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n° 23644Fiche technique25415 caractères25415
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Temps de lecture estimé : 17 mn
24/05/26
Résumé:  Comme tous les soirs et après une journée harassante, Clara va prendre le train de 19 h 58 pour rentrer chez elle.
Critères:  #journal #psychologie #drame #nonérotique #fantastique
Auteur : Laetitia            Envoi mini-message

Projet de groupe : Journal_intime
Le train de 19 h 58

La boutique fermait à peine lorsque Clara quitta enfin la réserve. Elle attrapa son manteau, vérifia machinalement son téléphone. Il n’y avait aucun message. Puis elle traversa le magasin plongé dans une demi-obscurité. Les mannequins alignés derrière la vitrine semblaient la regarder partir avec leurs visages lisses et vides.



Clara répondit quelque chose d’inaudible. Elle n’avait plus la force de se disputer, ni même de discuter tout court, pas ce soir, pas encore. Toute la journée, sa patronne lui était tombée dessus, les cabines d’essayage mal rangées, une cliente mécontente, des étiquettes oubliées, son retard de huit minutes le matin. Comme si tout devenait prétexte à lui rappeler qu’elle était remplaçable.


Dans la rue, l’air humide lui saisit immédiatement le visage. Bizarrement, malgré l’effet frisquet, cela lui fit du bien. Il avait plu tout l’après-midi et la ville gardait cette odeur froide de béton mouillé et d’essence. Clara remonta son col et commença à marcher vers la gare, son sac serré contre elle.


Elle était épuisée, pas seulement physiquement, plutôt une fatigue plus profonde, plus ancienne. Ces derniers mois, sa vie lui donnait l’impression d’un terrain miné. Il suffisait d’un détail, d’une facture ou d’un appel pour que tout explose. Le loyer tombait dans quatre jours et elle n’avait toujours pas réussi à boucler le mois. Et depuis sa rupture avec Bastien, tout était devenu plus compliqué.


Elle corrigea aussitôt cette pensée. La rupture… comme si cela avait été mutuel. La vérité était plus simple. Bastien l’avait quittée, trois mois plus tôt. C’était un mardi soir banal. Quand elle était rentrée du boulot, il lui avait dit :



Il avait parlé, avec cette voix calme qu’elle avait fini par détester davantage que les cris. « Je crois qu’on se rend malheureux tous les deux », « ce n’est pas toi, c’est moi ». Cinq ans de vie commune, dix minutes d’explications…


Puis il était parti avec une valise et un sac de voyage. Il avait ajouté qu’il passerait plus tard pour prendre le reste de ses affaires. Depuis, l’appartement semblait trop grand et ses journées trop longues.


Clara traversa le parking humide derrière le centre commercial. Au loin, les lumières de la gare apparaissaient à travers la pluie fine. Elle sentit vibrer son téléphone dans sa poche. C’était une notification bancaire. Elle ne regarda même pas. Elle connaissait déjà le solde sur son compte. Son banquier était un des seuls à encore lui envoyer des messages.


Quelques voyageurs fumaient sous le porche de la gare. Leurs silhouettes flottaient dans la buée froide des néons. Une annonce résonna au-dessus des quais dans un grésillement indistinct. Elle poussa les portes vitrées et sentit aussitôt cette chaleur artificielle, mêlée d’odeur de café tiède, de métal et de vêtements humides. Clara leva les yeux vers le panneau d’affichage. Son train, celui de 19 h 58, le TER qui la ramenait chez elle, était annoncé sur le quai numéro 3, à l’heure.


La verrière de la gare retenait encore un peu de lumière, mais le soir tombait vite. Clara observa le défilé de voyageurs qui avançaient avec cette fatigue silencieuse des fins de journée, les valises qui roulent mal, les manteaux humides, les téléphones collés aux oreilles, les regards absents.


