Une histoire toute simple et très soft qui se déroule fin des années 70.
Bonne lecture :)
Didier
Incidemment, en cette fin d’après-midi, je rencontre Didier, une connaissance, sans plus. Alors que je viens de lui demander par politesse comment ça allait pour lui et sa nouvelle compagne que je n’ai pas encore vue, il se met à se plaindre :
- — Halala, si seulement Flavie pouvait dégager, ça me ferait des vacances !
- — Qu’est-ce qu’elle a pu « oser » te faire pour que tu veuilles t’en débarrasser ?
- — Elle m’empêche de vivre ma vie !
- — Tu veux dire par là : faire la fête à fond avec tes copains et d’autres filles ?
Je connais assez bien l’oiseau pour deviner la signification exacte de « vivre sa vie ». Démasqué, Didier me regarde de travers, mais il finit par avouer :
- — Oui, Fabrice, il y a de ça…
- — Pourtant, il y a peu de temps, ta Flavie était la huitième merveille du monde…
- — J’avais mal regardé !
- — Ça me fait penser que je ne l’ai jamais vue pour de vrai, sauf sur une seule photo pas très réussie que tu m’avais montrée.
- — Bah, tu ne perds rien…
Je rectifie cet avis négatif :
- — Pourtant, d’après ce que j’ai pu voir d’elle, ta Flavie est plutôt mignonne, et elle est gentille aussi, si je me rappelle les louanges que tu faisais d’elle.
- — Oui, c’est vrai, elle est accommodante, mais voilà, j’ai envie de vivre pleinement ma vie !
- — Et rentrer chez toi la nuit ou au petit matin complètement pété ! Je comprends que ta compagne n’apprécie pas.
- — Ma compagne, ma compagne, c’est vite dit !
- — Tu vis avec elle et tu couches avec elle, à ce que je sache. Tu appelles ça comment ? Une simple amitié platonique ?
Il ne répond rien. D’ailleurs, que pourrait-il argumenter pour me contredire ? Placidement, je pose ma main sur son épaule pour lui rappeler une évidence :
- — Le problème est que tu ne peux pas la virer, c’est plutôt elle qui fait bouillir la marmite, même si c’est ton appart.
- — Bouillir la marmite, c’est vite dit !
- — Entre nous, c’est pas avec ce que tu gagnes que tu peux mener la grande vie dont tu rêves. Une fois le loyer, les charges et la bouffe payés, il ne te reste plus grand-chose en main. Et aux dernières nouvelles, les sorties, les alcools, les filles, ça coûte cher.
- — Bah, dans quelque temps, je vais toucher un héritage. Le problème de fric sera résolu !
Ah, je comprends mieux maintenant. Réprobateur, je croise les bras :
- — Je vois le topo : maintenant que tu vas toucher le gros paquet, tu n’as plus besoin d’elle. Tu es un homme charmant ! Flavie est au courant pour ton héritage ?
- — Non, surtout pas !
- — Belle mentalité ! T’es franchement un pourri dans ton style ! Mais bon, t’as toujours été plus ou moins comme ça depuis que je te connais.
- — L’école primaire, c’est bien ça ? C’est marrant, t’es l’un des rares qui continuent à m’adresser la parole.
Oui, d’aussi loin que je me souvienne, Didier n’a jamais été un saint, loin de là. Il est surtout un spécialiste des coups en douce et autres combines pas toujours bien racontables. OK, il n’est pas moche, ça aide auprès des filles, mais sinon, pour le reste… Je me demande ce que sa Flavie a pu lui trouver, mais ne dit-on pas que l’amour rend aveugle ?
Le fréquenter me rassure en quelque sorte, car comparativement, je suis un saint ! Je réponds la stricte vérité :
- — Je te fréquente de loin, car au quotidien, t’es souvent imbuvable, même si tu as quand même quelques bons côtés, mais à dose homéopathique…
- — Ça veut dire quoi, ton homéo-machin-chouette ? Que je suis homo ?
Et en plus, sa culture est au ras des pâquerettes ! Je lève les yeux au ciel :
- — Pas du tout, espèce d’andouille inculte ! C’est une technique de soin qui consiste à te faire avaler la maladie ultra-diluée pour renforcer ton immunité.
- — Ah, comme un vaccin ?
- — Oui, comme un vaccin, mais en très très dilué, à tel point qu’on peut se demander s’il reste encore un atome de maladie. Ou plutôt une molécule.
Ayant cependant un esprit pratique, ce qui l’a sauvé dans bien des cas, tel un chat qui retombe sur ses quatre pattes, Didier résume :
- — Donc, c’est de l’arnaque ?
- — Certains y croient, d’autres pensent comme toi.
- — Et toi, t’en penses quoi ?
- — J’ai des gros doutes…
Il prend délibérément un accent « africain » forcé et forcené :
- — En tout cas, homéopathie, a pu Juliette-Flavie, et moi rwavi au lit !
- — Pfff… il y a des jours où on se dit que d’être sourd, ce n’est pas si mal…
- — C’est « rwigôlô », non ?
