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n° 23652Fiche technique51644 caractères51644
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Temps de lecture estimé : 37 mn
01/06/26
Résumé:  Charles Delcour a été assassiné pendant la nuit. Vous êtes sûre de ne pas avoir confondu les cèpes et l’arsenic dans le poulet ?
Critères:  #policier #coupdefoudre #vengeance
Auteur : Amateur de Blues            Envoi mini-message
Poulet à la crème

Jour 1


C’était, je crois, ma première affaire. En tout cas, la première où j’étais seul aux commandes. Le commissaire commençait à faire confiance à mon flair. Et il avait raison, j’étais comme un chien à qui on fait renifler une piste. Je ne lâchais jamais, j’avais le goût du sang, je voulais la mise à mort.

La mort, pourtant, elle était au début de l’affaire, dans un petit matin brumeux. Je n’étais pas très frais. J’avais l’âge où les nuits sont plus occupées que les jours et je n’avais pas dormi plus de quelques heures. Pourtant, aussitôt dans la pièce où le mort gisait échoué comme une baleine sur la plage, mon cerveau se mit à enregistrer sur un mode supersonique. C’était l’époque du Concorde et le mot était à la mode. On m’avait fait confiance et j’aimais réussir.

Le mort avait les moyens. Penché sur lui pour inspecter ses vomissures, je voyais tout de même la tour Eiffel à travers les croisées. Le fauteuil d’où il avait chu était de toute évidence un Voltaire ou un Louis XV. Je n’y connaissais rien mais venant du monde des pauvres, je savais quand je me trouvais chez les riches. La montre à son poignet était suisse, le costume couvert de son dernier repas était coupé sur mesure et sur son bureau rempli de documents divers, le stylo posé en évidence était un Montblanc. Je connaissais les stylos mieux que les meubles car j’avais voulu devenir écrivain avant de finir flic.

C’était un gros homme d’une cinquantaine d’années. On m’aurait demandé de deviner, j’aurais tenté notaire mais je n’avais pas eu à le faire car on m’avait indiqué dès le coup de téléphone qu’il était commissaire-priseur. Il baignait dans le monde de l’art et si on pouvait le deviner en regardant les tableaux sur les murs, cela ne se voyait pas sur son faciès de commerçant. J’étais incapable de deviner de quoi était fait son dernier repas. Sa langue verdâtre sortait de sa bouche comme celles des veaux dans les vitrines des bouchers. La moquette était parfaitement nettoyée.


J’en avais assez vu. Je reviendrais dans ce bureau plus tard pour examiner la paperasse qui l’envahissait mais il fallait maintenant comprendre quand et comment Charles Delcour avait été empoisonné, car je n’avais aucun doute sur le caractère criminel de cette mort. Ce citadin n’avait pas ramassé de champignon vénéneux et sa cuisinière ne lui proposait pas de la viande avariée. C’est sa femme qui nous avait prévenu, tôt ce matin. C’était même encore la nuit, juste à l’heure où je me couchais. Elle attendait dans le petit salon et j’allai la rejoindre. Pour gagner le petit salon, je devais traverser le grand salon. On aurait pu y donner un bal, j’étais impressionné.

Je le fus encore plus quand je me trouvai en face de Madame Delcour. La veuve était chagrinée mais particulièrement belle et j’en tombai aussitôt amoureux. À cette époque de ma vie, je tombais facilement amoureux. Je n’étais pas encore vraiment capable de différencier un simple désir du sentiment plus noble qu’on appelle amour faute de mieux parce que c’est un attachement puissant et incompréhensible pour lequel on n’a pas les mots. Aurore Delcour était grande, mince, vêtue de noir – déjà, pensais-je car j’étais amoureux mais je menais une enquête – et son cou de liane était orné d’un collier de perles qui était si bien à sa place qu’il semblait une partie naturelle de la veuve. Ses yeux à eux seuls valaient le détour. Ils étaient immenses, clairs mais d’une couleur indéfinissable, légèrement rougis par le deuil à moins qu’elle n’ait frotté un oignon pour obtenir ce résultat et ils me fixaient avec une telle intensité que je me sentis rougir à mon tour. Elle était assise sur un canapé très laid mais certainement de grande valeur, de trois-quarts, les mains sagement posées sur les genoux. J’avais l’impression d’une mise en scène, histoire de me montrer son meilleur profil et son innocence. Mais j’imaginais la mollesse de son postérieur, l’humidité entre ses cuisses et j’avais du mal à me concentrer.



