| n° 23618 | Fiche technique | 36090 caractères | 36090 6302 Temps de lecture estimé : 26 mn |
05/05/26 |
Résumé: J’avais mis la radio en bruit de fond et c’est comme ça que j’ai appris la nouvelle. Trois femmes avaient porté plainte contre mon mari pour viol ou agression sexuelle. | ||||
Critères: #confession #bisexuel fh ff dispute | ||||
| Auteur : Amateur de Blues Envoi mini-message | ||||
Le jour où le ciel m’est tombé sur la tête, je ne peux pas dire que je vivais sur un petit nuage, ni que la vie avec Romain était vraiment satisfaisante. Il était si occupé par ses multiples fonctions : député, vice-président de la Métropole, dans une ville que je ne nomme pas, vous comprendrez bientôt pourquoi, président de l’office du logement social et j’en oublie certainement. Il était si occupé que nous nous contentions de cohabiter, nous croisant, parfois, au petit-déjeuner et dormant de temps en temps dans le même lit. Notre vie sexuelle était, donc, quasiment inexistante depuis plusieurs années et notre vie affective à peu près dans le même état.
Pourtant, ce matin-là, mes relations avec mon mari n’étaient pas dans mes pensées. J’avais d’autres sujets d’inquiétude. Mon fils a quinze ans et je crois qu’il fume des joints avec ses copains. Ses notes en seconde ne sont pas formidables et, quand je lui en parle, il hausse les épaules et me répond qu’il n’a aucune envie de faire une carrière comme son père. Ma fille, à treize ans, commence à se maquiller, à parler de piercing et de réseaux sociaux. Je travaille, à temps partiel, dans un grand cabinet d’avocats, pour leur consacrer du temps et les patrons me prennent pour une espèce de secrétaire, bonne à servir le café. On ne me confie jamais aucune affaire intéressante et je me demande si je ne vais pas démissionner. La vie n’est pas un long fleuve tranquille.
Ce matin-là, j’étais à la maison, soi-disant en télétravail, mais, en fait, occupée à de bêtes tâches ménagères. J’avais mis la radio en bruit de fond et c’est comme ça que j’ai appris la nouvelle. Trois femmes avaient porté plainte contre mon mari pour viol ou agression sexuelle. Il s’agissait d’une collaboratrice parlementaire que j’avais croisée dans une soirée électorale, deux ans auparavant, d’une employée municipale, car avant d’être député, Romain avait été maire, et d’une jeune femme célibataire qui recherchait un logement social. J’ai écouté l’information jusqu’au bout, une poignée de secondes, et j’ai éteint la radio. Je me suis assise à la table de la cuisine et j’ai regardé le pichet d’eau pendant quelques minutes. Puis j’ai allumé mon ordinateur et j’ai cherché à en savoir plus sur internet. Le parquet confirmait bien l’information parue dans la presse. Une enquête était en cours. Je suis allée vomir dans les toilettes.
Allongée sur mon lit, j’ai essayé de comprendre comment ma vie allait être bouleversée par cette information, mais j’en étais incapable. L’idée que mes enfants allaient en prendre connaissance m’était insupportable. Gaspard, mon fils, en voulait beaucoup à son père en ce moment parce que celui-ci passait trop peu de temps avec lui, mais je sais, qu’au fond, il l’admirait. Penser que Romain allait entrer dans cette maison, dans cette chambre, et qu’il allait me parler me donnait envie de vomir encore et encore.
J’étais encore sur mon lit quand il a débarqué au milieu de l’après-midi, ce qui n’arrivait jamais. Il a pénétré dans la chambre comme une furie et j’ai été choquée par son aspect. La cravate de travers, mal rasé et mal peigné, il avait le teint rougeaud d’un ivrogne. Jamais il ne m’avait paru aussi vieux.
Je n’ai pas répondu, mais il a dû voir, sur mon visage de craie, que je savais.
