Jour 1
C’était, je crois, ma première affaire. En tout cas, la première où j’étais seul aux commandes. Le commissaire commençait à faire confiance à mon flair. Et il avait raison, j’étais comme un chien à qui on fait renifler une piste. Je ne lâchais jamais, j’avais le goût du sang, je voulais la mise à mort.
La mort, pourtant, elle était au début de l’affaire, dans un petit matin brumeux. Je n’étais pas très frais. J’avais l’âge où les nuits sont plus occupées que les jours et je n’avais pas dormi plus de quelques heures. Pourtant, aussitôt dans la pièce où le mort gisait échoué comme une baleine sur la plage, mon cerveau se mit à enregistrer sur un mode supersonique. C’était l’époque du Concorde et le mot était à la mode. On m’avait fait confiance et j’aimais réussir.
Le mort avait les moyens. Penché sur lui pour inspecter ses vomissures, je voyais tout de même la tour Eiffel à travers les croisées. Le fauteuil d’où il avait chu était de toute évidence un Voltaire ou un Louis XV. Je n’y connaissais rien mais venant du monde des pauvres, je savais quand je me trouvais chez les riches. La montre à son poignet était suisse, le costume couvert de son dernier repas était coupé sur mesure et sur son bureau rempli de documents divers, le stylo posé en évidence était un Montblanc. Je connaissais les stylos mieux que les meubles car j’avais voulu devenir écrivain avant de finir flic.
C’était un gros homme d’une cinquantaine d’années. On m’aurait demandé de deviner, j’aurais tenté notaire mais je n’avais pas eu à le faire car on m’avait indiqué dès le coup de téléphone qu’il était commissaire-priseur. Il baignait dans le monde de l’art et si on pouvait le deviner en regardant les tableaux sur les murs, cela ne se voyait pas sur son faciès de commerçant. J’étais incapable de deviner de quoi était fait son dernier repas. Sa langue verdâtre sortait de sa bouche comme celles des veaux dans les vitrines des bouchers. La moquette était parfaitement nettoyée.
J’en avais assez vu. Je reviendrais dans ce bureau plus tard pour examiner la paperasse qui l’envahissait mais il fallait maintenant comprendre quand et comment Charles Delcour avait été empoisonné, car je n’avais aucun doute sur le caractère criminel de cette mort. Ce citadin n’avait pas ramassé de champignon vénéneux et sa cuisinière ne lui proposait pas de la viande avariée. C’est sa femme qui nous avait prévenu, tôt ce matin. C’était même encore la nuit, juste à l’heure où je me couchais. Elle attendait dans le petit salon et j’allai la rejoindre. Pour gagner le petit salon, je devais traverser le grand salon. On aurait pu y donner un bal, j’étais impressionné.
Je le fus encore plus quand je me trouvai en face de Madame Delcour. La veuve était chagrinée mais particulièrement belle et j’en tombai aussitôt amoureux. À cette époque de ma vie, je tombais facilement amoureux. Je n’étais pas encore vraiment capable de différencier un simple désir du sentiment plus noble qu’on appelle amour faute de mieux parce que c’est un attachement puissant et incompréhensible pour lequel on n’a pas les mots. Aurore Delcour était grande, mince, vêtue de noir – déjà, pensais-je car j’étais amoureux mais je menais une enquête – et son cou de liane était orné d’un collier de perles qui était si bien à sa place qu’il semblait une partie naturelle de la veuve. Ses yeux à eux seuls valaient le détour. Ils étaient immenses, clairs mais d’une couleur indéfinissable, légèrement rougis par le deuil à moins qu’elle n’ait frotté un oignon pour obtenir ce résultat et ils me fixaient avec une telle intensité que je me sentis rougir à mon tour. Elle était assise sur un canapé très laid mais certainement de grande valeur, de trois-quarts, les mains sagement posées sur les genoux. J’avais l’impression d’une mise en scène, histoire de me montrer son meilleur profil et son innocence. Mais j’imaginais la mollesse de son postérieur, l’humidité entre ses cuisses et j’avais du mal à me concentrer.
- — Je ne comprends pas ce qui a pu lui arriver, me dit-elle d’une voix terriblement sexy lorsque je fus englouti par un imposant fauteuil face à elle. Hier soir, il semblait en pleine possession de ses moyens. Après le dîner, il s’est retiré dans son bureau comme tous les soirs. Je ne pouvais pas me douter…
- — J’imagine comme cela doit être terrible pour vous, Madame Delcour, et je vais m’efforcer d’être aussi bref que possible mais j’ai tout de même quelques questions pour bien comprendre les évènements de la nuit.
- — Bien sûr, Monsieur l’inspecteur, bien sûr.
- — À quel moment avez-vous pensé qu’il y avait quelque chose d’anormal dans l’absence de votre époux ?
- — À aucun moment, Inspecteur. Il faut que je vous dise que nous faisons chambre à part, Charles et moi. Je me suis donc mise au lit vers vingt-deux heures sans me préoccuper de ce qu’il faisait. Si j’avais su, j’aurais peut-être pu …
- — Excusez-moi, j’ai besoin de précision. Pourquoi donc, si vous ne vous doutiez de rien, avoir découvert le corps de votre époux à quatre heures trente, comme vous l’avez dit au téléphone quand vous nous avez prévenus ?
- — Je suis insomniaque, inspecteur, depuis des années. Et plutôt que de tourner inutilement dans mon lit, quand cela arrive, je préfère me lever et me rendre utile. Et quand je sais que Charles a passé la soirée dans son bureau, je vais vider son cendrier et ouvrir la fenêtre. Sinon, l’odeur de ses cigares finit par empester tout l’étage et je déteste cela. Mais cette nuit, j’ai allumé la lumière et il était au sol. Il était déjà mort, n’est-ce pas ? Je ne savais pas quoi faire alors je vous ai appelé.
- — Vous avez dîné ensemble, hier soir ?
- — Oui, bien sûr, comme tous les soirs, sauf quand Charles est en voyage. Il avait de l’appétit. C’est si brusque, si soudain. Quelle maladie a bien pu l’emporter ainsi, en une seule nuit ?
- — À ce stade, on ne peut pas avoir de certitude, Madame Delcour, mais je crains que votre mari n’ai été victime d’un empoisonnement. C’est la raison de mes questions, voyez-vous. Qui a préparé votre diner ?
- — Quelle horreur ! C’est impossible, inspecteur. Pour le repas, eh bien, c’est Madeleine, comme tous les soirs. Elle avait préparé du poulet à la crème. Charles adore ça. Il semblait lui en vouloir, je n’ai pas bien compris pourquoi et je pense qu’elle avait préparé ce plat pour l’amadouer.
- — Je peux lui parler ?
- — Pas pour le moment, elle ne prend son service qu’à quinze heures. La plupart du temps, nous déjeunons dehors. Vous ne pensez pas que…
- — Je ne pense rien, Madame Delcour. Je crains qu’il n’y ait des policiers dans votre maison toute la journée. Un conseil : ne restez pas seule. Dans un moment pareil, on a besoin d’être entouré. Si vous pensez à quoi que ce soit qui puisse nous aider à comprendre ce qui est arrivé à votre mari, n’hésitez pas à nous appeler.