Elle remonta le quai numéro 3 en serrant contre elle la lanière de son sac. Le train attendait déjà, long serpent métallique aux vitres noires. Une bruine fine traversait l’air froid et faisait luire les rails. À nouveau, un haut-parleur cracha quelques mots déformés avant de s’éteindre dans un grésillement.


Elle monta dans la voiture presque vide. L’odeur tiède du chauffage, mêlée au tissu des sièges et au métal humide, lui donna immédiatement cette sensation étrange de ses trajets du soir, comme une impression de flottement, comme si le temps ralentissait entre deux gares. Elle trouva une place côté fenêtre.


Sur le siège d’à côté, quelqu’un avait oublié un carnet. Clara le remarqua presque aussitôt, sans y prêter d’abord grande attention. Il reposait sur le tissu de la banquette, légèrement de travers, comme abandonné à la hâte. Il avait une couverture noire, des coins usés, la tranche des pages était jaunie, sûrement par le temps et il était tenu par un élastique détendu.


Elle regarda autour d’elle. Il n’y avait que quelques voyageurs dispersés dans le wagon. Un homme âgé lisait deux rangs plus loin, une adolescente avec des écouteurs sur les oreilles, une femme occupée à taper nerveusement sur son téléphone et deux jeunes amoureux serrés l’un contre l’autre, près de la sortie. Personne ne semblait chercher quoi que ce soit.


Le signal sonore retentit, les portes se refermèrent dans un souffle. Le train démarra lentement. Clara hésita quelques secondes, puis prit le carnet entre ses mains. Il était plus lourd qu’elle ne l’avait imaginé. Il n’y avait aucun titre, aucun nom ni prénom, seulement une phrase écrite au feutre argenté sur une étiquette collée sur la couverture : « Ne pas lire. »


Elle eut un léger sourire. Évidemment. Elle reposa presque aussitôt le carnet sur le siège voisin. Ce n’était pas à elle. Elle imagina quelqu’un revenant en courant sur le quai, fouillant ses poches avec angoisse. Peut-être une adolescente. Peut-être une femme distraite. Peut-être simplement quelqu’un qui tenait à ces pages plus qu’à n’importe quel objet.


Clara détourna les yeux vers la vitre. La ville glissait déjà dehors, déformée par la pluie.


Elle aurait dû laisser ce carnet fermé, ne pas le toucher. Pourtant, au bout d’un moment, elle le reprit. Seulement pour trouver un nom, pensa-t-elle. Ou un numéro, n’importe quoi permettant de le rendre. Ou tout simplement par curiosité. Elle ouvrit la première page. L’écriture était fine, légèrement penchée vers la droite.


« Je reprends le train ce soir. J’ai toujours l’impression que les trajets du soir rendent les gens irréels. Dans les vitres, on ne sait jamais très bien si l’on regarde son reflet ou quelqu’un d’autre. »


Clara relut la phrase. Rien d’étrange, simplement une jeune fille un peu mélancolique. Elle tourna la page.


« Je déteste les gares. Les gens y disparaissent sans laisser de traces. Ils montent quelque part, descendent ailleurs, et ils deviennent anonymes, comme s’ils cessaient d’exister réellement. »


Le train prit de la vitesse. Les lumières de la ville s’éloignèrent derrière eux. Ils traversaient la campagne maintenant. Clara continua sa lecture malgré elle.


Les premières pages parlaient de choses ordinaires, le boulot, la fatigue, une mère absente, quelques insomnies, la peur de vieillir, des souvenirs d’enfance.

Le journal semblait avoir été tenu par une fille jeune. Par moments, certaines phrases étaient barrées avec violence. D’autres revenaient souvent.


« Je crois que quelque chose me suit dans les reflets. »


Ou :


« Les trains me donnent l’impression de voyager à l’intérieur d’un rêve qui ne m’appartient pas. »


Clara sentit un léger malaise sans savoir pourquoi. Peut-être à cause du silence du wagon, ou de la pluie contre les vitres.


