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n° 23623Fiche technique11930 caractères11930
2030
Temps de lecture estimé : 9 mn
09/05/26
Résumé:  Riche et inconnue
Critères:  campagne
Auteur : Landeline-Rose Redinger            Envoi mini-message
La fumée dans l'air suivi de Les lendemains de fête

La fumée dans l’air



Il ne m’avait pas fallu plus de deux jours pour que l’apathie vienne me harponner.

Décidément, après le retour du désir, quelque chose de l’ordre d’une fatigue qui ne s’était pas annoncée me prit tout comme si le sang des veines s’en fût sans même crier gare.

Deux jours que je peinais à assumer les petites obligations du quotidien ; cuisiner n’était plus envisageable, même me laisser choir littéralement dans le transatlantique du patio me semblait un pont à franchir.

Était-ce juste que d’attribuer ce petit coup de moins bien du corps à l’activité intense qui l’avait entraîné là où, en fait, il était coutumier d’aller ?

J’éludais l’idée en balayant l’air d’un revers de main qui emporta dans l’amplitude approximative de mon geste, ma tasse de café qui s’émietta sur la dalle tandis qu’elle se teintait d’un ocre qui ne me déplaisait pas.


Vous le savez, perdre le désir est une préoccupation qui me tient tant au corps qu’à l’esprit. Pour autant, s’il ne me semblait pas s’être ôté de moi, le désir m’apparaissait plutôt ayant acquis cette faculté nouvelle de se mettre en sommeil, gageant qu’une mécanique de ma collection pourrait, le temps venu, surseoir à l’affaire.

Je pouvais tout autant pensais-je, tandis que le poids de mon corps me clouait à la toile du transatlantique, je pouvais simplement et purement envisager le réamorçage des sens hors le désir, mais en me donnant à quelque chercheur de plaisir. Ce fut ainsi d’ailleurs que je naquis des cendres d’un corps qui vaille que vaille faisait barrage au délitement, au dé-plaisir et à l’étouffement des sens. Mais le temps n’était pas venu. Je l’avais en quelque sorte caché sous le tapis.

Le décès de ma mère avait été copieusement enfoui par les conflits intempestifs à peine larvés, d’une famille prête à sortir les fourches, les hallebardes et dresser le bûcher pour cette salope de fille indigne, mais que pour autant on ne pouvait frapper d’indignité.

Ceux-là mêmes oncles sous le joug des tantes, ceux-là qui m’avaient entreprise d’un doigt, au temps de la naissance de mon corps de femme et de leur vigueur encore à l’œuvre, ceux-là mêmes ne mouftaient pas, recroquevillés autant que leur bite dans leur pantalon.

Mais pour le coup, la pantalonnade avait pris les allures de règlement judiciaire. Si de son vivant, maman avait su faire preuve de générosité, la mort, semblait-il, la rendait à plus de réserve. Ainsi, et a contrario des projets des aïeux mous et décatis et bien contre les outrances de leurs rombières, l’ensemble des terres, forêts, bocages et fermages me revint comme un boomerang qui se fraierait un chemin parmi les vautours et le parchemin déplié stipulait que tous biens, matériels, mobiliers et immobiliers, toutes parcelles cadastrales s’en iraient dans le goulot des comptes suisses ou autres que maman avait ouverts pour sa fille. La délivrance de legs était sans appel et les peaux affaissées déjà s’avachirent, s’éboulèrent, les tantes rongeaient leur frein, les oncles faisaient profil bas. Landeline-Rose – alors se conjuguait à la troisième personne – fut riche et cela la laissa de fait dans une apathie proche de ce que le pauvre nomme le désespoir.

Le notaire gestionnaire des biens la serra fort dans ses bras écrasant sa poitrine contre son gilet se remémorant sans doute, le bon temps où la barre de son engin se collait à son pubis et battait comme un cœur trop éprouvé. Fin de l’affaire. La minute désormais se comptait en siècle.



Je ressortis avec la peine qui me tenait de n’avoir pas eu une minute pour rendre à maman les hommages qu’elle méritait. Quelque temps plus tard, je croyais reprendre ma vie en main, en filant loin de mes terres nouvelles, de mes demeures et de mes fermes, en rendant le corps aux corps des hommes.