Je sortis de l’immeuble, l’esprit saturé et le ventre vide, sans parler de mon état en dessous de la ceinture. L’entretien avait été très curieux. La voix de la veuve et les expressions de son visage étaient tous à fait conformes à ce qu’on peut attendre d’une femme qui vient de perdre son mari. Mais son corps disait tout autre chose, une main qui caressait doucement sa cuisse du bout des doigts, de légers mouvements de hanche qui pouvaient sembler lascifs si on a l’esprit mal tourné, une tête qui se penchait doucement de côté quand elle m’écoutait. Diable, cette femme me cachait quelque chose. Elle avait deviné mon trouble et essayé de m’embobiner. La question était : était-elle prête à coucher pour que je n’apprenne pas ce qu’elle voulait me cacher ? J’en avais l’eau à la bouche.
En sortant, je croisais le légiste et lui parlait de poison. Avant d’aller m’enquérir de Madeleine Le Guen, la cuisinière et de Madame Bonnel la secrétaire de Delcour, je pris le temps d’un petit déjeuner, grand café noir, croissant et petit verre de Cognac. Je sais, l’alcool dès le matin, mais je n’avais pas beaucoup dormi. J’étais encore un peu la veille et les dégobillages de Delcour m’avaient un peu retourné l’estomac. Ensuite, un petit coup de R12 et je me retrouvai à sonner à la porte de l’employée de maison. Elle m’ouvrit, suspicieuse, enveloppée dans un peignoir en éponge qui avait du mal à contenir ses formes. Je la suivis dans le couloir. Le mouvement de ses fesses sous le peignoir aurait rendu fou un hussard mais j’étais tout en maîtrise, me contentant de remettre en place un machin qui me gênait dans le pantalon. Nous nous assîmes de part et d’autre de la table de la cuisine, aussi impeccablement rangée que celle de ses employeurs.
- — Alors, dit-elle en oubliant son peignoir qui s’ouvrit à moitié, qu’est-ce qu’elle me veut, la police ?
- — La police vous veut, ma petite dame, qu’elle a besoin de savoir ce que vous avez mis dans le poulet à la crème de Monsieur Delcour hier soir.
- — Dans mon poulet ?
- — Oui da.
- — C’est idiot comme question. Vous êtes sûr que vous êtes flic ? Je mets du poulet, de la crème, sel, poivre et quelques lamelles de cèpe séché.
- — Du cèpe ?
- — C’est un champignon. Mon beau-frère qui est d’Ardèche en ramasse à l’automne.
Je pris un instant pour noter l’information. J’avais parié pour le meurtre mais il pouvoir y avoir aussi l’accident de champignon.
- — Deuxième question, repris-je en lorgnant les gros seins blancs quelque peu découverts, pourquoi votre patron était-il fâché contre vous ? Madame Delcour ne semblait pas le savoir.
- — J’espère bien. Il faut que je vous raconte ça aussi ? Vous ne pouvez pas demander à Monsieur Delcour ?
- — Il faut.
- — Bon. Lundi soir, j’étais tranquille dans ma cuisine à étaler une pâte à tarte. Madame n’était pas encore rentrée quand Monsieur s’est glissé dans ma cuisine. Ce n’était pas la première fois mais là, il m’a prise par surprise, soulevant ma robe et collant son gros bidule contre mon derrière. Moi, sans réfléchir, je balance un coup de rouleau par-dessus mon épaule et voilà qu’il se retrouve étendu raide dans mon estanco. Je lui ai fait les premiers soins, le bouche à bouche mais il est reparti fâché. D’où, le poulet à la crème.
- — Ce n’était pas la première fois ?
- — Monsieur est un chaud lapin. Il saute sur tout ce qui bouge. Vous aussi, vous vous intéressez à mon balcon. Mais vous n’allez pas me dire pourquoi vous posez toutes ces questions à la noix ?
- — Charles Delcour a été assassiné pendant la nuit. Vous êtes sûre de ne pas avoir confondu les cèpes et l’arsenic dans le poulet ?
- — Quelle horreur ! Mais jamais de la vie ! J’ai une place en or chez les Delcour, une bonne paye, une grande cuisine.
- — Mais le patron était fâché.
- — Oh, ce n’était pas un souci. Je sais comment le faire changer d’humeur. Et vous ? Vous êtes pressé ou vous avez le temps d’un câlin ?
J’étais pressé. Il était déjà dix heures et j’avais encore beaucoup à faire. La prochaine étape était le bureau de Charles Delcour. Pour l’atteindre, il fallait traverser une salle des ventes remplie jusqu’à la gueule de croûtes du XIXe siècle, de bijoux plus ou moins faux et de vases chinois. Ensuite, on se retrouvait face à Catherine Bonnel, l’exact opposée de l’opulente cuisinière. Chignon serré de cheveux gris, tailleur à la couleur indéfinissable, lunettes et tout de même, pour égayer un peu, du rouge carmin sur ses lèvres minces.
- — Monsieur Delcour n’est pas encore arrivé, me dit-elle en levant à peine les yeux de sa machine à écrire qui continua de crépiter.
- — Je sais, répondis-je, il ne viendra pas et c’est pour ça que je suis là. Pouvez-vous me consacrer un petit moment ?
- — Pourquoi dites-vous qu’il ne viendra pas ? Il y a vente à quinze heures et il ne manque jamais une vente.
- — Oui mais il est en route pour la morgue, à l’heure qu’il est. C’est un sérieux motif d’empêchement, il me semble.
- — Oh ! Il est …
- — Mort.
- — Oh !
- — Comme vous dites. Je peux vous poser quelques questions ? Est-ce que votre patron était un homme honnête ou est-ce qu’il fréquentait des gens louches ? Est-ce qu’il était riche, très riche ou excessivement riche ? Est-ce que vous étiez sa maîtresse ?
J’avais compris que je n’obtiendrais rien d’elle si je ne la bousculais pas un peu mais j’avais peut-être exagéré. Elle devint si blanche que je crus qu’elle allait tourner de l’œil. Mais elle se reprit. Son regard restait d’acier et ses lèvres carmin.
- — Voilà une bien curieuse façon de mener une enquête, inspecteur. Mettons un peu d’ordre dans votre charabia : un, je ne suis que la secrétaire du commissaire-priseur Delcour et je n’ai pas en charge la gestion de son patrimoine. Deux, toutes les affaires dont je m’occupe respectent strictement les règles de la profession mais je ne peux affirmer que mon patron ne gérait pas d’affaires « louches » comme vous dites. Trois, je n’étais pas sa maîtresse. Si vous voulez tout savoir, je crois que vous le voulez, il m’a mis la main aux fesses pendant ma première semaine de travail ici, mais j’ai vite mis le holà à ses libertés. J’ai la chance d’être amoureuse d’un mari que je crois fidèle, aussi. Et croyez-moi, quand je dis non à un homme, il obtempère. Maintenant, si votre quatrième question est : que savez-vous de la vie privée de Maître Delcour ? je réponds qu’il passe tous ses vendredis après-midi avec une dame à l’hôtel d’Angleterre qui est à deux rues d’ici.