Je sortis de l’immeuble, l’esprit saturé et le ventre vide, sans parler de mon état en dessous de la ceinture. L’entretien avait été très curieux. La voix de la veuve et les expressions de son visage étaient tous à fait conformes à ce qu’on peut attendre d’une femme qui vient de perdre son mari. Mais son corps disait tout autre chose, une main qui caressait doucement sa cuisse du bout des doigts, de légers mouvements de hanche qui pouvaient sembler lascifs si on a l’esprit mal tourné, une tête qui se penchait doucement de côté quand elle m’écoutait. Diable, cette femme me cachait quelque chose. Elle avait deviné mon trouble et essayé de m’embobiner. La question était : était-elle prête à coucher pour que je n’apprenne pas ce qu’elle voulait me cacher ? J’en avais l’eau à la bouche.

En sortant, je croisais le légiste et lui parlait de poison. Avant d’aller m’enquérir de Madeleine Le Guen, la cuisinière et de Madame Bonnel la secrétaire de Delcour, je pris le temps d’un petit déjeuner, grand café noir, croissant et petit verre de Cognac. Je sais, l’alcool dès le matin, mais je n’avais pas beaucoup dormi. J’étais encore un peu la veille et les dégobillages de Delcour m’avaient un peu retourné l’estomac. Ensuite, un petit coup de R12 et je me retrouvai à sonner à la porte de l’employée de maison. Elle m’ouvrit, suspicieuse, enveloppée dans un peignoir en éponge qui avait du mal à contenir ses formes. Je la suivis dans le couloir. Le mouvement de ses fesses sous le peignoir aurait rendu fou un hussard mais j’étais tout en maîtrise, me contentant de remettre en place un machin qui me gênait dans le pantalon. Nous nous assîmes de part et d’autre de la table de la cuisine, aussi impeccablement rangée que celle de ses employeurs.



Je pris un instant pour noter l’information. J’avais parié pour le meurtre mais il pouvoir y avoir aussi l’accident de champignon.



J’étais pressé. Il était déjà dix heures et j’avais encore beaucoup à faire. La prochaine étape était le bureau de Charles Delcour. Pour l’atteindre, il fallait traverser une salle des ventes remplie jusqu’à la gueule de croûtes du XIXe siècle, de bijoux plus ou moins faux et de vases chinois. Ensuite, on se retrouvait face à Catherine Bonnel, l’exact opposée de l’opulente cuisinière. Chignon serré de cheveux gris, tailleur à la couleur indéfinissable, lunettes et tout de même, pour égayer un peu, du rouge carmin sur ses lèvres minces.



J’avais compris que je n’obtiendrais rien d’elle si je ne la bousculais pas un peu mais j’avais peut-être exagéré. Elle devint si blanche que je crus qu’elle allait tourner de l’œil. Mais elle se reprit. Son regard restait d’acier et ses lèvres carmin.



Et la machine à écrire recommença à crépiter. Je me demandai un instant pourquoi elle continuait à travailler alors qu’elle n’avait plus de patron mais je ne sais pas tout de l’âme humaine. Je ne parvenais pas à imaginer son mari aimant. Elle devait avoir un talent caché.

Je déjeunai face à l’hôtel d’Angleterre, derrière une vitre d’où j’avais une vue imprenable sur l’entrée, un bel établissement qui faisait honneur à notre belle capitale. Il est dommage que des couples illégitimes en fassent un lieu de perdition dans ce quartier cossu. Je fis honneur à une bavette-frites-salade, bus tranquillement un café et trouvai finalement le temps long car personne n’entrait jamais dans l’hôtel d’Angleterre. Je finis par traverser la rue pour réveiller le loufiat qui somnolait à l’accueil.



Trois étages sans ascenseur, l’hôtel d’Angleterre n’était pas si classe que ça. La Miss Louison qui m’ouvrit était un joli bouquet de printemps, une gamine des faubourgs dans un déshabillé vaporeux rose porté sur des sous-vêtements turquoise. Elle semblait étonnée de ma visite et aurait voulu m’éconduire.



Elle me fit entrer. Le rose que ma nouvelle a mis sur ses joues lui allait bien. Même le petit plissement d’inquiétude sur son front était attendrissant. Ce diable de Delcour avait bon goût. J’étais amoureux de sa femme et de sa maîtresse. Mais je restai professionnel.



