| n° 23626 | Fiche technique | 18650 caractères | 18650 3338 Temps de lecture estimé : 14 mn |
11/05/26 |
Résumé: Lise a un mois pour vider la maison de sa cousine Madeleine, morte seule d’un infarctus à cinquante et un ans. Dans un débarras, entre deux cartons, un cahier. | ||||
Critères: #journal fsoumise | ||||
| Auteur : Myhrisse Envoi mini-message | ||||
| Projet de groupe : Journal_intime |
La maison sentait le renfermé. Pas l’abandon. Pas tout à fait. Quelqu’un avait aéré récemment, laissé une fenêtre entrouverte dans la cuisine, posé un verre propre sur l’égouttoir. Mais il y avait sous cette odeur propre quelque chose de plus ancien, de plus dense : de la cire, du papier, et quelque chose que Lise ne sut pas nommer tout de suite. Quelque chose de chaud malgré le froid.
Elle posa ses clés sur le buffet de l’entrée, le même buffet en chêne sombre qu’elle avait connu toute son enfance, avec l’encoche dans le coin supérieur droit que sa cousine Madeleine avait faite en lançant une règle un peu fort un jour de 1987. Lise avait sept ans. Madeleine en avait quatorze.
Madeleine était morte trois semaines plus tôt.
Lise avait eu du mal à le croire. Madeleine était de celles qu’on imagine éternelles, non pas parce qu’elle était jeune ou en bonne santé, mais parce qu’elle avait une présence si complète, si résolue, qu’il semblait impossible que le monde puisse continuer sans elle. Et pourtant. Un infarctus, à cinquante et un ans, dans cette maison, seule. Le facteur avait donné l’alerte.
Elle était venue faire l’inventaire. La famille avait chargé Lise – la plus proche géographiquement, la plus disponible, celle qui avait le moins de raisons valables de refuser – de vider la maison avant la mise en vente. Un mois. Elle avait un mois.
Elle commença par la cuisine, méthodique, empilant la vaisselle dans des cartons, notant ce qui valait quelque chose et ce qui ne valait rien. Puis le salon. Puis la chambre d’amis. Elle évitait la chambre de Madeleine. Pas consciemment. Elle se le dit, en tout cas, pas consciemment.
Ce fut en cherchant du papier bulle dans le débarras du couloir qu’elle le trouva. Il était posé entre deux boîtes de fournitures de bureau, glissé à plat comme si on l’avait rangé là provisoirement et oublié de le reprendre. Un cahier à couverture noire, épais, sans titre, fermé par un élastique bordeaux détendu par les années. Sur la couverture, en haut à gauche, une seule chose écrite au feutre blanc :
M.
Lise le tint dans ses mains un long moment. Elle n’avait aucune raison d’hésiter, se dit-elle. Elle inventoriait la maison. C’était son rôle. Madeleine était morte. Les morts n’ont plus de secrets à protéger, n’est-ce pas ? Tout appartient aux vivants, à la fin. Elle s’assit par terre dans le couloir, le dos contre le mur, et défit l’élastique.
3 novembre 2009
Je ne sais pas pourquoi j’écris. Je n’ai jamais tenu de journal. L’idée me semblait narcissique. Se croire suffisamment intéressant pour laisser une trace. Et puis Armand est parti il y a six mois et je me retrouve avec des pensées que je ne peux dire à personne. Pas parce qu’elles sont immorales. Je n’ai pas honte. Mais parce que personne ne comprendrait.
Il m’a dit, avant de partir : « Tu ne seras jamais heureuse, Madeleine, parce que tu ne sais pas ce que tu veux. »
Il a tort. Je sais exactement ce que je veux. C’est précisément le problème.
Lise relut le paragraphe. Elle connaissait Armand. Un homme grand et ennuyeux que Madeleine avait fréquenté pendant quatre ans et dont elle n’avait presque rien dit lors de la rupture, sinon « c’est réglé » d’une voix posée qui ne laissait pas de place aux questions. Lise tourna la page.
Ce que je veux : ne pas avoir à décider. Que quelqu’un décide pour moi. Pas parce que je suis incapable, mais parce que l’abandon de la décision est le seul repos que je connaisse. Armand ne pouvait pas comprendre ça. Il voulait que je choisisse : le restaurant, les vacances, la couleur des murs. Il appelait ça du respect. C’était de la paresse. Je veux quelqu’un qui sache.