En disant cela, il ne me regardait pas, il cherchait ses cigarettes alors qu’il sait très bien qu’une des rares choses que j’ai obtenu de lui, c’est qu’il ne fume pas dans la maison. J’ai alors été submergée par une colère noire, une haine que je n’avais jamais ressentie auparavant. Comment avais-je pu épouser un type capable d’une ignominie pareille ? Sans être capable de penser à ce que je faisais, j’ai attrapé la première chose à portée de main, à savoir une photo, encadrée, de notre mariage qui se trouvait stupidement sur ma table de chevet, et je l’ai lancée dans sa direction. Il y a eu du verre brisé et j’ai vu qu’il saignait de la joue.
Ensuite, j’ai du mal à reconstituer le fil des évènements. Je sais que j’ai hurlé, que j’ai essayé de le frapper, mais qu’il m’a jetée à terre. Puis il est sorti comme il était entré. À un moment ou à un autre, j’ai préparé nos bagages, prévenu les enfants que je passerais les prendre à l’école et nous nous sommes retrouvés sur l’autoroute en direction du sud. C’était horrible. Ils me posaient des tas de questions et je n’étais capable de répondre à aucune d’entre elles. Des larmes m’empêchaient constamment de voir la route et les camions faisaient de longues files dans le noir. Nous sommes arrivés au matin chez mes parents. Les enfants dormaient sur la banquette arrière et le soleil de la côte dissipait le cauchemar. Mes parents habitent à l’est de Nice. C’est là que nous nous sommes réfugiés.
Les premiers jours furent terribles, mais, petit à petit, nous avons réussi à parler, avec ma mère d’abord, en qui j’ai toujours eu une grande confiance. Ensuite, j’ai réussi à avoir une longue conversation avec Amélie, ma fille, qui nous a, je crois, fait du bien à toutes les deux. Il s’agissait pour elle, et pour moi aussi, finalement, de comprendre ce que c’est qu’être une femme dans ce monde, comment on pouvait vivre avec les hommes en sachant le danger qu’ils représentaient. Seul, Gaspard s’était fermé et refusait d’évoquer son père. Il ne quittait pas ses écouteurs et évitait mes regards. Heureusement, son grand-père, qui est un taiseux, l’emmenait à la pêche en mer, ce qu’il acceptait toujours.
Ensuite, il y eut un moment de calme au milieu de la tempête, l’œil du cyclone. C’était le printemps, il faisait beau et, en évitant soigneusement les informations, je parvenais presque à me croire en vacances. Mais un jour, j’ai rechuté. J’ai allumé mon ordi et regardé les news. Mon mari était partout, sur les plateaux de télévision et dans les émissions de radio. Son avocat et ses amis politiques défendaient la même ligne : Romain est présumé innocent, attendons les résultats de l’enquête, nous lui gardons toute notre confiance, c’est notre ami. Lui, répétait à l’envi qu’il avait affaire à des femmes malhonnêtes qui, à défaut d’avoir obtenu quelque chose de lui, se vengeaient avec bassesse. Elles avaient toujours été consentantes, il aimait trop les femmes pour que ce soit le contraire. La nausée est revenue, plus forte que jamais. Je ressentais une honte terrible et j’avais envie de disparaître. Pourtant, je n’avais rien fait, mais je me sentais tout de même terriblement coupable.