Je sortis sans répondre, hagard et bandant comme un faune. Cette enquête allait me coûter cher en caleçons, surtout que je devais absolument revoir la veuve. J’avais à fouiller dans le bureau de ce brave et sympathique commissaire-priseur et la belle Aurore restait ma principale suspecte. Pourtant, au fond de moi, j’espérais qu’elle serait innocente et qu’elle me saurait gré d’avoir démasqué l’assassin. Mais avant d’aller la cuisiner, je devais en savoir plus sur la fortune du disparu. Cette affaire puait le sexe et le fric. Nous, les pauvres, nous avons l’odorat très fin quand du pognon est en jeu.

Je fis donc une halte chez Maître Grimaud, notaire de son état. La veuve, bien que fort chagrinée, m’avait glissé son nom dans l’entretien du matin. Maître Grimaud était laid, énorme mais par rapport au Delcour, il avait l’avantage d’être vivant. Je dus faire tout un cirque pour qu’il consente à me renseigner sur la fortune et la teneur du testament du défunt mais il finit par obtempérer. Force reste toujours à la loi. C’est pour cela que j’étais entré dans la police plutôt qu’à Électricité de France.



Personne ne m’avait parlé de ces deux-là jusqu’à maintenant.



Un coup d’œil à ma montre Lip, l’après-midi était déjà bien avancé et me voilà reparti dans les embouteillages de la capitale. Je passai vite fait au commissariat pour briefer mon commissaire et me retrouvai devant l’immeuble des Delcour comme au petit matin. Je sonnai et tombai sur la concierge. Ah, la concierge ! Je l’avais oubliée, celle-là. Tous les enquêteurs, même les débutants savent qu’à Paris on interroge d’abord la concierge mais ce matin-là, c’est un collègue en uniforme qui m’avait ouvert et j’avais la tête dans le … coaltar. Mais elle était devant moi, vieille, usée mais avec ce petit éclat dans l’œil qui indique qu’elle aime bien les ragots, prête à répondre à mes questions, à inventer même si elle ne sait pas.



J’avais déjà quelques scénarios en tête mais d’un seul coup, cela devenait très compliqué. Ce qui était sûr, c’est que la veuve ne m’avait pas tout raconté, et la Miss Louison non plus. J’ai été accueilli à l’étage par l’opulente Madeleine qui ne m’avait pas raconté non plus les visites de la veille. Je ne répondis donc pas à ses sourires gourmands, la priai de prévenir sa patronne de ma présence et allai m’enfermer dans le bureau du mort. À l’époque, on ne disait pas encore scène de crime car les polars suédois n’avaient pas encore été inventé. Quelqu’un avait de toute évidence nettoyé et aéré, ce qui était agréable car l’odeur avait pratiquement disparue mais le quelqu’un avait aussi fouillé, ce qui était plus regrettable. Encore une bévue de gueule de bois, j’avais omis de laisser un fonctionnaire de faction devant la porte jusqu’à mon retour.

Charles Delcour avait une documentation importante. Un mur était consacré aux livres d’art et un autre à ses archives. Visiblement, tous les objets qu’il avait acheté ou vendu, le plus souvent achetés et revendus étaient consignés dans des classeurs rangés par date. Il avait commencé son affaire en 1953, ce qui faisait un nombre incalculable de classeurs, plus d’autres pour archiver ses impôts, ses factures d’eau et d’électricité, les feuilles de paye des employés de maison, etc… Quand je relevai les yeux, il faisait nuit. Je n’avais rien trouvé. En dernier ressort, je vidai la poubelle et là, bingo ! Une feuille à en-tête du cabinet d’expertise Delcour était roulée en boule tout au fond de la corbeille. C’était un brouillon, raturé à de nombreuses reprises, d’un nouveau testament que Charles Delcour essayait de mettre en forme. Dans cette nouvelle version, Solignac n’avait rien et la petite Louison touchait deux millions. C’était, disons, intéressant même si je n’arrivais pas encore à mettre en place tous les éléments du puzzle.


Je redescendis d’un étage pour m’enquérir de la propriétaire mais je ne vis personne. Il y avait du bruit dans la cuisine mais je doutai qu’Aurore Delcour soit avec sa cuisinière. À sa recherche, je traversai le grand salon, puis le petit salon où nous nous étions entretenus le matin même, toujours rien. J’entrai alors dans un boudoir. Je ne sais pas vraiment ce qu’est un boudoir, je n’en avais jamais eu moi-même mais cette pièce-là ressemblait à un boudoir. Il y avait des fauteuils, un peignoir négligemment abandonné sur le dossier de l’un d’eux et pas de lit. De plus, sur le mur opposé à la fenêtre, il y avait un élément qui était pour moi ce qui doit figurer dans tout boudoir digne de ce nom, c’est-à-dire un grand tableau de nu superbement encadré. Je m’en approchai et constatai que c’était Aurore Delcour qui était nue sur ce tableau, avec des seins plus petits que ce que j’avais imaginé en la déshabillant du regard ce matin. Elle semblait à peine plus jeune que la veuve que j’avais rencontrée. Le tableau, d’un style plutôt ringard, était signé Solignac.


