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n° 23628Fiche technique7880 caractères7880
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Temps de lecture estimé : 6 mn
13/05/26
Résumé:  Entre reconstruction et dépossession de ses mots, un enfant découvre peu à peu que s’écrire peut aussi revenir à disparaître.
Critères:  #journal #réflexion #psychologie
Auteur : Maryse      Envoi mini-message

Projet de groupe : Journal_intime
Des mots, bien réels pourtant

L’enfant ouvrit son journal à la première page. Elle était blanche, comme toujours. Chaque fois qu’il le refermait, tout disparaissait.


Là, au moins, rien ne durait.


Cet étrange phénomène avait commencé le jour où il avait souhaité que les pages de son cahier se transforment en amoncellement de rochers, pour s’y dissimuler. Il avait alors cru entendre une voix lui murmurer :



Il resta un moment pensif.


Hier – si jamais il y avait eu un hier - il avait déposé une seule phrase, en appuyant fortement, comme pour en graver la feuille.


Je suis encore là, malgré tout.


Enfin… quelque chose comme ça. Juste pour voir si la phrase survivrait. L’encre s’était effacée. Il passa lentement le doigt sur la ligne, cherchant la marque en creux.


Nulle trace.


Pourquoi rien ne subsistait-il ? Peut-être fallait-il perdre hier pour vivre aujourd’hui.


Il se pencha et écrivit, avec soin :


Demain existe-t-il sans passé ?


Il attendit. La phrase demeurait là. Un soulagement bref le traversa.


Éphémère. Comme tout ce qu’il faisait. Peut-être que l’effacement valait mieux que la mémoire.


Il referma le journal et le serra contre lui. Il ne savait plus exactement depuis combien de temps il possédait ce carnet. On le lui avait donné à son arrivée. Ou après. Les souvenirs se mélangeaient désormais.


Il revoyait seulement une main le lui tendre doucement. Comme s’il s’agissait d’un objet important.



Une voix calme. Habituée à rassurer. Des yeux qui l’examinaient. Pas méchamment. Pas comme les autres, ceux qui le poursuivaient.



Il n’avait pas répondu. Le carnet semblait neuf. Pur. Trop pour lui appartenir vraiment. Au début, il n’y avait rien écrit. Il voulait le conserver intact. Le protéger de lui.



Il avait fini par s’y mettre. Comme ça venait. Lorsque la voix lui demandait ce qu’il avait voulu dire, il baissait les yeux. Pour éviter que tout remonte.


Et puis, les phrases avaient commencé à se cacher. Parfois il attendait exprès pour les surprendre. Ou il écrivait très vite pour qu’elles n’aient pas le temps de se rendre invisibles. Avec certaines, cela fonctionnait un peu. Il en avait conclu que ce n’était pas lui qui choisissait, mais le carnet.


Il n’en parla à personne. Pas délibérément. Mais parce qu’on ne lui posa jamais la question.


Ce matin-là, lorsqu’il le rouvrit, la page était blanche. Il n’en fut pas surpris. Cette fois, il crut comprendre. Si les phrases disparaissaient, peut-être portaient-elles déjà ce qui manquait lorsqu’on les écrivait.


Il resta immobile, comme si l’idée pouvait s’effacer au moindre geste.


À quoi bon leur donner naissance, si rien ne subsistait ?


Longtemps, il fixa la page blanche.


Puis une pensée prit forme doucement : laisser une trace avant de manquer à son tour.


S’il écrivait pendant qu’il était là, alors il existait quelque part.


Il hésita, ses doigts serrant le stylo. Puis le laissa avancer :


Quelque chose me reste.


Il relut. Réfléchit, puis nuança :


Ou me suit.


Il se figea, d’un coup. Voulut barrer. N’y arriva pas. Une phrase se forma plus bas.


Une ombre à l’affût.


Il trembla. Puis, sans qu’il sache très bien pourquoi, d’autres mots s’ajoutèrent :


Mais ici, ça ne vient pas.


Il fixa la phrase. Une autre suivit :


Tant que tu le décideras.


D’un geste brusque, il referma le journal. L’après-midi suivant, il n’osa pas le rouvrir. Il attendit le surlendemain. La page était redevenue blanche. Elle attendait la phrase du jour.


Il voulut tenter autre chose. Ne pas être lui.


Il prit le stylo, le fit rouler entre ses doigts, inspira puis écrivit d’un seul élan :


Je n’ai plus peur.


Il resta immobile. Rien ne se produisit. La phrase demeurait là. Il fronça légèrement les sourcils. Ce n’était pas ce qu’il attendait.