Lise ferma le cahier. Le rouvrit dans un souffle. Elle lut pendant deux heures dans le couloir, le dos de plus en plus douloureux contre le mur, sans s’en rendre compte. Elle lut jusqu’à ce que la lumière change et que le couloir passe de l’après-midi au soir sans qu’elle ait bougé.
Le journal couvrait quinze ans. Quinze ans d’une vie qu’elle croyait connaître. Sa cousine, avec qui elle déjeunait une fois par mois, à qui elle envoyait des messages pour son anniversaire, dont elle connaissait les goûts culinaires et les opinions politiques et l’allergie aux chats. Elle ne la connaissait pas du tout.
12 janvier 2011
J’ai rencontré quelqu’un. Je ne mettrai pas son prénom ici. Pas par prudence, mais parce que je ne veux pas le réduire à un nom. Il s’appellera « lui » et c’est suffisant.
Il m’a demandé, lors de notre troisième rencontre, ce que je voulais vraiment. Pas au restaurant. Dans la vie. J’ai répondu sans réfléchir. J’ai dit la vérité pour la première fois depuis des années et au lieu de partir ou de changer de sujet, il a hoché la tête et dit : « Je m’en doutais. » Ça m’a terrifiée. Ça m’a sauvé la vie.
Lise reposa le cahier sur ses genoux. Dehors, une voiture passa dans la rue, ses phares balayant le mur du salon visible depuis le couloir. Le silence revint. Elle tourna la page.
Notre première fois n’était pas ce que les gens imaginent quand ils entendent les mots que j’emploie. Il n’y avait pas de fouet. Pas de menottes. Rien de spectaculaire. Il m’a simplement dit de ne pas bouger. J’ai obéi. Pendant les deux heures qui ont suivi, j’ai été la personne la plus libre que j’aie jamais été.
Lise se leva, les jambes engourdies. Elle alla dans la cuisine, se fit un thé qu’elle oublia de boire, resta debout au comptoir à regarder l’égouttoir.
Madeleine et elle n’étaient pas proches. Sept ans d’écart, des vies différentes, des villes différentes. Elles se voyaient aux enterrements et aux mariages et au déjeuner mensuel que Lise avait proposé un jour par un sentiment vague de culpabilité familiale et que Madeleine avait accepté avec un sourire qui, Lise le comprenait maintenant, était de la politesse.
Madeleine ne lui avait rien dit. Quinze ans. Quinze ans d’une vie entière, d’une relation, de découvertes, de joies et de ruptures et de réconciliations… et rien. Le temps d’un déjeuner mensuel, elles parlaient du travail de Lise, du jardin de Madeleine, de la famille, de la pluie et du beau temps.
Lise avait quarante-quatre ans. Elle vivait seule depuis deux ans, depuis la fin d’une histoire longue, douce et creuse avec un homme qu’elle aimait sans désirer. Elle travaillait dans l’édition : des textes techniques, des manuels, rien de littéraire. Elle lisait beaucoup. Elle sortait peu. Elle retourna dans le couloir, reprit le cahier, et continua.
14 mars 2011
Il me demande toujours la permission. C’est la chose qui me déroute le plus dans tout ça. Les gens imaginent que c’est lui qui prend tout : le contrôle, les décisions, l’espace. Mais c’est moi qui donne. C’est moi qui dis oui, je veux ça, je t’offre ça, tu peux aller jusque-là. Lui qui s’arrête à la frontière que je trace, sans jamais la dépasser d’un millimètre. Ce n’est pas de la faiblesse de ma part. C’est de la puissance.
Armand aurait ri. « Tu te racontes des histoires pour te sentir mieux », aurait-il dit. Armand ne comprenait pas que raconter des histoires, c’est exactement ce que font les humains pour survivre. La question est seulement de savoir si l’histoire est vraie. Celle-là l’est.
Lise s’arrêta. Relut le passage. Le relut encore.
Ce n’est pas de la faiblesse de ma part. C’est de la puissance.