Elle leva les yeux. Son reflet flottait faiblement dans la fenêtre noire. Pendant une seconde, elle eut la sensation absurde que ce reflet la regardait avec un très léger retard.

Elle referma presque le carnet, puis soupira.



Un contrôleur passa dans le wagon. Elle lui tendit sa carte d’abonnement. Lorsqu’il repartit, elle ouvrit de nouveau le journal. Quelques pages plus loin, l’écriture devenait plus nerveuse. L’encre avait parfois traversé le papier.


« Aujourd’hui encore, j’ai pris le train de 19 h 58. Même wagon. Même lumière malade. Même sensation d’être observée. »


Clara fronça les sourcils. Le train de 19 h 58 ? C’était précisément celui-ci. Elle vérifia l’heure sur son téléphone, 20 h 05. Le train avait quitté la gare à 19 h 58 exactement. Une coïncidence ? Évidemment. Elle poursuivit.


« Il y avait une jeune femme assise près de la fenêtre, manteau gris, cheveux attachés. Elle semblait épuisée. »


Clara sentit sa nuque se raidir. Elle portait un manteau gris. Lentement, elle releva les yeux vers la vitre. Le reflet tremblait légèrement au rythme du train.


Non. C’était vague. N’importe qui pouvait porter un manteau gris. Elle se retourna, les quelques autres passagers du wagon semblaient absorbés à autre chose. Personne ne semblait faire attention à elle.


Elle tourna la page un peu trop vite.


« Je crois qu’elle hésite encore à continuer sa lecture. »


Le bruit des roues sembla soudain plus fort. Clara resta immobile. Puis elle eut un petit rire nerveux. C’était impossible, juste une simple coïncidence. Ou bien, le carnet pouvait avoir été laissé exprès. Une sorte de jeu absurde. Ou un roman. Oui, voilà. Un exercice littéraire.


Elle voulut refermer le journal définitivement. Mais son regard glissa malgré elle vers la phrase suivante. Et cette fois, elle sentit un froid lui traverser lentement le corps.


« Quand elle lèvera les yeux, le train entrera dans le tunnel. »


Aussitôt, l’obscurité engloutit les vitres. La traversée du tunnel dura à peine quelques secondes.


Quelques secondes seulement… Pourtant, Clara eut l’impression étrange que le wagon entier retenait son souffle. Les vitres étaient devenues noires. Plus de reflet, plus de paysage, seulement cette obscurité compacte où les lumières du train flottaient comme des halos pâles. Puis le convoi ressortit brutalement à l’air libre. Les lampadaires d’une petite gare défilèrent dans un éclat jaune.


Clara referma le carnet d’un geste sec. Son cœur battait trop vite. Ridicule ! Il devait forcément exister une explication rationnelle. Un carnet abandonné exprès, une caméra cachée, une mauvaise plaisanterie.


Elle regarda discrètement autour d’elle. L’adolescente aux écouteurs somnolait contre la vitre. Le vieil homme lisait toujours. Plus loin, la femme à l’ordinateur parlait à voix basse au téléphone. Les amoureux chuchotaient. Personne ne faisait attention à elle.


Clara passa une main sur son visage. Elle aurait dû arrêter là, rendre le carnet au guichet à la gare, ou le reposer tout simplement, le reposer sur le siège, ne plus y penser. Mais déjà, ses doigts revenaient vers la couverture noire, comme attirés malgré eux. Elle rouvrit le journal quelques pages plus loin.


L’écriture changeait progressivement. Elle était maintenant plus tendue, plus irrégulière. Comme si la rédactrice avait commencé à perdre patience.


« J’ai encore vu cette femme. Je ne connais pas son nom. Pourtant, j’ai l’impression absurde de l’avoir toujours connue. Elle monte souvent le soir. Toujours près de la fenêtre. »


Clara sentit sa gorge se serrer. Le wagon lui parut soudain trop étroit. Elle continua malgré elle.