- — Et quel jour sommes-nous, Madame ?
- — Vendredi, Monsieur. Bonne journée.
Et la machine à écrire recommença à crépiter. Je me demandai un instant pourquoi elle continuait à travailler alors qu’elle n’avait plus de patron mais je ne sais pas tout de l’âme humaine. Je ne parvenais pas à imaginer son mari aimant. Elle devait avoir un talent caché.
Je déjeunai face à l’hôtel d’Angleterre, derrière une vitre d’où j’avais une vue imprenable sur l’entrée, un bel établissement qui faisait honneur à notre belle capitale. Il est dommage que des couples illégitimes en fassent un lieu de perdition dans ce quartier cossu. Je fis honneur à une bavette-frites-salade, bus tranquillement un café et trouvai finalement le temps long car personne n’entrait jamais dans l’hôtel d’Angleterre. Je finis par traverser la rue pour réveiller le loufiat qui somnolait à l’accueil.
- — Police judiciaire, ce qui réveilla tout à fait le vieux débris qui me faisait face. Si je ne me trompe, vous avez une chambre réservée tous les vendredis à un certain Delcour.
- — J’ai bien un client nommé Delcour, inspecteur, mais il loue une chambre à l’année. La chambre est occupée, par Mademoiselle Louison, une chanteuse de cabaret qui fait ses gammes tous les matins, même que des clients se sont plaints.
- — Je vais monter, je dis et avec l’œil mauvais j’ajoutai : Je vous interdis de la prévenir.
Trois étages sans ascenseur, l’hôtel d’Angleterre n’était pas si classe que ça. La Miss Louison qui m’ouvrit était un joli bouquet de printemps, une gamine des faubourgs dans un déshabillé vaporeux rose porté sur des sous-vêtements turquoise. Elle semblait étonnée de ma visite et aurait voulu m’éconduire.
- — Il ne viendra pas, dis-je, d’une voix plus compatissante que nécessaire. Il est mort cette nuit. Et j’ai des questions qui ne peuvent pas attendre.
Elle me fit entrer. Le rose que ma nouvelle a mis sur ses joues lui allait bien. Même le petit plissement d’inquiétude sur son front était attendrissant. Ce diable de Delcour avait bon goût. J’étais amoureux de sa femme et de sa maîtresse. Mais je restai professionnel.
- — Vous connaissiez Charles depuis longtemps ? commençai-je.
- — Il est venu me voir chanter il y a deux ans environ. Et il m’a tout de suite fait de merveilleuses promesses qu’il n’a jamais tenues. Je le déteste, vous savez, mais il paye mon loyer.
- — Ce n’est pas une histoire d’amour ?
- — Vous l’avez déjà rencontré ? Qu’est-ce qu’une jolie fille comme moi ferait avec un vieux salopard comme lui si ce n’était pour de l’argent ? Au début, il parlait de divorcer et de m’épouser ensuite. J’y ai cru un peu et je faisais des efforts. Mais avec le temps, j’ai compris que je n’étais qu’une putain.
- — Oh, Mademoiselle !
- — Si, si, il faut appeler un chat un chat ou plutôt une chatte. D’ailleurs, si vous avez un billet de cent, on pourrait…
- — Jamais pendant le service, Mademoiselle. Quand l’avez-vous vu pour la dernière fois ?
- — Il y a une semaine. C’est bien suffisant. L’idée qu’il va venir me gâche tout mon jeudi, vous savez.
- — Vous n’êtes jamais allée chez lui ?
- — Chez sa femme ? J’y ai songé une fois. Il s’était « oublié » et j’avais peur d’être enceinte. Je me suis dit, perdue pour perdue, je vais aller faire un scandale dans sa famille. Et puis, fausse alerte et j’ai abandonné. Comment il est mort, le gros tas ?
- — Comme un gros tas. Vous vous y connaissez en poison ?
- — Empoisonné ? Je parie que c’est une femme. Il était tellement misogyne. Je plains son épouse. La pauvre, mariée à Charles, ça ne devait pas être gai tous les jours.
- — Bien, on se reverra sûrement. Vous ne quittez pas la ville sans me prévenir.
- — Quand vous ne serez plus en service, vous reviendrez ?
Je sortis sans répondre, hagard et bandant comme un faune. Cette enquête allait me coûter cher en caleçons, surtout que je devais absolument revoir la veuve. J’avais à fouiller dans le bureau de ce brave et sympathique commissaire-priseur et la belle Aurore restait ma principale suspecte. Pourtant, au fond de moi, j’espérais qu’elle serait innocente et qu’elle me saurait gré d’avoir démasqué l’assassin. Mais avant d’aller la cuisiner, je devais en savoir plus sur la fortune du disparu. Cette affaire puait le sexe et le fric. Nous, les pauvres, nous avons l’odorat très fin quand du pognon est en jeu.
Je fis donc une halte chez Maître Grimaud, notaire de son état. La veuve, bien que fort chagrinée, m’avait glissé son nom dans l’entretien du matin. Maître Grimaud était laid, énorme mais par rapport au Delcour, il avait l’avantage d’être vivant. Je dus faire tout un cirque pour qu’il consente à me renseigner sur la fortune et la teneur du testament du défunt mais il finit par obtempérer. Force reste toujours à la loi. C’est pour cela que j’étais entré dans la police plutôt qu’à Électricité de France.
- — Eh bien, si je ne peux vous montrer le document avant d’en avoir fait état devant ses ayants-droits, babilla le vieil abruti, je peux tout de même vous en révéler la substance. C’est un testament assez classique. Charles Delcour partage ses biens, assez conséquents, on parle de dizaines de millions, devises, actions, tableaux de maître et immobilier, entre sa femme Aurore, sa fille d’un premier mariage Caroline et Adrien Solignac.
Personne ne m’avait parlé de ces deux-là jusqu’à maintenant.
- — Et puisque vous savez tout, cher maître, vous allez bien sûr me dire qui est ce Solignac qui arrive dans un tableau déjà passablement encombré.
- — Ah, Solignac, tout un poème. C’est un artiste que Charles soutenait contre vents et marée. Il était sûr que le type allait percer même si son art semble bien banal aujourd’hui. Du figuratif si je ne m’abuse. Mais je n’en dirais pas plus car pour ma part, je ne connais que les chiffres.
- — Que donne Delcour à ce Solignac ?
- — Ses tableaux préférés. On parle ici de Modigliani, Soutine et un petit Degas.
- — Petit ?
- — Oui, pas très grand, mais c’est déjà beaucoup.
