient pas l’anglo-saxon. En revanche, il évite le japonais pour des raisons historiques. De plus en plus, il insère du coréen dans ses phrases, se contentant de rester dans le registre neutre de la politesse.
Comme il sait respecter les usages locaux, le nouveau venu est plutôt bien vu, aidé par une grande stature, des yeux fort bleus et une chevelure blonde, des caractéristiques fort exotiques. Sans oublier un certain charisme.
On dira qu’il a tout pour lui, mais du fait de son travail très itinérant, Karel n’a jamais pu avoir de relations stables, et encore moins d’enfants. Néanmoins, le sujet ne le turlupine pas, son état de célibataire endurci lui convient très bien. En général, il n’a aucun problème pour vivre diverses aventures, ayant l’honnêteté de prévenir d’avance la personne sur laquelle il a des vues. Assez souvent, ce n’est pas lui qui vient auprès des femmes, mais c’est l’inverse.
Puis un beau jour, le chemin de Ha-Yun croise celui de Karel.
Croisement
Bien que la jeune femme ne soit pas dans le même service que lui, Karel ne met pas longtemps à comprendre la valeur de Ha-Yun. Il apprécie sa force de travail, ses initiatives et aussi sa beauté discrète. De plus, elle parle assez bien anglais et un peu chinois. Comme le service de la jeune femme est composé à la base de quatre personnes (dont trois travaillent peu, et on ne compte pas les chefs qui chéfisent), Karel demande très vite à ce que Ha-Yun soit détachée auprès de lui. Ce qui ne fait pas les affaires des collègues en question.
- — Comment ça, elle va être mutée auprès de ce long nez d’étranger ? Mais c’est pas possible !
- — Eh bien si ! Et en plus, ça prend effet après-demain ! Mais on ne peut rien faire pour empêcher ça : ordre de la Direction.
Eh oui, comme l’ordre vient d’en haut, de très haut, la seule issue possible est d’oublier d’ouvrir trop grande sa bouche. Essayez donc de rencontrer la Direction en protestant : ah non, elle ne peut pas partir, c’est elle qui fait tout le boulot, tandis que nous, on se tourne les pouces…
Karel est content : il a récupéré une collaboratrice efficace.
Ha-Yun est contente : non seulement sa charge a baissé, mais ce qu’elle fait est plus gratifiant.
Les trois collègues sont mécontents : on s’en fiche.
Les chefs de ces trois collègues râlent que le travail est maintenant bâclé : on s’en fiche aussi.
Comme Ha-Yun est une célibataire sans entrave, Karel lui demande assez souvent si elle peut l’aider à visiter avec lui les environs, les curiosités et les us locaux. Comme son nouveau supérieur est de bonne composition, la jeune femme accepte à chaque fois, ce qui meuble ses loisirs solitaires qui se résument souvent à regarder en noir et blanc des séries dotées de multiples rebondissements peu plausibles, remplies de propagandes trop souvent peu subtiles, mais en moins pire qu’au Nord. Sinon, il reste la lecture.
Très vite, Karel comment à avoir une bonne vision panoramique d’Incheon et de ses alentours, et aussi de sa subordonnée.
Beaux jours
Comme les beaux jours reviennent (en Corée, les hivers sont très froids, mais les étés peuvent être torrides, surtout sur la côte ouest), Karel demande à sa collaboratrice :
- — Miss Jeong, est-ce qu’on peut se baigner pas trop loin d’ici sur une plage acceptable, et si possible, pas à côté du port ?
« Miss Jeong » est le compromis qu’a trouvé Karel pour s’adresser à Ha-Yun, les règles de politesse coréenne étant assez redoutables. De son côté, la jeune femme s’adresse souvent à « Meneer Karel », son supérieur préférant qu’elle utilise son prénom, plus simple à prononcer pour elle que son nom de famille, le « meener » étant un rappel de la langue natale de Karel. Celle-ci répond :
- — Si on accepte de faire un peu de route, oui, c’est possible. La plus célèbre est Hanagae Beach, sur l’île de Muuido.
- — Beach ? En anglais dans le texte ?
- — Oui, en anglais dans le texte.
Ha-Yun montre du doigt l’emplacement du lieu sur la grande carte qui est scotchée sur le mur de du bureau de son supérieur hiérarchique. Constatant la position de cette plage, Karel dit :
- — Uh, il faut y aller en ferry, je suppose.
- — Non, il est possible depuis peu de temps d’y aller en voiture, en passant par une série de ponts, moyennant péage.
Bien qu’issu d’un pays de navigateurs, Karel n’a pas le pied marin :
- — Banco pour Hanagae Beach ! Allons-y tous les deux en fin de semaine.
- — Vous… vous souhaitez que je vienne avec vous, Meneer Karel ?
- — Bien sûr que oui !
Elle s’étonne :
- — Pour… se baigner ?
- — En général, quand on met les pieds sur un plage, c’est aussi pour se baigner, en plus de faire bronzette.
- — C’est que…
Karel s’amuse :
- — Dois-je comprendre que votre modestie naturelle vous interdit d’exposer votre corps au soleil et à l’eau ?
- — La beauté repose sur la blancheur de la peau. Et être la cible des regards est… euh… vous comprenez…
- — Eh bien, pour maintenir votre pure blancheur, vous irez sur la plage et dans l’eau avec un grand chapeau de paille. Je parie que ça va faire un bon bout de temps que vous n’avez pas été sur une plage.
Elle baisse la tête :
- — Jamais…
- — Jamais ? Raison de plus pour y aller au plus vite ! Et ne protestez pas, c’est un ordre de votre chef !
Karel sourit : être un supérieur hiérarchique est assez pratique en Corée, mais il frissonne en songeant aux abus que ça peut engendrer.
Hanagae Beach
La baie proche de Seoul (et donc d’Incheon) abrite un petit archipel, cependant certains îlots sont inhabités.
Ha-Yun et Karel sont partis tôt du port. De façon évidente, c’est l’homme qui conduit la voiture, car une femme au volant, ça ne se fait pas, sauf chez les excentriques ou les très riches.
