Histoire très lointainement inspirée d’un comic américain né en 1941, ici retransposée un peu plus tard. Bonne lecture :)
Une petite ville californienne
Daisiesdale est une petite ville californienne située pas trop loin de la mer, dans une vallée fleurie comme l’indique son nom. Un peu moins de cinq ans après la fin de la guerre, à l’approche de la nouvelle décennie, tout le monde a envie de voir la vie en rose, la croissance étant maintenant plus ou moins rétablie, les USA étant assurément le plus beau pays du monde où tout le monde veut vivre (surtout en Californie), y compris secrètement les méchants communistes envieux.
Étant l’un des beaux garçons du canton, Andrew n’a aucune peine à sortir avec toutes les filles du coin (du moins, la plupart), bien que beaucoup de personnes le considèrent comme étant le fiancé plus ou moins officiel d’Abby, sa blonde voisine qu’il connaît depuis l’enfance.
Andrew est aussi aidé par une voiture qui s’apparente plutôt à un paquebot qu’à une antique Ford T, ce qui permet de transporter bien des gens, au ciné ou à la plage, avec un souci du Code de la route assez fantaisiste, mais comme les routes sont larges et finalement peu fréquentées, il y a rarement des problèmes.
- — Dis, Andrew ! Le jour où ta charrette sera HS, on la transforme en piscine !
- — Eh, c’est pas une mauvaise idée !
Mis à part aller à l’école ou à l’université, les jeunes du coin n’ont que trois préoccupations principales : danser, se baigner et flirter. Il sera toujours temps plus tard de se trouver un boulot et de fonder une famille, bien que certains garçons envisagent sérieusement de rester célibataires pour mieux profiter des joies de la vie.
Quant à Abby, la fiancée-voisine, elle fait un peu comme tous les autres jeunes, la ville étant assez petite et la grande ville très éloignée. Elle est néanmoins plus sage que la plupart des autres filles, ce qui rassure son père et sa mère.
The Frenchy
Arrivé depuis peu de temps, Jean-André est un jeune Français qui semble s’être égaré dans cette petite ville. Il a débarqué seul à Daisiesdale, ayant lapidairement expliqué qu’il avait perdu sa famille durant la guerre en Europe et qu’il avait d’abord vécu sur la côte Est avant de basculer vers la côte Ouest. Après une première phase d’observation, il a vite adopté les coutumes locales (à Rome, fais comme les Romains), mais avec une certaine retenue.
Beaucoup de personnes se demandent de quoi il arrive à vivre, bien qu’il semble se contenter de peu. La seule explication fournie systématiquement par l’intéressé est qu’il bénéficie quand même d’un petit héritage et que, parfois, il fait de menus travaux liés à l’écriture, mais personne n’en sait vraiment plus.
- — On ne l’a jamais vu à l’église ! Il serait communiste ?
- — Je ne pense pas. N’oublie pas que c’est un Français, il doit être catholique, nous sommes quasiment tous des presbytériens. Ce n’est pas la même chose.
Comme il habite une petite maison à deux pas des parents d’Abby, il a vite lié connaissance avec la blondinette, découvrant son gentil caractère. De son côté, la jeune fille aime discuter avec Jean-André, car celui-ci est assez différent des autres garçons, lui faisant entrevoir une autre façon de faire et d’être.
- — Tu as un accent amusant ! Ton anglais est très bon, parfois meilleur que celui de pas mal de personnes nées ici, mais tu as une drôle de façon de prononcer certaines voyelles !
- — Je suis français et j’ai grandi en France, j’ai donc un accent français.
- — Oh, je te rassure : c’est mignon… tout comme toi…
- — Merci !
Intriguée, Abby demande :
- — C’est marrant, mais je ne t’ai jamais vu sortir avec une fille ! Tu as un souci avec elles ?
- — Je viens d’arriver, je pose mes marques, mais je te signale que je suis actuellement en train de te parler, comme je le fais presque chaque jour depuis mon installation, ce qui démontre que je n’ai pas la phobie des filles.
- — Ah oui, c’est vrai. Mais pourquoi tu ne parles qu’à moi ?
- — Je parle aussi à d’autres personnes, mais j’avoue que j’aime ta conversation.
Sans qu’elle comprenne bien pourquoi, Abby se met à rosir :
- — Euh merci… je reconnais que je suis curieuse…
- — C’est très bien de vouloir apprendre, d’être ouverte au monde. J’ai pu constater que beaucoup d’habitants n’ont cure de ce qui se passe en dehors de leur ville.
- — Tu as raison… par exemple, ils ne savent pas grand-chose de l’Histoire et de la Géographie. En revanche, pour le base-ball, ce sont des encyclopédies vivantes !
- — Franchement, je n’ai jamais rien compris à ce jeu, mais ça ne me manque pas !
- — Moi aussi, ça ne me manque pas, « Djann-anndrey »
Jean-André se met à rire :
- — Décidément, t’es fâchée avec mon prénom ! Je reconnais qu’il n’est pas facile à prononcer pour une Américaine. Le son « an » est inconnu en anglais et aussi en espagnol.
- — De plus, il y en a deux dans ton prénom !
- — Quand tu prononces « Jean » à ta façon, dans les deux cas, « Jeanne » ou « Djine », c’est comme si j’étais une fille, mais je te rassure, ça ne me vexe pas. Quant à « André », ça signifie « Andrew ».
À l’évocation de ce prénom, elle fait la grimace :
- — Oui, ça, je sais. Je ne peux quand même pas t’appeler « Andrew » !
- — « Anndré » ou « Anndrey », ça me va, même si le début est aussi un prénom féminin en français. Décidément, tu me féminises !
- — Pourtant, toi, t’es vraiment un garçon !