- — On va le dire comme ça…
Didier n’a peur de rien et surtout pas du ridicule, c’est peut-être sa plus grande qualité. Je change complètement de sujet :
- — Au fait, j’y pense, t’as toujours des 33 tours à moi.
- — Ah oui, c’est vrai. J’en ai plus besoin, j’ai fait des K7…
- — Dans ce cas, ça serait bien de me les rendre.
- — T’as qu’à venir à l’appart…
- — Bonne idée ! On peut même y aller tout de suite, comme ça, ça sera fait et on en parlera plus.
Un peu surpris par ce que je viens de répondre, il affiche une grimace :
- — Euh, c’est que Flavie est là…
- — Et alors, ça change quoi ? Ça me permettra de la voir pour de vrai, au moins une fois dans ma vie avant que tu ne la largues. Et je suppose que c’est elle qui range derrière toi, car la dernière fois que j’ai mis les pieds dans ton antre, c’était avant que tu te mettes avec elle : ton appart était un vrai capharnaüm !
Fermant un œil, assez dubitatif, Didier demande :
- — Cafard-quoi ?
- — Un souk, un bordel, si tu préfères.
- — Un bordel, moi, je veux bien ! Surtout avec plein de gonzesses toutes nues !
Je me contente de soupirer. À moitié rigolard, il enchaîne :
- — Sur le coup, j’ai cru que tu parlais d’un endroit plein de cafards. C’est vrai qu’on en voit galoper un ou deux de temps à autre.
- — Dans ton immeuble ? Tu m’étonnes ! Tu m’as plusieurs fois dit que ton bailleur faisait des descentes insecticides pour les trois-quatre mois. Bon, je ne suis pas garé bien loin, je suppose que tu es venu en bus ?
- — Tu as bien supposé.
Peu après, une fois arrivés à ma voiture, nous nous dirigeons chez lui. Je vais enfin découvrir pour de vrai cette fameuse Flavie. Si elle est si bien que ça, comment diable a-t-elle pu se mettre en ménage avec un tel énergumène ?
Flavie
C’est une fort mignonne châtain clair que je découvre dans le couloir quand elle vient à notre rencontre après avoir entendu la clé tourner dans la serrure. Le genre de femme que je suis loin de détester, et c’est cet abruti de Didier qui a réussi à lui mettre la main dessus ! Décidément, c’est confirmé et validé, la vie est mal faite !
Flavie est étonnée de me voir, puis elle me tend la main, affichant un sourire fort chavireur :
- — Fabrice, je suppose ?
- — Bien deviné ! Comment avez-vous deviné ?
- — Oh, Didier vous a souvent décrit… Vous venez reprendre vos disques ?
J’aime beaucoup le contact de sa main dans la mienne. Malheureusement, tel un éléphant dans un magasin de porcelaine, Didier intervient :
- — Ça me fout des frissons de vous entendre dire « vous » !
- — OK, je vais dire « tu » à ta compagne.
Nous passons au salon. Assurément, le côté pile de la demoiselle vaut le côté face. Et cette andouille de Didier veut s’en débarrasser ? Quoique, ça pourrait faire mes affaires. Assis autour de la table basse, nous parlons un peu de tout et de rien, je constate avec satisfaction que le courant passe bien entre elle et moi.
Oui, je sens bien qu’entre ces deux-là, il y a comme un malaise, un souci qui vient surtout de Didier, car il est flagrant que Flavie essaye d’arranger les choses. Mais elle peut remuer ciel et terre, ce crétin de Didier a décidé de faire en sorte que sa compagne parte d’elle-même avant de toucher le gros lot sous la forme d’un héritage. C’est franchement mesquin, d’autant que, plus Didier descend en piqué dans mon estime, plus Flavie grimpe vers les sommets.
À un moment, Flavie se lève, puis elle revient avec mes disques disposés dans un sac en tissu, me disant que je peux garder le tout. Je la remercie. Petit à petit, l’heure tourne, le soir arrive doucement. M’adressant à mon hôte, je propose :
- — On pourrait se faire un petit restau ce soir à trois…
- — C’est que…
- — Laisse-moi deviner : quelque chose de spécial ce soir à la télé ?
- — Oui, du rugby.
J’ai lancé cette invitation pour prolonger ma présence auprès de sa compagne. Je ne me décourage pas, loin s’en faut, il y a toujours un plan B possible. De ce fait, je me tourne délibérément vers Flavie :
- — Je suppose que tu n’es pas fan de rugby, n’est-ce pas ?
- — Pas trop… mais si tu veux, tu peux regarder ici…
- — Merci pour cette invitation, mais je ne suis pas fan, non plus. Je viens d’avoir une idée : celle de t’inviter à dîner, Flavie.
Ma proposition semble la surprendre :
- — Tu… tu m’invites à dîner ? Que moi ?
- — Oui, toi et moi, puisque le dieu Rugby demande la participation de Didier.
- — C’est que…
- — Je parie que Didier n’y verra pas d’inconvénient, n’est-ce pas ?
Toujours avachi dans son siège, nous contemplant comme s’il regardait un film à la télé sans être concerné, il répond avec un certain entrain :
- — Non, pas du tout ! Vas-y, Flavie, ça te fera du bien de changer d’air !