Pour se rendre à Hanagae Beach, il faut d’abord passer sur un confetti d’île, une petite île, une grande île, à nouveau un confetti, puis enfin sur l’île de destination, le tout en empruntant des ponts. La dernière partie du trajet est à faire à pied (300-400 mètres), le parking étant en retrait de la mer.
Une fois sortie de la voiture, Ha-Yun met aussitôt un grand chapeau de paille sur sa tête que lui a procuré Karel qui tout simplement pioché dans un stock de l’entreprise. Par amusement, il a ajouté un ruban bicolore rouge-bleu, les couleurs du yin yang dessiné sur le drapeau coréen. La jeune femme prend avec elle un sac de taille moyenne d’où dépasse une serviette de bain. Karel s’occupe d’un deuxième sac assez gros.
Découvrant la plage, le Néerlandais s’exclame :
- — Eh pas mal ! On se croirait à Hawaï ou en Polynésie.
- — Vous exagérez, Meneer Karel !
- — Non, non… la plage, la mer, les montagnes, ça me rappelle ces endroits.
- — Vous y avez séjourné ?
- — Hawaï, deux fois. La Polynésie, une seule fois, mais durant presque un an.
Posant son sac, puis déposant sa serviette sur le sol, Ha-Yun devient songeuse :
- — Quand je pense que je ne suis jamais sortie de Corée…
- — Ah bon ? Pas même pour votre voyage de noces ?
Agenouillée sur sa serviette, la jeune femme se rembrunit. Assis à côté d’elle, Karel s’excuse :
- — Ah pardon, c’est sorti tout seul !
- — Ne vous excusez pas. Je me suis mariée pour la mauvaise raison.
- — C’est-à-dire ?
- — Quand une jeune fille atteint un certain âge, il convient qu’elle soit mariée. J’ai dit trop vite « oui » à un homme qui m’a proposé le mariage, lui aussi, pour garder la face.
- — Ah oui…
Ha-Yun regarde étrangement son chef :
- — C’est… c’est triste à dire, Meneer Karel, mais j’ai été contente quand il est décédé lors d’un accident de train au bout d’un an de mariage.
- — De train ?
- — Il se rendait à son travail. Par suite de fortes pluies, les rails ont bougé, le train a déraillé. Curieusement, il a été la seule personne à mourir dans cet accident. Un signe du destin ?
Karel connaît enfin la raison du décès. Personne ne semblait vouloir le lui dire (sujet tabou à prime vue), et ç’aurait été de très mauvais goût de demander des explications à la veuve. Il frissonne malgré lui :
- — Étrange, en effet.
- — Je vais vous paraître cynique, Meneer Karel, mais sa mort m’a été plusieurs fois profitable. Elle m’a libérée de ce mariage sans passer par la case divorce, elle me permet toujours de justifier mon non-remariage, et comme ça a été considéré comme un accident du travail, j’ai eu droit à une certaine somme d’argent.
- — Vous n’avez pas profité de cette somme d’argent pour visiter d’autres pays ?
Regardant la mer devant elle, la jeune femme devient songeuse :
- — J’aurais pu, mais tout de suite, ce n’était pas convenable. J’ai reporté plusieurs fois le projet, et puis… j’ai oublié en quelque sorte…
- — Eh bien, n’oubliez pas d’enlever vos vêtements pour aller dans l’eau !
Joignant le geste à la parole, Karel se met debout et ôte son polo, puis son pantalon, étant maintenant uniquement vêtu d’un maillot de bain. Ha-Yun constate que son chef est plutôt bien fait, elle rougit légèrement à cette pensée. Peu après, ôtant sa robe, elle se met à son tour en maillot de bain, ayant ôté fugacement son chapeau de paille.
Contemplant sa collaboratrice, Karel s’étonne :
- — C’est quoi, ce maillot ?
- — C’est celui de mes études, avant d’aller à l’Université.
- — Vous rentrez toujours dans votre maillot d’adolescente ?
- — Il est quand même un peu juste…
Contemplant avec plaisir le corps fortement moulé, surtout du côté des hanches et de la poitrine, l’homme plisse des yeux :
- — Ah oui… en effet… pourquoi avez-vous pris ce maillot-là ?
- — Parce que c’est le seul que je possède ! Je n’ai pas eu le temps d’en acheter un nouveau quand vous avez suggéré qu’on vienne ici, Meneer Karel !
- — Vous auriez dû me le dire ! Je vous aurais libéré une demi-journée ! Attendez, attendez… ça fait maintenant dans les quinze ans que vous n’avez pas changé de maillot ?
Elle se tortille sur place :
- — Euh… presque vingt…
- — Eh bé ! Bien que je sache que c’est la première fois que vous venez sur une plage, on ne peut pas dire que vous allez souvent à la piscine !
Elle évite de répondre. Karel change de conversation :
- — Allons dans l’eau, je sens que vous n’êtes pas trop à l’aise…
- — Vous avez raison, allons dans l’eau.
Ils se dirigent tous les deux vers la mer, Ha-Yun ayant remis le chapeau sur sa tête. Être bronzée signifie souvent deux choses ici : soit être une fille de mauvaise vie, ou soit être une occidentalisée (ce qui revient presque au même).
Toujours est-il que les deux employés s’amusent plutôt bien dans l’eau, même s’ils ne se touchent aucunement. Ce ne serait pas convenable…
Mini-vacances
De retour de la baignade pour la troisième fois, assise sur sa serviette, ayant bien ajusté sur sa tête son grand chapeau de paille, Ha-Yun se tourne vers son voisin de plage :
- — Vous savez, c’est la première fois que je pars en vacances depuis bien des années !
Tout en zieutant copieusement de façon pas trop ostensible sa voisine de serviette, Karel s’amuse :
- — En vacances, c’est vite dit, c’est juste aujourd’hui !
- — Chez nous, en Corée, il n’est pas rare que ce soit juste un jour ou deux. Les vacances prolongées sont un luxe dans notre pays.
- — J’avais cru comprendre…
Soudain, à la grande surprise de sa collaboratrice, Karel se fige, puis il prend la parole :
- — Sauf erreur de ma part, Miss Jeong, demain, nous ne travaillons pas non plus et vous êtes attendue nulle part.
- — Où voulez-vous en venir ?
- — Eh bien, restons ici et repartons demain en fin d’après-midi.