- — C’est-à-dire ?
Prise de court, Abby ne sait pas quoi répondre :
- — Euh, ben… t’es un garçon, pas de doute, même si tu n’y connais rien au base-ball.
- — Rien de rien. Tiens, si ça te convient mieux, appelle-moi « John », c’est la traduction du début de mon prénom.
- — Merci de vouloir m’aider, mais « John », ce n’est pas toi. C’est pour cette raison que j’utilise souvent tes initiales : JA (djeil-eil).
Le jeune homme sourit :
- — J’avais remarqué. Pour info, en français, on prononce « ji-a ».
- — « djee-ah », ça sonne bien aussi.
- — « Ji », pas « dji » !
- — Halala, c’est pas facile, le français !
Ils continuent à bavarder pendant au moins dix minutes, puis ils se séparent. Abby est contente d’avoir trouvé un garçon avec qui elle peut parler de beaucoup de choses et qui ne l’assomme pas avec le base-ball.
Arrière-pensée
Le lendemain, à quelques pas de chez elle, Abby salue Jean-André :
- — Bonndjour, Djee-ah !
- — Hello, Abby ! Bel effort !
- — Je fais ce que je peux !
Le jeune homme rétorque avec un large sourire :
- — Mais je ne te le reproche pas ! Je te complimentais.
- — C’est vrai que tu es rarement moqueur, toi.
- — Ah, ça, c’est un reproche adressé à quelqu’un d’autre.
- — Bah, quasiment à tous les garçons ! Toi, t’es finalement le seul avec qui je peux vraiment discuter sans qu’il y ait une arrière-pensée !
Le Français affiche maintenant un sourire ambigu :
- — Tu t’avances beaucoup, Abby…
- — C’est-à-dire ?
- — Je ne sais pas trop bien comment ça fonctionne sur la côte Ouest, donc désolé d’avance si je ne respecte pas les codes en vigueur.
- — Décidément, tu parles bien anglais. Bon, parfois comme un dictionnaire, mais ça change. Je sais que tu n’es pas d’ici et que tu ne connais pas tous les codes. De ce fait, je suis indulgente, je sais que les Français n’ont pas les mêmes… euh… mœurs que nous.
- — C’est-à-dire, plus précisément ?
Avec un accent californien prononcé, Abby répond en français :
Puis elle enchaîne en riant :
- — Ne m’en demande pas plus ! Je ne connais presque rien en français, je me défends nettement mieux en espagnol.
- — C’est normal : le Mexique est juste à côté et il y a beaucoup d’Hispaniques dans le coin. Je reconnais que si le français et l’espagnol sont fort proches, ma langue natale est plus compliquée.
C’est alors qu’Abby constate que son interlocuteur a tenté de ne pas répondre à sa question concernant une éventuelle arrière-pensée. Elle se demande si elle doit remettre le sujet sur le tapis. Elle est devancée par le jeune homme :
- — Abby, puisque tu es souvent disponible, que dirais-tu si nous allions tous les deux au ciné ou au bowling, ce samedi ? Je viendrais te chercher en voiture. Mais ne t’attends pas à un carrosse de luxe.
- — Du moment que ce n’est pas une Ford-T qui tombe en ruine, ça me va.
- — Je te remercie, je viendrai te chercher vers 2 PM.
- — D’accord.
Elle s’étonne d’avoir accepté si vite. Puis ils discutent d’un peu de tout avant de se séparer en se faisant la bise. Le dernier baiser sur la joue de la jeune fille est un peu trop proche de la commissure de ses lèvres. Un peu troublée, voyant Jean-André s’éloigner, Abby se demande si c’était accidentel ou intentionnel.
En voiture
Comme convenu, Jean-André vient chercher Abby à l’heure dite. Tandis que le jeune homme ouvre galamment la portière à sa future passagère, celle-ci fait remarquer :
- — Merci, Djee-Ah. Même pour ta voiture, tu ne fais pas comme les autres.
- — Ma voiture n’a pas besoin d’être un autobus ! Du moment qu’elle nous transporte, toi et moi, c’est très bien.
- — Tu as une autre façon de penser… Tu as prévu quoi ?
Il explique :
- — Un grand classique : un bowling avec diverses glaces, puis un ciné. Comme tu le constates, le temps n’est pas assez beau pour qu’on aille à la plage. Mais si tu as une autre idée, n’hésite pas.
- — Avec des glaces ? Tu essayes de m’acheter ?
- — Exactement !
Les deux jeunes gens s’amusent beaucoup au bowling, l’une des rares attractions du secteur. Abby constate que son partenaire de jeu se comporte dignement, ne faisant aucune allusion ni geste déplacé. Puis ils s’attablent pour consommer des glaces. Peu soucieuse de sa ligne, la jeune fille s’offre une grosse coupe. Voyant celle de son vis-à-vis, elle s’étonne :
- — Tu ne manges que ça, Djee-Ah ?
- — C’est déjà pas mal, tu sais…
- — Je commence à comprendre pourquoi les Européens sont si minces ! En réalité, ils ne mangent pas à leur faim !
Jean-André s’amuse :
- — Disons que la nourriture américaine est trop… copieuse…
Et trop sucrée et hyper calorique, pense-t-il. Les glaces terminées, ils refont quelques parties, avant d’aller au cinéma. Là aussi, Jean-André se comporte comme un gentleman, Abby est à la fois rassurée et un peu déçue. Un peu malgré elle, la jeune fille songe :
- — Suis-je si peu… attirante ? C’est vrai que je ne ressemble pas beaucoup à une Française, du moins, celles des films.
