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Temps de lecture estimé : 31 mn
17/05/26
Résumé:  Mars et ses premiers rayons de soleil. Un pèlerinage sur les traces d’un amour perdu !
Critères:  #romantisme #consolation #nostalgie fh vacances
Auteur : Jane Does      Envoi mini-message
Souvenirs d'hier !

Septembre bien des années plus tôt…


Une balade en voiture, ou plus simplement un retour à la maison par une route qui m’est inconnue. La musique en toile de fond distillé par l’autoradio, « Nostalgie » oblige, et je fredonne « pour le plaisir ». Je ne suis pas dupe ! Michel cherche un petit coin tranquille, loin des yeux du monde. La soirée est douce, nous sommes heureux et à vrai dire, je me sens d’humeur… égrillarde. Donc pas fatalement contre un intermède « câlin » si personne ne peut nous voir. Je ne suis pas franchement exhibitionniste et ne tiens pas plus que ça à être vue dans une posture olé-olé ! Nous longeons une rivière.



Je suis Michel, dans ce qui devient une promenade plus personnelle. Il remonte le fil de ses souvenirs et nous voici plongés au cœur même de sa plus tendre enfance. Cet homme et moi, nous nous sommes rencontrés sur les bancs de la fac de Nantes… lui fait du droit et, de mon côté, je suis plus littéraire. Et là… la porte qui s’ouvre sur un endroit très discret me donne le frisson. L’intérieur est comme neuf et sent encore la peinture fraiche. Tout est meublé à l’ancienne et ça me donne la chair de poule.



Il vient de se laisser glisser à genoux à mes pieds. Je ne pige pas ce qui est en train de se passer. Il lève le visage vers moi et apparait dans sa patte, comme par magie… un minuscule écrin de velours rouge. De son autre main… il ouvre l’étui et… mince alors… il y a comme des rais de lumière qui s’échappent de la boite. Une sorte d’anneau sur lequel est serti un brillant qui scintille. Puis viennent des mots, de ceux qui me crucifient sur place… des mots dont toutes les femmes rêvent.



Mes yeux sont embués, ma voix enrouée. Il me faut trouver la force de répondre, de lui dire. Mais je suis submergée par mes émotions et ma seule manière de reprendre mes esprits, c’est d’entourer le visage de ce garçon que j’aime. Je ne trouve pas les mots, je bégaie plus que je ne parle et je tire sur sa bouille pour qu’il se redresse… le pacte se scelle par un baiser. Plus que des paroles, ce sont des actes qui offrent la réponse qu’il espère. Un grand «  oui » sorti du fond du cœur qui se mélange par nos salives, dans un baiser enflammé. Je finis par balbutier ces trois lettres qui me soudent à ce jeune homme dont je suis éperdument amoureuse. Celui dont toutes les filles du bahut sont entichées… et c’est à moi qu’il demande de l’épouser…


Comment arrivons-nous dans la chambre à coucher ? Mystère que je ne tiens pas à éclaircir. Nous signons là, dans cette petite chambre où le petit garçon devenu homme me fait l’amour, un contrat moral à long terme. Loin des yeux du monde, loin de notre univers quotidien depuis des années, loin de nos piaules d’étudiants… c’est sur son terrain à lui que je lui donne ma virginité, sous peut-être les regards fantômes de ses grands-parents disparus depuis des années. Et… l’espace se remplit de nos souffles, puis de nos gémissements lascifs et enfin de nos cris de jouissance. Dans la maison de son enfance, j’appartiens à ce Michel qui veut faire de moi sa femme. Et… je découvre le plaisir des sens… après des mois et des mois durant lesquels je me suis demandé si cela arriverait un jour.



— xXx —


Février d’une année bien plus tard


Entre mes doigts, la clé qui débloque la serrure. La porte tourne doucement sur ses gonds, sans bruit. J’entre dans la maison silencieuse. Tout est exactement comme dans mes souvenirs. Pas un grain de poussière sur les meubles, rien que la grande sérénité de ce havre de paix. Combien de fois Michel et moi sommes-nous revenus dans ce qui pour lui était ses racines ? Je ne sais plus vraiment… chaque mois de mars de toutes les années passées, pour une longue période, nous revenions dans ce qui était son paradis. Je restais seule à l’attendre, alors que, canne à pêche à la main, il traquait les belles « farios » aux points rouges si particuliers. La paume de ma main glisse sur la toile cirée recouvrant la table de cuisine… et je frémis.