Elle le regarde étonnée :
- — Mais… nous… nous dormons où ?
Karel désigne du doigt les bâtiments situés derrière :
- — Il y a des hôtels, il me semble…
- — À condition qu’il y ait deux chambres libres, car louer la même chambre à un couple non marié est impensable, il faut montrer un certificat…
- — Ça fonctionne encore comme ça ici ?
- — Il existe quelques rares hôtels prévus pour les couples non officiels, mais je ne pense pas qu’il y en ait ici.
Karel regarde les bâtiments situés en bord de plage :
- — Je suppose qu’on se trouvera bien deux chambres…
- — Ça va être assez cher !
- — C’est moi qui paye, car c’est moi qui en ai eu l’idée. À moins que ça ne vous tente pas de rester ici demain.
Elle hésite un peu :
- — Honnêtement, j’aimerais rester…
- — Mais ?
- — Vous et moi…
- — Quoi, vous et moi ?
Après diverses contorsions, elle finit par lâcher le morceau :
- — Nous ne sommes pas un vrai couple !
- — Nous sommes une sorte de vrai couple dans le monde du travail. En parlant de ça, faisons quelque chose que nous avons souvent fait en couple : allons déjeuner !
Ha-Yun se tortille sur sa serviette :
- — Je… je préférerais que vous évitiez le mot « couple ».
- — Un plus un, ça fait bien deux, et donc un couple, non ?
- — Oui, mais… chez nous, ça n’a pas tout à fait la même signification…
- — Vous avez l’art de vous compliquer la vie, ou bien c’est moi qui me la simplifie trop.
Une fois rhabillés, ils choisissent un restaurant visiblement spécialisé dans le poisson et les fruits de mer. Pour changer, c’est la jeune femme qui passe commande, après avoir déchiffré pour Karel le contenu de la carte.
Ils se mettent à parler d’un peu de tout. Karel évoque la géographie de la Corée du Sud :
- — Environ 30 millions d’habitants sur 100 mille kilomètres carrés, ça fait une grosse densité de population, sachant qu’il y a plein de montagnes inhabitables un peu partout !
- — Votre pays natal, ça donne quoi ?
- — Hmm, les Pays-Bas ? 11 millions sur 41 mille kilomètres carrés, un tiers sur la moitié, mais chez nous, c’est plat, très plat, juste quelques monts.
Ayant presque fini son assiette, elle demande :
- — Aucune montagne ?
- — Comparativement à chez vous, c’est plat de chez plat, la morne plaine. Ce qui explique les bicyclettes omniprésentes.
- — En Corée, nous avons aussi beaucoup de bicyclettes…
- — J’ai vu, mais pas pour les mêmes raisons.
Un peu plus tard, la conversation roule sur un sujet plus intime :
- — Donc, après le décès de votre époux, vous n’avez pas cherché à vous recaser ?
- — Non, ça ne me disait rien. Mon travail de l’époque me prenait déjà beaucoup de temps.
- — Vous auriez pu rencontrer un autre homme sur place, sur les lieux de votre boulot.
Se souvenant de cette époque, la jeune femme fait la moue :
- — Ou bien ils étaient déjà mariés, ou bien ils n’étaient pas intéressants. Et mon mariage m’a appris qu’il vaut mieux être seule que mal accompagnée.
- — Un ou une colocataire dans ce cas.
- — C’est comme un mari… on décroche rarement le gros lot.
- — Et vous mettre en ménage avec une femme ?
Ha-Yun le regarde avec des grands yeux tout ronds :
- — Impossible ! C’est interdit par la loi ! Et puis, deux femmes ensemble, c’est… c’est comme deux hommes ensemble, ça ne se fait pas, c’est immoral !
- — En effet, ça n’aide pas… Ah, voici nos desserts !
Karel commence à s’habituer aux desserts coréens (très différents des occidentaux) qui lui rappellent beaucoup ceux du Japon. Mais à l’image de ce qui se passe à l’est de la Méditerranée où il ne faut surtout pas dire que la cuisine grecque et la turque sont identiques à quelques détails près, il faut éviter de clamer que les desserts japonais comme coréens sont presque les mêmes.
Avec quand même des petites variantes…
À la recherche d’une chambre
Plutôt que de s’y prendre trop tard, Karel décide, après le repas, d’aller réserver tout de suite deux chambres. Malheureusement, ça ne se passe pas exactement comme prévu, tout étant déjà plein.
Dans le quatrième hôtel (et dernier), la personne située à l’accueil parle plutôt bien anglais, mais la réponse n’est guère vraiment positive :
- — Désolé, Monsieur, mais nous n’avons plus qu’une seule chambre libre…
- — Tant pis, je prends. Ah zut, j’oubliais : le fameux certificat !
L’hôtelier devient arrangeant :
- — Je sais que les Occidentaux ne se baladent pas toujours avec un certificat de mariage…
- — Vous êtes trop bon !
Rassuré par cette ouverture, Karel se tourne vers sa collaboratrice :
- — Ne vous inquiétez pas, on s’arrangera.
- — Je… je vous fais confiance, Meneer Karel…
L’hôtelier semble néanmoins gêné :
- — Il y a un petit souci, Monsieur…
- — Lequel ?
- — C’est la suite nuptiale…
Restée en retrait, Ha-Yun ouvre de grands yeux étonnés, Karel se contente de ne prononcer qu’une seule syllabe :
- — Ah !
- — Mais je peux vous la faire à un tarif intéressant…
Le Néerlandais réfléchit vite : c’est le quatrième et dernier hôtel et aussi le seul qui propose (pour l’instant) une chambre libre. Une suite nuptiale, ça pourrait être amusant. De plus, repartir ce soir pour revenir demain, ce n’est pas folichon. Alors il accepte :
Ha-Yun reste muette de stupéfaction. Son chef en profite pour demander :
- — Puis-je y jeter un rapide coup d’œil ?
- — Pas de souci, je vous accompagne. Suivez-moi, je vous prie.
En effet, pour une suite nuptiale, c’est une belle suite nuptiale ! Karel remarque tout de suite un détail assez particulier :
- — Un lit rond ? Ce n’est pas très commun !