« Elle regarde les vitres comme si elle attendait d’y voir quelque chose. Elle a une habitude étrange, quand elle réfléchit, elle frotte son pouce contre l’ongle de son index. »


Instinctivement, Clara immobilisa sa main. Elle venait précisément de faire ce geste. Un frisson lui parcourut les épaules.

Non. Non, ce n’était plus possible. Elle relut la phrase, une fois, deux fois. Puis elle leva lentement les yeux vers les autres voyageurs.

Quelqu’un l’observait-il ? Une plaisanterie ne pouvait pas aller aussi loin. À moins… Son regard revint brutalement vers le carnet. Les pages suivantes semblaient écrites dans une urgence croissante. Certaines lignes descendaient de travers. L’encre était parfois étalée, comme si la main avait tremblé.


« Je crois qu’elle commence à comprendre. Si elle lit encore, c’est déjà trop tard. »


Clara sentit le wagon tanguer légèrement. Le bruit régulier des rails devenait presque hypnotique. Elle voulut se lever, changer de place, respirer. Mais une autre phrase attira son regard.


« Elle pense qu’elle devrait arrêter. Elle ne le fera pas. »


Le souffle de Clara se coupa. Très lentement, elle referma le carnet sur son doigt, comme pour interrompre les mots avant qu’ils n’apparaissent davantage. Puis elle resta immobile. Le train ralentit puis s’immobilisa le long d’un quai. Une annonce étouffée résonna dans les haut-parleurs. Elle n’entendit même pas le nom de la gare, son attention revenait toujours au carnet, comme si les pages exerçaient une attraction quasi physique. Finalement, elle l’ouvrit de nouveau.

Cette fois, l’écriture était différente, plus calme, presque triste.


« J’ai essayé plusieurs fois de laisser ce carnet derrière moi. À chaque fois, quelqu’un le retrouve. À chaque fois, on le lit. »


Clara sentit une sueur froide dans son dos. Elle tourna la page.


« Je ne sais plus exactement quand cela a commencé. Peut-être le soir où j’ai compris que certaines choses étaient déjà écrites. Peut-être avant. »


Le train avait redémarré, une vibration parcourut le wagon tandis qu’un autre train passait en sens inverse dans un grondement violent. Les lumières clignotèrent une fraction de seconde. Clara leva les yeux. Elle aperçut son reflet dans la vitre. Mais quelque chose n’allait pas. Son reflet semblait légèrement différent, ses cheveux étaient plus courts, coiffés différemment, le visage peut-être plus pâle, un peu comme une version fatiguée d’elle-même. C’était bien elle, mais pas tout à fait.


Le train ressortit dans la lumière et l’image disparut aussitôt. Clara recula brusquement contre son siège.



Elle baissa de nouveau les yeux vers le carnet, et découvrit une phrase qu’elle était certaine de ne pas avoir vue auparavant.


« Elle commence enfin à me reconnaître. »


Un froid terrible traversa Clara. Ses doigts tremblaient désormais franchement. Elle tourna lentement la page suivante. Au milieu, il n’y avait qu’une seule ligne :


« Nous avons la même écriture. »


Clara resta figée. Puis, presque malgré elle, elle compara la phrase avec les notes griffonnées sur son billet de train quelques heures plus tôt. C’était bien la même inclinaison des lettres, la même façon étrange d’ouvrir les «m», d’écrire les majuscules, la même pression plus forte sur certains mots aussi. Elle reconnaissait aussi ses formules, même une ou deux fautes qu’elle faisait de façon récurrente.


Le wagon sembla soudain devenir irréel. Tout semblait trop silencieux, trop immobile. Le train continuait pourtant sa course dans la nuit. Et Clara comprit alors quelque chose de plus inquiétant encore. Depuis plusieurs minutes, elle ne se demandait plus qui avait écrit le journal. Elle se demandait quand.