Plus tard, quand ils ressortent du cinéma, elle frissonne faiblement. Son voisin passe alors son bras dans son dos afin de poser sa main sur son épaule et l’attirer contre lui. C’est à moitié enlacés qu’ils se dirigent vers la voiture. Consentante, mais intriguée, Abby se demande ce que ce geste peut bien signifier… Djee-Ah semble se comporter comme un grand frère.
Trois-quatre minutes plus tard, à l’étonnement d’Abby, Jean-André stationne la voiture dans un endroit calme et isolé. Il regarde sa passagère dans les yeux :
- — Abby, j’ai passé un très bon moment avec toi…
- — Moi aussi, Djee-Ah…
- — Désolé pour toi, mais… j’ai une arrière-pensée…
Abby s’inquiète un peu :
- — Tu… tu veux dire quoi, par là ?
- — Cette sortie m’a confirmé ce que je pensais : tu me plais énormément et j’ai envie de t’embrasser…
- — Ah… ah bon ?
La jeune fille est partagée, à la fois anxieuse, mais excitée. Néanmoins curieuse de savoir, elle se décide rapidement, fermant les yeux, tendant son visage. Le jeune homme comprend tout de suite cette réponse muette. Il embrasse délicatement la jeune fille, puis les secondes s’écoulant, le baiser, les baisers deviennent de plus en plus fougueux, et à sa grande surprise, Abby se laisse aller elle aussi.
Toute bonne chose a une fin, même si elle peut recommencer rapidement. Leurs lèvres se séparent à regret. Découvrant le visage de son conducteur, Abby se met à pouffer :
- — Prfff ! T’es couvert de traces de rouge à lèvres !
Étonné, Jean-André se regarde dans le rétroviseur intérieur, puis il capture délicatement le menton d’Abby :
- — En effet, et toi, tu n’as presque plus de rouge sur tes lèvres… je te propose de continuer, tu ne pourras plus m’en mettre sur le visage !
- — Oh toi !
Puis ils continuent, avec une passion renouvelée qui augmente petit à petit. Ce n’est pas la première fois qu’Abby se fait embrasser, mais c’est bien l’une des premières qu’elle participe autant, ça lui semble si naturel, si évident. Et ça, c’est une découverte.
Reprenant leur souffle, Jean-André demande à sa passagère :
- — Dois-je comprendre que tu es OK pour que nous sortions ensemble ?
- — C’est que…
- — Laisse-moi deviner : Andrew ?
- — Oui… je…
Puis elle rassemble son courage pour énoncer d’une seule traite :
- — Euh… OK pour flirter, mais sans trop s’engager, tu vois…
- — Et sans trop se montrer, si je comprends bien ?
Un peu perdue, elle affiche un sourire en coin :
- — Je suis censée être la fiancée d’Andrew…
- — Tu es censée… mais on ne peut pas dire que ton promis soit très présent à tes côtés. Néanmoins, si c’est ça que tu désires, ça ne me pose pas de problème.
Puis Jean-André capture à nouveau les lèvres de sa partenaire qui sait bien au fond d’elle-même que sa position est ambiguë, mais c’est tellement bon de se faire embrasser de la sorte !
Après de longs bisous plutôt ardents, leurs bouches étant séparées, Abby remet un peu d’ordre dans sa chevelure :
- — Toi au moins, tu es gentleman. Tu n’es pas comme tous ces garçons qui veulent toucher tout de suite ma poitrine !
- — Je te mentirais si je disais que je n’en ai pas envie, mais chaque chose en son temps…
- — Oui, je préfère quand c’est étape par étape… Malgré mes restrictions, tu souhaites toujours me fréquenter ?
- — Quand j’embrasse une fille, ce n’est pas pour passer ensuite à une autre.
Posant ses mains sur ses genoux, Abby sourit :
- — Tout le monde ne pense pas comme toi…
- — Un bon tiens vaut mieux que deux tu l’auras.
- — Un proverbe français ?
- — Oui, je n’ai pas encore converti mon stock de proverbes français en anglais…
- — Oh, ne le fais pas, c’est mignon à découvrir dans ta bouche.
- — En parlant de découverte dans ma bouche…
Il embrasse à nouveau la jeune fille qui se laisse faire sans souci et qui répond de même.
Maman
Andrew est trop occupé avec ses conquêtes pour constater qu’Abby est de plus en plus accaparée par le nouveau venu. De toute façon, sa blondinette de voisine ne lui est-elle pas acquise depuis des années ?
Jean-André met les bouchées doubles auprès d’Abby, tout en sauvegardant les apparences. Au début, peu dupes, les parents de la jeune fille n’étaient pas trop chauds au sujet de cet apparent rapprochement qui ne veut pas dire son nom, mais le jeune Français a su les séduire.
Dans la cuisine, la jeune fille est en train de discuter en tête à tête avec Annabella, sa mère. Sa fille venant de parler de Jean-André, saisissant la balle au bond, l’adulte attaque illico dans le vif du sujet :
- — Ton nouveau petit ami est nettement plus sérieux qu’Andrew.
- — Maman, Djee-Ah n’est pas mon petit ami !
- — Mais oui, ma fille ! Tu me prends pour une débutante ? Il suffit de voir comment vous vous regardez tous les deux ! Je reconnais que vous savez vous tenir. C’est à sa demande ou à la tienne ?
Rougissante, Abby répond :
- — Euh… à la mienne… J’avoue que…
- — Allons droit au but : tu hésites entre Andrew et Jean-André ?
- — Waw ! Tu sais bien prononcer son prénom !
- — Ne détourne pas la conversation, Abby ! Pour ta gouverne, j’ai étudié le français, j’ai même fait un séjour à Paris.
- — Ah oui, c’est vrai…
La mère d’Abby ne lâche pas le morceau :
- — Tu hésites entre deux garçons. À ton âge, c’est normal.