Flavie est stupéfaite. Comme je m’y attendais, Didier a bondi sur l’occasion, il se doute bien que sa compagne m’intéresse, ce qui l’arrange bien pour son futur projet de « vivre sa vie ». Je reste impassible :
- — Eh bien, Flavie, tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes, puisque Didier n’y voit pas d’objection.
- — C’est que…
- — Tu souhaites rester ici pour voir du rugby ?
- — Ah non, c’est pas du tout mon truc !
- — Dans ce cas, accepte mon invitation, ça te changera effectivement les idées, je crois que tu en as grand besoin.
Elle tergiverse, elle oscille, elle jette un coup d’œil à son compagnon qui lui fait signe qu’elle peut y aller. Un peu déboussolée, elle lâche :
- — OK, mais il faut que je me change…
- — Pas la peine, Flavie, tu peux rester comme tu es…
- — Tu m’invites où ?
Je suis très conciliant :
- — Où tu veux, je ne peux mieux dire.
- — Où je veux ? Même un restau ? Un vrai restau ?
- — Il n’était pas dans mes intentions d’aller avec toi à la baraque à frites du coin.
Elle me regarde d’une façon étrange, bien qu’intéressée, puis elle tourne la tête vers son compagnon. Puis elle quitte la pièce en soupirant.
Changement
Tandis que Flavie est partie se changer dans la chambre à coucher (du moins, je le présume), Didier me demande en catimini :
- — Héhé, elle te plaît ?
- — Elle ne me déplaît pas. Et puis, ton but n’est-il pas de te débarrasser d’elle ?
- — Oui, t’as raison… Une façon de joindre l’utile à l’agréable et de faire une pierre deux coups !
Je me moque gentiment :
- — C’est rare que tu cites deux proverbes dans la même phrase.
- — Eh, ça m’arrive ! Je me surprends moi-même ! En tout cas, bonne chance !
- — Merci, mais je reste étonné que tu veuilles te séparer de Flavie…
Un peu embêté, Didier se gratte la tête :
- — Je reconnais que… qu’elle est plutôt pas mal comme nana, mais j’ai trop l’impression d’avoir une chaîne à la patte avec elle.
- — Un couple, c’est être deux, ensemble.
- — Eh bien, moi, je préfère être à plusieurs !
- — J’espère que tu ne regretteras pas ta décision. De mon côté, je vais voir ce que je peux faire…
- — T’as ma bénédiction !
J’esquisse un sourire :
- — Tu es trop bon.
- — Pourquoi Flavie ? Tu dois avoir le choix en filles, vu ta situation.
- — Je n’ai pas toujours le temps pour ces demoiselles. De plus, certaines ne voient en moi que mon métier, que ma position.
Se redressant un peu, il hoche la tête :
- — C’est vrai qu’un contrôleur de gestion, ça gagne et c’est rarement au chomdu !
- — Tu as tout compris, mais être pris pour un porte-monnaie ambulant, ça ne me dit trop rien. J’en ai encore su quelque chose, il n’y a pas si longtemps.
- — Flavie pourrait être intéressée, elle aussi…
Curieusement, il vient de se tirer une balle dans le pied, peut-être un acte manqué, une réticence inconsciente. Mais il est vrai que Didier n’a jamais été très logique dans ses diverses démarches.
- — Tel que tu me l’avais décrite auparavant, ça ne me semble pas être son style, d’autant que tu n’es pas particulièrement une tirelire ambulante. De plus, tu m’as dit qu’elle avait un bon grade dans son entreprise et qu’elle n’était pas payée au ras des pâquerettes.
Je suis resté assez soft, j’aurais pu balancer qu’une femme vraiment vénale n’aurait jamais accepté d’être sa compagne. Didier s’apprête à me répondre quand Flavie revient parmi nous, habillée dans une robe d’été fort simple, mais qui lui va très bien. Trop bien même.
Je ne cache pas que j’apprécie sa tenue :
- — Oui, Flavie, tu as eu raison de te changer !
- — Dois-je comprendre que tu aimes bien ?
- — Ça te va très bien.
Je me lève, puis j’accroche le sac en tissu en bandoulière. Affichant un large sourire, je m’approche de Flavie, je lui désigne ensuite de la main le couloir où j’ai fait sa connaissance, il y a maintenant presque deux heures :
- — Si Madame veut bien se donner la peine : un restaurant nous attend.
Tout en prenant en main un petit gilet, elle esquisse un faible sourire. Tandis qu’elle a le dos tourné, Didier m’envoie un pouce levé, tout content de la tournure des événements. Décidément, Flavie ne le mérite pas. Mais est-ce que, moi, je vais réussir à la mériter ?
Dans les escaliers
Une fois la porte fermée, nous descendons en silence. Arrivés sur le palier de l’étage en dessous, Flavie s’arrête, elle me regarde, puis assez intriguée par la situation dans laquelle elle se trouve bien malgré elle, elle murmure :
- — Je ne comprends pas bien ce qui est en train de se passer…
Me plaçant face à elle, pris d’une impulsion subite et irraisonnée, je dépose un furtif baiser sur ses lèvres rosées :
- — Est-ce que tu comprends mieux ainsi ?