Puis, dans un sursaut, je file dans le coffre de ma voiture pour y récupérer ma valise. Pourquoi est-ce que je me sens obligée de revenir ici, à l’endroit même où tout a vraiment commencé ? Peut-être parce qu’en ce mars qui renait, je veux rêver encore un peu ? Oh ! Je sais bien que mon mari ne reviendra plus, que sa vie s’est brisée un soir de l’hiver finissant. Mais… j’ai le sentiment d’être plus proche de lui, là dans cette maison qu’il aimait d’un amour passionné, presque aussi puissant que celui qu’il avait pour moi. Pas de truite au menu de cette ouverture, la Semouse ne le reverra plus sur ses berges. Mais dans mon esprit, flottent dans l’air comme des bribes de cet amour qui nous réunissait.


Je n’ai plus de haine envers la mort, cette fichue salope qui m’a volé le plus précieux de mon être, une partie de moi en fait. Non ! Je suis en apparence calme et sereine. Et je suis là pour vivre encore et encore les plus beaux moments d’une existence qui s’est avérée riche, grâce à Michel. Oui… je reste amoureuse de celui qui n’est plus là et c’est à mon tour de revenir à la source de mes amours. Dans l’insert du salon, la buche qui grésille, je la fixe avec une sorte d’exaltation. Je revis ces instants savoureux qui nous rapprochaient charnellement, lui et moi. Et mon corps se souvient de nos étreintes, jusqu’à grelotter de froid à force d’oublier de recharger la cheminée. Dans ces flammes qui crépitent, dans des images folles.


J’en suis là de mes pensées… et les petits coups frappés dans la porte ne me sortent pas de ma torpeur. Lorsque je me retourne, Lucie est là.



Elle quitte la maison aussi discrètement qu’elle est venue me voir. Bon sang ! Je me recroqueville dans le silence, à peine entrecoupé par les pétillements du feu qui grignote la buche. La soirée avance doucement et le soir qui tombe précède une nuit que j’appréhende. C’est la première que je vais passer ici, sans Michel, depuis toutes ces années. Tous les craquements des parquets, tous les bruits «  normaux » dans une vieille maison sont là qui me perturbent. Un sommeil difficile à trouver avec dans ma tête des flots d’images qui viennent inonder de larmes mon visage. Sans doute que ce n’était pas une bonne idée de vouloir passer quelques jours ici. Mais… où est ma place désormais ? Je vis entre deux mondes qui s’affrontent en permanence, entre rêve et réalité…



Quelques jours plus tard


Il a neigé un peu cette nuit. Oh ! Pas suffisamment pour que la couche de poudreuse devienne gênante. Mais comme elle fond à toute vitesse, la rivière en contrebas de la maison enfle et samedi, si ça continue comme ça, elle sera en crue. Michel aimait quand les eaux se teintaient d’ocre. Et c’est demain le samedi, jour de l’ouverture de la pêche. J’ai du mal de regarder les affaires qui ne seront pas de sortie pour cet évènement. Les cuissardes, la longue canne, la musette, tout est là, comme pour me narguer et me rappeler qu’il n’est plus là. Une fois de plus, à la vision de ce fatras inutile, mon cœur se gonfle et j’ai bien du mal de calmer la montée lacrymale qui m’oppresse. Je vais descendre au village ! J’hésite entre Plombières-les-Bains, le bourg dans les Vosges, et Aillevillers, dans le département voisin de la Haute-Saône.


J’opte pour les rues remplies d’un charme un peu fané de la cité aux mille balcons. Le village est comme mort depuis que ce qui en faisait sa renommée est à l’arrêt. Les termes qui ont vu tellement de curistes enrichir la bourgade ne tournent plus et les commerces en pâtissent. Même le boulanger a fermé son four, une misère de voir mourir cette cité autrefois si dynamique. Mais j’aime sa longue rue en pente douce, son bistrot désuet et je bois un café au bar de « Monique » avant de remonter vers la vallée de la Semouse. Là encore, lors de mon trajet de retour, un coup au cœur. Le château… n’a plus que les murs debout, victime d’un incendie, une autre forme de misère qui me serre les tripes. En rentrant chez moi, je constate aussi que Lucie doit être contente. Une voiture est devant chez elle, sans doute que son fils Cédric… attend avec impatience demain !