Un coup d’œil à ma montre Lip, l’après-midi était déjà bien avancé et me voilà reparti dans les embouteillages de la capitale. Je passai vite fait au commissariat pour briefer mon commissaire et me retrouvai devant l’immeuble des Delcour comme au petit matin. Je sonnai et tombai sur la concierge. Ah, la concierge ! Je l’avais oubliée, celle-là. Tous les enquêteurs, même les débutants savent qu’à Paris on interroge d’abord la concierge mais ce matin-là, c’est un collègue en uniforme qui m’avait ouvert et j’avais la tête dans le … coaltar. Mais elle était devant moi, vieille, usée mais avec ce petit éclat dans l’œil qui indique qu’elle aime bien les ragots, prête à répondre à mes questions, à inventer même si elle ne sait pas.
- — Est-ce que vous sauriez, par hasard, qui est venu voir les Delcour hier ?
- — Enfin, mon petit monsieur, bien sûr que je sais. C’est mon métier, non ? Alors, hier, voyons, le matin, personne. L’après-midi, Madeleine, la cuisinière est arrivée à son heure habituelle, puis vers 16 heures, une jolie petite, chanteuse parait-il que Madame a prise sous son aile, pourrait-on dire.
- — Son nom ?
- — Je ne le sais pas, voyez-vous, je suis concierge, pas espionne.
- — Monsieur était là ?
- — Non, non, pas à ces heures-là. Monsieur est rentré vers vingt heures, hier. Mais à 18 heures, le peintre, Solignac est arrivé.
- — La jolie chanteuse était repartie ?
- — Pas que je sache.
- — C’est tout ?
- — Ce n’est déjà pas mal, il me semble.
- — Ces invités étaient encore là quand Delcour est rentré ?
- — Je ne sais pas. Je m’occupe des entrées, pas des sorties. Et puis, entre 19 et 20, je regarde la télé, tous les soirs.
J’avais déjà quelques scénarios en tête mais d’un seul coup, cela devenait très compliqué. Ce qui était sûr, c’est que la veuve ne m’avait pas tout raconté, et la Miss Louison non plus. J’ai été accueilli à l’étage par l’opulente Madeleine qui ne m’avait pas raconté non plus les visites de la veille. Je ne répondis donc pas à ses sourires gourmands, la priai de prévenir sa patronne de ma présence et allai m’enfermer dans le bureau du mort. À l’époque, on ne disait pas encore scène de crime car les polars suédois n’avaient pas encore été inventé. Quelqu’un avait de toute évidence nettoyé et aéré, ce qui était agréable car l’odeur avait pratiquement disparue mais le quelqu’un avait aussi fouillé, ce qui était plus regrettable. Encore une bévue de gueule de bois, j’avais omis de laisser un fonctionnaire de faction devant la porte jusqu’à mon retour.
Charles Delcour avait une documentation importante. Un mur était consacré aux livres d’art et un autre à ses archives. Visiblement, tous les objets qu’il avait acheté ou vendu, le plus souvent achetés et revendus étaient consignés dans des classeurs rangés par date. Il avait commencé son affaire en 1953, ce qui faisait un nombre incalculable de classeurs, plus d’autres pour archiver ses impôts, ses factures d’eau et d’électricité, les feuilles de paye des employés de maison, etc… Quand je relevai les yeux, il faisait nuit. Je n’avais rien trouvé. En dernier ressort, je vidai la poubelle et là, bingo ! Une feuille à en-tête du cabinet d’expertise Delcour était roulée en boule tout au fond de la corbeille. C’était un brouillon, raturé à de nombreuses reprises, d’un nouveau testament que Charles Delcour essayait de mettre en forme. Dans cette nouvelle version, Solignac n’avait rien et la petite Louison touchait deux millions. C’était, disons, intéressant même si je n’arrivais pas encore à mettre en place tous les éléments du puzzle.
Je redescendis d’un étage pour m’enquérir de la propriétaire mais je ne vis personne. Il y avait du bruit dans la cuisine mais je doutai qu’Aurore Delcour soit avec sa cuisinière. À sa recherche, je traversai le grand salon, puis le petit salon où nous nous étions entretenus le matin même, toujours rien. J’entrai alors dans un boudoir. Je ne sais pas vraiment ce qu’est un boudoir, je n’en avais jamais eu moi-même mais cette pièce-là ressemblait à un boudoir. Il y avait des fauteuils, un peignoir négligemment abandonné sur le dossier de l’un d’eux et pas de lit. De plus, sur le mur opposé à la fenêtre, il y avait un élément qui était pour moi ce qui doit figurer dans tout boudoir digne de ce nom, c’est-à-dire un grand tableau de nu superbement encadré. Je m’en approchai et constatai que c’était Aurore Delcour qui était nue sur ce tableau, avec des seins plus petits que ce que j’avais imaginé en la déshabillant du regard ce matin. Elle semblait à peine plus jeune que la veuve que j’avais rencontrée. Le tableau, d’un style plutôt ringard, était signé Solignac.
Après le passage d’une nouvelle porte, je pénétrai dans la chambre de madame Delcour. Elle n’était pas là, allongée nue sur son lit à m’attendre. Je ne fouillai pas dans ses culottes mais je trouvai tout de même un slip d’homme maculé de sperme au pied du lit. La veuve se refusait peut-être à son mari mais pas à tout le monde. Quittant la chambre par une nouvelle porte, je me retrouvai dans le couloir. La porte suivante me conduisit dans la chambre du mort. Le lit était fait et aucune trace d’une activité quelconque n’était visible. Au fond de la chambre, du côté de celle de sa femme, il y avait un fauteuil installé, face au mur. Comme c’était curieux, je m’approchai. Si on s’installait sur le fauteuil, on était face à un petit trou et oh surprise, on pouvait voir tout ce qui se passait chez Madame. Eh bien, on ne s’ennuyait pas chez les Delcour.
Je retournais sur mes pas et finis dans la cuisine sans avoir vu quoi que ce soit d’autre d’intéressant. La charmante Madeleine tournait une sauce et me tournait le dos. Ses fesses s’agitaient frénétiquement sous son tablier, ce qui ne me laissais pas indifférent. Mais je ne pouvais m’attarder. Je toussotai donc pour attirer son attention et demandai où était passée sa patronne.
- — Elle est partie chez sa sœur, à la campagne, me répondit-elle en essuyant ses mains sur son ventre rebondi.
- — Elle conduit ? demandai-je.
- — Oh non ! C’est une dame. C’est M’sieur Solignac qui l’a emmenée. Il a une DS.
Nous échangeâmes encore quelques amabilités et quelques sourires puis le devoir m’appela. En partant, je pensais à Solignac. Une DS, l’homme ne se refusait rien. Ses tableaux devaient se vendre mieux que ne le pensait le notaire, ou alors il avait d’autres sources de revenu. Il ne me restait qu’à retourner à la boutique pour rédiger mes rapports, un écrit pour chaque témoin interrogé dans la journée. En tapant avec un doigt sur une machine mécanique qui chiffonnait systématiquement le double carboné, cela prenait vite des heures.
Pendant ma pause-café, je téléphonai à ma veuve préférée, chez sa sœur, à la campagne.
- — Bonsoir Madame Delcour, c’est pas beau de filer à l’anglaise, on dirait que vous êtes coupable.