Il m’a fallu plusieurs jours pour comprendre comment j’étais impliquée, et ma mère, avec sa douceur et son bon sens, m’a beaucoup aidée. Elle m’a conseillée de mettre, par écrit, ce que je ressentais et je m’y suis attelée. Mais une fois devant le clavier, mon texte a pris un tour un peu inattendu. Finalement, je l’ai envoyé aux journaux nationaux qui avaient donné la parole à Romain pour qu’il se défende. Ils l’ont publié. Voilà ce que cela donnait :
Je vous crois. Je suis la femme de celui qui vous a violées et je vous crois. Je sais que vous n’avez pas menti. Je ne connais pas mon mari, je ne sais finalement rien de lui, mais je sais tout de même qu’il ment très facilement quand il est pris la main dans le sac. Une femme n’invente pas qu’elle a été violée. Je suis avocate : je sais ce que vous endurez et ce que vous allez devoir encore endurer jusqu’à ce que mon mari soit condamné. Un moment, je me suis crue coupable. Je me disais que si j’avais été l’amante dont il avait besoin, il n’aurait pas eu à vous violer. Mais ma mère, qui est vieille et sage, m’a détrompée. Cet homme vous a violées parce qu’il considère les femmes comme des objets qu’il peut consommer à sa guise. Il va de soi que je ne dis « mon mari » que par commodité. Il ne le sera plus dès que j’aurai trouvé la force de sortir de ma cachette et d’affronter à nouveau le monde. Merci à vous d’avoir eu le courage de porter plainte. Toutes ne l’ont pas et je me sais, moi-même, si peu combative.
Le texte a été publié et les retours ont été positifs. J’ai eu l’impression de vivre dans un pays féministe pendant quelques jours. C’est, sans doute, parce que je n’avais pas accès aux commentaires des autres, dans les groupes masculinistes, par exemple. Ma fille était fière de moi et je commençais à envisager un retour à la civilisation. Mes enfants devaient retourner à l’école et j’avais à organiser notre vie future, divorcer, trouver un logement, un travail, parce que, dans la panique du départ, j’avais envoyé ma démission. Mais je me donnais encore quelques jours. Je me sentais en sécurité, avec maman près de moi, ses petits plats, le jardin rempli de fleurs, la mer si près.
C’est dans le jardin que le monde est venu me chercher. Je ne m’y attendais pas et je n’étais pas prête. J’étais allongée dans un transat, avec un roman de Thomas Hardy, trouvé dans la bibliothèque de papa quand on a sonné au portail. Je me suis levée, pour éviter à maman de se déranger. C’était une jeune femme, particulièrement jolie et souriante, qui attendait qu’on lui ouvre.
Le mot journaliste déclencha un brusque retour de la nausée, comme un coup de poing dans la figure, mais j’ai répondu.
Elle m’a tendu sa carte et elle est retournée à sa voiture. Je ne voulais donner aucune suite à sa proposition, mais, le soir, dans mon lit, je n’ai pas pu m’empêcher de lire ce qu’on disait de cette jeune femme. J’ai lu ses articles. Son sujet unique était les violences que les femmes subissent. Elle avait suivi des procès importants, trouvé de nouveaux témoignages qui aidaient les victimes à se faire entendre, montrait de la compassion pour celles à qui elle donnait la parole et évitait tout sensationnalisme. Elle avait déjà écrit un article où elle parlait de mon texte aux journaux. Elle s’était entretenue avec l’attachée parlementaire de Romain à l’origine de l’affaire et la jeune femme lui avait confié qu’elle avait pleuré en me lisant, tant ma prise de position lui faisait du bien.
Romain l’avait invitée dans son studio, près de l’Assemblée, à Paris, en parlant d’une petite fête pour célébrer un amendement qu’elle avait écrit et qui venait d’être voté. Ce n’est qu’en arrivant qu’elle s’était rendu compte qu’ils n’étaient que tous les deux. Et quand elle avait voulu partir, la porte était fermée à clé. Mon mari avait alors hurlé qu’elle était une salope, une aguicheuse qui l’allumait depuis des mois et qui se défilait quand le moment était enfin venu, qu’elle pouvait partir, mais que ce serait définitif et que sa carrière dans la politique serait grillée.