- — Tu as déjà hésité entre deux garçons ?
- — Oui, ça m’est arrivé, mais c’est le destin qui a tranché pour moi. Je t’expliquerai un autre jour. Là, on parle de toi, pas de moi.
Intéressée, Abby pose la question :
- — C’est papa qui a gagné ?
- — Non, ton père est venu après. Je vais résumer ta situation à ta place : tu connais Andrew depuis la maternelle, c’était presque écrit dans les astres que tu deviennes sa femme un jour, sauf que « monsieur » batifole à droite et à gauche.
- — Euh oui…
Affichant un petit sourire, Annabella continue :
- — Puis Jean-André est arrivé, il est assez différent des autres garçons du canton, je pense même que c’est cette différence qui t’attire. Il est plus à ton écoute, je me trompe ?
- — Tu as raison… lui, il m’écoute… mais je suis perdue… Il n’y a pas si longtemps, je pensais mon avenir tout tracé avec Andrew…
Compatissante, la mère pose sa main sur l’épaule de sa fille :
- — Je te comprends, Abby. Tu as maintenant le choix entre deux types d’homme, mais si tu le désires, tu peux faire jouer cette rivalité.
- — Qu’est-ce que tu veux dire par là ?
- — Tu peux tenter de rendre jaloux Andrew. Peut-être que ça fonctionnera, peut-être que ça ne fonctionnera pas.
- — C’est pas très… fair-play…
Sa mère pose la bonne question :
- — Vis-à-vis de qui ? Andrew ou André ?
- — Tu as oublié le début du prénom de Djee-Ah, maman…
- — Je sais, j’ai fait court : André, c’est plus simple à prononcer que Jean-André. Alors, vis-à-vis de qui ?
Se tortillant sur place, Abby est assez embêtée :
- — Les deux…
- — Tu es intègre, ma fille, c’est bien !
- — Je suis surtout perdue !
- — Dans ce cas, laisse les choses se faire naturellement. Arrête de te cacher, et tu verras vite clair.
Abby est très circonspecte :
- — Je… je ne comprends pas.
- — Si ça fonctionne bien avec ton Français, c’est peut-être parce que vous vous cachez, parce que ça épice ta relation. Bon, te connaissant, je suppose que vous vous contentez de flirter gentiment. En t’affichant ostensiblement avec André, Andrew te reviendra peut-être dare-dare. Peut-être aussi que ni l’un ni l’autre ne te conviennent finalement.
- — Tu… tu crois ?
Avec un petit sourire, Annabella explique :
- — C’est à toi de voir, c’est toi qui es concernée. Si tu veux mon avis, je te dirais qu’Andrew est un Américain normal, mais pas toujours très fiable, il est resté un grand enfant. André est plus exotique, plus mature, mais…
- — Mais ?
- — Quelque chose en lui est… étrange… mais je n’arrive pas à mettre le doigt dessus…
- — Et c’est… dangereux ?
- — Je vais te donner une image : c’est comme si André avait trente ans, alors qu’il dit qu’il n’en a que vingt. Un truc dans ce goût-là. En tout cas, je ne pense pas qu’il soit un criminel en cavale, même si je trouve qu’il y a des zones d’ombre autour de lui.
Abby est stupéfaite :
- — Ah non, c’est pas du tout un criminel ! Oui, il semble avoir vraiment vingt ans… du moins, ça se voit quand il est en maillot de bain. Mais effectivement, il attire souvent le regard de femmes plus âgées, je l’ai constaté plus d’une fois, mais visiblement, il n’a d’yeux que pour moi.
- — En maillot de bain ? Il est bien fait ?
- — Il m’a dit qu’il a fait beaucoup de natation… ça doit aider…
- — Je vois le topo. Un Johnny Weissmuller ?
- — Quand même pas ! Mais… un peu quand même…
Abby réalise alors que son JA peut être convoité par d’autres filles et aussi d’autres femmes, et qu’il n’aura aucun mal à se recaser si jamais ça ne fonctionne plus entre elle et lui. Sa mère remarque son état :
- — Viens-tu de réaliser quelque chose, ma fille ?
- — Oui… je pensais que Djee-Ah était un garçon normal, avec de l’exotisme comme tu as dit, mais…
- — Mais quoi ?
- — Si je ne fais pas attention, on peut me le piquer !
- — Donc, tu y tiens ?
Abby se mordille les lèvres, la vie n’est décidément pas si simple que ça :
- — Pourquoi je n’ai pas réalisé tout ça avant ? C’était plus simple avant, maintenant, ça se complique !
- — Continue à le voir comme avant.
- — Je ne peux plus !
- — Pour l’instant, il ne regarde que toi, n’est-ce pas ?
- — Euh… oui.
- — Donc, tout va bien.
La jeune fille est à la fois rassurée et inquiète :
- — Et si… il regarde ailleurs ?
- — Arrange-toi pour qu’il continue à te regarder.
- — Mais comment ?
- — Reste comme tu es, je crois que c’est ça qui attire André. N’essaye pas d’être une autre fille, d’être plus sophistiquée, comme Alyssa, Brittany ou Dorothy. Reste toi-même.
- — Avec ce que tu viens de me faire découvrir, maman, j’ai peur de… de ne plus être à la hauteur.
- — Mon seul conseil est : reste comme tu es, ma petite Abby.
Plutôt rassurée par ce que vient de dire sa mère, la fille se met à sourire :
- — Merci, mom !
- — Je préfère « maman » …
- — Mom ou maman, je t’aime !
Puis, redevenant parfois une grande gamine, Abby se jette dans les bras de sa mère, pour lui faire un câlin comme dans le temps.