- — C’est vous qui m’avez conseillé de ne pas rester seule. C’est quoi ce changement de ton ? Vous étiez plutôt gentil, ce matin.
- — Je ne suis jamais gentil le soir quand j’ai passé une journée à écouter des mensonges.
- — C’est pour moi que vous dites ça ? Je ne vous ai pas menti, officier.
- — Peut-être pas mais vous avez omis beaucoup de choses que j’aurais dû apprendre de votre jolie bouche. Demain, je vous convoque dans mon bureau à dix heures, et dites à Adrien Solignac de vous accompagner.
- — Comment savez-vous …
- — Bonne nuit, Aurore et ne faites pas de folie cette nuit. Je vous veux fraîche et rose au petit déjeuner.
Et je raccrochai. Ce n’est absolument pas une manière de parler à une grande bourgeoise qui vient de perdre son mari. Mais parfois, je manque de savoir-vivre. Et j’étais excédé par tous les rapports qu’il me restait à taper. Et une fille que j’avais draguée hier soir m’avait donné rendez-vous pour maintenant, même heure, même endroit avait-elle promis, et je ne pourrais pas y être. Juste avant minuit, je rentrais dans mon affreux petit appartement sale et perché au dernier étage sans ascenseur pour m’effondrer tout habillé sur ma paillasse.
Jour 2
La nuit m’avait conforté dans l’intuition de la veille. Aurore et Solignac étaient amants et ils avaient décidé de se débarrasser du mari gênant. Je ne savais pas encore le rôle que jouait la petite Louison mais j’allais la convoquer aussi et lui faire cracher le morceau. J’étais douché, rasé, déterminé et à mon bureau en même temps que les camions-poubelles. Dès que l’heure fut décente, j’appelai le légiste.
- — C’est bien un empoisonnement, me confirma-t-il, et les champignons sont exclus. Je n’ai pas toutes les analyses mais je parierais pour de l’arsenic.
- — Est-ce que son dernier repas est la source de la contamination ?
- — Oh non ! Pas du tout. Je n’ai jamais vu un intérieur aussi bousillé. Cet homme était probablement empoisonné depuis des semaines, voire des mois. La dose qui a déclenché la crise survenue dans la nuit et cause de sa mort était juste la goutte d’eau qui fait déborder le vase.
- — Et on le trouve où, cet arsenic quand on n’est pas chimiste ?
- — Mort aux rats, herbicide, chez le quincaillier du coin.
J’étais prêt. Madame Delcour fut ponctuelle. Je la regardai traverser la rue depuis la fenêtre de mon bureau et elle avait une sacrée classe, la tête droite, le chignon parfait, la jupe au genou, un petit sac en cuir à la main, des talons hauts qui ne la gênaient pas le moins du monde, elle était parfaite. Je soupirai un grand coup et me dis que j’allais démolir sa carapace et apprendre la vérité. Je pressentais qu’elle ne serait pas très jolie. Sur ce point, je ne me trompais pas.
Solignac la suivait après avoir garé sa DS. C’était un freluquet à moustache avec une montre en or, le genre que je me fais en hors-d’œuvre avant de m’attaquer à quelque chose de sérieux. Il était assez beau dans son genre. Je les séparai immédiatement et les installai chacun dans une salle d’interrogatoire avec un agent en tenue pour les surveiller et noter leurs aveux. Je commençai évidemment par la veuve.
- — Madame Delcour, commençons par une question simple. Comment une femme comme vous a-t-elle pu épouser un homme comme Delcour ?
- — C’est cela qui vous intéresse ? Il était veuf, inconsolable et très riche. Mon père, noble parmi les nobles mais ruiné par une compréhension limitée des mécanismes de la bourse, m’a expliqué que si je parvenais à consoler Charles, je pourrais vivre selon mon rang. J’ai consolé et je vais vous dire : je ne l’ai jamais regretté.
- — Allons donc !
- — Jamais. Charles avait beaucoup de défauts mais il avait une qualité, il respectait sa femme. Lorsque j’ai décidé que nous n’aurions plus de rapports sexuels, il y a des années de cela, il a parfaitement respecté mon choix. Et pourtant, pour Charles, le sexe est une raison de vivre. Avec d’autres, le Cognac, le poulet à la crème, les timbres-poste des anciennes colonies françaises mais le sexe est un besoin quotidien chez lui.
- — Justement, parlons maintenant de vos omissions. Quand nous nous sommes entretenus hier, vous n’avez pas mentionné grand-chose, n’est-ce pas, ni le sexe, ni Solignac ni la petite Louison, rien qui puisse aider mon enquête.
- — Mais rien de tout cela n’a de rapport avec votre enquête, mon cher monsieur. Ceci est ma vie privée. Est-ce que vous croyez que c’est facile de parler de sa vie sexuelle avec un jeune homme que vous rencontrez pour la première fois ? Je venais de découvrir mon mari mort, visiblement dans des conditions atroces. Mais je suppose qu’un gendarme ne peut pas avoir assez d’imagination pour comprendre cela.
- — Touché. Je ne suis pas gendarme mais j’accepte la remontrance, Madame. Mais maintenant que nous nous connaissons mieux, il faut tout me dire. Je veux comprendre quels sont les liens qui unissent les personnes qui se trouvaient au domicile de Charles Delcour le soir de sa mort. C’est un ordre.
- — Bien. Je vois que vous ne m’épargnerez rien. Faut-il que cet homme soit là à nous écouter ?
Elle désignait le brigadier assis à côté de moi. Dans une grande magnanimité, je le fis sortir, arguant que je pourrais prendre des notes moi-même. Je n’en pris aucune.
- — Commençons par le commencement, dit-elle ensuite. J’ai épousé Charles mais je n’ai jamais éprouvé le moindre plaisir dans ses bras. Il adorait le sexe mais je crois qu’il aimait tellement ça qu’il était incapable de tenir plus de trente secondes. Je ne vais pas vous faire un dessin. Au bout de cinq ans de mariage, voyant que je n’obtiendrais rien de lui et qu’il ne cesserait jamais d’être en demande, je lui ai proposé l’arrangement suivant. Il couchait avec qui il voulait mais pas avec moi. De mon côté, j’étais libre d’avoir des amants. Je le faisais discrètement mais sans rien lui cacher. Il a toujours été au courant des hommes qu’il m’est arrivé de fréquenter. Prenons Adrien Solignac puisque vous semblez vous intéresser à cet homme-là en particulier.
- — Je m’y intéresse parce qu’il figure sur le testament de votre mari et que celui-ci envisageait d’en écrire un nouveau.