L’hôtelier se fend d’un rapide sourire entendu :
- — Ce n’est pas très commun dans la vie d’une personne de vivre une nuit de noces.
- — Vous marquez un point. Les miroirs, au plafond et sur les murs, font aussi partie du « pas très commun » ?
- — Ce n’est pas tous les jours qu’on se marie, Monsieur.
- — En tout cas, ce sera bien la première fois que je me regarderai en me couchant !
L’hôtelier réprime un petit rire. Restée à l’orée de la chambre, Ha-Yun regarde assez effarée le lieu. Son chef revient vers elle :
- — Rassurez-vous, le lit est assez grand. Il y a même moyen de mettre une barrière entre nous-deux.
- — Si… si vous le dites…
Le Néerlandais se tourne vers l’hôtelier :
- — OK, je confirme que je prends cette suite, et je paye tout de suite afin de réserver cette chambre pour ce soir.
- — Aucun souci, Monsieur. Vous ne regretterez pas votre choix.
Goguenard, Karel répond :
- — Je vous dirai ça demain matin. Je suppose que le petit-déjeuner est compris ?
- — Il s’agira d’un buffet avec un large choix… mais malheureusement, nous n’avons pas de spécialités allemandes à vous proposer.
- — Ne vous en faites pas, je ne suis pas Allemand, mais vous n’êtes pas tombé bien loin : je suis Néerlandais, c’est juste à côté.
Quand le couple sort de l’hôtel, Karel dit à sa voisine :
- — Maintenant, chère Miss, allons acheter un maillot plus seyant, puisque nous restons plus longtemps.
- — Maintenant ?
- — Bien sûr ! Ainsi vous pourrez vous baigner tout de suite avec ce nouveau maillot.
- — C’est que…
- — Je vous le paye, chère collaboratrice.
Assez gênée, Ha-Yun proteste :
- — Vous payez beaucoup de choses ! Le carburant, le repas, l’hôtel, mon maillot…
- — C’est moi le responsable hiérarchique. C’est bien comme ça que ça fonctionne chez vous, non ?
- — Pas toujours…
Elle suspend sa phrase. Karel demande :
- — Vous vouliez ajouter quelque chose…
- — Je… vous êtes différent…
- — Je ne suis pas un Coréen, c’est évident.
- — Non, ce n’est pas ce que je voulais dire…
Puis elle se tait. Les deux employés se dirigent vers ce qui semble être un magasin touristique, afin d’acheter un nouveau maillot.
Après-midi
La boutique offre en effet un choix de maillots une-pièce, mais aucun bikini, cet accessoire étant jugé trop sulfureux, même si divers films étrangers et parfois coréens n’hésitent pas à en montrer, mais ça reste très diabolisé.
Bien qu’assez gênée, elle ouvre néanmoins le rideau pour que Karel puisse voir ce que donne sur elle ce premier maillot qui ressemble énormément à celui qu’elle portait ce matin. Karel expose carrément le fond de sa pensée :
- — Boh, ce maillot est presque identique au vôtre. Autant ne rien acheter. Ne bougez pas, je vais faire mon choix.
Avant que la jeune femme ne puisse protester, son chef s’est déjà éloigné. Il revient peu après avec deux nouveaux maillots à la taille de celui qui vient d’être essayé.
- — Miss Jeong, veuillez essayer ces deux-là.
- — Ils ne sont pas trop… impudiques…
- — Je serais très étonné que vos compatriotes osent vendre des maillots impudiques dans une station à vocation familiale. Mais bon, j’ai compris depuis un certain temps que votre notion de l’impudeur n’est pas la mienne.
Quelques instants plus tard, la jeune femme dévoile le deuxième maillot. Karel hoche la tête de façon positive :
- — Ça vous va nettement mieux, cher Miss.
- — C’est que… les bandes verticales soulignent un peu trop mes formes…
- — De quoi vous plaignez-vous ? Vous au moins, vous avez des formes, pas comme une grande partie des femmes qui gravitent autour de nous dans l’entreprise.
- — Oui mais… c’est quand même un peu indécent…
- — Essayez le dernier maillot. On avisera ensuite.
La jeune femme referme le rideau derrière elle afin d’essayer le troisième article. Peu après, elle révèle sa nouvelle tenue. Son supérieur hiérarchie dit :
- — Moi, je vous préfère dans celui-là, et ne me dites pas que les bandes accentuent vos formes, il n’y en a plus que deux. Et de plus, elles se croisent.
- — Mais elles sont aussi placées aux endroits stratégiques, et ce croisement est très…
- — Indécent ? Je ne vois pas en quoi.
- — Ce n’est pas courant en tout cas.
- — Justement, c’est ce qui fait l’intérêt de ce maillot. Alors, vous préférez lequel ? Mis à part le tout premier, bien sûr.
Elle tergiverse :
- — Je… je ne sais pas…
- — Décidez-vous, sinon je vous fais essayer un maillot qui possède un décolleté vertigineux devant et derrière.
Ha-Yun s’étonne :
- — Ils… ils ont ça en boutique ?
- — Avec une paire de ciseaux, ils auront ça !
- — Vous me taquinez encore !
Toujours est-il que la jeune femme conserve sur elle le dernier maillot, sans remettre sa robe. Karel paye, puis ils sortent du magasin, direction la plage qui est à deux pas. Soudain, elle s’arrête pile :
- — Oh !
- — Qu’y a-t-il, Miss Jeong ?
- — Je…je suis en maillot !
- — Et alors, tout le monde l’est. Et puis nous sommes quasiment arrivés. Votre décence supportera encore vingt mètres.
De retour sur la plage, le nouveau maillot rend nettement mieux sur la jeune femme que le précédent, c’est un fait incontestable. Admiratif, Karel ne se prive pas de le dire :
- — Dommage que vous ne puissiez pas être habillée de la sorte au boulot.
- — Vous voulez rire ? J’aurai trop honte !
- — Oui, c’est vraiment dommage ! Venez vous baigner, car je sens que vous n’êtes pas très à l’aise hors de l’eau.
La jeune femme se tortille sur place, ne sachant pas quoi cacher avec ses mains et ses bras :
- — Je… j’ai presque honte d’être vêtue de la sorte ! Non, dévêtue plutôt.