Le train s’arrêta à nouveau dans un grincement prolongé. Quelques voyageurs descendirent sans un mot, d’autres montèrent, aucun dans son wagon. Clara les regarda à peine. Ses yeux revenaient toujours au carnet posé sur ses genoux, comme si le simple fait de détourner le regard risquait de modifier encore son contenu. Lorsqu’un signal sonore annonça la fermeture des portes, elle eut soudain une idée absurde. Elle ouvrit rapidement une page presque vide et prit un stylo dans son sac.

D’une main hésitante, elle écrivit :


« Qui êtes-vous ? »


L’encre fraîche brilla quelques secondes sous la lumière du wagon. Puis le train redémarra. Il ne se passa rien. Clara eut un rire bref, nerveux.



Elle allait vraiment trop loin. Mais au moment où elle s’apprêtait à refermer le carnet, quelque chose apparut sous sa question, très lentement, comme si les fibres du papier faisaient remonter l’encre depuis l’intérieur même de la page. Une écriture noire, fine, penchée vers la droite, la sienne.


« Tu le sais déjà. »


Clara lâcha presque le carnet. Son stylo tomba au sol avec un bruit sec. Plusieurs voyageurs tournèrent brièvement la tête vers elle avant de replonger dans leur téléphone ou leur fatigue. Personne n’avait rien vu.


Elle fixa la phrase qui venait d’apparaître. L’encre n’était pas humide, elle était sèche. Non. Impossible. Elle passa brutalement son doigt dessus. L’écriture ne bavait pas. Comme si elle avait toujours été là, comme si ces mots absents une minute avant, avaient été écrits depuis longtemps.


Le train traversa une zone sans lumière en rase campagne. Le reflet des vitres revint, flottant sur le noir extérieur. Clara évita de regarder le sien. Elle tourna plusieurs pages d’un coup. Le journal devenait de plus en plus décousu. Les phrases étaient parfois interrompues, des paragraphes étaient répétés, parfois des mots manquaient. Et toujours cette sensation étrange qu’il ne racontait plus seulement des souvenirs, mais quelque chose en train de se produire.


« Je commence à oublier certains détails. Les visages changent. Les gares aussi. Pourtant, le voyage recommence toujours. »


Plus loin :


« Ce qui est écrit arrive. Mais ce qui arrive s’écrit aussi. Je ne sais plus ce qui vient en premier. »


Clara sentit sa respiration devenir plus courte. Le wagon semblait plus vide qu’auparavant. Elle leva les yeux. L’adolescente avait disparu. La femme à l’ordinateur et les tourtereaux aussi. Le vieux monsieur dormait encore, la tête penchée contre la vitre. Ou peut-être était-il déjà là depuis des heures. Le silence devenait oppressant. Même le roulement du train paraissait étouffé, lointain, comme dans un rêve.


Clara regarda l’écran de son téléphone. Elle n’avait aucun réseau. L’heure affichait 19 h 26.

Elle cligna des yeux. 19 h 26 ? Encore ? Elle était certaine d’avoir regardé l’heure il y a un moment, et c’était déjà 19 h 26. L’heure ne changeait plus, le temps était figé.


Un frisson glacé lui remonta la nuque. Elle observa discrètement le panneau lumineux au-dessus de la porte du wagon. Lui aussi indiquait, 19 h 26. Le train continuait pourtant d’avancer. Elle se leva brusquement. Le mouvement lui donna le vertige. Elle traversa le wagon presque vide jusqu’à la porte automatique reliant la voiture suivante. Elle était fermée. Elle appuya sur le bouton. Il ne se passa rien. Le train sembla ralentir légèrement. Dans la vitre de la porte, son reflet apparut. Puis un second reflet derrière elle. Clara se retourna immédiatement. Il n’y avait personne. Son souffle se bloqua dans sa poitrine. Lorsqu’elle regarda de nouveau la vitre, le deuxième reflet avait disparu. Mais le premier continuait à la fixer, avec une expression différente, plus fatiguée, plus triste. Comme quelqu’un qui savait déjà.