- — Ah, vous savez cela ? Bien, j’y reviendrai. Essayez de ne pas m’interrompre, c’est déjà assez difficile comme ça. Adrien est un jeune peintre que Charles a rencontré dans le cadre de sa profession. Adrien peint comme on peignait autrefois. Il a du talent mais il n’est pas du tout dans l’air du temps. Depuis des années, Charles est en guerre contre le modernisme justement, Le pop art, support-surface, fluxus, etc, tout cela l’agaçait profondément et il s’est pris d’amitié pour ce jeune homme, l’a beaucoup aidé financièrement, me l’a présenté. Bref, une amitié entre un vieil homme riche et un jeune homme pauvre. Mais la suite est moins classique. Un jour, Charles est venu me voir et m’a dit qu’il aimerait beaucoup que je fasse l’amour avec son protégé. Il voulait que je le fasse et qu’il puisse regarder. Cela m’a d’abord beaucoup dérangé. Adrien était assez beau comme garçon mais beaucoup trop jeune et pour tout dire pas mon type. Si vous voulez tout savoir, je préfère les gars comme vous, solides, fonceurs, un peu voyous. Ne le prenez pas pour une proposition, vous avez tout gâché avec vos soupçons et vos mauvaises manières.
- — Je m’en remettrai. Continuez.
- — J’ai d’abord refusé. Ensuite, j’ai dit à Charles qu’il fallait que ce soit Adrien lui-même qui me le demande. Ce garçon a su s’y prendre, il faut croire puisque nous avons fait l’amour et, surprise, il se débrouillait très bien. Il veillait toujours à me faire jouir avant de venir à son tour. Ensuite, j’ai donc autorisé Charles à nous regarder depuis sa chambre. C’était si bon qu’on l’oubliait vite. Je suppose qu’Adrien fait ça pour l’argent mais il me fait du bien, donc je m’en moque. Vous voyez les horreurs que vous m’obligez à vous raconter ? Vous êtes content de vous ?
- — Pas vraiment, Madame Delcour. Mais il faut bien que je sache tout cela pour trouver l’assassin de votre mari.
- — Ce n’est pas moi ! Et je sais que ce n’est ni Adrien Solignac, ni Sylvie Morel.
- — Et qui est Sylvie Morel ?
- — Vous enquêtez ou vous vous contentez de malmener des pauvres femmes sans défense ? Sylvie a un nom de scène qui est Louison. Je suppose qu’il faut aussi que je vous parle d’elle.
- — Je crois que oui.
- — Charles m’avait raconté qu’il avait une petite maîtresse tout à fait mignonne et je ne voulais pas en savoir plus. Mais elle a débarqué chez moi un jour, en pleine ébullition, m’assurant que mon mari l’avait mise enceinte et que je devais trouver une solution pour l’aider, ce que j’étais prête à faire. J’avais compris depuis un moment que ma destinée était de réparer les saletés que Charles laissait un peu partout. Il pissait sur le siège des toilettes, si vous voulez tout savoir. Finalement, Sylvie n’était pas enceinte mais nous avions sympathisé et nous avons continué à nous voir. Elle était si mignonne, si innocente que je suis tombée amoureuse.
- — Je ne crois pas que le mot innocente convienne à une femme entretenue comme elle.
- — Parce que vous n’y connaissez rien ! Je n’avais jamais aimé personne mais elle oui. Sa présence me rendait heureuse et nous en sommes venues tout naturellement à faire l’amour. Au bout d’un moment, j’ai été obligée de l’avouer à Charles et il a eu tout de suite l’idée de nous faire coucher ensemble tous les trois, Adrien, Sylvie et moi. Voilà toute l’histoire. On s’est mis à le faire régulièrement et je crois que tout le monde y trouvait son compte.
- — Et le soir de la mort de Monsieur Delcour, que s’est-il passé ?
- — Rien. Il ne s’est rien passé. Mes deux amants m’ont rejointe car il était prévu un petit spectacle cochon pour Charles. Nous avons discuté des figures à accomplir en buvant le thé mais quand Charles est enfin rentré, vers vingt heures, il nous a dit qu’il n’était pas bien et qu’il voulait juste un peu de solitude dans son bureau. Adrien était un peu excité par la séance prévue. Avec Sylvie, nous l’avons donc gentiment sucé. Et les deux jeunes sont rentrés chez eux. Quand j’ai frappé à la porte de son bureau, vers vingt-deux heures, mon mari a grogné qu’il ne voulait rien et je me suis couchée. C’est assez croustillant pour vous ?
- — Je veux simplement que ce soit vrai, Madame Delcour.
- — Vous ne me croyez pas, espèce de petit salaud ?
- — Je vais simplement demander à votre amant sa version et vérifier qu’il raconte la même chose.
Mais Adrien Solignac qui attendait dans le bureau à côté me servit la même histoire. Comme il n’était pas très doué pour raconter, ce fut beaucoup moins intéressant et je finis par les laisser partir tous les deux. Je les croyais. Il fallait que je convoque la petite chanteuse, il fallait que je retourne fouiller dans la masse de documents de Charles, il fallait que je trouve le putain de salaud qui avait empoisonné ce putain de salaud de Charles, il fallait que je me fasse à l’idée que la belle Aurore ne serait jamais à moi, il fallait que je reprenne tout à zéro et j’étais fatigué d’avance. Du coup, je suis parti déjeuner dans mon bistrot préféré, une jolie truite avec du riz de Camargue et un verre de Viognier d’Ardèche. Cela rend le monde plus facile.
De retour au bureau, une surprise m’attendait. Dès qu’il me vit dans le hall, un planton vint m’annoncer qu’une dame voulait me voir pour parler du décès de Monsieur Delcour. Il s’était permis de la faire attendre dans mon bureau. Quand je suis entré, elle me tournait le dos sagement assise sur la mauvaise chaise que je réservais aux visiteurs. Elle était blonde, jeune et riche. C’est tout ce que je pouvais dire en voyant sa nuque, sa veste et son foulard. Mais quand elle se retourna, le monde retrouva ses couleurs et je fus transformé en statue de sel.
C’était elle que j’attendais depuis toujours. J’aurais pu mourir pour son petit nez en trompette, pour ses grands yeux gris, pour ses mains de pianiste. C’était elle et je n’étais qu’un petit flic incapable de boucler la première enquête qu’on lui confiait, d’où la paralysie qui m’empêchait de lui adresser la parole. Bien que la situation soit gênante, elle sembla comprendre mon désarroi car elle me sourit et ce sourire me transforma à nouveau en un super héros prêt à survoler la ville pour débusquer les vilains.
- — Bonjour, Monsieur, dit-elle et sa voix était la voix de celle que j’attendais et qui allait bientôt me dire : « Je t’aime ». On m’a dit à l’accueil que vous étiez l’Inspecteur chargé de l’enquête sur le décès de Charles Delcour. Est-ce exact ?
Je hochai la tête. Nouveau sourire.
- — Je suis la fille de Monsieur Delcour, Caroline Suarez. Je porte le nom de ma mère. Je vis à Los Angeles.
- — Los Angeles dans le Cantal ou en Californie ?
On m’a toujours dit qu’il fallait faire rire les filles pour les emballer. Elle pouffa.
- — En Californie, Monsieur. J’ai vu tout de suite que vous étiez un homme intelligent.