- — Vous en faites trop : regardez autour de vous, beaucoup de femmes en montrent plus que vous.
- — Oui mais elles, elles sont plus jeunes.
- — Regardez sur votre droite, et dites-moi si ces femmes sont vraiment plus jeunes que vous.
- — Elles, ce sont des exhibitionnistes !
À la grande surprise de la jeune femme, Karel se met à rire.
Une fois dans l’eau, la jeune femme se détend. L’après-midi se déroule sans problème, Ha-Yun se faisant petit à petit à l’ « indécence » de son maillot. Karel se dit qu’il a vu nettement plus « pire », mais ça dépend de la mentalité. Et malgré leur antagonisme quasi atavique, les Coréens sont aussi « coincés » que les Japonais sur ce sujet.
En tout cas, Karel apprécie les courbes de sa collaboratrice, chose dont il n’avait jamais douté. Il a simplement confirmation de visu.
Soirée au restaurant
L’heure tournant, au grand regret de son supérieur hiérarchique, Ha-Yun a remis sa robe car il est bientôt l’heure d’aller dîner. Debout à côté de son voisin de plage, elle est pensive :
- — Tout ceci est étrange, Meneer Karel…
- — Développez votre pensée, Miss…
Ha-Yun semble chercher ses mots :
- — Avant, j’avais une vie assez… fade… même du temps de mon mariage…
- — Et même du temps de vos études ?
- — J’ai passé ma jeunesse à étudier. Et comme la plupart des jeunes filles de mon âge, j’ai été très sage… trop sage peut-être…
Puis elle regarde son supérieur avec un petit sourire malicieux :
- — Je suppose que vous avez été moins sage.
- — Pour mes études, j’ai été très sérieux, ce qui ne m’empêchait pas de profiter des joies de la vie entre deux révisions et deux examens. Nous, les Néerlandais, savons ériger des murs étanches entre nos différentes activités.
- — C’est ce que j’ai pu lire, car j’avoue que je me suis documentée sur les Pays-Bas.
- — En quel honneur ?
La jeune femme explique sans détour :
- — À la fois par curiosité et aussi savoir comment me comporter à votre sujet. Je vous suis très reconnaissante de m’avoir choisie comme votre secrétaire, mais en retour, il ne fallait pas que je vous déçoive en faisant un impair.
- — Je reconnais bien là votre professionnalisme, Miss Jeong.
Ha-Yun regarde Karen :
- — Je peux vous poser une question un peu… indiscrète ?
- — Allez-y…
- — Pourquoi m’avoir choisie, moi ?
La réponse tombe aussitôt :
- — Parce que vous étiez la plus apte, la plus intéressante.
- — Pourtant, nous ne nous sommes presque pas côtoyés. Vous avez dû me parler deux ou trois fois avant de me choisir.
- — J’ai des yeux pour voir et des oreilles pour entendre. J’ai très vite compris qui faisait réellement tourner votre ancien service. Je vous ai choisie à la fois parce que vous le méritiez et aussi pour donner une bonne leçon à qui vous savez.
Elle esquisse un sourire :
- — Vous êtes méchant… dans votre genre…
- — Je suis méchant avec vous ?
- — Non, vous ne l’êtes pas, mais vous aimez me taquiner de temps à autre.
- — Je le reconnais.
Ils se contentent de se regarder sans parler, ce qui arrange finalement les deux protagonistes. Puis Karel propose de quitter la plage pour aller dîner.
Bord de mer
Après le repas du soir (presque une copie de celui du midi), Karel propose :
- — Et si nous faisions un petit tour sur la plage ?
- — C’est que…
- — Laissez-moi deviner : vous aimeriez bien, mais ça serait immoral ou un truc comme ça ?
- — On risque de passer pour un couple.
- — Miss Jeong, nous serions enlacés ou main dans la main, je ne dis pas, mais là !
- — C’est plutôt mal vu de se tenir la main…
Karel est partagé entre l’amusement et l’exaspération :
- — Si un couple s’embrasse en public, ça déclenche la fin du monde ?
- — Ça ne se fait pas… c’est trop intime…
- — Donc un couple peut quand même s’embrasser…
- — Euh oui… mais pas en public.
Finalement, Coréens et Japonais peuvent se tendre la main par-dessus la mer, pense Karel. Quasiment les mêmes mœurs, même si les personnes de ces deux pays préféreraient se faire découper en petits morceaux plutôt que d’admettre leurs similitudes.
- — Si je me mets à deux mètres de vous, ça peut aller ?
- — Euh…
- — Miss Jeong, qui ira clamer sur tous les toits les écarts à la morale que vous auriez pu faire ici ? Personne !
Ha-Yun objecte :
- — Chez vous, aux Pays-Bas, c’est « pas vu, pas pris » ?
- — Disons que c’est plus cool, et que l’avis des autres comptent beaucoup moins. Mais j’oublie parfois un peu trop vite que je suis en Corée. C’est ma faute, je n’ai pas assez potassé certains points de détail. Il faut dire que les livres n’abordent pas trop cet aspect des choses. Pourtant, j’ai séjourné au Japon.
Comme Karel s’y attendait, la jeune femme proteste :
- — La Corée et le Japon sont très différents, Meneer Karel !
- — Pas tant que ça, Miss Jeong, mais je vous accorde que ce n’est pas le même peuple, ni tout à fait la même « civilisation ». Mais toutes les deux ont été fortement marqués par la culture chinoise. Chez vous au Sud, votre écriture est un mélange des caractères chinois (hanja) et d’hangeul. À ce propos, un truc curieux : au Nord, ils ont viré les caractères chinois alors que la Chine est pourtant leur alliée.
Ha-Yun fournit ce qui semble être la bonne réponse :
- — Les communistes n’aiment pas les traditions et tout ce qui rappelle l’époque antérieure. De plus, afin que les masses laborieuses sachent lire et écrire, le hangeul est plus facile. On l’appelle parfois l’écriture d’un matin…
- — Pour les caractères chinois, remarquez, ça m’arrange un peu, car je sais parler et lire le chinois, donc j’arrive assez souvent à comprendre ce que raconte dans les grandes lignes un journal du Sud, mais rien du tout dans un journal du Nord.