Littérature
Néanmoins, la conversation qu’elle a eue avec sa mère lui a laissé des traces. Tandis qu’ils sont allongés sur la plage, après avoir fait quelques bisous et caresses pas toujours très sages, Abby aborde le sujet avec Jean-André :
- — Djee-Ah, je peux savoir ce qui te plaît en moi ?
- — Tout me plaît en toi, Abby.
- — Et sinon, quoi d’autre ?
Le jeune homme se rapproche de sa voisine :
- — Ce que j’aime surtout en toi, Abby, c’est que tu es toi-même.
- — Tu n’es pas exigeant !
- — Tu es très bien comme tu es. Si j’avais voulu sortir avec une poupée à la mode, j’aurais choisi quelqu’un d’autre.
- — Ça ne te dirait pas de sortir avec une poupée à la mode ?
Il se met à rire :
- — Si la poupée, c’est toi, je veux bien tenter l’expérience ! Ça pourrait t’aller, mais je te préfère nature, comme tu es maintenant.
- — Merci… Tu vas dire que je saute du coq à l’âne, mais est-ce que je peux te poser une question indiscrète ?
- — Je t’écoute…
Agenouillée sur sa serviette, Abby prend son courage à deux mains :
- — Je sais que tu n’aimes pas trop parler de ça, mais comme tu n’as plus de famille, comment tu arrives à t’en sortir ? Ton héritage ne durera pas éternellement.
- — Je ne suis pas très dépensier. De plus, j’ai un parent éloigné qui travaille dans le milieu du cinéma. Un jour, quand j’habitais sur la côte Est, il planchait sur un script qu’il fallait remettre d’équerre, je l’ai aidé. Voyant le résultat, il a décidé de me confier un autre script et il a été très satisfait de ce que je lui ai remis.
- — Tu veux dire quoi par « remettre d’équerre » ?
Jean-André demande :
- — Tu connais le terme de « script doctor » ?
- — Oui, j’ai déjà entendu parler de ça. C’est ça, ton boulot occasionnel ?
- — C’est bien ça. Depuis ce temps, il me confie d’autres manuscrits à retoucher. C’est parce qu’il a déménagé récemment à Los Angeles que je suis venu ici et aussi pour le beau temps quasi permanent. Je suis surtout spécialisé dans tout ce qui touche de près ou de loin à la France.
Décidément, il y a toujours des choses à découvrir chez Jean-André, pense la jeune fille. Elle demande alors :
- — Tu fais ça depuis longtemps ?
- — Hmm… trois ans… presque quatre…
- — Tu as commencé tôt !
- — La valeur n’attend pas le nombre des années ! Ce n’est pas de moi, mais de Pierre Corneille.
Se penchant un peu, ce qui offre à présent une belle vue sur le haut de son corps à son voisin qui n’oublie pas de regarder, elle sourit :
- — Je ne suis pas une grande spécialiste de la littérature française, mais ça, je connais. Donc, ton « boulot » consiste à ce qu’un script devienne meilleur.
- — À essayer qu’il devienne meilleur et qu’il plaise au plus grand nombre. Il n’est pas rare qu’un script soit remanié plusieurs fois. J’ai la chance de savoir taper assez vite à la machine et d’avoir une assez bonne imagination. De plus, j’avoue que ça paye bien, mais faut accepter de ne pas voir son nom au générique, tu restes anonyme.
Puis, sans attendre de réponse, comme s’il ne voulait plus s’étendre sur le sujet, Jean-André se redresse d’un bond :
- — Allez, viens, Abby, allons-nous baigner !
Il lui capture la main et l’entraîne illico dans l’eau. Peu après, immergé presque jusqu’au cou, il capture la jeune fille dans ses bras :
- — Ce que j’aime aussi, c’est que tu sois contre moi…
- — Tu n’es qu’un profiteur !
- — Précisément !
- — À moins que tu joues un script avec moi !
Pour toute réponse, il l’embrasse à pleine bouche. Cette fois-ci, il s’enhardit un peu plus en caressant dans l’eau posément le dos de sa partenaire, descendant assez bas. Entre deux baisers, il murmure :
- — Si ça te gêne, dis-le-moi…
- — Quand ça vient de toi, ça me va…
- — Dans ce cas…
Planquant à nouveau sa bouche sur celle de la jeune fille, il l’embrasse fiévreusement tout en la caressant fébrilement sous la surface. Se sentant bien ainsi, Abby se laisse aller elle aussi à quelques démonstrations…
Découvertes diverses
La musique s’accélère plus vite que prévu pour Abby, qui est d’ailleurs étonnée de constater que tout ce qu’elle fait de coquin avec Jean-André lui semble très naturel. Son petit ami officieux est visiblement assez expérimenté, à tel point que la jeune fille se demande si sa mère n’aurait pas raison concernant l’âge de son prétendant.
- — Peut-être que c’est parce qu’il est français… qui sait…
Pour l’instant, cette explication suffit.
Rebondissant sur le fait que son amoureux soit d’origine française, elle songe alors aux divers dessins animés qui mettent en scène Pepé Le Pew (Pépé le putois) dans sa quête contrariée du grand amour. La jeune fille se met à pouffer :
- — Encore heureux que Djee-Ah ne soit pas comme ça !
Toujours est-il que, maintenant, ses seins, ses tétons et aussi ses fesses n’ont plus de secret pour Jean-André. La première fois qu’il a plongé le nez dans son décolleté, Abby a été surprise de ce qu’elle a pu ressentir. D’autres garçons avaient eu droit à cette privauté assez ordinaire, mais là, avec JA, ce fut autre chose.