Elle pensa à la fin de sa propre histoire, deux ans plus tôt. À la façon dont Thomas lui disait toujours « comme tu veux » : pour le dîner, pour les vacances, pour la chambre, pour tout. Elle avait cru que c’était du respect. Elle avait fini par comprendre que c’était de l’absence. Il n’y avait personne en face d’elle, personne qui veuille quelque chose d’elle, personne qui la regarde vraiment.
Elle pensa à la dernière fois qu’on lui avait dit non. Qu’on avait tracé une limite, non pas pour se protéger, mais pour la tenir quelque part, pour lui indiquer qu’elle existait, qu’on la voyait, qu’elle avait du poids. Elle ne s’en souvenait pas.
2 septembre 2012
Il est parti deux semaines en voyage professionnel. Je ne supporte pas l’absence. Pas de manière romantique et triste comme dans les films. De manière physique. Comme si quelque chose n’était plus calibré correctement. Je mange n’importe quoi à n’importe quelle heure, je dors mal, je travaille de nuit.
Il m’a laissé des instructions. Une liste. Dix points. Ce que je mange, à quelle heure. Ce que je porte. Ce que je ne porte pas. Une chose précise à faire chaque soir avant de dormir, dont je ne parlerai pas ici. Pas parce que j’ai honte mais parce que certaines choses n’appartiennent qu’à nous.
J’ai suivi les instructions à la lettre. Chaque jour. Pas par obéissance aveugle mais parce que tenir la liste me donnait l’impression qu’il était là. Que quelqu’un veillait.
Il est rentré un mercredi soir. Je l’ai entendu poser ses clés dans l’entrée. Je n’ai pas bougé. J’attendais qu’il vienne à moi parce qu’il sait que c’est ce que je veux, parce que je le lui ai dit, parce qu’il n’oublie jamais rien.
Il est entré dans la chambre, a posé sa veste sur le dossier de la chaise, et il a dit : « Tu as tenu la liste. » Ce n’était pas une question. J’ai dit oui. Il a dit : « Bien. » Ce mot. Ce seul mot. Je n’attendais que ça depuis quinze jours.
Lise réalisa que ses mains tenaient le cahier un peu trop fort. Elle les desserra. Le dos de ses doigts était blanc. Elle comprenait. Ça la dérangeait. Elle comprenait un peu trop.
17 juin 2014
Il m’a demandé aujourd’hui de lui décrire ce que je ressens quand je lui obéis. Pas ce que je pense. Ce que je ressens. Dans le corps. J’ai réfléchi longtemps avant de répondre parce que je voulais être précise.
J’ai dit : c’est comme retirer les chaussures après une longue journée. Ce n’est pas de la douleur qui cesse. Je n’ai pas mal dans ma vie ordinaire. C’est une tension que je ne percevais plus, que j’avais intégrée au point de la croire normale, qui disparaît d’un coup. Et ce qui reste, ce n’est pas le vide. C’est quelque chose de chaud.
Il a hoché la tête. Il m’a demandé si j’étais capable de le décrire davantage. J’ai dit : c’est comme être tenue. Pas attachée : tenue. Comme si quelqu’un avait la main sur mon épaule et que cette main me disait : tu peux aller jusqu’ici, pas plus loin, et ici tu es en sécurité. Il a dit que c’était exactement ce qu’il voulait que je ressente. Je l’ai cru.
Lise referma le cahier. Elle resta immobile dans le couloir un long moment. Le parquet était froid sous elle, le mur froid dans son dos. Dehors, le quartier était silencieux, cette heure entre chien et loup où les gens sont rentrés mais pas encore vraiment là, où les maisons s’allument une par une. Elle rouvrit le cahier.
4 février 2016
Je ne parlerai pas de ce soir dans le détail. Pas parce que je n’en suis pas capable mais parce que certaines choses perdent quelque chose à être formulées. Disons seulement ceci : il y avait de la cire. Froide au départ, puis fondue, puis brûlante. Il y avait mes mains que je ne pouvais pas bouger. Pas parce qu’elles étaient attachées, mais parce qu’il me l’avait demandé, et que sa demande valait plus que n’importe quel lien physique.
Il y avait sa voix dans l’obscurité.
