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n° 23650Fiche technique26554 caractères26554
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Temps de lecture estimé : 20 mn
28/05/26
Résumé:  Les balbutiements amoureux, premiers émois. Tout est affaire de circonstances.
Critères:  #nonérotique #coupdefoudre #nostalgie fh vacances forêt campagne revede
Auteur : Jane Does      Envoi mini-message

Projet de groupe : Journal_intime
Les carnets de monsieur Miller

Aujourd’hui, c’est le dernier jour de classe. L’été est là, avec ses matins ensoleillés, et André Miller dépose sur chacun des pupitres de ses quinze élèves, un carnet. Depuis quelques jours, il a une sorte d’idée qui lui trotte dans la tête. Alors, pour réaliser celle-ci, il s’est procuré à la librairie de la ville des livres spéciaux. Oui ! Ces blocs-notes sont absolument vierges et d’un nombre de pages blanches suffisant pour que les potaches puissent les noircir durant les grandes vacances. Et le maître d’école se demande quel résultat donnera ce format de rédaction libre à la rentrée prochaine. D’une main ferme, sur le grand tableau noir, il écrit ensuite quelques mots. Écriture soignée, pleins et déliés d’une craie qui crisse sur l’écran de bois, des mots destinés à ceux qui vont bientôt garnir les tables.


Cette tâche accomplie, il se dirige vers la sortie de sa classe, dégringole les cinq marches qui mènent à la cour de récréation, et rejoint madame Lambert. Juliette fait les cent pas dans cette espace libre où courent les gamins dont les deux instituteurs ont la charge depuis la rentrée de septembre dernier. Une école d’un village de campagne normal, comme il en existe des milliers dans notre pays. Un bonjour rapide à sa collègue, un échange de quelques banalités et puis, c’est déjà l’heure de sonner la cloche pour réunir cette marmaille qui gesticule, pleine de vie et de cette joie de savoir que cette journée précède la fin de l’année scolaire. La main fine de Juliette actionne la chainette et le tintinnabulement fait se ranger les jeunes gens. Deux files distinctes, une pour la classe de monsieur Miller et l’autre pour celle de madame Lambert.



— xXx —



Un silence presque solennel règne sur la cohorte d’élèves qui s’installe aux tables. Depuis le début de l’année scolaire, chacun connait sa place et vient se mettre à la sienne, debout dans l’attente de l’ordre du maître pour s’asseoir. Devant la porte, monsieur Miller suit l’avancée de sa petite troupe et comme d’habitude, c’est Gabriel Duchemin qui pénètre dans la salle le dernier. Alors, André tire la porte et remonte dans l’allée centrale.



Un brouhaha, bruit de chaises qui remuent et puis de nouveau le silence. Tous les regards sont braqués sur la haute stature de celui qui se dirige lentement vers son estrade. Une seule marche et il demeure figé devant le tableau.



De nouveau, d’une seule voix, un oui unanime se fait entendre, calmé immédiatement d’un geste de la main du maître.



L’élève concernée pique un fard, se redresse, se lève et droite comme un « i » elle parcourt dans un premier temps la phrase inscrite. Enfin de sa gorge sortent les mots, clairs et nets, avec toutefois un léger trémolo.



Ensuite, elle reste debout, silencieuse et c’est la voix de monsieur Miller qui l’invite à se rasseoir.



Les élèves sont attentifs, mais personne ne décroche un mot. Miller insiste encore.



Surpris, celui qui fait office de cancre de la classe se sent d’un coup devenir le centre de toutes les attentions. Son sang ne fait qu’un tour dans ses veines. Que répondre à cela ? Et ça tourne dans sa cervelle. Bon ! Que dire et que faire d’autre que, comme Suzanne tout à l’heure, se remettre debout et donner un début d’avis ? Oui ! Mais c’est là que le bât blesse ! D’avis il n’en a guère et inventer n’est pas son truc. Non ! Lui, c’est la terre, la nature qui le branchent. Le reste, et ça englobe l’école, pour ce grand gaillard qui a déjà redoublé une fois, le reste ne l’intéresse pas. Mais là ! Oui là, il a tout intérêt à dénicher une idée dans sa petite tête de linotte.