La jeune femme expliquait, ensuite, qu’elle s’était sentie coupable d’avoir déclenché une scène pareille, qu’elle devait sûrement y être pour quelque chose. En pleine confusion, elle n’avait pas osé se défendre et avait laissé Romain faire ce qu’il voulait. Le lendemain, elle avait démissionné et elle était restée prostrée chez elle pendant des jours jusqu’à ce que sa sœur la convainque de se faire interner à l’hôpital. C’est en discutant avec une psychiatre qu’elle avait commencé à émerger de sa stupeur et à comprendre ce qui était arrivé.
La journaliste qui avait sonné à ma porte, Sarah, mettait en parallèle son récit avec d’autres, dans d’autres affaires, et montrait que les hommes de pouvoir avaient tous un modus operandi assez similaire et que les femmes qui approchent ces hommes devraient toutes avoir réfléchi à l’avance que cela risquait d’arriver, pour se préparer au pire. J’étais impressionnée. Cette jeune femme était celle que j’aurais voulu être, celle qui voit, qui comprend et qui ne tombe pas des nues quand elle s’aperçoit que son mari n’est pas celui qu’elle avait cru épouser. Après avoir gambergé toute la nuit, le lendemain, je l’ai rappelée.
Nous nous sommes retrouvées en terrasse, sous le ciel d’un bleu azuréen, face à la mer et nous avons parlé pendant plus de deux heures, de mon affaire, du féminisme, de nos vies, de nos préférences culinaires, et j’ai eu l’impression de rencontrer la sœur qui m’a manquée quand j’étais enfant. Ce n’était pas une interview, elle ne mettait aucune pression, j’étais séduite. Et la regarder rire, parler, boire était un plaisir en soi. J’ai donc donné mon accord pour une vraie interview et, le lendemain, elle est venue à la maison. Le temps étant toujours au beau, nous nous sommes installées dehors. Elle portait un simple chemisier presque transparent et ne portait pas de soutien-gorge. J’appris, ensuite, qu’elle n’en mettait jamais, mais je ne le remarquais qu’à ce moment-là, parce que cela attirait mon regard et que je me demandais ce que ma mère en pensait, elle qui nous surveillait du coin de l’œil, en taillant ses rosiers. Elle a tout enregistré et je me suis livrée comme je ne m’y attendais pas. D’abord, cela devenait le passé et c’était bien moins douloureux que quelques jours auparavant. Le présent, c’était ce jour de printemps, cette terrasse et ses petits seins qui s’agitaient quand elle parlait avec les mains. Ensuite, elle posait les questions qu’il fallait, précises sans être intrusives, et j’avais envie de me dire, de comprendre comment j’avais pu vivre à côté d’un salaud, sans m’en rendre compte, comment j’avais accepté, déception après déception, la vie fade qu’il me faisait mener. Elle me précisa qu’elle me ferait lire son article, avant de le publier et que je pourrais modifier tout ce que je voudrais. Quand elle est partie, un curieux sentiment de vide m’a saisie, comme si l’important était sa présence et pas tous les évènements terribles qui avaient amené notre rencontre.
Elle m’a appelée, dans la soirée, pour me dire qu’elle avait fini d’écrire et qu’elle préférait qu’on se voie, pour que je lui donne mon aval, plutôt que de m’envoyer le texte. Cela m’a, bien sûr, fait plaisir. Amélie m’a demandé si elle pouvait venir, parce que tout cela lui semblait la concerner aussi, mais j’ai refusé, sans bien réussir à expliquer pourquoi. J’étais plutôt contente qu’elle pense que son avis avait de l’importance, mais ce rendez-vous était, quelque part, un moment à moi et je ne voulais pas le partager. Un vent plutôt frais s’était levé et nous avons abandonné la terrasse pour un box au fond d’un café. Nous nous sommes assises côte à côte, « pour lire ensemble », m’a dit Sarah, et je sentais la chaleur de sa cuisse à travers mon jean. L’article était extraordinaire. J’apparaissais comme une héroïne, une mère exceptionnelle, une femme libre qui brisait les tabous. Je savais que cela ne reflétait pas la réalité, mais je n’ai rien fait pour détromper Sarah et j’ai validé l’article. Ensuite, alors que nous n’avions plus qu’à nous dire au revoir, elle s’est tournée vers moi :
Je n’ai pas demandé pourquoi. C’était exactement ce dont j’avais envie, l’impression que, si j’étais avec elle, plus rien de mal ne pourrait m’arriver. Comme je devais retourner à mon point de départ, elle proposa de faire une halte dans ma ville. Ainsi, elle pourrait enquêter, interroger des gens sur le parcours de Romain et voir si des gens savaient, mais s’étaient tus. Moi, je devais rentrer parce que les enfants devaient retourner dans leurs établissements scolaires, pour finir l’année et il fallait bien que j’affronte mon avenir, à un moment ou à un autre. Ma mère me laissait partir, à regret, mais je lui fis la promesse de l’appeler au moindre souci pour qu’elle vienne m’épauler.