Je ne sais pas combien de temps ça a duré. Je sais que lorsque c’était terminé, j’ai pleuré. Pas de douleur. Pas de tristesse. Juste un débordement. Comme quand on a retenu sa respiration trop longtemps et qu’on reprend de l’air d’un coup.
Il m’a tenue jusqu’à ce que ça passe. Il ne m’a pas demandé si j’allais bien. Il savait que j’allais bien. Il a simplement gardé sa main dans mon dos jusqu’à ce que ma respiration redevienne régulière.
C’est ça, l’essentiel. Pas la cire. Pas l’obscurité. Sa main dans mon dos après.
Lise sentit quelque chose se nouer dans sa gorge. Ce n’était pas du désir. C’était du deuil. Elle pleurait Madeleine pour la première fois depuis son arrivée dans cette maison, non pas pour la cousine qu’elle connaissait, mais pour cette femme qu’elle n’avait jamais rencontrée et qui avait vécu, pleinement et en secret, une vie entière à dix kilomètres de chez elle. Elle essuya ses yeux du revers de la main. Continua.
29 octobre 2018
Il part. Pas à cause de moi. Pas à cause de nous. Il me l’a dit et je le crois. Une mutation professionnelle à l’étranger. Sa fille qui a besoin de lui là-bas. Nous en avons parlé comme nous parlons de tout, avec des mots précis, sans violence, sans reproche. C’est l’une des choses qu’il m’a apprises : qu’on peut dire des choses difficiles sans les crier. Que le volume n’ajoute rien à la vérité.
Il m’a demandé si je voulais venir. J’ai dit non. Ma vie est ici : mon travail, cette maison, ce jardin dont je ne me séparerai pas. Il a hoché la tête. Il n’a pas insisté. Il savait, là encore, avant que je parle.
La dernière fois, il m’a dit : « Tu es la personne la plus courageuse que j’aie jamais rencontrée. » Je lui ai demandé pourquoi. Il a dit : « Parce que tu sais ce que tu veux et que tu le demandes. Peu de gens y arrivent. » Je n’ai pas répondu. J’ai gardé les mots. Je les ressors ce soir et ils sont encore chauds.
Lise posa le cahier sur le parquet à côté d’elle. La maison était silencieuse. L’heure du dîner était passée. Elle n’avait pas mangé, elle s’en rendit compte. Elle avait soif. Elle n’avait pas envie de bouger.
Elle pensa à Madeleine. Aux déjeuners mensuels, aux conversations lisses et sages et sans fond. Elle pensa à cette femme qui savait ce qu’elle voulait, qui le savait depuis toujours, qui l’avait cherché, trouvé, vécu, perdu, et qui avait continué à se lever chaque matin dans cette maison aux murs tapissés, dans ce jardin qu’elle ne voulait pas quitter.
Elle pensa à elle-même. À Thomas. À ses propres nuits, longues, propres, sans aspérités. À la façon dont elle choisissait tout, tout le temps, sans que personne ne choisisse jamais pour elle. Au soulagement, parfois, quand un train était annulé et qu’elle n’avait plus à décider si elle prenait ou non la correspondance. Ce soulagement dont elle avait eu honte. Elle reprit le cahier dont il ne restait que quelques pages. Les dates s’espaçaient dans le dernier tiers du journal. Quelques mois entre chaque entrée, puis presque un an. Madeleine avait continué à écrire non pas sur une relation, mais sur autre chose. Sur elle-même.
3 mars 2020
J’ai essayé de recommencer. Rencontres en ligne, deux dîners, rien. Pas parce que les hommes étaient mauvais. Ils étaient ordinaires. Parce que je ne sais plus faire semblant d’être une femme ordinaire. Je ne peux pas repartir de zéro, tout réexpliquer depuis le début, attendre que quelqu’un comprenne. Il a fallu trois ans pour que lui comprenne vraiment. Je n’ai peut-être pas le temps. Ou la patience. Ou l’envie.
Je me demande parfois si écrire tout ça m’a aidée ou si ça m’a rendue plus seule encore, de mettre des mots sur quelque chose que personne autour de moi ne nomme. Je n’en sais rien. Je continue quand même.