Gaby, le grand dadais sur lequel sont braqués tous les yeux des autres élèves, se tortille les doigts. Il sait bien que le maître a raison. Ce qui ne l’intéresse pas lui est insupportable et les cours de français, de calcul, les récitations, les dictées et tout ce qui touche de près ou de loin à l’école, ça lui passe largement au-dessus de la tête. Mais là, comment ne pas trouver une sorte d’explication à ce fameux bouquin aux pages toutes blanches ? Même pas de lignes tracées pour avoir une marque pour écrire droit. Ça va être coton de ne pas aller de travers en écrivant là-dessus. Et de plus, quoi y mettre dans ce foutu carnet ? Un drôle de cadeau empoisonné que vient de leur faire ce Miller du diable.



Bien sûr qu’il ne vient à l’idée de personne de contrarier monsieur Miller. Surtout pas le beau Gaby qui se sent mieux au milieu des chênes, des hêtres et des grands sapins que dans cette fichue classe, enfermé sans pouvoir bouger ses guibolles qui le démangent. Et puis il y a Michèle. Un rêve inaccessible, mais si beau. Des cheveux bruns qui lui tombent en corolle sur les épaules, mince, élancée, enfin belle à croquer, quoi. Et lui, le dur, le chef de cette bande de braillards qui courent entre les troncs, lui qui veut se montrer fort, ne sait pas comment expliquer que, devant cette petite chose fragile, il se sent, comment dire, bizarre.


Son truc à lui… tripatouiller dans les mares pour y pêcher la grenouille, courir sous la pluie pour ramasser des escargots, ou même des baies sauvages pour que sa mère prépare des confitures. Les mûres, les framboises, les brimbelles, et si l’année est bonne, même les fraises des bois sont des perles à cueillir. C’est tout cela son domaine, sans oublier bien entendu la saison des cèpes et des girolles, ses trésors que dame nature distille sans compter et qui font le bonheur des gens comme lui. Gaby est bien plus passionné par tout ceci que par les cours du père Miller. Mais l’école est une obligation et Pauline, sa mère, serait fichtrement fâchée qu’il s’évade de la classe du maître.


Alors, cette journée, il veut la savourer, la vivre intensément et surtout, pourquoi ne pas montrer à monsieur Miller son centre d’intérêt si particulier ? Les filles se sont regroupées entre elles et les garçons vont et viennent à bonne distance de cette troupe qui les ignore. Mais Suzanne vient à la rencontre de celui qui fait ici, figure de chef de bande. Reste Suzanne et ses nattes, ses lunettes sur le nez qui lui donne un air de musaraigne. Une souris qui trottine gentiment vers celui dont elle espère ardemment attirer l’attention.



Il y a comme un soupir dans la voix de celui qui s’écarte de la brunette à lunette. Deux garçons aussi se rapprochent du duo occupé à discuter.



Et les trois gaillards plantent là la jeune fille qui est blême de se faire jeter de la sorte. Elle qui rêve tellement de… et puis zut, s’il est trop bête pour sentir ce qu’au fond d’elle elle voudrait lui faire comprendre, c’est qu’il ne la mérite pas. Elle aussi se dirige donc vers un quatuor de filles qui jasent assises sous un grand chêne. Un bel endroit pour terminer une année scolaire plutôt compliquée. Bien entendu, Suzanne essuie les railleries de ses copines. Moqueries gentilles, mais parfois aussi cinglantes sortant de la bouche de ces jeunettes qui sont bien loin des préoccupations de celle qui a un petit béguin pour le grand escogriffe qui ne pense qu’à la nature. Mais Suzanne aussi fait partie de cette nature, non ?


Le grand sujet du moment, c’est ici aussi le fameux journal d’André Miller. Et les autres s’enquièrent de suite de savoir ce qu’en pense la meilleure de la classe. Parce que de toute évidence, Suzanne est la première dans toutes les matières scolaires et même si ses amies la bizutent un tantinet, elle demeure la référence vers qui toutes se tournent au moindre doute. Les questions fusent vers celle qui a forcément des réponses concernant le contenu de ce que toutes considèrent comme un devoir de vacances.