Une soirée «  coin du feu », avec pour seule compagnie les flammes dans l’insert. Et les pensées sombres qui m’assaillent, comme presque chaque début de nuit. Finalement, c’est engoncée dans une couverture en pilou que je m’endors, sur le canapé, face à cette buche qui réchauffe mon salon. Pas de rêve, pas non plus de cauchemar, juste le néant d’un sommeil lourd et la lueur du jour qui, par un rayon de soleil à travers les jalousies vient me sortir de mon abyme. Drôle aussi comme dès que mes paupières sont ouvertes, je réalise que ce jour est… spécial. Pas de bruit dans le cellier, les bottes et la canne n’ont pas bougé. Ma poitrine se soulève et un soupir s’échappe de ma gorge serrée. Bon sang ! Comme c’est dur ! Le temps s’annonce radieux.


Par les volets béants, la lumière entre dans la maison et je scrute la rivière. Mais si des pécheurs sont forcément sur les berges de celle-ci, je n’en vois aucun. Et je dois m’occuper, pour ne pas sombrer dans la mélancolie. Remettre de l’ordre dans le salon, bouger, vaquer à des tâches sans importance, tout est bon pour que le temps me file entre les doigts. J’ai mal… une douleur sourde qui m’envahit lentement et je ne veux plus pleurer, plus me lamenter sur mon sort. Michel n’est pas, plus là, et il ne reviendra pas, plus. Alors, je dois avancer, essayer de vivre… à défaut de revivre. Midi vient de sonner à la pendule du salon ! Et… quelques coups discrets dans la porte, surement Lucie qui vient me rendre visite de nouveau ?


Grand, brun, les traits un peu crispés, celui qui me fait face dès que j’ouvre le battant de chêne, j’ai du mal de le reconnaitre.



Je n’ai pas envie de parler de ça avec lui. Mais il est là qui danse d’un pied sur l’autre et la truite sur la paillasse de l’évier, renforce du coup mon sentiment de solitude. De voir ce butin d’ouverture, j’ai comme un haut-le-cœur et je réprime un énième sanglot. Cédric n’est pas dupe et je le sens tiraillé entre le désir de me consoler et la peur d’être mal compris. Je ne vois dans ce garçon qui doit avoir une dizaine d’années de moins que mon Michel, un ami de mon mari. Et… c’est un peu ce compagnon perdu qui refait surface dans le corps de ce jeune homme. Il se sent mal à l’aise, maladroit, coupable de me rendre malheureuse et je ne trouve pas les bons termes pour le rassurer. Il balbutie quelques mots d’excuse.



Pourquoi est-ce que je ne parviens pas à me dépêtrer d’un certain malaise devant ce garçon qui a côtoyé mon mari ? Rien de bien défini non, c’est une simple alerte dans mon cerveau qui se met en branle. Il était tellement proche de mon homme ! Et là, quelque part, je me sens… je ne sais pas comment l’exprimer… en danger ! Oui ! C’est ça, je suis en grand danger. Il me rappelle trop celui qui me manque et j’aimerais parler des heures avec lui, de ce Michel que je transpire par tous les pores de ma peau. Mais c’est compliqué de lui expliquer que je voudrais que nous discutions longuement de tout ce qui peut me raccrocher au souvenir de l’homme que j’ai aimé… que j’aime toujours du reste. C’est surtout la peur qu’il se méprenne sur le sens de ma démarche, et peut-être vaut-il mieux que je me taise.


Alors, je ne dis plus un mot et il reste planté là tel un grand tournesol, dans ma cuisine, attendant je ne sais quoi. Le silence en devient gênant et je réalise que ce brave gaillard vient de m’apporter une truite et que je ne lui offre même pas un verre à boire.