7 janvier 2021
Le jardin est beau cet hiver. Le rosier contre le mur sud a tenu malgré le gel. J’ai commandé trois nouveaux pieds pour le printemps.
Je suis heureuse, je crois. Pas comme je l’étais avant. Autrement. Plus tranquillement. Je lis beaucoup. Je dors bien. Parfois je pense à lui et il n’y a pas de douleur, juste quelque chose de doux et de lointain. Comme une lumière qu’on voit de loin et qui guide sans qu’on ait besoin de s’en approcher.
Je ne cherche plus. Ce que j’ai vécu s’est passé. C’était réel. Ça ne partira pas.
15 août 2022
Ma cousine Lise est venue déjeuner. Elle a l’air fatiguée, ces temps-ci. Je me demande si elle va bien. Je ne lui pose pas la question. Elle ne la poserait pas non plus. C’est comme ça entre nous depuis toujours : deux femmes polies qui s’apprécient sans vraiment se connaître.
C’est dommage, peut-être. Je ne sais pas comment changer ça. Je ne sais pas si elle le voudrait.
Lise s’arrêta sur ce passage. Elle le relut trois fois.
Je me demande si elle va bien. Je ne lui pose pas la question.
Elle resta immobile dans le couloir obscurci. La nuit était tombée. Elle n’avait pas allumé la lumière. Le lampadaire devant la fenêtre éclairait assez les pages pour poursuivre. La dernière entrée était datée de quatre mois avant la mort de Madeleine.
12 juillet 2024
J’ai relu les premières pages ce matin. Novembre 2009. J’avais trente-six ans et je ne savais pas encore grand-chose. Ce que je sais maintenant : que vouloir être tenue n’est pas une défaillance. Que le désir de remettre son poids entre les mains de quelqu’un est une forme de confiance, et que la confiance est le courage le plus difficile. Que les gens qui n’ont jamais voulu ça ne sont pas plus solides que moi. Ils portent juste leur charge différemment, souvent sans le savoir.
Ce que j’aurais voulu dire à quelqu’un, n’importe qui, à n’importe quel moment de ces quinze ans : que je n’avais pas honte. Que c’était bien. Que j’étais là, entière, dans cette vie que j’avais choisie et qui ne ressemblait à aucune autre.
Mais je ne l’ai dit à personne. Et maintenant c’est trop tard ou c’est inutile, l’un ou l’autre, je ne sais plus trop lequel. Je laisse ce cahier là où il est. Si quelqu’un le trouve un jour, j’espère qu’il aura le courage de le lire jusqu’au bout. Et peut-être, après, le courage de poser sa propre question.
Lise referma le cahier pour de bon. Elle resta longtemps dans le couloir. La maison respirait autour d’elle, les bruits d’une vieille bâtisse la nuit, le bois qui travaille, la chaudière au loin, le vent dans le rosier contre le mur sud dehors.
Elle pensa à la liste de dix points. À la main dans le dos. À Bien prononcé d’une voix calme dans le silence d’une chambre. À Tu es la personne la plus courageuse que j’aie jamais rencontrée.
Elle pensa à ce qu’elle avait mis dans les cartons depuis trois jours. La vaisselle. Les livres. Les souvenirs d’une vie propre et rangée et, elle le comprenait maintenant, délibérément gardée à distance d’elle.
Elle pensa à la dernière fois que quelqu’un lui avait demandé ce qu’elle voulait vraiment. Pas au restaurant. Dans la vie. Elle n’en avait aucun souvenir.
Elle prit son téléphone. Il était vingt-deux heures trente. Elle ouvrit une application qu’elle n’avait pas utilisée depuis des mois, celle avec laquelle elle avait rencontré Thomas, et qui lui semblait depuis creuse et inutile. Elle écrivit une phrase dans la case de description. Une seule. La première honnête depuis longtemps : Je sais ce que je veux. Le problème, c’est que je n’ai encore jamais osé le demander.
Elle posa le téléphone sur le parquet. Le cahier à côté d’elle. Dehors, le rosier tenait contre le mur. Elle s’endormit là, dans le couloir de la maison de sa cousine morte, le dos contre le mur froid, le cahier noir sur les genoux et pour la première fois depuis des années, elle ne rêva de rien. Juste du noir. Et du chaud.