Une Histoire sur https://revebebe.pages-perso.free.fr/
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Temps de lecture estimé : 8 mn
20/05/26
Présentation:  Ce triptyque est né d’une remarque : « un récit plus cérébral qu’érotique. Attendons les suivants pour lire la chair. » Il y a tant de façons d’écrire le désir : le désir qui se narrativise, le désir qui se raconte, le désir qui s’efface. Une question me hante pourtant : le désir et le récit peuvent-ils s’alimenter sans se déformer mutuellement ?
Résumé:  Dans un club de rencontre, une femme se laisse aborder par deux inconnus. Les regards s’attardent, les gestes s’appellent et les corps se trouvent. Mais à mesure que le désir s’intensifie, ce qui se vit devient déjà insaisissable.
Critères:  #exercice #érotisme #rencontre fhh
Auteur : Maryse      Envoi mini-message

Collection : Un désir, trois tentatives

Numéro 02
Le désir se raconte

L’intention


La porte se referma derrière elle. Aussitôt, la lumière tamisée, rouge orangé, remplaça l’obscurité de la nuit. La musique langoureuse absorba les bruits de la rue. La chaleur douce, mêlée d’odeurs de cuir et d’alcool, l’enveloppa.


Elle sonda le lieu.


Face à elle, le salon baignait dans une atmosphère feutrée. Les silhouettes assises se confondaient avec les fauteuils profonds. Au centre, sur la piste, des corps étroitement enlacés dansaient lentement. Au bar, le murmure des conversations se mêlait au tintement des verres. De l’autre côté, un escalier menait à l’étage.


Elle s’avança sans se presser et s’installa sur un tabouret, face au comptoir. Deux barmaids officiaient. L’une, blonde platinée au décolleté plongeant, l’accueillit d’un sourire. L’autre, brune aux cheveux courts, à la silhouette androgyne, ne lui prêta pas attention. Elle lança une bouteille qui virevolta avant de retomber dans sa main experte.


Une image se superposa : son stylo à plume tournant fébrilement entre ses doigts, au-dessus d’une page blanche, celle de son roman qui stagnait, faute d’inspiration.


Alors, elle était venue chercher une histoire. Ou plutôt, la provoquer.


Elle posa les yeux sur le grand miroir où la salle se reflétait presque entièrement. De là, elle voyait tout sans se retourner : la piste, les tables, l’entrée… et les regards qui, parfois, s’attardaient un peu trop longtemps.


Son dos nu s’y exposait, dévoilé par le croisement de sa robe rouge. Une fente latérale laissait apparaître le galbe de sa cuisse. Elle ajusta légèrement le tissu sur sa poitrine, puis laissa ses mains reposer sur le comptoir.


Son attention se perdit dans la glace, glissant brièvement d’un reflet à l’autre, effleurant successivement une posture, un geste, un détail.


Bientôt, une première phrase se forma dans son esprit : un lieu clair-obscur où le réel perdait de sa netteté, où tout pouvait advenir.


Elle esquissa un sourire.


Oui… ce pourrait être un début.


Elle continua de parcourir la salle à travers la glace. L’ambiance semblait détendue, presque innocente. Pourtant, le désir rôdait déjà.


Une main posée un peu trop longtemps sur un genou. Des doigts qui s’effleuraient, discrètement. Un pas de danse qui se prolongeait, plus lent, plus appuyé qu’il ne l’aurait fallu.


Oui… la matière d’une histoire était là. Prête à surgir. Il suffisait désormais de patienter.



L’approche


Déjà des phrases se formaient. L’instant prenait les allures d’un roman. Un début prometteur. La suite se tissait. Son plan fonctionnait.


Brusquement, elle se figea.


Quelque chose venait de changer. Quoi, elle n’aurait pu le dire exactement. Une impression diffuse. Insistante. Un regard plus appuyé peut-être.


Bientôt, elle perçut son effleurement. Un picotement sur sa nuque. Entre ses omoplates. Puis le long de sa colonne vertébrale.


Elle se redressa et chercha dans le miroir. Derrière elle, dans la pénombre de la salle, tout continuait comme si de rien n’était : corps serrés ondulant sur la piste, silhouettes penchées sur l’épaule voisine, bras frôlant d’autres bras, mains se rejoignant à l’abri des regards.


Elle fouilla dans les reflets.


Peut-être cet homme, assis au comptoir, les yeux perdus dans le miroir, faisant tourner son verre entre ses doigts ?