Il barra. Un trait droit. Net.


Je n’ai plus peur.


Il observa. Raturée, la phrase paraissait plus lisible encore. Il se pencha. Quelque chose insistait. Une nouvelle apparut en dessous :


Je n’ai plus peur.

Je n’ai plus le droit d’avoir peur.


Il en lâcha le stylo. Sa main resta suspendue au-dessus de la page. Il n’avait pas écrit cela. Et pourtant.


Lorsqu’il essaya de la biffer, sa main résista. Quand enfin le trait se traça, il l’avait soulignée.


Cette nuit-là, la peur revint. Comme à chaque fois. Cette sensation familière qui lui serrait la poitrine dans l’obscurité. Qui lui faisait grincer des dents.


Même en remontant le drap jusqu’au menton, elle ne partait pas. Elle prenait un bout de lui. Et laissait moins encore.


Avec elle, la phrase revint : Je n’ai plus le droit d’avoir peur.


Il la répéta intérieurement. Une fois. Puis encore.


Le carcan qui l’étouffait se relâcha. Juste assez pour respirer.


Ce matin-là, sa main se posa sur le journal, placé au centre exact de la petite table. Une sensation lisse sous sa paume. Il regarda le stylo, parallèle au bord supérieur du carnet. Rien à rectifier.


Les pages seraient blanches, évidemment. À l’image de sa chambre. Toujours la même lumière aseptisée. Le même silence figé. La même douceur forcée.


Un léger frémissement réveilla sa peau. Presque rien. Aussi ténu que le glissement du stylo sur la feuille de papier. Il fronça légèrement les sourcils. Le fourmillement semblait bien réel. Persistant.


Il ouvrit le carnet, le pressa fermement pour qu’il ne se referme pas et attrapa le stylo. Toujours dans cet ordre. Pourtant, les gestes le troublèrent. Un peu.


Telle une ridule se propageant à la surface d’une étendue sans fin.


Un mot apparut sur la ligne : écris.


Une évidence. Le carnet était là pour ça.


Une seconde phrase s’ajouta aussitôt sous la première : Pour toi, pas pour les autres.


Il sentit sa main se tendre. Le stylo appuyait déjà sur la page. Avançait. Raturait parfois. Continuait. Des mots par à-coups. Sans qu’il les ait vraiment choisis. Une crispation au poignet. Il s’arrêta. Relut.


C’est moi, même si ça ne se voit pas.


Il avait écrit longtemps. Bien plus qu’il ne fallait pour ces quelques mots. Cela ne le surprenait pas.


Les jours passèrent. Toujours le même rythme, les mêmes gestes, les mêmes effets. Aujourd’hui, face au carnet ouvert à sa place exacte, rien ne venait. Le stylo restait figé.


Hier, il avait écrit des mots à lui. Un besoin, peut-être. Il n’avait pas refermé le journal. Pour les conserver. Pour voir ce qui y répondrait.


Une mise en suspens.


Il avait attendu. D’abord, rien. Puis un bruit discret derrière la porte. Un léger grincement. Celui habituel. Des pas qui entraient. Une présence familière. Il n’avait pas bougé.


Le silence avait changé presque aussitôt. Celui qui suit un regard posé trop longtemps sur une page.


Il avait à peine relevé les yeux que tout s’était déjà déplacé. Ce n’était pas lui qui lisait. En tout cas pas ses yeux. Pourtant la page était blanche. Il n’avait rien dit.


Puis le calme était revenu. Le même qu’avant. La porte fermée. La lumière monotone. Le carnet de travers. Il l’avait aussitôt remis à sa place.


Comme il était maintenant. Au centre de la petite table. Le stylo parfaitement aligné.


Il l’ouvrit. Cérémonieusement.


Je suis moi. Mes peurs, les regards, les jugements ne m’en empêchent pas, pensa-t-il.


Il répéta la phrase. Encore. Puis encore. En boucle. Comme s’il cherchait à en vérifier la solidité.


Rien ne changea d’abord.


Puis la sonorité sembla légèrement différente. Il tendit l’oreille. Ce n’était pas la phrase qui changeait. Mais la manière dont elle était prononcée.


Il resta immobile, la bouche légèrement entrouverte. Pourtant il ne se rappelait pas avoir parlé.


Et elle continua sans lui.


Comme si quelqu’un d’autre, dans la chambre, terminait la phrase à sa place. Il tourna lentement la tête. Il n’y avait personne. Mais la page, elle, était encore en train de se remplir. Et le journal, doucement, se refermait sur ses maux.