Après le passage d’une nouvelle porte, je pénétrai dans la chambre de madame Delcour. Elle n’était pas là, allongée nue sur son lit à m’attendre. Je ne fouillai pas dans ses culottes mais je trouvai tout de même un slip d’homme maculé de sperme au pied du lit. La veuve se refusait peut-être à son mari mais pas à tout le monde. Quittant la chambre par une nouvelle porte, je me retrouvai dans le couloir. La porte suivante me conduisit dans la chambre du mort. Le lit était fait et aucune trace d’une activité quelconque n’était visible. Au fond de la chambre, du côté de celle de sa femme, il y avait un fauteuil installé, face au mur. Comme c’était curieux, je m’approchai. Si on s’installait sur le fauteuil, on était face à un petit trou et oh surprise, on pouvait voir tout ce qui se passait chez Madame. Eh bien, on ne s’ennuyait pas chez les Delcour.

Je retournais sur mes pas et finis dans la cuisine sans avoir vu quoi que ce soit d’autre d’intéressant. La charmante Madeleine tournait une sauce et me tournait le dos. Ses fesses s’agitaient frénétiquement sous son tablier, ce qui ne me laissais pas indifférent. Mais je ne pouvais m’attarder. Je toussotai donc pour attirer son attention et demandai où était passée sa patronne.



Nous échangeâmes encore quelques amabilités et quelques sourires puis le devoir m’appela. En partant, je pensais à Solignac. Une DS, l’homme ne se refusait rien. Ses tableaux devaient se vendre mieux que ne le pensait le notaire, ou alors il avait d’autres sources de revenu. Il ne me restait qu’à retourner à la boutique pour rédiger mes rapports, un écrit pour chaque témoin interrogé dans la journée. En tapant avec un doigt sur une machine mécanique qui chiffonnait systématiquement le double carboné, cela prenait vite des heures.

Pendant ma pause-café, je téléphonai à ma veuve préférée, chez sa sœur, à la campagne.



Et je raccrochai. Ce n’est absolument pas une manière de parler à une grande bourgeoise qui vient de perdre son mari. Mais parfois, je manque de savoir-vivre. Et j’étais excédé par tous les rapports qu’il me restait à taper. Et une fille que j’avais draguée hier soir m’avait donné rendez-vous pour maintenant, même heure, même endroit avait-elle promis, et je ne pourrais pas y être. Juste avant minuit, je rentrais dans mon affreux petit appartement sale et perché au dernier étage sans ascenseur pour m’effondrer tout habillé sur ma paillasse.




Jour 2


La nuit m’avait conforté dans l’intuition de la veille. Aurore et Solignac étaient amants et ils avaient décidé de se débarrasser du mari gênant. Je ne savais pas encore le rôle que jouait la petite Louison mais j’allais la convoquer aussi et lui faire cracher le morceau. J’étais douché, rasé, déterminé et à mon bureau en même temps que les camions-poubelles. Dès que l’heure fut décente, j’appelai le légiste.



J’étais prêt. Madame Delcour fut ponctuelle. Je la regardai traverser la rue depuis la fenêtre de mon bureau et elle avait une sacrée classe, la tête droite, le chignon parfait, la jupe au genou, un petit sac en cuir à la main, des talons hauts qui ne la gênaient pas le moins du monde, elle était parfaite. Je soupirai un grand coup et me dis que j’allais démolir sa carapace et apprendre la vérité. Je pressentais qu’elle ne serait pas très jolie. Sur ce point, je ne me trompais pas.

Solignac la suivait après avoir garé sa DS. C’était un freluquet à moustache avec une montre en or, le genre que je me fais en hors-d’œuvre avant de m’attaquer à quelque chose de sérieux. Il était assez beau dans son genre. Je les séparai immédiatement et les installai chacun dans une salle d’interrogatoire avec un agent en tenue pour les surveiller et noter leurs aveux. Je commençai évidemment par la veuve.