Non.


Le regard, toujours présent, ne venait pas de lui, mais d’ailleurs. Peut-être même de plusieurs directions à la fois.


Cette hypothèse la fit frissonner.


Sa paume glissa lentement sur le bois poli. Trouva un nouvel appui. Sa posture s’ajusta.


N’avait-elle pas déjà écrit tout ce qui lui était arrivé ? Pour que l’inspiration revienne, ne devait-elle pas s’aventurer ailleurs - laisser cette fois le récit la devancer ?


S’y perdre pour raconter.


Elle inspira et se cambra juste ce qu’il fallait. Le geste fit glisser imperceptiblement sa robe autour d’elle. Le contact soyeux renforça sa détermination. Dans le miroir, ses prunelles brillèrent d’un éclat trouble.


Elle attendit. Un instant. Puis un autre passa.


Ses yeux parcoururent la glace. De gauche à droite.


À une table près de la piste, un homme était assis seul, légèrement de biais. La pénombre dissimulait une partie de son visage, mais son regard semblait rivé au bar.


Vers elle ?


Un second reflet capta son attention. Plus loin, de l’autre côté de la salle, un autre visage, tout aussi attentif, était tourné dans sa direction.


Elle ne bougea plus tandis qu’une onde de chaleur la parcourait.


Dans le miroir, tout sembla ralentir — les corps, la lumière, même la musique. Les regards aussi. Ils s’attardaient sur son dos, glissant plus bas, jusqu’au creux de ses reins, révélé par l’échancrure de sa robe.


Deux hommes que rien ne reliait, sinon elle. Un battement de cœur. Un frisson. Son corps ondoya imperceptiblement sur le tabouret. Un mouvement léger que le miroir amplifia.


Si elle se trompait, rien ne se passerait. Mais si son intuition était juste… alors l’histoire qu’elle cherchait depuis des semaines commençait peut-être.


L’accord


Elle n’eut pas besoin de se retourner ni de vérifier dans la glace. Ce n’était plus une sensation sourde. Ni une supposition. Pas tout à fait réel, mais déjà en marche.


Elle resta immobile un instant encore, craignant de rompre ce délicat équilibre par un geste inopportun. Derrière elle, dans la salle, d’autres intrigues secrètes se jouaient. Invisibles. Indifférentes à la sienne.


Dans cet entrelacs de corps, d’ombres et de lumières, deux présences s’étaient détachées. Plus nettes. Plus proches. Sans qu’aucun rapprochement n’ait été tenté.


Un mouvement. Infime. Plus pressenti qu’observé. Un flottement en elle.


Un reflet. Une silhouette debout. L’autre n’avait pas bougé. Leurs regards se rejoignaient dans le miroir.


Elle inspira lentement.


L’homme se rapprocha sans se presser. Détaché. Comme s’il n’était qu’un inconnu venu commander au bar.


Il s’arrêta à sa gauche. L’instant s’étira.


Elle percevait sa chaleur. Son parfum raffiné l’effleura. Elle risqua un coup d’œil. Une stature athlétique, un visage hâlé, des traits affirmés. Une élégance maîtrisée, jusque dans le foulard de soie glissé sous le col de sa chemise.


La barmaid s’approcha, plus rapidement qu’à l’accoutumée.



La voix s’était faite plus douce.


Il ne répondit pas immédiatement. Son visage se tourna dans le miroir. Puis revint.



Un temps.



La barmaid marqua une légère hésitation, puis acquiesça sans poser de question. Elle s’éloigna.


À côté d’elle, l’homme ne bougeait pas.


Dans le miroir, leurs épaules paraissaient plus proches qu’elles ne l’étaient réellement. Entre elles, le reflet du troisième s’y insinuait. Toujours là. Inclus.


Un tintement de cristal sur le comptoir. Trois flûtes qui s’alignaient maintenant dans la glace, juste en dessous de leurs regards croisés. Elles les attendaient, leurs bulles frémissantes.


Elle n’y toucha pas. Trop tôt. Son voisin non plus.


Un son, alors. À peine audible. Sur sa droite, le cuir d’un fauteuil grinça légèrement. Pas besoin de regarder.


Une présence vint s’installer à sa droite, plus fluide, différente. Sans précipitation ni hésitation. Comme si la place était la sienne. Ou plutôt, comme si elle lui revenait.


Une silhouette élancée. Des gestes souples, presque dansés.