Elle me regarde avec des grands yeux étonnés :
- — Eh, tu viens de faire quoi ?
- — Si tu n’as pas bien compris, je peux recommencer plus longuement.
- — Euh… je préfère des explications en paroles…
Me mettant à côté d’elle, je pose délicatement ma main sur ses lombes, puis je l’entraîne vers le palier inférieur tout en lui expliquant posément :
- — Je vais faire simple : je sais que ton couple bat de l’aile. Ne me dis pas non, c’est flagrant. Tu fais ce que tu peux pour que ça aille, mais Didier saborde toutes tes tentatives. Je ne suis pas aveugle ni sourd.
- — Nous… nous passons une mauvaise passe…
- — Je suis désolé pour toi, mais je crains qu’il soit lassé.
Descendant lentement les marches, elle s’étonne encore plus :
- — Lassé ? Déjà ?
- — Il dit que tu l’empêches de vivre sa vie.
- — Vivre sa vie ? Je suis très compréhensive, mais il y a des limites quand même ! Nous formons un couple !
- — Je suis aussi au courant de ce qu’il sous-entend par là avec « vivre sa vie ».
- — Ça aussi ? C’est pas une lubie passagère ?
- — Le connaissant, je suis même étonné que votre cohabitation ait duré tout ce temps.
Sur le coup, assez ébranlée, elle ne répond rien. Bon, j’avoue que j’ai un peu poussé le curseur, mais j’ai une bonne raison pour le faire. Nous arrivons à présent au palier inférieur, elle me regarde d’un air suspicieux :
- — Et c’est quoi ton rôle dans tout ça ?
- — Il n’y a rien de prémédité, Flavie. Tout à l’heure, j’ai rencontré Didier par hasard, je me suis dit que ça serait bien de récupérer mes disques. Je n’avais pas prévu d’avoir un gros coup de cœur, un coup de foudre en te voyant. Connaissant la situation, je tente ma chance, c’est aussi simple que ça.
Elle se fige au milieu du palier :
- — Eh bé, t’es direct et rapide !
- — Un coup de foudre, ça te tombe rapidement dessus sans crier gare.
- — Tu m’as vue, et « schrak-boum », le coup de foudre ?
- — Disons que j’en savais déjà un peu sur toi, et que je me disais que Didier ne te méritait pas, mais j’étais loin de me douter que… « schrak-boum » comme tu as dit.
Me dévisageant, les sourcils bien en hauteur, elle répète :
- — Eh bé !
- — Allons dîner, faisons vraiment connaissance, puis tu aviseras.
Elle se re-répète :
- — Eh bé !
- — Tu l’as déjà dit…
Flavie s’adosse sur la cage d’escalier en métal :
- — Excuse-moi, mais… mets-toi à ma place : un quasi-inconnu me confirme que mon couple bat vraiment de l’aile, et en plus, ce même inconnu m’annonce qu’il vient d’avoir le coup de foudre pour moi. C’est… un gros morceau à avaler.
- — Raison de plus pour aller dîner, ça passera mieux !
Elle sourit un peu malgré elle :
- — Tu ne perds pas le nord, toi !
- — J’essaye… Désolé d’être trop terre-à-terre, mais si toi et moi, ça fonctionne, tout le monde sera satisfait. Je sais fort bien que tu ne me connais pas ou si peu, mais je pense sincèrement que tu seras nettement mieux avec moi qu’avec Didier.
- — Remarque, vu la situation, ce n’est pas difficile de faire mieux…
Je pose mes mains sur le haut de chacun de ses bras :
- — Désolé de te « sauter » dessus de la sorte, mais l’expérience m’a appris qu’il ne faut pas remettre à demain ce qu’on peut faire le jour même.
- — En clair, tu débarrasses ton copain d’un poids mort…
- — Copain, c’est vite dit. Poids mort aussi. À terme, Didier ne veut plus de toi. Moi, je veux de toi. À toi de choisir entre ces trois possibilités : rester quand même avec Didier et tenter de sauver quand même les meubles, quitter Didier pour reprendre ta liberté, ou le quitter pour moi.
Elle me fixe droit dans les yeux :
- — Et je dois choisir, là maintenant ?
- — Je te propose de dîner pour qu’on puisse mieux se découvrir l’un l’autre.
- — Et si j’essayais de raccommoder les choses avec Didier ?
Je libère ses bras :
- — Tu peux essayer, Flavie, mais tu verras vite que c’est peine perdue. Cependant, je peux attendre que tu t’en aperçoives…
- — Tu… m’attendrais ?
- — Bien sûr que oui. Mais évite de mettre dix ans pour ouvrir les yeux !
Elle se met à rire :
- — Dix ans ! Je ne suis pas conne à ce point !
- — Je n’ai jamais dit que tu étais conne.
- — Non, c’est moi qui le dis.
Glissant à nouveau ma main dans son dos, je l’entraîne lentement vers l’escalier qui mène au rez-de-chaussée :
- — Je me propose de te changer les idées : quel restau préfères-tu ?
- — Tu me conseilles quoi ?