Le début de querelle en reste là. Mais les regards des filles se croisent et s’affrontent silencieusement. Comme si l’une et l’autre jaugeaient l’effet sur sa rivale. Parce qu’aussi bien Suzanne que Michèle comprennent en cet instant qu’une lutte intestine naît là, dans ce sous-bois aux senteurs d’été. Un affrontement qui vieux comme le monde, oppose deux femmes qui revendiquent l’amour d’un homme. Et la matinée se termine par le retour à l’école, puis l’heure du déjeuner apaise le petit monde heureux de la fin de plus en plus proche de l’année d’études. L’après-midi est placé sous le signe de la détente et personne ne ramène sur le tapis ce qui pourtant demeure dans toutes les têtes : le journal de Miller.



— xXx —



Le bâtiment est délabré, mais il rôde encore dans celui-ci des odeurs inoubliables. Michèle traverse la cour de récréation, gravit les marches qui mènent au couloir séparant les deux classes. Ici sont ses souvenirs. D’abord dans la salle de gauche, dévolue à madame Lambert. La jeune femme brune se pose d’un coup la question. Plus de dix années depuis que cette école a fermé ses portes, comme beaucoup d’autres dans les campagnes. Plus assez d’élèves, plus de professeurs pour y porter la connaissance. Quinze ans également qu’elle est partie du village et si ses pas la ramènent ici, c’est sans doute par pure curiosité. La porte de droite poussée d’une main hésitante, laisse entrevoir devant elle, l’estrade où le bureau d’André Miller est toujours là.


Il semble attendre le retour du vieux maître ! Bien sûr, celui-ci doit jouir d’une retraite bien méritée. Il en a vu défiler des classes d’élèves tout au long d’une carrière quasiment faite sur place. Le tableau est lui aussi comme suspendu au retour d’une main munie d’une craie, plan net de toute écriture et essuyé par un torchon qui pend à la place qui lui revenait toujours. Il règne ici une atmosphère étrange, un goût de vieille poussière et un mélange de souvenirs qui remontent en bribes tendres dans l’esprit d’une Michèle perplexe. Combien sont-ils à être passés par cet endroit, qui comme elle, sont désormais dans la vie active aujourd’hui ? Impossible à déterminer bien entendu !


Encore un pas, la paume de main qui effleure le tableau glisse sur la peinture noire et alors qu’elle se retourne, il lui semble revoir assis à chacun des pupitres vides, des têtes familières. Là-bas, Mariette et sa petite trogne de fouine, à côté celle de Georges, devenu depuis garagiste dans la région ! Et sur sa gauche, dans le coin près du vieux fourneau, le visage de Gabriel qui fixe la nuque de Suzanne, comme si tout était réel. Ils sont tous là dans sa mémoire, comme cet été-là ! C’est incroyable, ils ont l’air si vrais ! Oui ! Les derniers moments de sa jeunesse passés dans ce lieu si particulier. Elle sait bien cependant que beaucoup ont quitté la région, que trop peu sont encore dans les environs.


Pourquoi cette subite envie de revoir un tel endroit ? Une bouffée de nostalgie qui envahit la jeune femme et son sourire se fige. Ici, elle a connu de beaux moments, des rires aussi, mais peut-être trop de pleurs parfois. Et d’un geste machinal, ses doigts ouvrent un placard dans lequel sont alignés des encriers. Ceux avec le cabochon si particulier, qui lui faisaient penser à un bouchon de bouteille de limonade. Oui ! Au hasard, elle se saisit de l’un d’entre eux, vide bien évidemment. Mais l’encre sous forme d’une poudre à diluer dans de l’eau est bien posée là, aux côtés des godets de porcelaine. De nouveau, un sentiment étrange de refaire le chemin à l’envers, d’entendre encore André Miller donner ses instructions.


Michèle fait deux ou trois pas, ouvre un autre placard, y déniche une sorte de carton. Machinalement, elle soulève le couvercle de la boite et… sous une couche de poussière d’un autre temps, une couverture brune apparait. Puis une seconde, dégagée par la tranche d’une main tremblotante. Comment est-ce possible ? Quinze ! Elle extrait de l’emballage quinze carnets dont elle sait avec exactitude de quoi il retourne. Ces fameux livrets de monsieur Miller ont donc aussi traversé les ans pour dormir là ? Elle n’en croit pas ses yeux. Sur chacun d’eux, une étiquette rajoutée à contrecoup, détermine le nom de celui qui l’a écrit. Et fébrilement, elle recherche son journal.