Parmi les tâches les plus difficiles, il y avait bien sûr la confrontation avec mon futur ex-mari pour mettre les choses au point. Il était mis en examen, mais pas en détention provisoire. On ne met pas en prison les gens comme lui et, pour le moment, il n’avait démissionné d’aucun de ses mandats, même si les poids lourds de son parti le pressaient de le faire. Il occupait toujours notre appartement et je voulais qu’il s’en aille définitivement. Après un échange de mails, houleux et inutiles, il n’avait que des insultes à m’offrir, je confiais la tâche à mon ami avocat, Laurent, qui m’assura, qu’en quelques jours, je pourrais me réinstaller chez moi, sans craindre de le croiser. Il suffirait de le menacer d’un nouvel article dans la presse, pour obtenir ce que nous voulions. Mais j’avais quand même à le rencontrer, pour parler de la garde des enfants. Amélie disait ne plus jamais vouloir le voir et Gaspard ne disait rien, Laurent m’assurait qu’il serait plus sage de confier l’affaire à un juge des affaires matrimoniales, mais je tenais à lui dire que, ne s’étant jamais occupé un seul instant de l’éducation de ses gosses, il n’allait pas commencer maintenant.
J’ai préparé cette rencontre avec Sarah. Nous imaginions ensemble ce qu’il pourrait me dire et ce que je devrais répondre. Nous nous étions installées dans sa chambre d’hôtel, le lendemain de mon arrivée, et l’intimité du lieu me fit battre le cœur. Mais la jeune femme savait si bien me détendre que nous passâmes juste un bon moment, avec de francs fous rires, bien que le sujet soit grave. Elle était la personne que j’aurais aimé être ou celle que je voulais devenir, en tout cas, celle que j’admirais pour son intelligence, son courage et sa liberté. J’admirais aussi sa jeunesse et sa beauté, mais cela, je n’arrivais pas vraiment à le comprendre, et je ne savais pas quoi en faire. La rencontre avec mon mari fut très formelle, dans le bureau de Laurent. Romain était avec son avocat et refusa de poser les yeux sur moi pendant tout l’entretien. À la fin, avant qu’il s’en aille, je ne pus résister à l’idée de l’interpeller.
C’était si ignoble que cela ne m’a même pas fait mal. Cet homme était simplement méprisable. Je renvoyais à plus tard la question de savoir s’il l’était déjà quand nous nous sommes rencontrés ou si c’est venu plus tard, comme une sorte de folie des grandeurs, née du pouvoir qu’il avait entre les mains. Sarah m’avait demandé de la retrouver, ensuite, pour que je lui raconte comment cela s’était passé et c’est ce que j’attendais avec impatience, le moment où je pourrais me détendre et me moquer de lui.