- — Pour ma part, j’aime bien ce qui est exotique, mais je ne connais pas vraiment tes goûts, je n’ai que de lointains échos qui vont aussi dans ce sens…
- — Lesquels ?
- — Que tu ne détestes pas la nourriture asiatique, y compris le poisson, même cru.
Elle lève fugacement les yeux vers le plafond :
- — C’est vrai. Didier déteste le poisson !
- — Il y a un restau japonais en centre-ville, ça te dit ?
- — Je voudrais bien, mais ça coûte les yeux de la tête !
- — Ne t’inquiète pas pour ça, c’est moi qui invite.
- — Merci, mais c’est vraiment cher !
Ma main toujours contre ses lombes, je plaisante :
- — On va dire que c’est un investissement !
- — Tu ne lâches pas prise, n’est-ce pas ?
- — J’aime la cuisine japonaise, et si je peux être en tête à tête avec une charmante jeune femme qui aime aussi, ça me va très bien.
Avant de poser le pied sur le rez-de-chaussée, elle propose :
- — Dans ce cas, on fait cinquante-cinquante.
- — Je t’ai dit que je t’invitais. Si tu y tiens vraiment, tu feras ton cinquante-cinquante la prochaine fois.
- — Oui, tu ne lâches pas facilement prise.
- — Ce n’est pas de l’acharnement, c’est juste que… que toi et moi, nous avons la possibilité que ça fonctionne, et je m’en voudrais vraiment beaucoup de ne pas avoir tenté ma chance.
Elle me regarde attentivement, puis elle dit :
- — Je reconnais que tu n’as pas tort… Bien que nous ne nous connaissons vraiment que depuis à peine deux heures à tout casser, j’ai la curieuse impression que ça fait beaucoup plus longtemps que ça… et… je ne sais pas pourquoi, mais je sens que je peux te faire confiance…
- — Tu sens bien. Il est dans mon intérêt que tout se passe bien, Flavie…
S’approchant de la porte de sortie, elle demande :
- — Tu es contrôleur de gestion, c’est ça ?
- — Oui, mais je ne comprends pas bien ce que mon métier vient faire là…
- — Comment dire… tout à l’heure, tu parlais d’investissement… J’ai la curieuse sensation que…
Je suis peut-être dans les affaires, un milieu rempli de requins, mais il me reste quand même un minimum de savoir-vivre. De ce fait, je lui ouvre la porte :
- — Quand je tombe sur une bonne affaire, j’investis. Quand je tombe sur une très bonne affaire, j’investis à fond.
- — Et tu es à fond ?
- — Tu es la meilleure opportunité qui soit.
- — Rien que ça ?
- — Parlons-en tout en dînant, si tu veux bien…
Tandis que je remets ma main dans son dos pour l’aiguiller vers ma voiture, elle se met à rire :
- — Toi, tu me sembles à la fois protecteur et tactile !
- — Si ça te dérange vraiment, dis-le-moi…
- — Du moment que tu n’est pas trop tactile…
- — Donc, je peux être très protecteur ?
- — Y a pas à dire, mais tu te faufiles partout, toi !
Arrivé à destination, je m’arrête ; elle demande :
- — C’est ta voiture ?
- — Oui, c’est ma voiture.
- — Elle te ressemble… solide et pratique… sans être ostentatoire…
- — Merci pour cette bonne opinion à mon sujet !
Quelques minutes plus tard, la voiture garée à proximité, nous sommes attablés dans le seul vrai restau japonais qui existe à cinquante kilomètres à la ronde. Je ne compte pas certains établissements orientaux qui essayent de faire croire qu’ils sont eux aussi nippons.
Ni mauvais, comme l’aurait sans doute rétorqué Didier avec son sens de l’humour trèèès sophistiqué…
Itadakimasu
Nos apéritifs et quelques sushis devant nous, Flavie veut en savoir un peu plus :
- — Tout à l’heure, tu parlais d’opportunité à mon sujet… je peux en savoir plus ?
- — Bien que Didier ne soit pas un bon publiciste, quand il parlait de toi, il te mettait en valeur… involontairement la plupart du temps.
- — C’est-à-dire ?
Je prends mon verre en main :
- — Ce qu’il présentait parfois comme un défaut n’en était pas un, comme le fait de ranger son appart ou de faire attention aux dépenses…
- — C’est normal, non ? dit-elle en faisant un sort à l’avant-dernier sushi qui restait dans l’assiette.
J’expose le point de vue de son compagnon :
- — Pour Didier, ranger c’est mettre son nez dans ses affaires. Et il aime bien se lâcher sans trop faire attention à ce qu’il dépense. Il est assez flambeur.
- — Ce qui n’est pas ton cas…
- — Tout dépend de l’investissement…
Je profite de ma réponse restée en l’air pour boire une gorgée. Mon invitée fait de même. Quand elle repose son verre, curieusement, elle aborde un autre sujet :
- — Comme tu le sais peut-être, je suis responsable d’un pool de sténodactylos. J’ai commencé en bas de l’échelle, j’ai réussi à me glisser au bon endroit au bon moment. Mais ce poste n’est pas toujours de tout repos !
