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n° 23625Fiche technique11722 caractères11722
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Temps de lecture estimé : 9 mn
10/05/26
Présentation:  Attention, ce texte est assez différent de ma prose habituelle. L’action se place dans les années cinquante.
Résumé:  Gros Jean est gros, c’est un fait, mais c’est surtout un gros salopard qui terrorise un petit village perdu dans les montagnes.
Critères:  #chronique #nonérotique #annees50
Auteur : Patrik  (Carpe diem diemque)            Envoi mini-message
Gros Jean

Attention, ce texte est assez différent de ma prose habituelle. L’action se place dans les années cinquante. Bonne lecture :)




La petite place


Gros Jean est gros, c’est un fait, mais c’est surtout un gros salopard qui terrorise un petit village perdu dans les montagnes. La liste de ses méfaits est longue, trop longue, mais il s’en sort toujours car il est aidé par un avocat qui exploite à fond les diverses failles existantes et qui explique à son client et ami jusqu’où aller très loin, sans que ça aille trop loin.


Chose dont Gros Jean ne se prive pas.


L’avocat en question est un ancien du village (qui ne le méritait pas, rien que des ploucs), lieu perdu qu’il a fui pour réussir en ville, afin de révéler à tous sa grandeur cachée. Ce qui n’a pas été une franche réussite, ses rêves et ses espoirs ayant été fortement douchés. Depuis, il est assez aigri, mais il conserve une belle façade pour donner le change.


En fin d’après-midi, après être sorti de la mairie qui sert à bien des choses dans ce petit village isolé, Gros Jean est assis sur un banc, au centre du village sous un vieil arbre dont on ne connaît plus l’âge, un tableau datant de Napoléon (le premier) le montre déjà vigoureux.


Une fois de plus, l’homme est passé à travers les mailles du filet, mais son avocat lui a demandé de mettre la pédale douce durant quelques temps, ce qui le chagrine, mais il sait qu’il doit obéir, ce n’est que partie remise.


Avachi sur le banc, il profite du soleil, avant de reprendre la route à bord de sa traction.



Il regarde cette place, celle de son village, le sien à lui. Il n’en est peut-être pas le maire officiel, mais il en est le seigneur. De gré ou de force, les villageois lui obéissent. Il fait ce qu’il veut, tout ce qu’il veut, dans les limites expliquées par son avocat.



Couper l’arbre ne serait pas une bonne idée, il aime se reposer ici sous son ombre, en train de regarder ses serfs qui s’agitent. Gros Jean ressent d’autres petites piqûres. Puis ça se calme momentanément. Pour bien faire, il faudrait qu’il parte de là afin de retourner chez lui, ce qu’il compte faire dans cinq minutes.


Péniblement, il se redresse, son torse lui picote. Avec surprise, il découvre deux taches rouges sur son T-shirt distendu :



Intriqué, il regarde le rouge étalé sur le bout de ses doigts qu’il frotte l’un contre l’autre pour en évaluer la consistance :



Intrigué, il goûte du bout de la langue :



Il tire sur son T-shirt, regarde dans l’encolure, puis il découvre que c’est bien lui qui saigne. Au même moment, il ressent une piqûre sur le côté de sa cuisse.



Il regarde autour de lui. Personne, pas même un chien ou un chat. Il trouve ça bizarre. Bien que la plupart des gens l’évitent, il y a toujours quelqu’un dans les environs quand il se balade dans le village. Mais aujourd’hui, c’est le vide intégral, comme si tout le monde était absent, sauf le gendarme qui l’a accueilli en mairie pour qu’il signe des papiers, et qui est sans doute reparti par la porte de service.




Billes en tête


Il se frotte la cuisse, là où ça vient de piquer. Il sent quelque chose entre ses doigts, comme un tout petit caillou. Il porte sa large main au niveau de son visage bouffi pour bien regarder ce que c’est. Il plisse les yeux : ça ressemble à une toute petite bille…


C’est alors qu’il comprend : on est en train de lui tirer dessus, sans doute avec des petites carabines à air comprimé, comme il avait l’habitude de le faire pour intimider les gens. Ce n’est pas mortel, mais ça peut faire mal, bien qu’il soit assez bien protégé par sa couche de graisse, de lard comme il dit :



En rogne, il se lève. C’est alors qu’il ressent plein d’élancements partout sur son corps. Sans doute toutes les petites blessures qu’il a reçues depuis quelques minutes et qu’il avait attribuées à des moustiques. Surpris par la douleur qu’il ressent, il s’affaisse sur le banc qui frémit sous son poids.


Soudain, il reçoit d’autres billes, devant, sur les côtés et même derrière. Il tourna la tête dans tous les sens pour essayer de deviner d’où ça peut venir, mais il ne voit toujours personne, la place est toujours vide, sans vie autre que la sienne.



Les piqûres continuent, méthodiques, ciblées. Ahuri par ce qui est en train de lui arriver, Gros Jean grommelle :



Fournissant un gros effort, il se jette sur le sol, puis il rampe tant bien que mal, afin de fournir moins de surface accessible. Toujours personne aux alentours. Pas même un oiseau…



Mais personne ne répond, juste le silence et le bruit des feuilles qu’une brise agite. Ses jambes refusent toujours de répondre correctement, impossible de se mettre debout, de fuir, de se mettre à l’abri. Pas même une voiture pour se cacher, la sienne est garée trop loin. Avec un certain effroi, il réalise que la petite place est sciemment vide depuis son arrivée, comme si tout était délibéré, planifié.