Ce fut encore plus dantesque quand sa poitrine fut entièrement dévoilée et que Jean-André s’est occupé de ses monts et vallées. Elle a adoré et elle adore toujours et encore quand il s’occupe de ses paysages, quand il suce ses tétons, voire quand il les croque délicatement.
Abby ne sait toujours pas exactement ce qu’elle ressent pour le jeune homme, mais, en tout cas, pour faire son apprentissage des choses que les adultes oublient d’expliquer, c’est un bon prof. D’où cette impression bizarre qu’il est plus âgé que prévu…
La jeune fille a cru devenir folle de plaisir quand Jean-André a plongé sa tête entre ses cuisses pour lécher son intimité. Depuis, elle jouit à chaque fois et elle ose même être demandeuse. Elle s’offre même parfois le luxe d’oublier de mettre une petite culotte : ça l’excite énormément.
- — Oooh, la coquine !
- — Je ne suis pas coquine, Djee-Ah ! Il m’arrive d’oublier certaines choses.
- — En tout cas, je ne vais pas oublier d’aller explorer ton adorable petit nid !
Pour l’instant, elle et lui n’ont pas franchi le cap décisif. L’être humain sait maintenant faire exploser des bombes terrifiantes qui terminent des guerres, mais il ne fait pas grand-chose pour empêcher certains soucis qui mettent neuf mois à voir le jour. Cependant, JA démontre parfaitement qu’avec une langue et des doigts, on obtient des résultats faramineux sans tenter le diable.
De son côté, afin d’offrir un minimum de réciprocité, Abby a pris goût à certaines sucettes sans sucre. Elle adore ce sentiment de forte satisfaction quand JA se laisse aller dans sa bouche. Elle ne sait toujours pas mettre des mots convenables sur ses impressions, mais elle se sent puissante.
Et puis, à qui oser se confier ?
Petit à petit, l’horizon d’Abby s’élargit avec diverses pratiques dont elle ignorait l’existence. La jeune fille sait très bien comment on fabrique des bébés et ce mode d’emploi n’est jamais utilisé entre eux. JA pourrait utiliser un préservatif afin de lui faire découvrir ce que ça peut donner, mais ça ne la tente pas d’essayer, et il respecte sa volonté.
Mais malgré tout ça, Abby reste partagée entre son officiel qu’elle ne voit presque plus et son officieux qui prend de plus en plus de place.
Explications
Ce qui devait arriver est en train d’arriver : assez furieux, Andrew vient de harponner Jean-André dans un petit parc proche de la maison d’Abby. Le ton monte rapidement entre les deux jeunes hommes. Le Français rétorque :
- — Non, je ne t’ai pas piqué « ton » Abby, Andrew. C’est toi qui es parti voir ailleurs, à ce que je sache ! Tu es sorti avec presque toutes les filles du coin. Quoique, ces derniers temps, c’est plutôt Brittany qui a la côte.
- — Il faut bien que… je fasse ma jeunesse avant de me caser.
- — Te caser… avec Brittany, par exemple ?
En entendant cette réponse un brin ironique, Andrew est confus, son rival en profite pour avancer ses pions :
- — Avoue que Brittany est plus sophistiquée qu’Abby, non ?
- — Si tu aimes aussi les filles sophistiquées, pourquoi restes-tu avec ma fiancée ?
- — Décidément, ton raisonnement est foireux ! Ta fiancée avec laquelle tu n’es pas sorti depuis un bon bout de temps, je te signale. En réalité, Abby est ta femme de marin, celle qui attend ton retour au port, avant que tu ne repartes à nouveau vers d’autres horizons.
- — T’es psychologue ou quoi ?
Sentant qu’il marque des points, Jean-André continue :
- — Crois-tu que Brittany accepterait sans rien dire qu’Abby soit toujours dans ton orbite ?
- — C’est que… C’est vrai qu’elle m’en a déjà touché un mot.
- — À toi de choisir. Mais dans le cas de cette chère Abby, je te préviens tout de suite : je serai face à toi. Et je ne suis pas certain qu’elle veuille toujours de toi, tu l’as trop négligée, ces derniers temps. Qui va à la chasse perd sa place.
À moitié calmé, Andrew reste quand même un peu rageur :
- — Pourquoi t’es venu fourrer ton nez dans mes affaires ?
- — Est-ce que tu t’occupais d’Abby ? Non. À ce propos, si tu choisis Brittany, occupe-toi bien d’elle, sinon un autre sera ravi de prendre ta place.
- — Comme toi ?
- — J’ai déjà pris ta place, Andrew. C’est Abby qui m’intéresse, pas Brittany, même si leurs prénoms se terminent par un Y. Tout comme mon prénom est la francisation du tien. Comme quoi que le hasard parfois facétieux.
Perdant partiellement pied, Andrew proteste :
- — Mais qu’est-ce que tu lui trouves, à Abby ?
- — Je te retourne la question : qu’est-ce que tu lui trouves ?
- — Euh…
- — Dans ton cas, Andrew, je pense que la force de l’habitude, le fait d’avoir grandi l’un à côté de l’autre durant toutes ces années, d’avoir entendu et re-entendu qu’elle était ta petite fiancée, et aussi qu’Abby soit assez bonne pâte. De plus, elle est mignonne, ce qui ne gâche rien. Je me trompe ?
Grimaçant, Andrew ne répond pas. Le Français continue :
- — Abby est en réalité pour toi une copine, une bonne copine sans doute. Mais je ne pense pas que ça aille plus loin. Oui, elle pourrait être une bonne épouse, une bonne mère de famille, mais sans ce petit truc en plus qui en fasse en même temps ta maîtresse, un vrai amour. Très vite, tu la tromperais, sans doute avec remords, mais tu irais quand même voir ailleurs, comme tu le fais actuellement.