Elle le regarde étonnée :
- — Vous avez pu lire un journal du Nord ?
- — Un seul et unique, trouvé à l’aéroport. J’ai su que c’était un journal de l’autre côté, rien en voyant le nombre de photos avec Kim Il-Sung. Il était présent sur la quasi-totalité.
- — C’est… très mal vu de posséder un tel journal… voire dangereux.
Il lève comiquement les yeux vers le ciel :
- — Je me demande ce qui est bien vu au Sud…
Puis le silence s’installe, tandis qu’ils sont toujours en haut de la plage. Curieusement, c’est la jeune femme qui fait le premier pas :
- — Meneer Karel, promenons-nous au bord de l’eau, s’il vous plait…
- — Vous avez raison… d’ailleurs, c’est la raison pour laquelle nous sommes venus ici après le restau.
Silencieusement, ayant enlevé leurs chaussures, ils longent la mer. Puis Karel remonte le bas de son pantalon pour mettre un peu les pieds dans l’eau. Étant en robe, Ha-Yun l’accompagne :
- — Ça aussi, c’est la première fois que je le fais, dit-elle.
- — Il y a beaucoup de premières fois pour vous, aujourd’hui !
- — Oui, c’est vrai… j’ai beaucoup parlé… j’ai même dit des choses que je n’avais jamais dites…
- — Et même que parfois, vous ne complétez pas vos phrases… Comme celle dans laquelle j’étais différent, mais pas parce que j’étais un étranger.
- — Oui, vous n’êtes pas Coréen, c’est certain, mais vous êtes sans doute l’un des hommes les plus vivables que j’ai pu connaître, même si vous me… euh…
Karel complète :
- — Je vous taquine ?
- — Vous avez une bonne mémoire !
- — Dans mon cas, c’est recommandé ! Justement, à ce propos, vous avez remarqué qu’au boulot, j’arrive à faire de temps à autre des phrases complètes en coréen.
- — Louable effort, Meneer Karel !
- — En revanche, je m’embrouille toujours avec les divers niveaux de politesse.
- — Dans votre cas, je fermerai les yeux, Meneer Karel ! Ou plutôt les oreilles.
Il se lance :
- — Hmm… 이 드레스는 당신에게 정말 잘 어울리네요… (i deuleseuneun dangsin-ege jeongmal jal eoullineyo)
Ce qui vient d’être dit est parfaitement compréhensible, même si l’accent de Karel n’est pas très coréen. Ha-Yun rougit :
- — Oui, vous avez des petits soucis avec les niveaux de politesse…
- — Ah bon ?
- — Je vous remercie pour votre compliment, mais… tel que vous l’avez formulé… nos… relations devraient être plus… euh… rapprochées, vous voyez.
- — Je vois, je vois… S’il n’y a que ça pour que ma phrase soit conforme avec la grammaire, pas de souci, Miss Jeong !
- — Que voulez-vous dire par là ?
Prestement, Karel pivote et se poste devant Ha-Yun, posant ses deux mains sur la taille de la jeune femme. Il la regarde dans les yeux :
- — Si vous dites « non », c’est « non ». Sinon, qui ne dit mot consent…
Sans le quitter des yeux, la jeune femme ne répond rien. Alors il l’embrasse délicatement, puis plus passionnément. Un peu maladroitement dans un premier temps, elle répond à son baiser, puis elle se laisse aller.
Est-ce bien raisonnable ?
Après une succession de baisers plutôt fougueux, Ha-Yun prend la parole :
- — Nous… nous n’aurions pas dû…
- — Je peux savoir pourquoi ?
- — Ça va compliquer notre relation de travail.
- — Sauf si nous compartimentons bien vie privée et vie professionnelle. Dois-je comprendre que vous n’êtes pas contre le fait que nous ayons une liaison ?
Toujours captive, elle évite de le regarder :
- — Vous êtes mon supérieur hiérarchique…
- — Je vais vous poser quelques questions, j’aimerais que vous y répondiez franchement.
- — Même si… ça ne va pas dans le bon sens pour vous ?
- — Dans mon pays, il y a plein de digues pour contenir l’eau. Comme je vous l’ai déjà dit, je sais cloisonner.
- — Vous me promettez de ne pas…
- — Vous avez l’art de ne pas terminer vos phrases, Miss Jeong ! Non, je ne suis pas du genre à me venger. Si vous ne voulez pas de moi, je ne peux pas vous y contraindre.
Elle adopte une petite voix :
- — Ce n’est pas que je ne veuille pas de vous… mais… c’est compliqué…
- — C’est déjà une très bonne nouvelle ! Je sais aussi que vous avez l’art de la complication…
Ils se taisent, se regardant à nouveau les yeux dans les yeux :
- — Ma chère Miss, j’adorerai vous embrasser, là maintenant, plutôt que de faire causette, mais autant mettre les choses au clair tout de suite. Voici ma première question : si je n’étais pas votre supérieur ou un collègue, est-ce que ça vous faciliterait la tâche ?
- — Je dois répondre ?
- — C’est le but du jeu…
Elle marque une petite pause avant de répondre :
- — Le problème est que si nous n’étions pas dans la même entreprise, nous n’aurions jamais pu nous connaître.
- — Ce n’est pas faux…
- — Mais… je… oui, ç’aurait été plus simple…
L’esprit pratique du Néerlandais passe à la conclusion :
- — Donc je ne vous suis pas indifférent…
- — Oui, vous ne m’êtes pas indifférent…
- — Je vous remercie à la fois pour votre franchise et la bonne opinion que vous avez de moi. Je me permets la question suivante : pour l’instant, je ne peux vous offrir qu’une liaison, l’acceptez-vous ?
- — Je le sais… mais pourquoi avez-vous dit « pour l’instant » ?
Il pose son front contre celui de sa captive :
- — Je ne peux pas vous promettre quelque chose que je ne puis tenir, comme le mariage.
- — Vous allez un peu vite…
- — C’était pour l’exemple. Honnêtement, je préférerais m’afficher avec vous, mais si ça vous porte préjudice, je m’abstiendrais.
- — Merci, Meneer Karel… Puis-je exprimer le fond de ma pensée ?