Les chantiers où les villes dressent leurs Algeco n’eurent plus de secret pour moi – chaque soir à l’œuvre, une fois garée ma petite voiture de fille, je m’en venais sur le seuil des cahutes ouvrières où je passais de mains en mains, délicates ou assoiffées. Quelques nuits blanches, quelques journées de bars et de quête effrénée, m’envoyèrent dans cette forme d’affaissement du corps que j’attribuais alors à mon activité sexuelle.


Là, comme si le voile du corps des hommes sans visage tombait soudainement, là dans ma chilienne en mon patio, je compris que faire son deuil n’était pas chose à prendre à la légère.

Ma boîte mail regorgeait d’insultes et de diabolique hargne familiale ; mon iPhone rivalisait et je ressentis la puissance de la haine et l’effet papillon qu’elle libère.

Quelques après-midi de ce vide que j’octroyais à mon esprit et j’en sentis les bienfaits lorsque les petits sursauts de mon pubis me rappelèrent que la vie est ailleurs.

Je passai le jean slim qui modelait mes jambes et mon cul comme j’aimais, une brassière dentelle que ma poitrine nue acceptait sans qu’elle fléchisse, les talons hauts à brides faisaient la touche finale.


Lorsque je sortis du bus pour m’engager vers l’allée et me poser sur le premier banc du parc Citroën, j’allumai une cigarette en lançant la fumée dans l’air.

Tournant les pages du dernier roman de Paul Auster, le tout dernier, j’eus une pensée pour cet homme qui, en quelque sorte, par sa puissance intellectuelle et son art singulier de la littérature, avait été sinon un guide, une sorte de maître à penser.

J’ai senti le regard d’un homme que tout clouait à son banc.

J’ai laissé la fumée partir dans l’air en humant le parfum de la richesse.




Les lendemains de fête.



Façon ticket de métro, fit-elle en écartant les cuisses sous une robe si courte que j’en écarquillai les yeux.

Mais non, fit-elle, c’est un geste de révolte ; vois-tu encore dans les rues, des filles courtement vêtues ? Eh ! bien non, la vertu a pris le pas sur le vice et Dieu sait les vertus du vice. Mais tentais-je, ce n’est pas vice que d’être courtement vêtue.

C’est un geste politique, reprit-elle sans m’avoir entendu, éminemment politique ! Depuis l’avènement de cette clique de fascistes avec le freluquet en costume et joues de poupon, retour de l’uniforme scolaire, mes amies, sus à la jupe courte, honni soit qui affiche ses formes, hormis les ventres ronds des reproductrices ! Mais les marmots des établissements de SoPi ne le portent-ils pas, tentais-je à nouveau. L’uniforme.

Ah ! continua-t-elle, les Marie-Caroline, les Capucine et autres conservatrices-pratiquantes rendent à elles seules la capitale du monde aussi triste que le couvercle à Baudelaire. Jupe plissée sur les mollets, col Claudine, ballerines Repetto, non vraiment elles appauvrissent l’essence même de la ville de la liberté, de la sensualité, sous une chape traditionaliste, elles dénaturent le paysage. Tu as l’impression de traverser le Père-Lachaise en traversant ton arrondissement.

Je veux redonner à Mary Quant ses lettres de noblesse, voilà tout.

Mais si, bien sûr, je traverse les rues, les avenues et bien sûr que les cafetiers me regardent comme une pute, une salope, mais contre vents et marées, je préfère être la catin de France que vivre en nonne.

Et puis SoPi n’est-il pas l’avant-garde, là où tout arrive, naît et se renouvelle – ah ! oui j’ai perdu toutes mes amies et Lucas depuis beau temps, pédé comme un foc ne me regarde plus.

Après cette diatribe, cette révolte éminemment bourgeoise, je regardais Albane là dans sa robe fleurie, sa poitrine compressée à la juste pression, ses jambes croisées sur son sexe presque glabre et je me suis sentie presque gênée, mal à l’aise dans mon jean large, dans mon sweat informe.

Levant son verre de Saké vers ses lèvres, Albane avait, pensais-je alors, tout pris de la sensualité, avait kidnappé l’érotisme.

Je lui souris et le silence du lac, celui des oiseaux, celui du vent, le calme du monde fit écho à notre duo.

Bien sûr, je savais que mon amie ne se promenait pas mi-nue dans son quartier chic et conservateur, bien sûr, je savais que ce ticket de métro avait d’autres desseins.