Un léger déplacement d’air accompagna son arrivée. Une chaleur nouvelle, à peine marquée, mais tout aussi troublante.


Dans le miroir, leurs reflets formaient désormais une ligne, parallèle à celle des trois flûtes.


À sa gauche, une présence assumée. À sa droite, une présence retenue. Et entre les deux… elle.


Trois paumes posées à plat sur le comptoir. Doigts écartés. Pas tout à fait en contact.


Un ultime espace à franchir.


Un bref regard dans la glace. Il se maintint. Une seconde de trop.


Elle se cambra, les épaules en arrière, la tête plus haute. Le tissu de sa robe se tendit sur sa poitrine. Rien d’ostensible. Mais suffisant pour que la lumière s’y attarde un instant. Dans le miroir, l’effet fut immédiat. Les regards en suivirent furtivement le galbe.


Son souffle se fit plus lent, plus ample.


Ses doigts restèrent posés, ouverts, faussement immobiles.


Entre eux, l’espace semblait s’être réduit. Presque aboli.


Un frôlement, à peine, sur sa main gauche. Une chaleur subtile au point de contact. À droite, un effleurement similaire. Personne ne bougea. Pourtant, ils se rapprochaient encore.



La fusion


Deux paumes se tendirent. Elle les saisit pour pivoter sur son tabouret, qu’elle quitta en glissant fluidement. Le miroir, ses reflets, maintenant dans son dos.


Debout, les distances se resserrèrent encore.


La main de gauche abandonna la sienne pour se poser au bas de son dos, sous le liseré de sa robe. Ferme. Assumée. Juste assez pour impulser l’élan.


À droite, un corps frôla le sien. Une chaleur longea son bras nu. Une caresse légère, presque évanescente, qui fit frissonner sa peau.


Tandis qu’ils s’éloignaient du bar, les éclats de lumière s’estompaient, le murmure des conversations s’éloignait, les rires étouffés se dissolvaient.


Bientôt la piste de danse se referma sur eux. La musique se fit plus traînante. Leurs trois corps accordés. Le sien, entre les leurs.


Une première oscillation. Aussitôt suivie d’une bascule. Des bras glissèrent contre elle pour la ramener. Plus près. Sans rupture.


Ses hanches - elle toute entière - répondaient à chaque sollicitation. Une main quitta sa taille, aussitôt remplacée par une autre, presque au même endroit. La pression différait. Le vertige demeurait. Des lèvres se posèrent de part et d’autre de son cou. Douces. Insistantes. Sa peau s’embrasa.


Elle pivota. Ou peut-être fut-elle guidée.


Son bassin effleura une tiédeur. Sa poitrine, un torse. Puis un autre. Une ondulation. Comme si son corps la devançait. Les positions glissaient. Se recomposaient. Toujours mouvantes.


Une jambe trouva la sienne. S’y emboîta. La libéra. Une autre prit sa place. Les corps s’entrelaçaient. Se séparaient pour mieux se renouer, interchangeables.


Lancinant.


Elle ne cherchait plus à distinguer. Les gestes s’enchaînaient continuellement. Une caresse amorcée dans son dos se prolongea. Une autre sur son flanc. Puis sur sa taille. Une main plus légère, impossible à situer, serpentait.


Rien ne s’interrompait. Tout se répondait. Elle s’y immergeait sans retenue.


Ils n’étaient plus là, mais ailleurs. Seuls, entre eux. Un seuil franchi, sans en avoir vraiment conscience.


La porte se referma derrière eux.


Leurs corps se lovèrent, s’assemblèrent. Leurs souffles. Leurs rythmes. Cette pression permanente qui les liait.


Rien ne se fixait. Tout se prolongeait sans discontinuité. Une chaleur persistait. Une autre naissait ailleurs. Toujours relayée, amplifiée. Elle la sentait partout maintenant. Toujours plus intensément.


Des mots inarticulés. Les siens. La tête rejetée en arrière, elle ondulait sous les sensations qui déferlaient. Le rythme s’emballa. Les gestes, les sons, la moiteur. Tout s’y mêla. En elle, en eux.


Son corps s’arqua. Une montée brusque. Tout se fragmenta. Des éclats de lumière…


Puis les halètements s’éloignèrent.


Lorsqu’elle rouvrit les yeux, le monde avait repris sa place. Mais elle, pas tout à fait. Son souffle restait irrégulier. Sa peau encore frissonnante.


Et dès qu’elle tentait d’y repenser, tout redevenait flou…