Il quitte ma maison, me laissant abasourdie par ce qu’il vient de m’assener. C’est vrai que mon mari et lui avaient quelques affinités, mais de là à discuter de choses aussi intimes que mon nævus… mal placé… et pourtant le garçon ne peut pas inventer ce détail aussi troublant. Alors ? Sans doute que les deux-là se sont parlé, qu’ils ont surement plaisantés comme seuls les mecs savent le faire sur les femmes. Mais combien c’est difficile de saisir le pourquoi ! Et puis qu’attend vraiment Cédric ? Il m’a paru si bizarre, presque prêt à me faire des avances. Des avances, oui, si cela n’en était pas, ça y ressemblait bougrement. Est-ce que je dois être fâchée par ce jeune homme qui… se sent peut-être investi d’une mission vis-à-vis de celui qu’il considérait comme son mentor ? Voici que je me torture l’esprit et que je me rends compte que ça éloigne les images lisses et idylliques de ce mari que je mets sur un piédestal ?



Un soir en milieu de semaine


Le vent souffle plus fort et fait battre un volet. Je rattrape celui-là et referme sur lui la ferrure qui le tient d’ordinaire plaqué au mur. Dans deux ou trois jours, de toute façon, je tirerai les battants de bois pour fermer la maison. Mais mon buste aux trois quarts à l’extérieur, dans un effort pour rajuster la jalousie, je sens confusément que je suis observée. Mes yeux se détournent pour se diriger vers ce qui semble peser sur moi. À une dizaine de mètres, de l’autre côté de la route, de la maison de Lucie, je suis certaine que je suis épiée. Du reste, le voilage de la fenêtre qui doit être celle de la chambre de Cédric est comme mouvant. Le garçon me guette donc depuis sa piaule ? Pourquoi ? Pas de quoi m’affoler, mais ça me donne des frissons. C’est vrai qu’a bien y penser, il a une vue imprenable depuis sa tour d’ivoire sur la façade de notre home.


Ses paroles me remontent en mémoire. «  Un jour, il m’a parlé du grain de beauté que tu portes au-dessus de la fesse gauche… en forme de poire… ce genre de détail ne s’invente pas… » et si c’était en jouant les voyeurs qu’il connaissait l’anomalie épidermique que je porte sur la fesse ? Après tout, rien n’est impossible. Mais en y réfléchissant mieux, la chambre ne donne que sur ma cuisine et je ne me balade jamais nue dans celle-ci ! Cette éventualité ne me parait pas crédible donc. Et puis zut, je ne vais pas me formaliser pour un point de beauté anodin. Que Michel lui ait révélé ce petit défaut ne signifie pas qu’ils discutaient de moments plus intimes tous les deux. C’est étrange cette propension à tout vouloir analyser. Est-ce que ça ne devient pas obsessionnel chez moi ? Un dernier regard à la façade de la voisine et je me préoccupe de rallumer le feu au salon.


Une journée morose… Les informations télévisées ne sont pas rassurantes. Tout le monde parait être devenu fou, à commencer par nos dirigeants qui, verbalement, sont d’une incorrection notoire. Oui… notre bonne vieille terre souffre d’un manque d’empathie de la part de ses habitants, et les conflits permanents sont affligeants. J’en suis là de mes réflexions lorsque de petits coups me sortent de ma torpeur. Lucie ou Cédric, j’en suis à me poser la question, mais je me rends à l’entrée pour voir qui vient me déranger. C’est lui, souriant, qui est planté sur mon perron.



Ses paroles me résonnent dans la tête comme une musique trop douce. Le plus étrange dans ce que j’entends, c’est bien que ce qu’il me raconte pourrait tout à fait sortir de la gorge de celui qui me manque. Lui aussi employait de telles phrases et je fondais littéralement. Mais celui de qui me viennent celles qui coulent dans mes oreilles ici est… terriblement vivant, présent et ça me fait presque peur. Oh ! Pas que Cédric ose quoi que ce soit, non ! Je suis de taille à me défendre bien sûr ! C’est plutôt de mes propres réactions que je me méfie. Parce que je suis sensible aux intonations à peine voilées de sa voix aux trémolos qui me caressent dans le sens du poil.