Nous nous sommes retrouvées à nouveau dans la chambre d’hôtel de Sarah et j’y suis arrivée sans arrière-pensée. Je peux même l’avouer ici, je portais une vieille culotte montante, grise à force d’être lavée. C’est pourtant là que tout a basculé. Je crois que Sarah en savait plus que moi sur nos sentiments, mais je refuse de penser qu’elle avait planifié de me séduire. L’attirance mutuelle nous a mises dans les bras l’une de l’autre et c’est tout. De mon côté, je lui ai raconté la scène chez l’avocat et elle avait un exemplaire de l’hebdomadaire qui venait de sortir avec mon interview annoncée dès la couverture. Nous avons échangé des oh, des ah et des rires. Puis il y a eu un silence, elle me regardait au fond des yeux et elle m’a dit qu’elle mourrait d’envie de m’embrasser.
J’ai encore dit « oh », cette fois, un tout petit « oh » timide. J’étais surprise, mais quelque part, je savais que cela allait arriver et j’en avais aussi envie. Mais je craignais qu’il y ait un malentendu et que je perde son amitié.
J’avais dit ça comme une petite fille répond à sa maman et j’avais fermé les yeux. Ses lèvres posées délicatement sur les miennes furent la caresse la plus douce qu’on ne m’ait jamais faite et personne ne m’avait caressé depuis très longtemps. Sa main gracieuse s’était posée, comme un papillon, sur l’arrière de ma tête et son corps de liane s’était collé contre le mien. J’ouvris la bouche en apnée, les yeux toujours hermétiquement clos et sa langue chaude se glissa dans ma bouche comme une petite voleuse. C’est mon âme qu’elle a volée ce soir-là. J’étais si étonnée qu’on puisse avoir envie de s’occuper de moi, si reconnaissante que Sarah me considère comme une personne digne d’intérêt, que j’avais l’impression d’être entrée dans un conte de fées. Ma marraine était la plus jolie qu’on puisse imaginer.
Je ne comprenais plus rien. Je ne me sentais pas du tout désirable. C’est une sensation que je n’avais pas connue depuis très longtemps. Dans ma tête, j’étais fade et triste.
Sarah avait une petite coupe au carré très bien entretenue qui me plaisait beaucoup. Mes cheveux à moi, châtain clair, je les qualifie volontiers de tignasse. Ils n’en ont toujours fait qu’à leur tête, ondulant au gré de la météo, poussant comme du chiendent et refusant obstinément toute tentative de les discipliner. Les chignons s’effondrent, les tresses se défont. Pourtant, en l’entendant les admirer, je me suis déjà sentie différente. J’avais certainement plus confiance en elle qu’en moi.
Nous nous sommes embrassées à nouveau et, après, ou pendant, elle a commencé à me déshabiller, défaisant un à un les boutons de mon chemisier. Je l’ai simplement laissé faire. Pendant qu’elle découvrait, ainsi, mon corps, j’avais honte mais je l’acceptais, j’ai pensé au consentement. À aucun moment, je n’ai eu à dire oui et, pourtant, j’ai consenti à tout, parce qu’elle prenait soin de s’en assurer, par le regard à chaque étape. Je n’avais jamais eu cette attention constante de la part d’un homme, que ce soit mon mari ou mes petits amis avant lui. Je ne savais pas ce qui allait se passer, ensuite, et je n’avais jamais réfléchi à ce que cela voulait dire de faire l’amour entre femmes mais, pourtant, j’y étais prête.
Quand elle posa ses mains légères sur ma poitrine nue, ce fut une expérience inédite. Les hommes, du moins ceux que j’avais connus, utilisent vos seins comme des pis à consommer. C’est très bestial et je me suis toujours sentie comme un animal domestique entre leurs mains. Caressée par Sarah, je me sentais comme une reine antique, je me trouvai enfin belle et ses lèvres posées doucement sur mes tétons me donnèrent un plaisir intense.