Il affiche un large sourire :
- — Oh, est-ce bien raisonnable de la part d’une Coréenne telle que vous ?
Elle fait la moue :
- — Vous me taquinez encore !
- — Bien sûr que oui, vous pouvez vous exprimer. Ainsi, vous et moi saurons sur quel pied danser.
Elle respire un grand coup :
- — Je sais très bien que, vous et moi, ça ne durera qu’un temps, un bref instant dans nos vies. Mais vous êtes le seul homme qui… que je…euh… je… je vais m’y prendre autrement : j’ai vécu un court mariage, ça n’a pas été une franche réussite. Mais je sens qu’avec vous, je peux vivre quelque chose de plus… de plus intense, même si ça ne dure pas longtemps. Je me dirai que j’ai au moins vécu ça, voyez-vous…
- — Je comprends le concept… vous permettez ?
Sans attendre la réponse, il l’embrasse à nouveau.
Suite dans la Suite
Quand le nouveau couple passe devant l’accueil de l’hôtel, ils s’arrangent pour ne pas éveiller les soupçons. Mais une fois la porte de la chambre refermée, ils se laissent aller, en s’embrassant fougueusement comme deux adolescents.
Puis petit à petit, les caresses deviennent plus précises, plus intimes.
Petit à petit aussi, les vêtements s’égarent, tout comme les mains.
Très émoustillée, Ha-Yun sent confusément que cette nuit sera une belle découverte pour elle, même si elle reste unique. Elle décide donc de se faire violence (une façon de parler) et d’abandonner momentanément sa réserve naturelle. De son côté, Karel songe qu’il a intérêt à soigner au mieux les détails, afin que sa partenaire ait envie de recommencer. De toute façon, ce ne sera pas très difficile pour lui, car il a une nette inclination pour la jeune femme.
Comme nous sommes en Corée, il convient de jeter un voile pudique sur ce qui est en train de se dérouler sur ce lit de forme circulaire. Mais sachez que les deux parties y trouvent largement leur contentement et même plus.
Nettement plus…
Réveil
Tandis que le soleil commence à envahir la chambre, Ha-Yun ouvre un premier œil. Étonnée, désorientée, elle ne comprend pas où elle est, puis elle découvre Karel endormi à côté d’elle. C’est alors qu’elle se souvient.
Elle rougit un peu, pensant à tout ce qu’ils ont pu faire avant de s’endormir. Mais elle ne regrette rien, elle aura au moins vécu ce genre d’accord parfait entre deux corps. Attendrie, elle contemple son amant toujours endormi. Au début, elle pensait que leur différence de taille allait poser un problème, mais ça n’a pas été le cas. Ah si seulement elle avait pu vivre le dixième avec son défunt mari, ç’aurait changé bien des choses !
- — Songeuse, ma chère Ha-Yun ?
Elle sursaute. Son voisin vient d’ouvrir les yeux. Elle répond :
- — Un peu…
- — Il y a longtemps que vous êtes réveillée ?
- — Non, à peine une minute ou deux…
Karel se redresse :
- — Vous allez sans doute me dire que ça ne se dit pas, mais j’ai beaucoup aimé notre nuit.
La jeune femme répond d’une toute petite voix :
- — Moi aussi…
- — Oooh, quel exploit ! Je profite donc que vous soyez dans de très bonnes dispositions pour vous dire et affirmer que vous êtes décidément une très belle et jolie femme fort désirable, de jour comme de nuit.
Elle le regarde d’un air étonné :
- — J’ai trente-quatre ans, vous savez…
- — Oui, et ça change quoi ?
- — Bien des jeunes filles aimeraient entendre ce que vous venez de me dire.
- — C’est à vous que je viens de le dire, pas à ces jeunes filles.
Elle s’exclame :
- — Mais… je… je suis une vieille femme !
- — À trente-quatre ans ? Je sais bien qu’en Corée comme au Japon, ils ont la marotte du jeunisme pour les actrices et les chanteuses, mais quand même ! Vieille ? Si vous, vous êtes vieille, alors moi, qu’est-ce que je suis ? Un vieillard complètement décrépi à mettre dans un cercueil ?
- — Ce n’est pas pareil pour les hommes…
Il se met à rire :
- — Il faut croire. En tout cas, je reconnais que je suis un peu plus âgé que vous, quatre ans. Est-ce trop peu ?
- — Vous êtes en train de vous moquer de moi, Karel !
Pour toute réponse, il la capture posément dans ses bras, pressant sa poitrine contre la sienne, puis il la regarde droit dans les yeux :
- — Ha-Yun, soyez mon rayon de soleil d’été, mais aussi d’automne, d’hiver et de printemps…
- — Vous vous amusez avec mon prénom ! (nota : Ha = été, Yun = rayon de soleil)
- — J’aurais tort de me gêner !
Elle fait remarquer :
- — On appelle rarement une femme par son prénom…
- — Je suis au courant des us et coutumes de votre pays… mais si nous vivons sous le même toit, il va bien falloir passer aux prénoms.
- — Sous le même toit !?
- — Ou pour être plus précis : si nous dormons dans le même lit…
La jeune femme ouvre de grands yeux :
- — Dans le même lit ?
- — Oui, un lit à deux places.
Elle tente de noyer le poisson :
- — Je croyais que les Occidentaux dormaient dans des lits séparés ?
- — Les Anglo-saxons, vraisemblablement, mais je ne suis pas un Anglo-saxon. Je suis un Néerlandais, ce n’est pas pareil, même si la mer du Nord qui séparent la Grande Bretagne de mon pays n’est pas bien large. Et si je vis avec une femme, c’est pour dormir avec elle dans le même lit. Et aussi faire plus que dormir…
Illico, il joint le geste à la parole, en capturant la jeune femme, bien décidé à commencer cette nouvelle de très bonne façon. Et on ne peut pas dire que l’agressée oppose une farouche résistance…
Dimanche
Le déroulement du jour présent ressemble assez fortement à celui de la veille, avec une grosse différence : les deux jeunes gens sont visiblement plus proches l’un de l’autre.