Voilà ! Il est là, avec ses mots qui dansent ! Elle sait par cœur ce qui est inscrit dans ce qui représente une partie d’elle. Un morceau de sa vie qui macule les pages jadis blanches, et où elle avait exposé tellement de son intime que le maître avait stoppé sa lecture à la première page. Pas de nom, bien entendu, mais il était sans doute si facile de lire en elle, de déchiffrer ses états d’âme que le vieil instituteur n’avait pas voulu que les autres sachent de quoi, ou plus certainement de qui il était question. Seul un second journal n’avait pas non plus fait l’objet d’exercices en cours. Personne ne s’en était rendu compte, sauf les intéressés eux-mêmes évidemment. Alors, puisque la curiosité est cataloguée comme féminine, Michèle passe en revue toute la pile qu’elle vient d’étaler sur le bureau.


Où se trouve le journal qui, comme le sien, n’a fait l’objet d’aucun débat ? Ah ! L’étiquette : Gabriel ! Lire ou pas ce qui a interdit la lecture à haute voix de ce qui est écrit dans le carnet ? Une seconde d’hésitation, un retour sur des images revenues du passé, puis la couverture qui se soulève démasquant les lignes tracées sur le papier. Michèle déchiffre les premières phrases.



— xXx —



Deux juillet


Je ne sais pas trop quoi raconter sur ce cahier. Mais pour que maman soit heureuse, je voudrais avoir une bonne note pour une fois. Je dois m’y mettre. C’est les vacances et mamie est malade. Pas de voyage pour nous rendre chez les grands-parents cette année. Mais c’est drôle, je crois bien que je n’ai pas envie de voir grand-mère malade.




Quatre juillet


Suzanne est venue hier à la maison. Elle non plus n’est pas partie au bord de la mer comme chaque année. Elle avait un air bizarre, comme si elle cherchait je ne sais quoi. Ses habits, pourquoi est-ce que j’ai eu l’impression qu’elle s’était habillée comme pour la messe ? En plus, il faisait une chaleur à crever. Quand elle a remonté une mèche de mes tifs qui barrait mon front, allez savoir pourquoi, c’est une autre patte que j’ai imaginé faire ce geste. C’est dingue ! À travers ses mots, sa voix, je devinais presque une autre personne. Oui ! Ce n’était pas Suzanne qui était là, à mes côtés, mais je ne sais pas comment c’est possible.




Cinq juillet


Maman et moi sommes allés nous balader vers la rivière. J’ai encore croisé Suzanne qui marchait avec son père. Quand elle m’a aperçu, je crois qu’elle est devenue toute rouge. Mais là encore, ce n’est pas elle que j’espérais voir. Je ne sais pas si elle est partie celle que j’aurais voulu retrouver. Comment aussi croire que je suis presque pressé de revenir à l’école ? Je ne peux pas poser de questions à maman. Mais bon sang ! Dès que je ferme les yeux, j’ai sa nuque derrière les paupières qui me colle des frissons. Ça ne me fait pas ça avec Suzanne. Qu’est-ce que ça signifie ? Incroyable de penser une seule seconde que je serais heureux de voir finir cet été pour reprendre les cours.




Huit juillet


Nous sommes quand même allés voir mes grands-parents. Papy s’est encore engueulé avec maman. Toujours la même histoire, et de la balançoire, j’ai entendu leurs cris. Grand-père parlait de mon père, et il reprochait à maman je ne sais pas quoi à propos de lui. Quand il m’a vu, il a vite refermé la fenêtre, je n’ai plus compris ce qu’ils se racontaient, mais maman pleurait, comme d’habitude. Je me demande si ce n’est pas pour cela que nous ne venons plus aussi souvent chez mes grands-parents. Le soir, nous avons mangé des crêpes au miel. Et hier je suis allé au jardin pour ramasser des patates. Mon grand-père m’a refilé un billet en douce, en me précisant que je ne devais rien dire à personne.




Quinze juillet


Il pleut aujourd’hui. Claude est déjà rentré de chez sa tante. Il m’a dit que les choses se sont embrouillées entre sa mère et son père. Peut-être même qu’ils vont divorcer. Finalement, il a l’air presque content de ne plus subir les cris permanents entre ses parents. Et en revenant des grenouilles, elle était sur le pas de sa porte. Bon sang. Je crois que mon cœur dans ma poitrine a failli se décrocher quand je l’ai vue. Elle avait une robe bleue, et une fleur dans ses cheveux. De loin on aurait dit une reine ou une fée. Comme dans les bouquins, oui ! Un moment, j’ai eu dans l’idée de courir vers elle. De lui dire que tout dans moi se secouait de la revoir là. Mais il y avait Claude et nous avons passé notre chemin sans faire semblant.