Et je dois admettre que mon corps, lui aussi, semble s’éveiller d’un long hiver. Comme si les flatteries distillées par ce jeune homme venaient tendre une corde en moi qui ne vibre plus depuis des mois. Le sang se retire de mon visage et je dois être livide. Il est à deux pas, sagement assis sur son siège et ses yeux ne me quittent plus. Pourvu qu’il ne bouge pas, qu’il ne fasse pas un geste pour venir me serrer contre lui. Là, je serais incapable de réagir sainement. Parce que ses mots sonnent trop juste en moi. Il a bien senti que mon désarroi est aussi physique, même si je me refuse à voir la vérité en face. Michel et moi faisions si souvent… l’amour ! Alors ce facteur-là est mis en berne, endormi par la force des choses. Et ce jeunot… ami de mon mari surfe sur la vague du besoin physiologique. Mais je ne suis pas seulement certaine qu’il s’en rend vraiment compte.


Il vient de me mettre le feu, et tout s’embrase en moi. Je ne veux rien montrer de ce qui couve soudain, de ce qui se charrie dans mes veines. Une sorte de lave incandescente qui me fait saliver intérieurement, et… pire encore, me donne des frissons qui humidifient l’endroit le plus secret de mon anatomie. Pourquoi ? Comment ? Je ne saurais définir avec exactitude ce phénomène bizarre qui me surprend là, face à celui qui se veut le fils spirituel de mon compagnon disparu. C’est avéré qu’ils étaient très proches, mais est-ce une raison pour ressentir ce qui m’envahit ? Dois-je aussi en faire le successeur de ce mari qui m’a abandonné trop tôt ? Je suis comme tétanisée par toutes les idées contradictoires qui se bousculent dans mon cerveau.


Un simple mouvement de cet homme et je serais perdue. Pour l’heure, il est toujours immobile, et dans un face-à-face qui me perturbe. Je me dois de bouger, de quitter un mano à mano qui risque fort de se retourner contre moi, si je ne recule pas très vite. Mais comment soulever un corps qui d’un coup pèse des tonnes ? Comment fuir ce qui me parait être le pire des dangers ? Parce que mon envie latente depuis quelques minutes subit une montée impressionnante d’un désir oublié. Je me fais violence, serre les dents pour ne pas gémir sous ce qui me remue avec force. Est-ce que les mouvements imperceptibles de mes cuisses qui se frottent l’une contre l’autre sont aussi invisibles que je le voudrais ? Rien n’est moins certain ! Mais Cédric ne bronche pas, toujours distant et sans le moindre geste pour venir au-devant de moi.


Hasard ou providence, un coup de sonnette m’arrache à ma dérive obsessionnelle. Je dois me relever et quitter la table, pour aller voir qui vient de me sauver d’un naufrage implacable. Le battant de chêne s’ouvre sur le visage interrogatif de ma voisine.



Un énorme soupir éclate de la gorge de cette femme qui ne peut imaginer à quel point son apparition vient de me sortir des pensées très étranges du crâne. Elle avance vers l’endroit où son rejeton est installé.



Nous sommes toutes les deux à le suivre des quinquets et… j’ai la sensation que nous avons elle et moi la nette impression que nous pensons exactement la même chose au même instant. Il y a dans les yeux de Cédric, une brillance, des reflets qui me ramènent à mes vieux démons. Bien sûr que pour les regards qu’il porte sur sa mère, rien de plus normal et naturel. Mais ceux qui me couvent m’incendient de nouveau avec une force inouïe. Et je dois me remuer, sortir un troisième verre du buffet, pour me donner une contenance. Mes pattes tremblent plus que nécessaire et je me doute que ça surprend Lucie qui n’est pas idiote. Elle doit confusément ressentir ce malaise qui s’instaure entre son gamin et la veuve que je suis. Mais en femme courtoise, elle ne dit plus rien et prend place à la table.