Est-ce parfois que le monde entend notre besoin de sérénité, est-ce une force, une âme supérieure qui nous sert dans un calice de beauté, l’eau, le ciel et le désir comme pour parfaire l’instant.


Ce fut à nouveau le bruit d’un moteur qui me sortit de ma rêverie sur la perfection de l’univers.

Albane dégustait sa cigarette sans montrer le moindre étonnement.

Lorsque Louis entra comme une flèche qui cherche sa cible, son regard fila vers le point à peine caché et central du corps d’Albane. Merci fit-elle, merci Louis d’être venu.


Vous en avez aussi, si courts soient-ils, vous en avez de ces moments de perfection, d’un bonheur qui ne nous apparaît pas rétrospectivement, mais un de ceux qui sont vécus dans l’instant – lorsqu’on y reviendra, si l’intensité ne s’en décuple pas, alors on se souviendra de la conscience de l’avoir vécu, au moment même où on le vivait.

Pour vous, je ne sais pas. Mais là, avec mes deux amis complices, avec le café, l’alcool, avec la brise qui s’invite, avec le corps d’Albane et celui de Louis – qui avait comme les affres de la blessure, puis de la platitude, de l’incertitude et une forme nouvelle de sexualité à laquelle j’avais donné comme on donne à un ami – là quelque chose se jouait d’un bonheur simple et qu’on eut dit inaltérable.


J’avais laissé pour ces quelques jours entre amis, j’avais laissé en plan mes travaux littéraires.

Ma correspondance s’était amenuisée, les lecteurs s’éparpillaient.

Je maintenais quelques échanges avec La Harpie qui, sous un pseudonyme peu amène, m’apportait une forme de lien avec le monde ailleurs. Elle parlait de l’intime, plus que de la réussite littéraire, celle de donner du plaisir à ceux qui s’en donnent me reste comme un petit trésor que je garde là au creux de mon corps.


Le versant pentu de l’envie obéit au rythme singulier des heures qui s’égrènent. Ici chacun retenait son désir, car l’espoir d’un plaisir nouveau est plus intense et chaque fois renouvelé. Pourquoi sans cesse cherchons-nous, qui que nous soyons, à refaire les choses de l’amour physique ? Pourquoi d’un corps semblable, pensons-nous transcender la latence du désir en gerbe de plaisir qui reléguerait les plaisirs passés dans un nouvel oubli ?

Il n’y a pas de réponse à cela, ce sont tout simplement les servitudes du désir qui projettent le corps au-delà de sa propre capacité.


Nous avions opté de concert pour le mojito en série. Ici, (comme chez Giordano-fidèle lecteur, d’autres herbes en son jardin) ici la menthe s’offre à qui tend la main.

Louis était passé maître ès cocktails, Albane glissait visiblement vers le délassement qu’elle avait appelé de ses vœux.

D’autorité elle avait fait tomber mon jean et extrait mon sweat d’une main leste ; je te veux plus, beaucoup plus.

La robe de coton qu’elle me passa sur le corps et qui tombait comme un drap jusqu’aux pieds, donna un tour plus chaud à mon corps nu en dessous et à l’air ambiant.

Je m’étais sottement crue la seule à accompagner Louis dans sa quête d’un corps féminin, mais lorsque je vis Albane passer l’anneau coulissant sur la cordelette élastique qui enserrait son sexe, je compris quelle praticienne elle était devenue.

Albane joueuse et taquine, appliquée, mais saoule prenait le sexe de Louis dans sa main en calice qui contenait ses couilles, tandis qu’en retour Louis caressait son sexe qui prenait des reluisances cristallines.

Ô vous savez, car à l’égal de ce que nous étions, vous avez été ou êtes parfois ce trio semblable.

Il y a les corps qui tombent les étoffes, il y a les improbables enchevêtrements aussi les gémissements, les parfums qui s’aigrissent, les jus qui scintillent, qui brillent sur l’épiderme.

Il y a la nuit éternelle et offerte à ceux-là qui, pour le plaisir du jeu, la traverseront jusqu’aux tout premiers éclats de l’aurore qui les trouvera nus bras sous bras, poitrines collées aux torses emboités, sexes humides aux aigreurs capiteuses, sexe ramolli endormi comme un fœtus.

Et ils s’éveilleront, et ils s’étireront, mains sur la soie, dans l’harmonie parfaite des lendemains de fête.