Nous n’en sommes pas restées là. Le plaisir appelle le plaisir et nous avons vraiment fait l’amour, pendant longtemps, dans des positions que je n’aurais jamais imaginées, mais qui fonctionnaient à merveille. Si je ne vous raconte pas tous les détails, c’est qu’il me reste un peu de la pudeur dans laquelle j’ai été élevée et à laquelle je tiens. Mais ce que je veux dire, pour ne pas l’oublier, c’est la découverte du corps de mon amante ce jour-là. Le corps d’une femme, pour la première fois, offert à mes regards et à mes mains, ce fut une fête inoubliable. Sarah était brune, avec la peau très pâle. Ses petits seins pointaient vers l’avant comme s’ils avaient eux aussi un caractère bien déterminé, comme la jeune femme. Sa peau était jeune, chaude et élastique sous mes doigts. Ses fesses, surtout, m’ont fait grande impression. Quand elle s’offrait à moi, allongée sur le ventre, je ne pouvais résister à l’attraction de ce derrière rond et moelleux. Elle disait adorer le mien, mais je ne sais pas pourquoi, car le sien atteignait la perfection.
Je ne saurais dire à quel point notre relation sexuelle a transformé mon regard sur le monde. En tout cas, j’ai eu l’impression de renaître à partir de ce moment-là. J’ai recommencé à croire que la vie pouvait tenir ses promesses, à me lever avec plaisir le matin et à faire des projets d’avenir. À partir du moment où nous avons commencé, nous avons pratiquement fait l’amour tous les jours jusqu’à maintenant. Je crois que toutes les femmes devraient au moins une fois faire l’amour avec une autre femme, que cela leur apporterait quelque chose, même si elles se sentent farouchement hétérosexuelles.
Nous nous voyions dans sa chambre ou chez des amies à elle qui nous prêtaient une chambre. Pendant longtemps, je ne pouvais pas imaginer Sarah et moi dans un lit avec mes enfants dans la même maison. Très vite, nous avons vendu l’appartement commun avec Romain et j’ai acheté une petite maison en périphérie. Sarah est venue, bien sûr, et nous avons souvent passé des soirées tous les quatre à regarder des films ou à jouer à des jeux de société. Amélie adorait Sarah, c’était comme une tante pour elle. Mon amante ne pouvait vivre toujours à l’hôtel. Aussi, elle a vendu son studio parisien pour un petit appartement en centre-ville. Pour moi et, je pense, pour le restant de mes jours, passer simplement dans cette rue m’excite au plus haut point. Je n’ai jamais autant pensé au sexe que pendant cette période.
Quand je sonnais à sa porte, elle m’ouvrait entièrement nue et se jetait sur moi pour me déshabiller et me dévorer. Parfois, nous n’arrivions pas jusqu’à son lit avant les premiers orgasmes.
Ce fut aussi le moment de mon réveil professionnel. J’en avais assez d’être le larbin de grands avocats cyniques et, d’autre part, ma position tranchée dans l’affaire de mon mari, si elle m’avait valu un monceau de messages d’insultes et de menaces de mort, m’avait également portée sur le devant de la scène médiatique. Je profitais de l’argent que Romain me devait suite à notre divorce pour ouvrir mon propre cabinet et je décidai de ne défendre que des femmes victimes des hommes. Cela s’avéra financièrement viable et assez exaltant de me rendre compte que je pouvais être utile, et même admirée.
Romain fut condamné et ce fut un soulagement, car, dans ce type d’affaires, c’est toujours difficile de prouver que le prédateur a effectivement franchi la ligne. Mais la petite assistante parlementaire, Aurore, qui est devenue une amie, et qui a couché avec Sarah, mais j’y reviendrai, fut exemplaire. Bien sûr, mon ex-mari n’est pas allé en prison, mais il vit sous bracelet électronique, et loin de chez moi. Il n’est plus député. Ses amis ont dû le recaser dans une grande entreprise et je crois qu’il n’a pas changé. La honte d’avoir vécu avec lui pendant quinze ans est toujours présente et elle ne s’effacera pas.