Elle désignait le brigadier assis à côté de moi. Dans une grande magnanimité, je le fis sortir, arguant que je pourrais prendre des notes moi-même. Je n’en pris aucune.



Mais Adrien Solignac qui attendait dans le bureau à côté me servit la même histoire. Comme il n’était pas très doué pour raconter, ce fut beaucoup moins intéressant et je finis par les laisser partir tous les deux. Je les croyais. Il fallait que je convoque la petite chanteuse, il fallait que je retourne fouiller dans la masse de documents de Charles, il fallait que je trouve le putain de salaud qui avait empoisonné ce putain de salaud de Charles, il fallait que je me fasse à l’idée que la belle Aurore ne serait jamais à moi, il fallait que je reprenne tout à zéro et j’étais fatigué d’avance. Du coup, je suis parti déjeuner dans mon bistrot préféré, une jolie truite avec du riz de Camargue et un verre de Viognier d’Ardèche. Cela rend le monde plus facile.

De retour au bureau, une surprise m’attendait. Dès qu’il me vit dans le hall, un planton vint m’annoncer qu’une dame voulait me voir pour parler du décès de Monsieur Delcour. Il s’était permis de la faire attendre dans mon bureau. Quand je suis entré, elle me tournait le dos sagement assise sur la mauvaise chaise que je réservais aux visiteurs. Elle était blonde, jeune et riche. C’est tout ce que je pouvais dire en voyant sa nuque, sa veste et son foulard. Mais quand elle se retourna, le monde retrouva ses couleurs et je fus transformé en statue de sel.

C’était elle que j’attendais depuis toujours. J’aurais pu mourir pour son petit nez en trompette, pour ses grands yeux gris, pour ses mains de pianiste. C’était elle et je n’étais qu’un petit flic incapable de boucler la première enquête qu’on lui confiait, d’où la paralysie qui m’empêchait de lui adresser la parole. Bien que la situation soit gênante, elle sembla comprendre mon désarroi car elle me sourit et ce sourire me transforma à nouveau en un super héros prêt à survoler la ville pour débusquer les vilains.



Je hochai la tête. Nouveau sourire.



On m’a toujours dit qu’il fallait faire rire les filles pour les emballer. Elle pouffa.




Ma chère petite,

Je ne t’écris pas souvent et je ne te demande jamais rien. Je sais, je suis un mauvais père. Si cela peut te consoler, je suis aussi un mauvais mari et un mauvais patron. Mais depuis que ta mère est morte, je trouve si rarement la vie intéressante que je me complais dans la fange.

Mais aujourd’hui, j’ai deux choses à te dire. Tu jugeras si elles sont assez importantes pour mériter ton attention. La première est un vrai bonheur (mais pas Rosa). J’ai acheté un petit portrait vraiment craquant de Berthe Morisot (je te joins la photo). En le voyant, j’ai aussitôt pensé à toi. Il y a une espièglerie dans le regard de son modèle qui la rend si moderne, authentiquement féministe, non ? Ce tableau qui m’a coûté les yeux de la tête, je veux te l’offrir mais je me refuse à l’envoyer comme un vulgaire colis. Si tu juges que cela en vaut la peine, tu viendras à Paris chercher ton cadeau. D’anniversaire, peut-être, je ne sais même plus quand tu es née.

La deuxième chose que tu dois savoir, c’est que j’ai une raison de te vouloir ici près de moi. Je ne vais pas bien. Et je crois que je sais pourquoi je ne vais pas bien. Si ce que je crois est vrai, cela ne va pas s’arranger et je vais laisser le monde se débrouiller sans moi. Dans pas très longtemps. Et toi, je ne te l’ai certainement pas assez dit avant, tu es ce que j’ai réussi de mieux dans mon existence. Tout le reste est laid, et je vais en payer le prix bientôt mais toi, tu es une lumière dans la nuit et si Dieu existait, tu suffirais à ce qu’on me pardonne tous mes péchés.

Aussi, si je pouvais poser mon regard désabusé sur ton petit museau une fois encore, je serais comblé.

Sois prudente si tu prends l’avion, attache bien ta ceinture et ne parle pas aux inconnus.

Charles, ton vieux.



J’ai relevé les yeux et j’ai croisé ceux de Caroline que le chagrin des mots de la lettre avait troublés. Elle était d’une beauté sidérante. Elle avait dans le regard tout ce que son père avait vu dans le tableau de Berthe. Une partie de mon cerveau analysait le document au regard de mon enquête mais la plupart de mes neurones étaient concentrés sur l’idée idiote que je pourrais séduire cette femme, ce qui ne me rendait pas particulièrement performant.