Bien qu’assez confuse mais consentante, Ha-Yun accepte d’être souvent main dans la main avec Karel, ce qui est méritoire, connaissant la mentalité locale. Il est vrai qu’ici, ils sont loin du lieu de travail et d’habitation. Tout au plus, une rumeur circulera qu’une Coréenne (vraisemblablement) et qu’un Étranger (indubitablement) se sont permis des privautés en public.
Bien qu’il ait fortement envie, Karel évite d’embrasser la jeune femme en public. Mais dès qu’il le peut, il ne se prive pas. Ha-Yun se laisse aller à ces élans de démonstration de la part du Néerlandais. Elle constate avec une certaine surprise que son corps réclame ces attentions, bien que son éducation demande le contraire.
Tentant de couper la poire en deux, elle se raisonne à sa façon :
- — Si c’est pour une fois ou deux, je peux bien me laisser aller…
Mais au fond d’elle-même, elle aimerait que ça continue ainsi longtemps, bien que ce ne soit pas vraiment possible. En attendant, elle profite du dimanche, se surprenant de redevenir parfois une adolescente insouciante en compagnie de Karel.
Durant les baignades, elle ne déteste pas divers frôlements sous l’eau, et aussi le fait d’être admirée par son voisin quand elle se repose sur sa serviette. Elle songe alors :
- — C’est dommage que je ne puisse pas suspendre le temps…
Puis vient le moment de partir…
Retour
En revenant vers Incheon, Karel s’arrête sur un îlot de transition, garant la voiture face à la mer. Sa passagère s’étonne :
- — Qu’est-ce qui se passe ? Un problème ?
- — Pas du tout, ma chère Ha-Yun. Venez.
Ayant fait le tour de la voiture et ouvert sa portière, il capture sa main et il l’entraîne vers le rivage où le soleil est en train de descendre vers les flots. Karel se plaque dans son dos, ses mains sur son ventre :
- — J’avais envie de contempler un coucher de soleil avec vous, et ne me dites pas que ce n’est pas convenable.
- — Je… je ne m’attendais pas à ce…
Puis elle se tait regardant droit devant elle. Il en profite pour la serrer un peu plus contre lui, elle ne proteste pas. Au loin, le soleil descend de plus en plus, il va bientôt frôler l’onde miroitante. Les lèvres de Karel qui effleurent le cou de la jeune femme, puis elles se laissent aller à divers baisers.
Ha-Yun soupire :
- — Ce n’est pas très convenable… mais je ne déteste pas…
- — Vous avez le sens de la litote, ma chère collaboratrice !
Puis à la grande surprise de Karel, elle pivote sur elle-même, jetant ses bras autour du cou de son chef. Celui-ci comprend illico le message, l’embrassant longuement.
Comme toutes les bonnes choses ont une fin, ils remontent tous les deux dans la voiture afin de rentrer à bon port. Laissant la main du conducteur caresser son genou, Ha-Yun soupire à nouveau :
- — Je suis un peu effrayée en ce qui concerne le bureau.
- — Il suffit de nous comporter comme d’habitude, mais ce qui se passe en dehors de l’entreprise ne regarde que nous.
Elle met un peu de temps à répondre :
- — C’est facile à dire…
- — Ça ne devrait pas trop vous poser de problème, vu votre self-control. Remarquez, nous pourrons toujours nous offrir des parenthèses quand nous serons vraiment seuls…
- — Karel, je ne devrais pas le dire mais… mais vous avez allumé un grand feu en moi.
- — Je vous remercie pour cette confidence, Ha-Yun, je sais qu’elle vous coûte, mais entre nous, j’avoue que je suis fier.
La jeune femme s’étonne :
- — Fier ?
- — Malgré bien des différences, vous semblez envisager une suite, ce qui me convient parfaitement, car je souhaite que ça continue. Le nec plus ultra serait de ne pas se cacher, mais je sais que les amours au travail, ce n’est pas bien vu.
- — Non, ce n’est pas bien vu.
La voiture se dirige vers le continent.
- — Vous êtes mon rayon de soleil d’été. J’espère vivement que vous le resterez pour les trois autres saisons : automne, hiver et printemps.
- — Vous voyez loin.
- — Dans mon pays qui est très amateur de produits laitiers, on parle de beurre, de l’argent du beurre et de la crémière en prime.
- — Je connais l’expression, je l’ai découverte quand je me suis renseignée sur les Pays-Bas.
- — Vous êtes une très bonne collaboratrice, vous êtes efficace, vous êtes mignonne et vous me plaisez énormément, même si vous me rebattez parfois les oreilles avec votre vieillesse.
Elle fronce légèrement des sourcils :
- — Vous me taquinez encore… mais… avec vous, je ne me sens plus vieille…
- — C’est un très bon point pour vous et un grand compliment pour moi.
Elle ne répond rien. Quelques instants plus tard, l’homme ajoute :
- — Bon, j’accepte de jouer le jeu selon les règles coréennes : au bureau, nous ne changerons pas d’attitude, mais en dehors, je vous veux à moi.
Elle frissonne :
- — Que voulez-vous dire par là ?
- — Je veux pouvoir profiter de vous, de votre présence, de votre corps, de votre amour, je veux tout, Ha-Yun.
- — Mon… amour ?
- — Je sais très bien que vous éprouvez quelque chose pour moi. Je vous rassure, c’est réciproque.
Elle ose le regarder :
- — C’est réciproque ?
- — À votre avis ? Ce qui s’est passé entre nous, comment nous nous sommes comportés démontre bien que nous nous tournions l’un autour de l’autre. Vous avez-vous-même déclaré que j’avais allumé un grand feu en vous.
- — Vous… vous voulez vraiment de moi ?
- — En quelle langue faut-il vous le dire ? Je le dirais bien en coréen, mais je risque de ne pas utiliser le bon registre de politesse. Ou plutôt, je vous le dirais en utilisant le registre très direct : 나는 당신을 원해요 (naneun dangsin-eul wonhaeyo)
Songeuse, elle marque une pause de quelques secondes avant de répondre d’une petite voix :
- — Ça me convient…
- — Un grand merci. Dans ce cas, je crois que vous et moi avons bien des choses à rattraper, et ça commence cette nuit, chez moi et jusqu’au petit matin !
Sa voisine ne répond rien, mais la façon dont elle le regarde et qu’elle lui sourit est de très bon augure pour la suite.