- — J’en ai une petite idée : nous en avons aussi un chez nous, à la boîte. Je plains la responsable : elle court partout !
Elle confirme :
- — Moi aussi, je cours partout ! Remarque, ça me fait faire du sport !
- — Oui, tu as une belle ligne, je le reconnais.
- — Tu n’as pas tes yeux dans ta poche…
- — Avec toi, ce serait difficile !
Elle m’adresse un petit sourire, j’en fais de même. C’est à ce moment que le serveur apporte nos plats. Une fois qu’il est reparti, Flavie s’exclame :
- — Eh, ça sent bon ! Et ça présente bien !
- — C’est très souvent le cas dans un restau japonais. En parlant de difficile, je crains que les pools de sténodactylos soient voués à disparaître petit à petit dans les cinq-dix ans qui viennent.
- — Pourquoi tu dis ça ?
Mes baguettes en main, je réponds à sa question :
- — À cause des micro-ordinateurs. Nous avons chez nous deux TRS-80 et aussi un Commodore PET. Bon, ce n’est pas encore tout à fait ça pour faire du boulot de pro, mais c’est utile… J’en sais quelque chose, puisque je m’en sers quotidiennement.
- — Et c’est vraiment efficace ?
- — Tout dépend pour quoi faire, mais ça rend des services, mais ça reste cher. Si je devais faire une comparaison : pour l’instant, ça ressemble plus à un boulier qu’à une calculatrice, mais un boulier ou un soroban, c’est déjà une belle évolution par rapport à compter sur ses doigts.
Elle semble soucieuse, je la comprends, la machine qui remplace petit à petit l’être humain n’est pas un simple mythe pour romancier en panne d’inspiration. Tout en s’occupant de son poisson, elle demande :
- — Et tu penses qu’on sera remplacé par des ordis ?
- — Je pense qu’un beau jour, les décideurs vireront les sténodactylos et mettront un ordinateur personnel sur le bureau de chaque cadre et qu’il devra tout faire avec. Sauf, bien sûr, les très haut placés qui conserveront leurs secrétaires.
- — C’est pas jojo, ta vision de l’avenir !
Tout en dégustant mon plat, je confirme :
- — Non, pas très jojo pour les sténodactylos. Tu as encore un peu de temps devant toi, mais dans dix ans, je crains que les pools de saisie appartiennent au passé. De ce fait, commence à réfléchir dans quoi tu souhaites te reconvertir. À vue de nez, tu as encore facilement cinq ans devant toi, mais les premiers arrivés sont les premiers servis.
- — Tu ne me remontes pas le moral !
- — Je t’énonce des faits afin que tu puisses tirer ton épingle du jeu. Tu as des compétences, puisque tu es déjà responsable, et tu dois ta place à tes efforts. De ce fait, il serait idiot que tes compétences soient mises sous le tapis.
Visiblement, elle apprécie ce qu’il y a dans son assiette et aussi ce que je viens de dire :
- — Tu sembles avoir une bonne opinion de moi ! En parlant d’opinion, le poisson est vraiment très bon !
- — Tant mieux ! J’avais déjà une bonne opinion de toi avant de te connaître, en lisant entre les lignes de ce que Didier disait de toi. Maintenant que j’ai le coup de foudre pour toi, j’ai une très bonne opinion de toi.
Elle me regarde droit dans les yeux, ça me fait un petit choc au cœur :
- — Ta technique de drague est particulière, Fabrice… mais visiblement, tu ne triches pas sur qui tu es.
- — Autant jouer franc-jeu, ça évite les désillusions.
- — Tu te fais peut-être des illusions sur moi…
- — Peut-être que oui, peut-être que non. L’avenir nous le dira.
Elle ne répond pas. Je me demande s’il est judicieux de parler de l’héritage que Didier compte toucher. Pour l’instant, je mets de côté cet argument, mais je me réserve le droit de m’en servir par la suite.
Durant le repas, je finis par savoir pourquoi Flavie s’est mise en couple avec Didier : il était amusant, très différent des autres hommes qu’elle côtoie. Mais là où elle pensait avoir affaire à un bâtiment solide, en vivant avec lui, elle a eu la nette impression de tomber sur un décor de théâtre. Mais elle pensait qu’il y avait moyen de sauver les meubles.
Balade
Il commence à se faire tard. Nous venons de sortir du restaurant. Flavie s’est laissé courtiser, elle semble apprécier que je m’intéresse à elle. Mais il faut reconnaître que la situation est quand même étrange : elle est toujours la compagne de Didier qui ne veut plus d’elle. Au fond d’elle, ça ne l’emballe pas des masses d’être l’objet d’une sorte de transaction implicite entre deux hommes : je te refile ce que je ne veux plus. J’avoue que ce n’est pas très folichon comme perspective.
Avant de regagner la voiture, nous nous baladons.
- — Merci pour ce restau, Fabrice. Je ne m’attendais pas à ce que… enfin… tout ça…
- — Je comprends. Moi-même, je suis un peu dépassé, mais je ne regrette aucunement d’avoir fait ta connaissance.