Elle conclut sa tirade par une petite moue terrible, délibérée j’en suis sûre, sachant très bien l’effet qu’elle avait sur moi.



J’avais joué le tout pour le tout, m’attendant à une remarque méprisante car les riches sont facilement méprisantes.



Et elle tourna les talons qu’elle avait hauts, faisant onduler sa robe qu’elle avait trop légère pour la saison. Le côté face valait le côté pile. Je n’avais plus qu’un problème, un meurtrier à attraper et aucune piste. Je devais repartir du tableau disparu. Quand avait-il été acheté ? À qui ? J’avais été un peu léger dans ma fouille du bureau du mort. Mais sa secrétaire pouvait aussi avoir des choses à m’apprendre.

Je me remis aussitôt en selle, cow-boy à la Renault 12, et je repartis à travers les grandes étendues parisiennes. Quand j’arrivais à la salle des ventes, il y avait évidemment sur la porte une pancarte : « Fermé pour cause de décès ». Heureusement, la dame des renseignements qui avait une voix charmante me donna l’adresse de Catherine Bonnel. Une nouvelle cavalcade, à la moyenne fort moyenne de douze kilomètres par heure me mena devant l’immeuble de la dame. Je sonnai et elle vint m’ouvrir.

Quand elle ne travaillait pas, ce n’était plus la même personne. Ses cheveux s’étalaient en boucles sur ses épaules, elle n’était pas maquillée et portait une robe d’intérieur colorée qui ne cachait rien de ses formes. Mais le regard d’acier était le même et me transperça avant de me laisser entrer.



Quand elle se leva, ses seins bougeaient librement sous la robe et quand elle disparut dans la cuisine, je lui trouvai un cul superbe. Je jetai un œil dans la pièce en l’attendant. Il y avait le portrait en noir et blanc d’un homme sur un buffet avec une bande noire en travers. Je me fis la réflexion que ce type ressemblait à un mari décédé. Mais je ne pus pousser plus loin le raisonnement.

Un changement dans les ombres sur le mur me fit me retourner pour me retrouver face à Catherine Bonnel fonçant sur moi, un grand couteau de cuisine au bout de son bras et un rictus de haine sur le visage. J’eus à peine le temps de saisir son poignet au vol pour éviter qu’elle ne m’embroche. Elle me percuta avec tout son élan et nous basculâmes l’un et l’autre sur le tapis. Je tenais toujours son poignet et la lutte fut brève. Je pèse cent kilos et je ne sais pas si elle en faisait la moitié.

En quelques instants, je l’avais désarmée et j’étais à cheval sur elle, bloquant ses deux bras derrière sa tête. Je sentais la chaleur de son ventre à travers mon pantalon. C’était une intimité curieuse étant donné la nature de nos relations. Nos visages étaient proches et je voyais ses narines palpiter de rage. J’extirpai comme un prestidigitateur des menottes de la poche arrière de mon pantalon et attachai son poignet droit au pied du buffet. Je pus alors me relever et me laisser tomber dans un fauteuil, à bout de souffle.



Il y eut un long silence.



J’ai trouvé le téléphone dans l’entrée et appelé mes collègues. Ensuite, après une montagne de paperasses, j’ai enfin pu m’échapper pour courir à l’hôtel Intercontinental et réclamer ma récompense.



La petite réceptionniste s’appelait Nicole et elle était libre le soir même. Elle aimait les grands costauds et elle venait de la même banlieue que moi. Nous avons très vite sympathisé. Elle n’était pas belle mais simplement mignonne.

Quelques jours plus tard, elle était encore endormie dans mon lit quand j’ai trouvé une lettre qui dépassait de ma boîte en allant chercher les croissants. C’était une carte postale de Central Park. Au dos, il y avait ce petit mot :



Merci pour le tableau. Je crois vous avoir fait une promesse que je n’ai pas tenue mais une amie m’a écrit pour me dire qu’elle avait besoin de moi. De toute façon, cela n’aurait pas marché entre nous. Comme vous, je n’aime pas beaucoup les hommes et préfère les femmes.



Cela n’aurait pas marché entre nous. Je déteste les riches. Elle devait apprécier Bach et j’écoutais les Stooges. Elle devait lire Scott Fitzgerald et j’adorais « L’amour est un chien de l’enfer » de Bukowski. J’ai jeté la carte à la poubelle et je suis allé me recoucher auprès de Nicole qui était toute chaude de la nuit.