- — Je… je vis ma vie…
Jean-André enfonce le clou :
- — Oui, tu vis ta vie, mais si Abby était ta vraie fiancée, celle que tu aimes vraiment, tu n’éprouverais même pas le besoin d’aller vivre ta vie ailleurs. Pour moi, la cause est entendue.
- — Abby est quand même ma fiancée !
- — C’est à elle de décider, tu ne crois pas ? Si tu veux, allons la trouver et posons-lui la question.
Andrew est indécis. Il sent confusément qu’il n’est plus en position de force, et qu’il doute de ce qui lui semblait acquis. Durant ce temps, Jean-André reste impassible, il sait que l’avantage est de son côté, surtout qu’Abby et lui sont allés plutôt loin dans l’intimité.
Quelques secondes plus tard, il repropose à son rival :
- — Pour être fixé, toi et moi, essayons de retrouver Abby pour le lui demander.
- — Inutile de chercher à me retrouver !
Interloqués, les deux garçons pivotent vers l’endroit d’où vient la voix féminine qui vient de retentir. C’est avec une certaine stupéfaction qu’ils voient apparaître Abby.
Abby et les deux garçons
Abby est à présent debout entre les deux garçons. Assez inquiet, Jean-André demande :
- — Il y a longtemps que tu es là ?
- — Quasiment depuis le début, un peu avant la « femme de marin ». Je vous ai aperçus au loin, je voulais éviter que vous nous battiez. Mais avant d’intervenir, j’ai préféré entendre vos arguments.
Mains sur ses hanches, elle se tourne vers Andrew :
- — Brittany, c’est bien ça ?
- — C’est que… enfin, elle… tu…
- — C’est vrai qu’elle est plus… sophistiquée que moi…
- — Oui, elle… euh… non, tu…
- — C’est rare que tu ne trouves pas tes mots, Andrew.
Gêné, le garçon se tait. Abby soupire :
- — Même si ça me fait mal de l’admettre : tu ne vois en moi qu’une femme de marin, une épouse qui t’attendrait quand tu aurais une lubie. Tu m’aimes bien, j’en suis certaine, notre couple pourrait fonctionner, mais tu ne m’aimes pas tout court. Dis-moi que j’ai tort ?
- — Euh… à la réflexion… c’est pas faux…
Les épaules de la jeune fille se voûtent, elle se tourne alors vers le Français :
- — Je suis une bonne pâte ?
- — Je n’ai pas dit que ça, Abby… De plus, je me mettais à la place d’Andrew.
- — Oh, c’est pas faux, comme vient de dire Andrew. En tout cas, bien que tu ignorais que j’étais là, tu as bien défendu ta cause. Maintenant, je me demande si ma mère n’avait pas raison avec son histoire de vingt-trente ans.
- — Je ne comprends pas…
Elle le regarde droit dans les yeux :
- — C’est normal, je ne t’en ai pas parlé. Un jour, ma mère s’est demandé si, en réalité, tu n’avais pas trente ans à la place des vingt que tu annonces. Bref, si tu ne te rajeunissais pas un peu.
- — En quel honneur ?
- — Tout ce que tu as dit à Andrew, par exemple. Je sentais un net écart d’âge entre vous deux.
Flegmatiquement, Jean-André explique :
- — Andrew est resté un ado dans l’âme… De plus, vivre seul à des milliers de kilom… euh, de miles de chez soi, ça change le caractère. Sans oublier que mon petit boulot d’appoint…
- — Tu as réponse à tout.
- — Je n’ai pas toujours réponse à tout. J’ignore toujours ta réponse à toi.
- — Et tu voudrais que ce soit quoi ?
- — Tu sais très bien ce que je voudrais, Abby, mais il faut être deux pour ce genre de chose.
Changeant de sujet, Abby tourne la tête :
- — Ah, Andrew a débarrassé le plancher. Au moins, les choses sont claires de ce côté ! Brittany a gagné.
- — Je ne dirais pas ça comme ça. Il n’est pas dit que ces deux-là, ça colle… mais ce qui m’intéresse le plus, c’est nous deux.
Abby regarde à nouveau son soupirant :
- — Nous sortons ensemble, tu es attentionné avec moi, mais… tu ne m’as jamais fait de réelle déclaration, Djee-Ah…
- — Sauf erreur de ma part, tu n’en voulais pas… OK pour flirter, pour faire des découvertes, mais sans trop s’engager, ce sont tes mots, rappelle-toi.
- — Je ne me renie pas.
Sentant que c’est possible, le jeune homme se jette à l’eau :
- — Moi, non plus, je ne me renie pas : c’est toi qu’il me faut, c’est toi que j’aime, mais là maintenant, vu les circonstances, j’ai un peu peur d’être ton choix par défaut…
- — Je te comprends… Tu n’es pas pareil que Andrew, tu n’es pas sur le même plan. Avec lui, je restais une enfant, une ado. Avec toi, c’est comme si je devenais une femme, et ça me fait un peu peur.
Jean-André se met à sourire :
- — Je n’ai rien contre à ce que tu restes une ado.
- — Et toi, tu es quoi ? Un ado ? Un jeune homme ? Un homme ?
- — Je suis ton amoureux.
Abby se met à sourire, elle aussi :
- — Comment veux-tu que je résiste quand tu me dis ça ?
- — Dans ce cas, ne résiste pas.
Ce qu’elle fait l’instant suivant quand ils s’embrassent.
Une vieille photo
Puis les événements se sont emballés. Abby et Jean-André se sont officiellement fiancés. Puis plus tard, ils se sont mariés, une fois les études terminées. Il n’y a pas eu de voyage de noces, la première nuit (et les autres) s’est déroulée sur place, avec la promesse d’aller un jour visiter la France.