Clara recula. Le carnet glissa de son siège et tomba ouvert au sol. Une nouvelle phrase apparaissait lentement sur la page. Elle la vit se former sous ses yeux, lettre après lettre.


« Elle croit encore pouvoir sortir du train. »


Le vieux monsieur releva soudain la tête, très lentement. Ses yeux pâles se posèrent sur Clara, puis sur le carnet. Et il murmura d’une voix rauque :



Clara resta immobile. Le vieil homme esquissa un sourire étrange, pas hostile, plutôt désolé.



Il regarda les vitres noires autour d’eux, puis répondit presque à voix basse :



Le wagon vacilla légèrement. Les lumières clignotèrent. Et pendant une fraction de seconde, Clara vit autre chose derrière les fenêtres, non plus la nuit, mais une gare vide, éclairée par une lumière blanche et froide. Sur le quai se tenait une jeune femme immobile. Elle portait un manteau gris et tenait un carnet noir serré contre elle. Le visage était indistinct. Puis tout disparut.


Le train roulait de nouveau dans l’obscurité normale. Elle reporta son attention vers le vieux monsieur. Il dormait, comme s’il n’avait jamais parlé. Clara revint lentement s’asseoir. Ses mains tremblaient tellement qu’elle peinait à tourner les pages. Et plus elle lisait, plus quelque chose d’inquiétant se précisait, certaines pages ne semblaient plus seulement raconter son voyage actuel. Elles racontaient des fragments de souvenirs qu’elle n’avait jamais vécus.



« 12 novembre

Je suis descendue trop vite. Il pleuvait. J’ai entendu quelqu’un crier mon nom. »


Sur la page suivante :


« Je crois que ce n’est pas la fin. Je crois que c’est le début. »


Puis encore :


« Le plus terrible n’est pas de mourir. Le plus terrible est de recommencer. »


Le train ralentit de nouveau et s‘arrêta le long d’un quai. Cette fois, Clara reconnut le nom de la gare lorsque l’annonce grésilla dans les haut-parleurs. C’était sa gare.



Le mot résonna étrangement dans le wagon vide.

Autour d’elle, les lumières semblaient plus pâles qu’auparavant. Le vieux monsieur avait disparu sans qu’elle ne remarque son départ. Les autres sièges étaient déserts. Seule demeurait la rumeur sourde du train freinant dans la nuit.


Clara regarda son téléphone, toujours 19 h 26. Une peur froide, profonde, commençait maintenant à remplacer la panique. Une sensation plus terrible encore, celle de comprendre lentement quelque chose qu’elle aurait préféré ignorer.


Le carnet reposait ouvert sur ses genoux. Une nouvelle phrase apparaissait, très lentement, comme respirée par le papier.


« Elle arrive enfin au dernier terminus. »


Le train s’immobilisa. Dans le silence qui suivit, Clara entendit la pluie frapper les vitres. Les portes s’ouvrirent dans un souffle. Le quai était complètement vide. La même lumière blanche et irréelle que celle qu’elle avait aperçue quelques minutes plus tôt dans la vitre éclairait la gare.

Clara resta assise. Le carnet vibrait presque sous ses doigts. Puis une autre ligne se forma.


« Elle hésite encore. Mais elle descendra. »



Le mot lui échappa dans un murmure. Elle voulut refermer le journal. Elle n’y parvint pas. Ses doigts tremblaient trop fort. Une dernière phrase apparut.


« Parce qu’elle l’a déjà fait. »


Alors Clara comprit, pas complètement, pas clairement, plutôt comme un souvenir remontant lentement à travers un rêve.


Le quai. La pluie. Le froid. Une course précipitée. Des phares. Le cri des freins. Et ce sentiment absurde, juste avant l’impact, d’avoir déjà vécu cette scène.