Rire ou pleurer ? Sur quel pied danser lorsque l’on se trouve prise entre deux feux ? Celui du regard interrogatif de Lucie et l’autre plus allumé de son fils ! Je suis perdue dans mes pensées et ce n’est plus blanc comme une morte que mon visage me fait apparaitre, non. Cette fois, je suis cramoisie, et si elle est observatrice, ma bonne Lucie doit se douter qu’elle vient de mettre le doigt sur l’endroit où le bât blesse. Chez son Cédric, bien entendu, mais surtout au fond de moi qui suis toujours aussi, comment dire, émoustillée, par les paroles du jeune homme. Et je ne sais pas comment refuser l’invitation qu’elle vient de lancer. Ne pas lui faire l’affront de dire non et songer que c’est une énorme erreur que d’aller m’assoir chez eux, face à celui qui admet ouvertement avoir des vues sur ma petite personne. Tiraillée entre bienséance et peur de la suite, je dois faire un choix.



Dernier soir avant le départ du pêcheur.


La cuisine de Lucie, une tuerie, surtout cette sauce onctueuse faite de vin rouge et d’épices rares. Un diner arrosé de verre d’un Bordeaux correct, gouleyant et qui, j’ose le dire, me rend quelque peu dolente. Par chance, je n’ai que la rue à traverser pour rentrer chez moi. D’où surement cet abus de bonnes choses qui n’est pas si fréquent chez moi. Je suis un peu pompette et ma brave voisine nous quitte, après que nous ayons desservi ensemble, pour aller se coucher. Je suis donc seule avec son fils. Lui aussi est gris ? Je ne sais pas trop, mais au fond de moi, la flamme qui couve depuis son passage dans ma maison pour me faire ses adieux, le feu est de nouveau relancé. Cette fois, à n’en plus douter, mes hormones débloquent.


Dans le salon, nous discutons encore quelques minutes et je me décide à quitter le domicile de celle qui, en dehors de mes vacances, veille sur la demeure. Me relever du fauteuil dans lequel je suis enfoncée me demande quelques manœuvres assez complexes, signe que l’alcool agit déjà, ou encore sur mon organisme. Alors tout bêtement, Cédric me tend la main en souriant. Du moins, c’est ainsi que je le vois, sourire aux lèvres, espiègle en diable.



Mince ! Sa main chaude attrape la mienne et je ne fais aucun geste pour la lui refuser. Nous avançons sur le bitume et c’est vrai que la nuit est d’encre. Je cherche l’entrée de la clé dans la serrure et devant mes efforts pour rater l’ouverture, je le sens amusé. Il se propose pour m’aider.



C’est machinal, comme par réflexe, et le battant au bout de deux ou trois secondes s’efface enfin devant nous. Je suis chez moi, mais Cédric aussi. Là, au lieu de parcourir le vestibule pour gagner la cuisine, il m’attire contre lui. Je me sens happée contre sa poitrine et déjà sa patte vient sur ma nuque pour faire venir mon visage vers le sien. Je sais qu’il veut, qu’il va m’embrasser. Et… je ne le repousse pas ! C’est le bon vin ? Ou le moment de flottement qui suit ce repas trop copieux ? Je veux me bercer de l’illusion que je rêve. Mais force m’est de constater que ses lippes qui s’unissent aux miennes me rendent folle. Oui, c’est bien le bon mot. Je me sens… comme revenue en arrière, dans un temps pas si lointain où une autre bouche… s’occupait de me baiser de la sorte.


Alors, sans opposer la moindre résistance, je laisse aller dans leur promenade, les doigts câlins du garçon. Il est jeune, mais sait parfaitement cibler ses caresses et mon corps inassouvi depuis trop longtemps se complait à recevoir ces visiteurs impatients. Il me reste un zeste de lucidité qui voudrait que je dise non à ces attouchements, mais mon cerveau balaie d’un revers de manche la possibilité de refuser de me retrouver pour un moment femme à nouveau. Ce sont d’abord les boutons de mon chemisier qui se désolidarisent et le vêtement quitte mon buste. Ai-je l’air idiote en soutien-gorge devant ce voisin qui insiste désormais sur le fermoir de la ceinture de ma jupe ? Là encore, pas le moindre recul ou mot pour stopper la progression de mon effeuillage.