Mais ce fut une belle nuit ! Les autres aussi…
La jeune mariée s’est déniché un emploi à mi-temps à la bibliothèque et à la mairie. De son côté, il a continué en tant que script doctor, un métier assez étrange et aléatoire, mais qui rapporte, bien qu’il soit rare que son nom soit présent au générique. Le gros avantage est qu’il peut rester chez lui pour travailler.
Ce qui fait que la nuit de noces perdure, de jour comme de nuit…
Comme le jeune couple ne s’est pas fait « cigale » avec une seule prestation d’amélioration de script, il a de quoi voir sur plusieurs mois. De plus, Abby apporte aussi des sous dans la tirelire du foyer.
Deux ans après le mariage, ayant un peu de temps libre devant elle, Abby est en train de faire du rangement dans le grenier. Ce matin, Jean-André est parti chercher en voiture un script à retoucher, il sera de retour en fin d’après-midi. Elle tombe sur un coffret en métal qu’elle ne connaît pas. En l’ouvrant, elle découvre diverses choses écrites en français.
- — Ah, ça doit appartenir à mon mari !
Sur le côté, elle voit un carton sur lequel est collée une photographie. Intriguée, elle s’en empare. C’est en effet une photo jaunie de son époux :
- — Tiens, ça doit être la carte d’identité de JA…
Soudain ses yeux s’écarquillent. Bien qu’elle ne sache quasiment pas lire le français, quelque chose attire tout de suite son attention : ce qui semble être une date de naissance. Elle cligne des yeux, regarde mieux.
Fébrile, emportant le coffret avec elle, la jeune femme redescend au rez-de-chaussée, elle s’empare d’un dictionnaire franco-anglais pour être certaine de la traduction. Attablée sur la table de la salle à manger, le petit livre en main, elle traduit ce dont elle a besoin. Oui, c’est bien « date de naissance » qu’elle lit. L’autre date (1924) est de la délivrance de la carte.
- — Mais c’est pas possible ! 53 ans ? Djee-Ah ne peut pas avoir 53 ans !
C’est pourtant le même nom, le même prénom composé et surtout le même visage. Éberluée, Abby ne comprend pas. Ou plutôt, elle a peur de comprendre :
- — OK, il a toujours fait mature, mais de là à être plus vieux que mon père !
Assez désorientée, elle regarde à nouveau la carte d’identité :
- — Maman m’avait bien dit qu’il y a quelque chose de mystérieux chez mon mari, mais pas à ce point !
Abasourdie, Abby reste prostrée durant de longues minutes, puis elle se ressaisit, attendant patiemment le retour de son mari.
La carte d’identité
Son mari étant ponctuel, à l’heure prévue, elle entend sa voiture s’arrêter dans l’allée. Totalement fébrile, Abby se jette sur son mari dès qu’il rentre :
- — Chéri ! Dis-moi que c’est pas vrai ! Dis-moi !
- — De quoi tu parles ?
Elle lui met sous le nez la carte d’identité française à son nom. La prenant en main pour l’examiner, Jean-André répond aussitôt :
- — Ah, tu as retrouvé la carte de mon père ?
- — Ton père ? Le même nom ?
- — On trouve la même chose en Amérique, mis à part qu’on précise Junior ou Senior.
- — T’es certain que ce n’est pas toi ?
- — Décidément, tu tiens à me vieillir !
Avec un petit sourire sur les lèvres, il lui redonne la carte d’identité :
- — Regarde bien, ma chérie…
- — Je regarde quoi ?
- — La joue droite…
- — Qu’est-ce qu’elle a, la joue droite ?
Plissant des yeux, elle examine mieux la photo :
- — Ah oui, on dirait qu’il y a une grosse cicatrice…
- — Mon père a été blessé jeunot vers la fin de la guerre 14-18. Tu constateras que, moi, je n’ai aucune cicatrice à la joue.
- — Elle… elle aurait pu guérir…
- — Il resterait quand même une trace, car, comme tu le constates, sa cicatrice n’était pas une mince affaire. Il a même failli mourir à l’époque, j’ai donc failli ne jamais exister.
À moitié rassurée, Abby scrute à nouveau le cliché anthropométrique :
- — On dirait franchement que c’est toi…
- — Il n’est pas rare qu’un fils ressemble à son père…
- — Oui, c’est vrai… mon cousin Peter ressemble fortement à mon oncle…
Délicatement, Jean-André reprend la carte d’identité des mains de son épouse pour la poser ensuite sur le petit meuble de l’entrée, puis il capture sa femme dans ses bras :
- — Ne me dis pas que tu as cru que j’avais plus de cinquante ans ?
- — Ben, si… un peu… Avoue que c’est troublant !
- — Malheureusement, comme tu le sais, tu ne pourras jamais rencontrer mes parents, ils sont tous les deux décédés dans un bombardement durant la guerre. C’est à cette occasion que j’ai perdu tous les papiers de la famille, sauf la carte de mon père, miraculeusement indemne… J’y tiens beaucoup, car c’est, hélas, le seul souvenir palpable qu’il me reste de ma famille…
Compatissante, elle se colle contre son époux :
- — Oui, je sais… c’est triste pour toi.
- — Oui et non, puisque je suis venu en Amérique, que je t’ai rencontrée et que je t’ai épousée.
- — Tu as toujours de bonnes réponses, mon chéri…
Ils s’embrassent fougueusement. S’abandonnant dans les bras de son époux, Abby se traite d’idiote d’avoir pu penser un truc pareil ! Tout en profitant éhontément de sa femme, Jean-André se dit qu’il est décidément facile d’ajouter des détails sur une vieille photo.
Une précaution prise, il y a bien des années…