Son souffle se coupa. Elle baissa les yeux vers les anciennes pages du carnet. Les phrases qu’elle croyait découvrir lui devinrent soudain familières. Non pas comme des mots lus auparavant, comme des mots écrits. Certains passages lui revenaient avant même qu’elle ne les relise. Elle connaissait déjà la suite. Parce qu’elle l’avait rédigée. Ou rédigerait.


Ses doigts glissèrent sur le papier jauni. Et elle aperçut enfin, tout au bas d’une page, une signature à moitié effacée par le temps.


« Clara. »


Le train attendait toujours. Dehors, il n’y avait personne sur le quai, aucun bruit sauf la pluie.

Puis l’encre recommença à apparaître.


« Elle voit maintenant son propre nom. »


Une autre ligne suivit.


« Elle comprend enfin pourquoi l’écriture lui semblait familière. »


Clara sentit les larmes lui monter aux yeux sans savoir exactement pourquoi. De la peur ? De la fatigue ? Ou plus certainement, cette impression atroce que le temps venait de se refermer sur elle comme un piège.


Le carnet continuait d’écrire.


« Dans quelques secondes, elle se lèvera. »


Et malgré elle, Clara se leva, comme dans un rêve.


« Elle descendra sur le quai désert. »


Elle fit un pas, puis un autre. Le souffle froid de la gare entra dans le wagon.


« Elle entendra une voix derrière elle. »


Clara s’immobilisa. Une voix venait réellement de retentir plus loin sur le quai. Une voix de femme, faible, presque identique à la sienne.



Elle leva lentement les yeux. Au bout du quai, sous la lumière blanche, se tenait une silhouette immobile, vêtue d’un manteau gris, un carnet noir serré contre la poitrine. Son visage restait indistinct, noyé par la pluie et la lumière. Mais Clara savait déjà. C’était elle. Ou ce qu’elle allait devenir.


Le carnet écrivit encore. Plus lentement cette fois.


« Elle va courir. »


Le cœur de Clara battait si fort qu’elle en avait mal. La silhouette leva une main, comme pour l’avertir, ou l’appeler. Puis tout bascula très vite. Il y eut un grondement, une lumière brutale le cri métallique d’un train entrant en gare. Le carnet lui échappa des mains et tomba. Les pages s’ouvrirent. Et juste avant que le vacarme ne l’engloutisse, Clara aperçut la dernière phrase apparaître sur le papier.


« Le voyage recommence. »


Clara fit un mouvement instinctif, marcha sur le quai mouillé. Elle était attirée par le bord du quai, puis elle se jeta sur les rails. Le vacarme devint immense, métallique, aveuglant. Elle ferma les yeux. Un cri lui échappa. Puis plus rien, seulement la pluie. Et le battement affolé de son propre cœur.



Le Bulletin du Centre, article du mercredi 18 novembre.

Une jeune femme mortellement percutée en gare


Mardi soir, aux alentours de 19 h 30, une jeune femme a trouvé la mort après avoir été heurtée par un train entrant en gare.


Les circonstances exactes du drame restent pour l’instant inconnues. Selon le seul témoin, un employé de la SNCF, la victime se trouvait seule sur le quai au moment des faits.

Les enquêteurs n’excluent aucune hypothèse, y compris celle d’un suicide.


Le témoin affirme cependant que la jeune femme tenait un carnet noir juste avant l’accident. Il n’a pas été retrouvé sur le quai.



Un mois plus tard, le train de 19 h 58 allait quitter lentement la gare sous la pluie. Un homme monta dans une voiture presque vide, juste avant la fermeture des portes. Il s’installa près de la fenêtre, posa son sac à ses pieds, puis remarqua un carnet noir abandonné sur le siège d’en face.

Après une hésitation, il le prit entre ses mains.

Sur la couverture, il y avait une étiquette où était écrit : « Ne pas lire. »