Avec fébrilité, il cherche des yeux une cachette :



Celui-ci a été entièrement démonté en attendant qu’on le remplace. Fébrile, il regarde autour de lui. Seul l’arbre lui permettrait d’être un peu protégé mais il resterait néanmoins exposé aux tirs. Il grimace, les impacts continuent sans répit. Ses yeux lui piquent à cause de la sueur qui dégouline.



Il continue de ramper pour limiter son exposition, il faut qu’il sorte de cette foutue place. Soudain une douleur fulgurante irradie le bas de son dos.



Il réalise avec terreur que le bas de son dos et aussi ses fesses viennent d’être atteints par une succession de tirs regroupés et que ses jambes ne répondent encore moins bien. Il se rappelle avoir connu un truc dans le genre à l’armée, un lumbago ou une sciatique, il ne se rappelle plus bien. Complètement en sueur, il continue de se traîner sur les coudes vers l’habitation la plus proche.


Toujours visé par les projectiles, atterré, Gros Jean est en train de comprendre :



Il regrette de ne pas avoir sur lui son joujou préféré, un ancien colt de cow-boy, mais impossible d’avoir ça sur lui en sortant de la petite mairie qui fait parfois office de poste de police ou de gendarmerie.



Tandis qu’il avance comme il peut, il réalise que le seul gendarme du coin qu’il vient de quitter, il y a quelques minutes, est l’oncle de la petite Marie, une fillette qu’il a copieusement violée (comme d’autres), il y a quelques mois. Son avocat avait eu un mal de chien à lui sauver la mise et lui avait recommandé de se calmer sous la ceinture, chose qu’il avait dû faire avec regret, ayant compris que s’il recommençait trop tôt, il se retrouverait sans doute derrière les barreaux.


Ce qui ne l’avait pas empêché de flanquer quelques raclées pour continuer à terroriser les villageois et leur soutirer quelques sous pour vivre. Mais un crétin avait porté plainte en train de le menacer, ayant des témoins pour confirmer sa plainte. Il avait été étonné qu’on puisse lui résister. Là aussi, son avocat avait ramé.


Particulièrement en rage de devoir ramper et d’être en position de faiblesse devant tous ces ploucs qui restent invisibles, il éructe :



Consterné, il constate qu’il est en train de perdre beaucoup de sang et que sa masse corporelle le gêne de plus en plus. Sans parle de cette douleur atroce dans le creux de ses reins.



Quelque chose vient de percuter son œil, il ne voit plus rien avec. Son autre œil commence à le piquer furieusement avec toute cette sueur qui dégouline dessus. Il s’essuie comme il peut du revers de la main. Puis il continue à ramper tant bien que mal.



Les tirs se concentrent maintenant sur ses bras, l’empêchant de progresser correctement. Il comprend qu’il va bientôt être condamné à l’immobilité, sa seule chance serait de se rouler en boule, mais avec son bas de dos hors-service, ça va être très difficile et douloureux.



Trop ensanglantés, ses bras criblés ne lui servent à plus rien, sauf à protéger son visage des tirs qui continuent à le bombarder à rythme régulier. Il serre les dents, surtout ne pas leur faire plaisir en hurlant, en gémissant.


Pas question non plus de crier « pitié ». Juste attendre que ça se passe, car ces ploucs n’oseront pas aller jusqu’au bout, ils sont trop peureux pour ça. Et son avocat leur fera payer au centuple !




Calme et tranquillité


Les tirs continuent, épisodiques, juste pour montrer que ce n’est pas fini. Immobile, prostré, affaibli, Gros Jean reste là, à la limite de la petite place, telle une baleine échouée et ensanglantée, souffrant sans que personne ne se manifeste.



Accablé, n’arrivant pas trop à y croire, Gros Jean réalise que les gens du village iront vraisemblablement jusqu’au bout. Parfois, il essaye de bouger, mais les tirs recommencent, impitoyables. Alors, il reste immobile, tel un rocher incongru sur cette place. Serrant les dents, il espère :



Le soleil se couche, la soirée est longue pour Gros Jean. Très longue.


Avachi sur le sol devenu froid, il se souvient de tous ses « exploits », de tout ce qu’il a renversé, cassé, détruit, de tous les gens qu’il a battus, extorqués, de tous ces viols sans ménagement. Il a envoyé pas mal de gens à l’hôpital, mais jamais il n’a tué quelqu’un : trop dangereux !


C’est pas de sa faute à lui s’il y en a qui se sont suicidés !

Ils n’avaient qu’à être plus forts !


De temps à autre, il essaye de bouger, mais il n’y arrive plus, il est sans force et le froid n’arrange rien. Il gémit en sourdine :



La nuit est froide, longue, interminable…


Le cadavre n’est découvert officiellement qu’au petit matin.


Les autorités (surtout le gendarme, oncle de la petite Marie) ont interrogé tout le monde pour la forme, du plus âgé au plus jeune : personne n’a rien vu, personne n’a rien entendu. Et personne n’a cherché plus loin, l’effacement de Gros Jean convenait à tout le monde.


Malgré une perte de sang évidente ainsi que de multiples impacts visibles sur tout le corps, l’autopsie a conclu officiellement à un accident cardiaque, chose assez naturelle pour une personne obèse qui ne prenait pas grand soin de sa santé.


L’incinération a été vite expédiée, au cas où quelqu’un aurait voulu faire du zèle. Les cendres ont ensuite été officiellement dispersées, là-haut dans la montagne. Certains pensent qu’elles ont été éparpillées dans la rivière. Les plus cyniques parlent de nourriture pour les cochons.


Juste un détail : après être venu reconnaître le corps, l’avocat de Gros Jean a préféré illico déménager au loin, très loin. On parle d’Amérique du Sud.


Le calme et la tranquillité sont revenus dans le petit village, comme si rien ne s’était passé.