- — Recevez mes condoléances, Mademoiselle et veuillez excuser ma question maladroite. Je veux dire par là que même en partant dès que vous avez appris le décès de votre père, je suis impressionné de vous voir déjà ici. Il y a des lignes directes Los Angeles – Paris en Concorde ?
- — Non, Monsieur. J’ai fait escale à New York, trois jours parce que j’avais des amies à voir. La raison de mon voyage n’était pas la mort de mon père que je n’ai pas vu depuis des années et avec qui j’avais très peu de contacts. Mais j’ai reçu une lettre de lui où il me demandait de venir, avec insistance et je me suis dit : Paris au printemps, pourquoi pas ? Et voilà qu’en arrivant dans votre ville glaciale, je le trouve mort. C’est pourquoi je suis ici. Je voudrais que vous lisiez la lettre que mon père m’a envoyée.
Ma chère petite,
Je ne t’écris pas souvent et je ne te demande jamais rien. Je sais, je suis un mauvais père. Si cela peut te consoler, je suis aussi un mauvais mari et un mauvais patron. Mais depuis que ta mère est morte, je trouve si rarement la vie intéressante que je me complais dans la fange.
Mais aujourd’hui, j’ai deux choses à te dire. Tu jugeras si elles sont assez importantes pour mériter ton attention. La première est un vrai bonheur (mais pas Rosa). J’ai acheté un petit portrait vraiment craquant de Berthe Morisot (je te joins la photo). En le voyant, j’ai aussitôt pensé à toi. Il y a une espièglerie dans le regard de son modèle qui la rend si moderne, authentiquement féministe, non ? Ce tableau qui m’a coûté les yeux de la tête, je veux te l’offrir mais je me refuse à l’envoyer comme un vulgaire colis. Si tu juges que cela en vaut la peine, tu viendras à Paris chercher ton cadeau. D’anniversaire, peut-être, je ne sais même plus quand tu es née.
La deuxième chose que tu dois savoir, c’est que j’ai une raison de te vouloir ici près de moi. Je ne vais pas bien. Et je crois que je sais pourquoi je ne vais pas bien. Si ce que je crois est vrai, cela ne va pas s’arranger et je vais laisser le monde se débrouiller sans moi. Dans pas très longtemps. Et toi, je ne te l’ai certainement pas assez dit avant, tu es ce que j’ai réussi de mieux dans mon existence. Tout le reste est laid, et je vais en payer le prix bientôt mais toi, tu es une lumière dans la nuit et si Dieu existait, tu suffirais à ce qu’on me pardonne tous mes péchés.
Aussi, si je pouvais poser mon regard désabusé sur ton petit museau une fois encore, je serais comblé.
Sois prudente si tu prends l’avion, attache bien ta ceinture et ne parle pas aux inconnus.
Charles, ton vieux.
J’ai relevé les yeux et j’ai croisé ceux de Caroline que le chagrin des mots de la lettre avait troublés. Elle était d’une beauté sidérante. Elle avait dans le regard tout ce que son père avait vu dans le tableau de Berthe. Une partie de mon cerveau analysait le document au regard de mon enquête mais la plupart de mes neurones étaient concentrés sur l’idée idiote que je pourrais séduire cette femme, ce qui ne me rendait pas particulièrement performant.
- — Donc, reprit-elle, dès que je suis descendu de l’avion, je me suis précipitée chez mon père où j’ai trouvé ma belle-mère qui m’a dit que vous la soupçonniez de meurtre, ce qui est idiot, si vous voulez mon avis. Elle a supporté mon père pendant des années. Si elle avait dû le supprimer, il y a longtemps que ce serait fait. Mais elle m’a également appris qu’elle n’avait jamais ni vu ni entendu parler du Berthe Morisot. Or, mon père avait beaucoup de défauts mais il n’aurait jamais inventé cette histoire de tableau-cadeau. Je vous suggère donc d’enquêter sur mon tableau car je suis sûr que sa disparition est liée au meurtre de mon père. Si vous avez besoin de moi, je loge à l’hôtel Intercontinental jusqu’à la fin de cette affaire.
Elle conclut sa tirade par une petite moue terrible, délibérée j’en suis sûre, sachant très bien l’effet qu’elle avait sur moi.
- — Bien, répondis-je, à vos ordres mademoiselle mais à une condition : si je retrouve votre tableau et si j’arrête le meurtrier, vous acceptez que je vous invite à sortir avant que vous ne retourniez aux States.
J’avais joué le tout pour le tout, m’attendant à une remarque méprisante car les riches sont facilement méprisantes.
- — Marché conclu, dit-elle pourtant. Avec vous, je suis certaine de ne pas m’ennuyer une seconde. Vous devez avoir plein d’histoires à raconter.
Et elle tourna les talons qu’elle avait hauts, faisant onduler sa robe qu’elle avait trop légère pour la saison. Le côté face valait le côté pile. Je n’avais plus qu’un problème, un meurtrier à attraper et aucune piste. Je devais repartir du tableau disparu. Quand avait-il été acheté ? À qui ? J’avais été un peu léger dans ma fouille du bureau du mort. Mais sa secrétaire pouvait aussi avoir des choses à m’apprendre.
Je me remis aussitôt en selle, cow-boy à la Renault 12, et je repartis à travers les grandes étendues parisiennes. Quand j’arrivais à la salle des ventes, il y avait évidemment sur la porte une pancarte : « Fermé pour cause de décès ». Heureusement, la dame des renseignements qui avait une voix charmante me donna l’adresse de Catherine Bonnel. Une nouvelle cavalcade, à la moyenne fort moyenne de douze kilomètres par heure me mena devant l’immeuble de la dame. Je sonnai et elle vint m’ouvrir.
Quand elle ne travaillait pas, ce n’était plus la même personne. Ses cheveux s’étalaient en boucles sur ses épaules, elle n’était pas maquillée et portait une robe d’intérieur colorée qui ne cachait rien de ses formes. Mais le regard d’acier était le même et me transperça avant de me laisser entrer.
- — Inspecteur ! Quelle surprise ! dit-elle. Vous ne pouvez pas vous passer de moi ?
- — L’enquête avance, que voulez-vous, et j’ai de nouvelles questions.
- — Installez-vous sur le canapé. Vous voulez du thé ?
- — Ce ne sera pas nécessaire. Votre mari n’est pas là ?
- — Non, il travaille. Tout le monde ne peut pas être au chômage technique pour cause de décès.
- — Bon. Aidez moi. Charles Delcour a acheté récemment un tableau de Berthe Morisot qui valait une fortune pour l’offrir à sa fille. Que savez-vous de cet achat ?
- — Vous êtes sûr que vous ne voulez pas de thé ?
- — Non merci.
- — Alors je vais en faire juste pour moi. Je reviens.
Quand elle se leva, ses seins bougeaient librement sous la robe et quand elle disparut dans la cuisine, je lui trouvai un cul superbe. Je jetai un œil dans la pièce en l’attendant. Il y avait le portrait en noir et blanc d’un homme sur un buffet avec une bande noire en travers. Je me fis la réflexion que ce type ressemblait à un mari décédé. Mais je ne pus pousser plus loin le raisonnement.