La bouche, quant à elle, est toujours en affaire avec la mienne et une danse des langues qui se lovent dans nos palais finit par rendre cohérentes toutes ces actions entreprises par le fils de Lucie. J’ai chaud, j’ai froid, je ne sais plus vraiment ce que je dois faire. D’un côté, la bienséance veut que je repousse les avances du jeune loup et par ailleurs, tout mon être est enflammé par un besoin viscéral de faire l’amour. Oui ! Mon ventre est en ébullition et je ne cherche même plus à lutter. Du reste, ce n’est pas contre Cédric que j’aurais à le faire, mais plutôt contre moi-même. Et dans cette guerre qui me propulse dans les bras de celui qui me ramène à ma condition de femme, je cède du terrain à mon désir charnel.


Comment parvenons-nous au salon ? Là, les braises ne sont pas mortes et je suis nue, allongée sur la peau de mouton entre le canapé et l’insert. Entièrement à poil, dans une sorte de brouillard, je devine l’homme qui se dévêt rapidement. Ma gorge n’émet pas un seul son pour le dissuader de le faire ! Pire, je l’encourage surement en lui lançant d’une voix enrouée…



Il s’agenouille, à quelques centimètres de moi et les muscles de son dos et de ses épaules se délient dans le simple mouvement qu’il fait pour gribouiller dans le lit de braises. Puis un toc vient lui aussi se coucher sur la couche rouge. Instantanément, des étincelles naissent, qui embrasent le bois et font monter des flammèches. Cédric se retourne et… cette fois, c’est face à mon corps alangui qu’il se tient, dans la tenue d’Adam. Je ne peux que remarquer que son sexe est plaqué sur son bas ventre, venant battre son nombril. Je ferme les yeux, reddition immédiatement perçue par celui qui ne demande que cela. Et c’est sur mon visage, par de petits bécots sonores que ses lèvres viennent effleurer ma peau. Mes tremblements ne sont pas dus à une quelconque peur. Ou plutôt si, celle de renouer avec des gestes mille fois répétés avec un seul compagnon, celui d’une longue route brutalement interrompue.


Comment est-ce que je ressens toutes ses attentions d’une infinie tendresse ? Je suis secouée par de longs frissons, dès que la bouche de Cédric rejoint d’autres lèvres chez moi qui transpirent d’une si longue attente. Et… je ne me pose plus aucune question lorsque son sexe lentement vient se frotter à mon menton, cherchant sans aucune pudeur à quémander un câlin d’un genre si spécial. Et au point où j’en suis, un peu plus ou un peu moins, mes mâchoires s’entrouvrent pour livrer le passage à cette épée pour un baiser sensuel. C’est la nuit de son départ, et nous faisons l’amour, encore et encore. J’aime la sensation de ces possessions et je n’arrive plus à définir si c’est meilleur ou moins bon qu’avant… c’est tout bêtement autre. Il y a dans nos corps à corps, un équilibre qui s’établit.


Le garçon ne cherche pas à me murmurer des mots d’amour. Pas de grands serments non plus, pas de «  je t’aime » grandiloquents, non ! Simplement un coup de peau, un feu qui couvait depuis quelques jours et qui me consume sans autre raison que celle de l’envie. Je ne suis pas amoureuse de ce garçon ! C’est différent, j’ai besoin de sexe, lui est là et… il sait s’y prendre. Sans doute ne recommencerons-nous jamais ce qui se fait là, au coin du feu d’un début d’avril frileux. Et c’est là, grâce à mon jeune voisin et un ami de mon malheureux mari que je sais que je suis toujours une femme. Que mon corps peut encore aimer, même si pour l’instant mon esprit lui… ne se souvient que de l’amour de celui qui… doit bien rire de ce qui se déroule dans la demeure de sa grand-mère…


La porte en fin de nuit se referme sur une page que je ne rouvrirai plus. Cédric le sait, je le sais. Pas de regrets, pas de remords, et sous ma chevelure brune, c’est comme si Michel me faisait un clin d’œil. Une toute petite voix intérieure me souffle sur tous les pores de mon corps… des mots venus de nulle part, ou peut-être de celui… qui veille sur moi de là où il se trouve. Oui… vent d’avril ou vrai souffle d’un fantôme, quelque part l’air vibre autour de moi, dans ce salon où je suis toujours nue. Et il me semble que quelque chose, quelqu’un me susurre…


C’était bon ? Tu es heureuse ? Alors, revis, ne te cache plus Claude… avance ! Tu as encore de belles années devant toi !