Il pleut encore. J’écris dans mon journal et curieusement, c’est comme si je me rapprochais d’elle un peu. Les grenouilles, je ne les ai pas trouvées aussi bonnes que d’habitude. Pourtant, maman les a cuisinées comme toujours avec de l’ail et du persil. Et puis, dès que je ferme les yeux, son image est là. Je ne pige rien. Est-ce que je vais devoir dormir les yeux grands ouverts ? Je me suis réveillé au milieu de cette nuit et je crois que maman pleurait. En tout cas, j’ai entendu des plaintes venant de sa chambre. Après, je me suis facilement rendormi, et je m’apprêtais à lui demander pourquoi elle était triste. Mais au lever, elle avait le beau sourire que j’aime lire sur sa figure. Comment lui dire aussi qu’il me rappelle celui de… finalement, j’ai bouclé mon grand bec et nous allons à la fête foraine. Peut-être qu’avec de la chance… je la croiserai.




Seize juillet


Ben non ! Mais je suis encore tombé sur Suzanne. Elle ne m’a pas lâché la grappe et dix fois j’ai eu envie de l’envoyer balader. C’est le père de Claude qui m’a stoppé dans mon élan en venant nous saluer. J’ai préféré me taire. C’est mieux ainsi. Mais rien à faire, je ne ressens vraiment rien pour cette fille, contrairement à celle qui me hante. J’ai aussi remarqué que le père de Claude riait avec maman. Il a sûrement besoin de faire le point puisqu’il ne s’entend plus avec Mauricette.




Vingt-huit juillet


Trop beau pour écrire. Et puis, je crois que maman est amoureuse, aussi ! Il me semble que j’ai perçu la voix d’un homme dans sa chambre. Bon, ce sont ses affaires et ne veux pas m’en mêler. Elle est radieuse depuis quelques jours, je ne me vois pas gâcher son si beau sourire. Je reprendrai mon journal un autre jour de pluie ! Décidément, je ne serai jamais un écrivain !




Neuf août


Elle est venue vers moi ! À la boulangerie, j’attendais que la nouvelle fournée sorte du four et j’ai senti son parfum. Elle m’a fait un sourire, un de ceux que j’adore. Est-ce que ça s’est vu que je la kiffe ? Je me suis senti comme emprunté, incapable d’articuler deux mots cohérents. C’est dingue, je passe mon temps à penser à elle et le jour où j’aurais l’occasion de lui parler, je suis incapable d’ouvrir la bouche. Madame Bourchardot m’a houspillé parce que j’étais planté comme un piquet au milieu de sa boutique et gênais ses autres clients. Mon Dieu ! Ses yeux bleus, impossible de ne pas les remarquer. Ils m’ont percé jusqu’au cœur et volé une partie de mon âme. Je ne lui ai bredouillé que des banalités, alors que je me consumais de l’intérieur. Quel idiot !


Est-ce que c’est ça être amoureux ? Nous faire faire des trucs idiots dès que celle qu’on désire est dans les parages ? Elle est trop belle. Il reste bien trop de temps avant la rentrée. Et je ne sais plus quoi dire ou faire.



— xXx —



Perdue dans la lecture de ces jours lointains, Michèle sursaute au bruit de pas dans son dos.



Elle regarde le gaillard aux tempes blanchies par le temps, sa longue silhouette qui dégringole les escaliers de pierre. Alors, avec un sourire aux lèvres, le cœur un peu ému par ce qu’elle vient de lire, elle repose un à un les carnets de monsieur Miller dans leur carton. Celui-ci ensuite retrouve la poussière de son placard. Le cœur bat plus fort dans la poitrine de celle qui, chaque jour qui passe, ne peut que se féliciter d’avoir épouser Gabriel. Un moment d’hésitation encore en repensant à sa rivale que son mari nomme affectueusement toujours aujourd’hui : la musaraigne. C’est donc d’un pas décidé qu’elle regagne la berline dont le moteur ronronne doucement. Un autre gamin les attend lui et elle ! Un petit Nicolas qui apprend déjà à lire et à écrire, dans une autre école, un enfant de l’amour, assurément !