Elle est hésitante, aussi bien dans ses pas que dans ses propos :
- — Pour être franche, moi aussi, mais j’aurais préféré d’autres circonstances. Je pense que tu es sincère envers moi, mais tout ce qui arrive, c’est un peu comme si je m’attrapais une météorite en pleine figure !
- — Belle image… Je reconnais que ma situation est plus simple par rapport à la tienne. Comme je te l’ai déjà dit, j’attendrai que tu prennes ta décision.
- — Tu es gentil… je suis quand même assez perdue…
- — Si tu me choisis, tu ne le regretteras pas, surtout si nous jouons franc-jeu, toi et moi.
- — J’avais compris…
Le silence s’installe entre nous, tandis que nous continuons à marcher lentement. Quelques instants plus tard, Flavie semble penser tout haut :
- — Je me suis un peu trop précipitée à lâcher mon appart pour aller vivre avec Didier. Avec le recul, je n’ai plus rien.
- — Ma maison est toute prête à t’accueillir, Flavie.
Elle se met à rire doucement :
- — Et ton lit aussi, je présume !
- — Ce n’est pas faux.
- — Attends, tu as dit « maison » ? Parce que tu as une maison ?
J’édicte une vérité fort simple :
- — Je préfère rembourser un prêt immobilier et avoir quelque chose au bout, plutôt que de payer un loyer dans un puits sans fond.
- — Je suis tout à fait d’accord avec toi, Fabrice, mais encore faut-il trouver une banque qui t’accorde ce fameux prêt, surtout quand tu débutes dans la vie.
- — Je suis d’accord avec toi. Mais mon oncle est le directeur de cette banque très compréhensive !
Flavie s’exclame :
- — Ah oui, ça change tout ! Faudra que tu me présentes ton oncle pour qu’il m’accorde un prêt !
- — Si tu viens vivre avec moi, tu n’auras pas besoin de prêt…
- — Oui, et si ça tourne mal entre nous ?
- — À quoi ça sert de vivre si c’est pour mourir, Flavie…
S’arrêtant de marcher, elle me dévisage avec des grands yeux ronds :
- — T’as de ces arguments ! Mais je comprends l’idée.
- — J’ai décidé de miser sur toi. Je sais aussi qu’il y a une probabilité que ça ne fonctionne pas, mais j’estime qu’elle est très faible. Tu n’es pas la première femme que je courtise, mais avec toi, c’est différent.
Adossée à un réverbère, elle se moque gentiment :
- — Ah oui, le fameux « schrak-boum » ?
- — On va le dire comme ça.
Toujours adossée au poteau, elle hésite, elle oscille, regardant ses pieds :
- — Je… t’apprécie beaucoup, Fabrice, mais je n’ai pas de « schrak-boum » pour toi.
- — Je sais, tu es devant un carrefour et tu hésites. Je comprends parfaitement, d’autant que je reste un inconnu pour toi.
- — Pour un inconnu, j’ai la curieuse impression que je te connais finalement mieux que mon ex !
Je sursaute :
- — Attends, tu viens de dire quoi ?
- — Que je te connais mieux que Didier.
- — Non, ce n’est pas le terme que tu as employé : tu as dit « ex ».
- — Euh… t’es certain ?
- — Oui, je suis certain. On va dire que c’est ton inconscient qui vient de parler.
Qui ne risque rien n’a rien ; la détachant délicatement du réverbère, je la capture dans mes bras. Elle s’alarme :
- — Euh… tu fais quoi ?
- — Ce que j’aurais peut-être dû faire plus tôt.
Je l’embrasse fougueusement, bien décidé à faire pencher la balance de mon côté. Advienne que pourra !
Investissement
On ne peut pas dire que Flavie ait beaucoup résisté à mon baiser ou plutôt à mes baisers qui se sont ensuite enchaînés. C’est elle qui redescend sur terre la première :
- — Tu m’as bien prouvé ton… inclination… je suis encore plus perdue !
- — Tu te sens vraiment d’attaque à retourner chez Didier ?
- — Je ne sais pas, je ne sais plus… mais toutes mes affaires sont là-bas.
- — Il suffit de les récupérer.
Elle reste collée contre moi :
- — Tout est simple avec toi ! Est-ce que tu te rends compte que, si je ne retourne pas à l’appart, je ferme définitivement la porte à mon couple avec Didier ?
- — J’en ai conscience. Mais tu l’ouvres toute grande pour notre couple à nous deux.
- — Tu vas trop vite en besogne ! Rappelle-toi : il reste la solution que je refasse ma vie sans aucun de vous deux.
- — Et tu habiterais où ?
Toujours plaquée contre moi, elle hésite :
- — Je ne sais pas trop… une copine… mes parents…
- — Comme je te l’ai dit, je peux t’attendre… mais perso, je préfère qu’on commence à deux tout de suite.
- — Et si ça ne marche pas ?
- — Pourquoi ça ne marcherait pas ?
Oui, pour moi, elle coche toutes les cases, je le sens intuitivement, même si je viens juste de faire sa connaissance. Elle soupire :
- — Je suis trop déboussolée pour bien réfléchir.
- — Dans ce cas, viens dormir chez moi.
- — Que dormir ?
