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n° 23630Fiche technique13328 caractères13328
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Temps de lecture estimé : 10 mn
14/05/26
Résumé:  Une maison qui se vide, et au fond du grenier...
Critères:  #journal #nonérotique f
Auteur : Jane Does      Envoi mini-message

Projet de groupe : Journal_intime
Laissons les dormir...



Un an déjà que maman est partie retrouvée son Pierre, notre père. Ma sœur cadette Armelle et moi devons trier ce qui doit être gardé, ce qui est aussi à jeter avant que le camion des Emmaüs vienne prendre livraison de tous les meubles de cette maison. C’est celle de nos parents, celle où elle comme moi avons fait nos premiers pas, un crève-cœur, quoi. Maman s’est acharnée à entretenir ce lieu en mémoire de notre père décédé lui, dix années plus tôt qu’elle. Et ma jeune sœur est sans doute plus touchée que moi par le départ de maman, suite à une de ces sales maladies qui emportent tant de gens chaque année. Nous nous attelons à notre tâche sans plus parler, chacune de nous revivant mentalement des moments forts, mais forcément différents avec nos parents en général et notre mère en particulier, qui nous manquent.


Toutes les heures de notre journée sont employées à entasser dans des cartons les affaires que nous gardons pour les retrier plus tard, et dans des sacs-poubelle ce qui sera mis directement à la déchèterie. Nous en sommes à l’endroit où nous n’avons sans doute pas mis les pieds depuis notre jeunesse : le grenier ! Et d’un coup, Armelle m’interpelle avec une voix bizarre.



Bon ! Je m’approche et c’est vrai que la malle est pleine à ras bord de livres brochés.



C’est donc ensemble, Armelle et moi, que nous dévalons les escaliers assez raides qui donnent accès au grenier, ceci à plusieurs reprises avec les bras chargés de ces livres que maman avait remisés là. Trois voyages chacune sont nécessaires pour que le tout soit entreposé dans le coffre de la voiture. Une heure plus tard, tout est enfin libre au déménagement des meubles désormais totalement vides. Et tout ce qui doit partir à la déchèterie est empilé dans le garage. Ma sœur et moi, nous nous accordons une petite pause et enfin, le tas gardé pour le tri ultérieur est là, dans nos deux malles arrière de nos berlines.



Et nous voici roulant en direction du village voisin où ma cadette partage un appartement avec son Arnaud. Je réalise sans trop savoir pourquoi, qu’entre son gaillard et moi, ce n’est pas une grande histoire d’amour. Je l’ai toujours, non pas détesté, mais il m’insupporte sans que je veuille déterminer le pourquoi de cet état. Pour un soir, je vais mettre mes poings dans ma poche et ma langue au repos. Pas question que je me prenne la tête avec ce zèbre qui n’a pas seulement daigné venir prêter la main à sa compagne dans sa besogne de nettoyage. Mais en y réfléchissant plus en profondeur, sans doute est-ce à cause de ma présence finalement qu’il s’est peut-être effacé. Et à mon grand soulagement, il n’est pas chez Armelle lorsque nous débarquons.


Le contenu de nos coffres est déchargé dans le garage de ma sœur, et nous terminons notre action par les livres, qui soit dit en passant, pèsent un poids de chien. Armelle transbahute la dernière pile et, sans faire exprès, l’échafaudage précaire mal monté se casse la figure. Nous rigolons toutes les deux en ramassant les volumes éparpillés sur le sol en béton. Nous avons presque tout remis en ordre, quand la belle a une sorte de hoquet.



— xXx —


Finalement, nous ne sommes que des filles et ça fait de nous des êtres curieux. Le soir, chez elle, dans son salon, le journal nous brule les doigts. Ça nous démange de regarder son contenu et Armelle me tarabuste avec ça. Finalement, après une heure à tripoter dans tous les sens l’objet… elle l’ouvre au hasard, et moi non plus je ne résiste plus au besoin de savoir. Pourquoi notre mère a-t-elle éprouvé la nécessité de mettre par écrit des éléments de sa vie ? Les yeux verts de ma cadette s’arrondissent et piquent ma curiosité.



Et les mots, qui coulent soudain de sa bouche, je voudrais ne jamais les entendre. Il est question de moi, de ma sœur, mais aussi de notre père. Du calvaire subi par celle qui s’est dévouée corps et âme à son mari malade. Puis, au fil des pages, elle parle d’un certain Guillaume. Un parfait inconnu dont nous ne savons strictement rien. Elle mentionne le réconfort que lui a apporté cet homme. Et page après page, une image toute différente de notre mère nous apparait. Ce guillaume devient son amant, mais elle reste discrète. Pas question qu’il vienne perturber la quiétude retrouvée de notre famille. Elle fait dans ses confessions état aussi de ses nuits à attendre que nous dormions pour aller le rejoindre.


Dans quelques rares passages osés, elle décrit des scènes quasiment pornographiques qui collent mal au personnage de cette maman que nous avons toujours imaginée droite et sans reproche. Là, je constate et Armelle également que finalement, elle a toujours été une femme, avec ses défauts et son amour pour nous. Je ressens un vrai malaise à songer que sans doute a-t-elle encore sacrifié sa vie amoureuse pour nous chouchouter. Et ce guillaume ? Qui est-il ? Difficile de ne pas avoir de visage à mettre sur juste son prénom ! Je peux comprendre aussi qu’après l’épreuve du décès de notre père, notre mère ait eu besoin de se retrouver. D’être à nouveau aimé comme une femme.


Armelle lit sans vraiment faire de commentaires. Mais je vois ses yeux se plisser à certains passages plutôt graveleux. Lorsqu’elle s’arrête, nous sommes toutes deux blêmes et nous restons un long moment à nous noyer dans les yeux de l’autre.



Armelle repose le journal ouvert, les pages qu’elle vient de lire contre la toile cirée de la table. Nous nous regardons encore un long moment. C’est moi qui ressens le besoin de me lever, d’aller au-devant de ma sœur. Je me dresse sur mes deux jambes un peu en coton. Mes bras entourent ma cadette et les siens viennent aussi encercler ma taille. Elle reste assise, sa bouille plaquée contre mon ventre et nous nous berçons gentiment l’une contre l’autre. Il y a comme un fantôme qui flotte dans la pièce. Un voile blanc qui semble nous envelopper et nous ne cherchons plus à dissimuler ces larmes spontanées qui nous montent aux coins des yeux.


Combien de temps sommes-nous restées ainsi ? Pas besoin de compter ! C’est la voix candide de ma sœurette qui me ramène à la réalité. Et, si sa question a trait à un passage des écrits de maman, je frissonne d’avoir à lui donner une réponse, tant j’ai de peine à me projeter dans la scène décrite par les doigts de cette maman qui nous a tant câliner.



L’année se perd dans les méandres de mon cerveau qui ne trouve pas les mots pour exprimer ce dont maman parle… et c’est moi qui reprends le bréviaire sur la table, le referme délicatement.


Rangeons cet objet et laissons dormir notre maman… tu veux bien, Armelle ! Et… pour ta question, peut-être que ton copain sera plus à même de te renseigner…


Elle me chouffe avec des yeux ronds. Elle se demande sans doute comment je sais pour son prétendant… c’est un autre sujet, voilà tout ! La vie continue pour nous deux… papa et maman dorment désormais de nouveau réunis, et personne n’a besoin de remuer le passé.