Un changement dans les ombres sur le mur me fit me retourner pour me retrouver face à Catherine Bonnel fonçant sur moi, un grand couteau de cuisine au bout de son bras et un rictus de haine sur le visage. J’eus à peine le temps de saisir son poignet au vol pour éviter qu’elle ne m’embroche. Elle me percuta avec tout son élan et nous basculâmes l’un et l’autre sur le tapis. Je tenais toujours son poignet et la lutte fut brève. Je pèse cent kilos et je ne sais pas si elle en faisait la moitié.
En quelques instants, je l’avais désarmée et j’étais à cheval sur elle, bloquant ses deux bras derrière sa tête. Je sentais la chaleur de son ventre à travers mon pantalon. C’était une intimité curieuse étant donné la nature de nos relations. Nos visages étaient proches et je voyais ses narines palpiter de rage. J’extirpai comme un prestidigitateur des menottes de la poche arrière de mon pantalon et attachai son poignet droit au pied du buffet. Je pus alors me relever et me laisser tomber dans un fauteuil, à bout de souffle.
- — J’ai bien fait de refuser votre thé, n’est-ce pas ? dis-je pour entamer la conversation.
- — Vous ne pouvez pas comprendre.
- — Mais je suis là pour ça, Catherine. Dites-moi tout. Ce sera plus facile après, vous verrez.
Il y eut un long silence.
- — Commencez par me parler de votre mari. On verra pour Delcour ensuite.
- — Vous avez raison. C’est Tony qui est la cause de tout. Et pourtant, Dieu sait si je l’ai aimé. Mais il voyait trop grand, cet homme, toujours. Rien ne lui suffisait jamais. Il s’est mis à jouer aux courses. Il était persuadé qu’il allait faire fortune en pariant sur des canassons. Je lui disais de parier sur moi mais il ne m’a jamais écouté. Après les chevaux, cela a été la boxe et après il était couvert de dettes et il a commencé à être poursuivi par des gens dangereux qui voulaient leur argent. C’est là que Delcour est entré en scène.
- — Tony devait de l’argent à Delcour.
- — Non, non, taisez-vous. C’est bien plus simple et bien plus sordide que ce que vous pouvez imaginer. J’ai commencé à travailler pour Delcour à cause des dettes de Tony mais j’ai vite compris qu’il perdait beaucoup plus chaque nuit que ce que je pouvais gagner pendant la journée. Alors j’ai passé un deal avec mon mari. Si je remboursais l’intégralité de ses dettes, il arrêtait de jouer. Puis je suis allé voir Delcour et je lui ai demandé de me prêter cet argent. Il bavait devant moi comme un petit chien et il était très riche alors j’ai cru que je pourrais le mener par le bout du nez. Mais Charles m’a proposé un marché terrible, à prendre ou à laisser. Je devenais son esclave sexuelle et il me prêtait la grosse somme que je lui demandais. J’ai dit oui. J’ai cru que cela durerait un temps et qu’il se lasserait. Mais Delcour était pire qu’une bête. Je devais le sucer tous les matins. Je devais me promener nue dans le bureau des journées entières. Il faisait parfois venir des types qui me sodomisaient. Jour après jour. Années après années.
- — Et votre mari laissait faire ?
- — Il n’en savait rien. Tony était comme un gosse dont je devais m’occuper, lui épargner le côté sordide de la vie. Je travaillais, faisais les courses et la vaisselle et acceptais le sperme puant de Delcour pour lui. Mais quand j’ai compris qu’il avait recommencé à jouer, au poker cette fois, c’était trop. J’ai tourné les choses dans ma tête pendant des semaines et j’ai décidé de tout arrêter, de recommencer à zéro. Sans Tony. Sans Charles. Juste moi toute seule.
- — Vous avez tué votre mari.
- — Non, je ne l’ai pas tué. Je lui ai préparé de bons petits plats qu’il a mangé avec plaisir, soir après soir, sans jamais se plaindre que c’était trop amer ou quoi que ce soit. Et puis il a fini par s’éteindre. Nous mourrons tous un jour, inspecteur et Tony est mort, c’est tout. Je vais chaque semaine le voir au cimetière et il ne m’a jamais accusé de rien. Après j’ai commencé à m’occuper de Delcour. C’était impossible de rembourser ma dette avec mon salaire. Je ne pouvais pas avaler son sperme toute ma vie, inspecteur, je ne pouvais pas. Et puis, il y a quelques semaines, il a acheté le Berthe Morisot et l’a rangé dans mon bureau en me disant qu’il avait un projet particulier pour ce tableau, qu’il ne voulait pas le revendre et que je ne devais en parler à personne. J’ai vu un autre avenir, où j’étais libre et en possession d’un tableau qui me permettrait de repartir du bon pied. Alors j’ai doublé les doses. Monsieur Delcour aimait bien que je lui serve un thé tous les matins. Il le buvait tranquillement pendant que je le suçais. J’avalais son poison et il avalait le mien. Je trouve que c’était juste ainsi.
- — Où est le tableau ?
- — Dans ma chambre. Pour le moment, je l’ai accroché au-dessus de mon lit. J’aime bien le regarder avant d’aller me coucher. Si vous me libérez, je veux bien devenir votre esclave sexuelle jusqu’à la fin de mes jours.
- — Désolé, je suis fonctionnaire. Le devoir avant tout.
J’ai trouvé le téléphone dans l’entrée et appelé mes collègues. Ensuite, après une montagne de paperasses, j’ai enfin pu m’échapper pour courir à l’hôtel Intercontinental et réclamer ma récompense.
- — Mademoiselle Suarez ? a dit la jeune femme de l’accueil. Je suis désolée, monsieur, mais elle a quitté sa chambre il y a une heure. Elle avait un avion pour les États-Unis à prendre.
- — Et vous ? ai-je demandé. Vous avez un avion à prendre ? Sinon, on pourrait boire un verre ensemble un soir de la semaine.
La petite réceptionniste s’appelait Nicole et elle était libre le soir même. Elle aimait les grands costauds et elle venait de la même banlieue que moi. Nous avons très vite sympathisé. Elle n’était pas belle mais simplement mignonne.
Quelques jours plus tard, elle était encore endormie dans mon lit quand j’ai trouvé une lettre qui dépassait de ma boîte en allant chercher les croissants. C’était une carte postale de Central Park. Au dos, il y avait ce petit mot :
Merci pour le tableau. Je crois vous avoir fait une promesse que je n’ai pas tenue mais une amie m’a écrit pour me dire qu’elle avait besoin de moi. De toute façon, cela n’aurait pas marché entre nous. Comme vous, je n’aime pas beaucoup les hommes et préfère les femmes.
Cela n’aurait pas marché entre nous. Je déteste les riches. Elle devait apprécier Bach et j’écoutais les Stooges. Elle devait lire Scott Fitzgerald et j’adorais « L’amour est un chien de l’enfer » de Bukowski. J’ai jeté la carte à la poubelle et je suis allé me recoucher auprès de Nicole qui était toute chaude de la nuit.