- — J’ai une chambre d’amis. Je me répète : ça ne me dérange pas d’attendre, si finalement, tu es à moi. Et puis, les sentiments… ça ne se dicte pas…
- — Possessif, protecteur, tactile… c’est quoi l’adjectif suivant ?
- — Je te laisse les découvrir un à un.
Elle me regarde droit dans les yeux :
- — Tu as parlé d’investissement tout à l’heure…
- — C’est un mot que j’ai effectivement employé.
- — Si tu me promets de ne pas aller trop vite, alors je crois que je vais aussi investir…
Le large sourire heureux que j’affiche vaut toutes les réponses.
Pointillés
Ça va faire trois mois que Flavie et moi vivons sous le même toit et tout se passe très bien, comme je l’avais pensé initialement. Ma nouvelle compagne est parfois étonnée que tout glisse comme sur des roulettes.
Nos premiers jours de cohabitation furent assez étranges, chacun marchait sur des œufs. C’est au bout d’une semaine que nous avons franchi l’étape du lit commun. Ça s’est fait naturellement, de façon évidente. Je me rappelle très bien de ce qu’elle m’a dit alors :
Un peu plus tôt, le lendemain de notre rencontre, je suis allé chercher une bonne partie de ses affaires. Elle n’a pas voulu venir, mais elle m’a bien expliqué où chercher, avec un petit plan pour mieux m’aider. Didier était très réjoui :
- — Ça y est, t’as baisé avec ?
- — Pas encore.
- — Ah bon ? Et tu la gardes quand même avec toi ?
- — Rome ne s’est pas faite en un seul jour, Didier. Et qui va lentement va sûrement.
- — Toi aussi, tu emploies deux proverbes à la suite.
Deux jours plus tard, je suis venu chercher le reste, Flavie ayant décidé de rompre définitivement avec Didier, même si son avenir était encore flou. Là aussi, elle n’a pas voulu venir. Je la comprends. Pourtant, nous n’avions pas encore franchi le pas, mais nous nous faisions néanmoins des câlins, une chose dont son ex n’était pas très amateur.
Quart-temps
Aujourd’hui, je rentre un peu plus tard que prévu. Après un gros bisou de circonstance, tout en enlaçant ma compagne, j’annonce :
- — Je viens de croiser Didier : il regrette ton départ.
- — Mon départ ? C’est lui qui m’a foutue dehors !
- — Disons que tu l’as quitté pour moi, ma chérie…
Toujours captive dans mes bras, elle s’exclame :
- — Ça l’a bien arrangé !
- — Moi aussi, ça m’a bien arrangé et ça m’arrange toujours !
- — Merci d’apprécier ma présence… Alors, mis à part que je l’ai quitté, il raconte quoi ?
- — Il voudrait que tu reviennes… même à temps partiel…
Eh oui, son ex a osé me proposer un partage de ma Flavie. Il y a des quidams qui ne se doutent de rien ! Entendant cela, ma compagne ouvre de grands yeux :
- — À temps partiel ? Eh bé, l’est gonflé, lui !
- — Oui, très gonflé… Magnanime, il se contenterait d’un quart-temps…
- — Ben voyons ! Et tu as répondu quoi ?
Je rapporte la stricte vérité :
- — J’ai répondu que ça m’étonnerait beaucoup que tu sois d’accord, et que de toute façon, moi, je ne partage pas.
- — Tu ne partages pas ?
- — Désolé de faire mon gros macho, mais tu es à moi comme je suis à toi.
- — Très bonne réponse !
Nous nous faisons un petit bisou, puis assez remontée par ce qu’elle vient d’apprendre, elle enchaîne :
- — Un quart-temps ! Est-ce que j’ai une tête à faire un quart-temps chez cet abruti ? Au fait, pourquoi mon ex veut remettre le couvert ?
- — Il a découvert assez vite que tu lui étais beaucoup plus indispensable qu’il ne le pensait. Il a bien tenté de te remplacer, mais voilà : tu es irremplaçable et je confirme.
Pour être totalement franc, il faut préciser que l’héritage escompté par son ex est retardé, mais ça, Flavie ignore encore tout de cette facette assez sordide qui a mené Didier à la pousser en dehors de sa vie. Le karma, diront certains…
Affichant un beau sourire, Flavie me répond :
- — Bien que tu sois parfois un peu trop contrôleur de gestion, tu sais toujours trouver les mots, toi !
Sereinement, j’assène :
- — Je t’ai toujours dit que tu étais ma meilleure opportunité.
- — Ça manque quand même un peu de romantisme : meilleure opportunité ! On dirait que je suis un paquet d’actions !
- — Un paquet d’actions ? Oui, il y a de ça, des actions à très fort rendement !
Puis je la serre plus fortement contre moi, lui murmurant à l’oreille :
- — Je t’aime…
- — Oh, quel exploit ! Tu es assez avare de ce genre de paroles, mais il est vrai que tu compenses en actes.
- — Pour les actes, je peux te le prouver tout de suite !
- — Je te crois sur parole !
Les paroles, c’est bien. Les actes, c’est mieux. Ce que je me fais un plaisir de démontrer tout de suite à celle qui partage à présent ma vie.