| n° 23638 | Fiche technique | 8732 caractères | 8732 1392 Temps de lecture estimé : 6 mn |
20/05/26 |
| Présentation: Ce triptyque est né d’une remarque : « un récit plus cérébral qu’érotique. Attendons les suivants pour lire la chair. » Il y a tant de façons d’écrire le désir : le désir qui se narrativise, le désir qui se raconte, le désir qui s’efface. Une question me hante pourtant : le désir et le récit peuvent-ils s’alimenter sans se déformer mutuellement ? | ||||
Résumé: Après une nuit passée entre deux hommes, une femme tente de raconter ce qu’elle a vécu. Mais plus elle écrit, moins cela coïncide avec ce qui l’a imprégnée. Ce qu’elle croyait pouvoir raconter lui échappe. | ||||
Critères: #exercice #psychologie fhh | ||||
| Auteur : Maryse Envoi mini-message | ||||
| Collection : Un désir, trois tentatives Numéro 03 |
L’intention
La page était là, sur son bureau. Blanche. Telle qu’elle l’avait laissée la veille. Ce qui devait la remplir lui échappait encore.
Elle s’assit sans précipitation, encore habitée par ce qu’elle avait vécu. Non pas des images nettes, mais des bribes qui se succédaient pêle-mêle. Une bouffée de chaleur. Un frisson soudain. Et d’autres sensations, aussitôt là, aussitôt parties.
Tout était là. Au fond d’elle. À écrire.
Publier un texte érotique.
Une première phrase vint.
Sa main se leva, se figea un instant, puis poussa la porte du club.
Tout avait commencé ainsi. Par ce seuil. Par cette hésitation presque imperceptible, juste avant d’entrer.
Elle continua.
L’atmosphère la saisit aussitôt. Une lumière sourde, des formes à peine distinctes. Une ambiance feutrée, propice aux rencontres éphémères.
Elle se sentit vulnérable, exposée à ce qu’elle ne maîtrisait pas encore. N’était-ce pas ce qu’elle était venue chercher ?
Elle fit un pas. Puis un autre.
Et déjà, ce qu’elle tentait d’écrire s’éloignait. Sur la page, tout devenait plus simple, plus lisible. Alors que rien, dans ce moment, ne l’était.
Attirée par un éclairage plus vif, presque rassurant, elle s’approcha du bar. D’une démarche faussement décidée - celle d’une habituée.
Elle poursuivit.
Elle s’installa face au miroir.
Tout semblait couler de source : elle s’était approchée, assise, regardait.
Mais ce n’était pas cela. La phrase effaçait tout le reste. La glace n’était pas qu’une surface réfléchissante. Elle faisait écran. Adoucissait les contours. Absorbait une part de ce qui se jouait. Un abri, presque.
Observer sans s’offrir entièrement. Voir sans être perçue trop vite.
Elle resta immobile, en suspens entre deux réalités : celle qui se laissait voir, et celle qu’il fallait deviner.
Un peu comme l’écriture.
Indécise, elle posa ses paumes sur le bois du comptoir. Lisse, rigide, et pourtant marqué par tant de gestes.
Une matière à l’image du lieu : imprégnée d’histoires, mais qui ne laissait rien filtrer.
Son regard glissa vers les deux barmaids. L’une ouverte, attentive à ce qui l’entourait. L’autre, en retrait, jonglant avec les bouteilles, absorbée dans ses gestes, presque détachée.
Deux présences, deux façons d’être ici.
De l’autre côté, un escalier montait à l’étage. Un prolongement de ce qui se tramait en bas.
Elle respira plus lentement. Ce qu’elle était venue chercher n’avait pas encore émergé. Le cadre était déjà là. Tout semblait y conduire. Un début.
L’entrée en matière
Le stylo suspendu au-dessus de la page, elle hésita, cherchant le point de départ.
Les phrases venaient. Incomplètes. Instables. Elles disparaissaient aussitôt sans parvenir à se fixer. Un ressac.
Aucun essai ne convenait.
Elle força. Composa. Écrivit malgré tout.
Assise sur le tabouret haut, le dos tourné à la salle, elle faisait face aux reflets.
Les corps. Les gestes. Les regards. Tout s’y confondait.
Dans la glace, un éclat happa son regard.
Oui. C’était venu comme ça. Mais aussitôt, quelque chose résista. Était-ce vraiment ainsi que tout avait commencé ? Ou était-ce déjà une reconstruction ?
Elle plissa le front, fouilla, puis poursuivit :
Un autre le relaya…
Non.
Un autre s’ajouta.
C’était juste. Et pourtant…
Elle se pencha légèrement au-dessus de la feuille. Comme au club. Dans le miroir…
Ce qui s’y était produit n’était pas une suite de gestes. C’était autre chose. Plus diffus. Presque insaisissable.
Elle soupira. Reprit le stylo. Le fit rouler entre ses doigts.
Deux regards, ensemble.
Elle grimaça. Ratura.
Deux regards qui se superposaient.
Pas encore.
Dans sa mémoire, rien n’était aussi net. Rien n’était isolé. Tout était mêlé. Les regards n’étaient pas venus l’un après l’autre. Ils étaient là. Tous les deux. Sans origine. Sans ordre.
Elle tenta encore :
Elle se sentit observée.
Un soupir. Elle reposa le stylo.
Trop simple. Trop extérieur.
Ce qui s’était passé était plus intime. Plus troublant. Comme si une part d’elle avait répondu avant même qu’elle n’en ait eu conscience.
Elle resta immobile un instant. Puis tenta autrement.
Un regard.
Non.
Une attente.
Déjà une interprétation.
Une tension.
Trop abscons.
Les mots étaient innombrables, elle le savait. Ils se bousculaient, s’entrechoquaient. Mais dès qu’elle en choisissait un, il perdait sa justesse. Comme s’il ne s’accordait plus.
Elle s’imposa une pause. Laisser venir.
Rien. Ou plutôt si. Quelque chose insistait. Indistinct, sans contour, sans structure.
Son corps, lui, n’avait pas oublié. Il réagissait encore. Par fragments. Par élans. Par soubresauts. Mais rien qui puisse devenir phrase.
Elle tenta :
Quelque chose avait commencé sans début.
Elle s’arrêta. Relut. Non. Elle barra lentement.
Ce n’était pas que les mots étaient faux. C’était qu’ils arrivaient toujours trop tard. Ce qu’elle cherchait avait déjà eu lieu ailleurs. Avant eux.
Elle ferma les yeux. Chercha à revenir autrement. À ce moment précis où tout avait basculé. Pas dans la salle. En elle. Des phrases arrivèrent. Elle les modifia. Elles se perdirent.
Elle rouvrit les yeux.
La page semblait l’attendre. Mais autrement. Moins comme une promesse que comme une résistance.
Elle écrivit, plus lentement :
Un glissement s’était produit. Une ouverture, plutôt. Peut-être une invitation.
Elle s’arrêta.
La mise en tension
Elle relut, fit la moue. Cette fois, elle se retint de rayer.
La phrase resta en sursis.
Elle plissa les yeux. Son regard suivit la ligne, puis au-delà. Comme si la prolonger pouvait faire apparaître la suite.
Elle se tapota les lèvres avec le stylo. Puisa en elle. Puis écrivit.
Une présence s’était rapprochée.
Elle ne se censura pas. Laissa les mots se déposer tels quels. Cela, au moins, avait existé.
Une chaleur contre la sienne. Un mouvement à peine perceptible, mais qui modifiait déjà l’équilibre.
Les phrases venaient plus facilement. Ou peut-être acceptait-elle de ne pas tout maîtriser.
Un homme. Ni proche ni lointain. Juste à côté.
Quelque chose se tendit. Dans le texte. En elle. Les mots venaient d’eux-mêmes.
Un second mouvement. Différent. Pas en réponse. Pas en opposition. Complémentaire.
Elle relut.
Les phrases s’enchaînaient. S’articulaient. Une scène prenait forme. Envoûtante.
Elle posa le stylo. Soulagée. Le texte avançait enfin.
Mais, au fond d’elle, une gêne persistait. Diffuse. Latente. Pas dans la scène elle-même, mais dans les termes.
Ils reliaient. Organisaient. Décrivaient.
Enjolivaient parfois.
Était-ce réellement son histoire où une autre ?
Elle resta immobile, le regard fixé sur la page. Elle reprit son stylo. Le fit rouler entre ses doigts.
Atteindre, sans plus attendre, ce point. Celui où tout se brouille. Où tout se confond.
Elle écrivit plus fébrilement.
La sensation devenait plus intense, plus indistincte, comme si rien ne pouvait plus être isolé sans perdre sa vérité.
Elle s’interrompit, le stylo suspendu. Le doute revint. Comme si, à mesure qu’elle s’en approchait, elle trahissait ce qu’elle tentait de préserver.
Elle fixa la page.
Les phrases étaient là. Plus fluides. Plus troublantes. Et pourtant…
Plus elle écrivait, moins cela coïncidait.
Le texte tenait, esthétique. Mais ce n’était plus tout à fait ce qu’elle avait vécu.
L’échappée
Elle serra son stylo, jusqu’à s’en blanchir les doigts, comme pour en extraire les mots. Posa la pointe sur une nouvelle ligne. Et recommença.
Ce qui s’était passé restait confus. Une expérience bouleversante, hors norme, qui avait ébranlé ce qu’elle croyait savoir d’elle-même. Son corps, ses sens, en portaient encore la trace. Rien ne semblait capable d’en restituer la force.
Elle s’interrompit.
De la fioriture destinée à plaire.
Elle plongea en elle-même. Chercha à retrouver. Mais il ne revenait que des bribes instables.
Un souffle. Un rythme. Une dissolution. Et surtout, l’impossibilité de dire d’où venait quoi.
Elle insista. Força le souvenir.
Mais chaque fois qu’elle essayait de préciser, tout se désagrégeait.
Des intensités sans forme. Et dès qu’elle croyait en saisir une… elle s’évanouissait.
Elle releva la tête, décontenancée. Elle resta immobile un long moment. Puis rapprocha lentement la feuille d’elle. Et écrivit :
L’essentiel lui échappait.
Elle relut. Pour la première fois, elle ne corrigea pas.
Cela allait de soi.
Elle savait écrire. Relater. Structurer. Romancer. Si elle n’y parvenait pas, ce n’était pas une insuffisance.
C’était un refus.
Ce qu’elle avait vécu ne deviendrait jamais un récit. Cela resterait une empreinte en elle. Rien qui ne tienne dans des mots.
Elle aurait pu s’obstiner. Combler. Inventer. Mais ce serait devenu une composition. Elle posa les mains à plat sur le bureau. Ce qu’elle avait vécu ne devait pas être reproduit. Pas ainsi.
Elle esquissa un léger sourire. Peut-être que, pour une fois, l’essentiel n’était pas d’écrire.
Tant pis pour le roman. Ou peut-être tant mieux.
Que cela reste à vivre.
Hors de tout texte.
Intact.