À un moment donné, quand tout s’est un peu calmé, je me sentais si bien dans les bras de Sarah que j’ai eu envie de plus, c’est-à-dire d’habiter avec elle. C’était une décision difficile à prendre. J’aimais Sarah de toute mon âme, et de tout mon corps, mais je ne me sentais toujours pas véritablement lesbienne. Pourtant, je la voulais chaque nuit dans mon lit et j’ai décidé de passer outre mes réticences. Quand je lui en ai parlé, elle s’est mise à pleurer, je ne savais plus comment l’arrêter. Elle y pensait depuis longtemps, sans oser m’en parler et c’était une véritable torture, à la fin de nos soirées, de rentrer dans son petit appartement sans âme. Sans âme aussi parce qu’elle ne faisait pas vraiment l’effort de l’habiter, il faut le dire.
Il fallait d’abord en parler avec Amélie et Gaspard. J’appréhendais terriblement ce moment.
Mais Gaspard m’a coupé net.
Et ce fut la fin de la conversation. Quant à Amélie, elle fut ravie et me confia que, peut-être elle aussi, elle se sentait parfois plus attirée par ses copines que par les garçons du collège. Nous avons habité deux ans ensemble et ce furent deux années de bonheur qui touchent malheureusement à leur fin, et cela par ma faute. À un moment donné, j’aurais voulu qu’on se marie, mais Sarah a toujours refusé. Elle voulait rester une femme libre, blablabla, mais elle finit par m’avouer qu’elle n’avait jamais cessé de faire l’amour à d’autres femmes que moi et qu’elle ne voyait pas comment ni pourquoi elle devrait s’arrêter. C’est ce soir-là qu’elle me cita en exemple la victime de Romain, qu’elle avait ramenée chez elle un soir en sortant de chez moi. Curieusement, je m’aperçus que cela ne me rendait pas jalouse. La liberté de Sarah de faire tout et n’importe quoi et surtout ce qui semblait interdit était la raison pour laquelle je l’aimais. Je ne me suis jamais demandé si d’autres la baisaient mieux que moi parce que je n’ai jamais eu l’impression de baiser avec elle, même lorsque nous étions encastrées l’une dans l’autre, bouches contre chattes.
Cela n’a donc jamais mis en péril notre couple. Elle était là, tout près, toute chaude et, quand elle me regardait avec ses grands yeux sombres, je remerciais le hasard, le destin ou une déesse quelconque de nous avoir réunies. Mais justement, on n’échappe pas à son destin. Et malgré l’énergie que je mettais à combattre les hommes dans l’arène judiciaire – en vérité, le patriarcat, mais en pratique, c’était toujours des hommes que j’avais en face de moi –, malgré cela, je restais attirée par certains d’entre eux, à certains moments, pour une main qui tient une cigarette, pour une voix grave qui dit quelque chose d’intelligent, pour une barbe mal rasée. Et le destin s’est personnifié il y a quelques semaines en la personne d’un substitut du procureur. Il représentait le parquet et moi les victimes. Nous avons plaidé côte à côte pendant toute une semaine contre un patron qui mettait la main aux fesses de ses employées et qui était certain qu’elles aimaient bien ça. Seulement, disait-il, il y avait eu des jalousies entre elles et les trois femmes que je représentais avaient inventé des agressions sexuelles pour le punir de son désintérêt. Mais, avec Robin, nous avons aligné les faits, nous les avons obstinément répétés jusqu’à ce que le gros type craque et avoue en pleine audience que tout était vrai, mais qu’il n’avait jamais eu l’idée que c’était mal parce que personne ne le lui avait jamais dit. Plusieurs fois pendant les débats, nous avions souri des absurdités que cet homme débitait. Robin avait un sourire très doux et très espiègle en même temps. Je ressentais ses regards jusqu’au creux de mon ventre.
Quand j’ai parlé de cet homme à Sarah, un soir, en expliquant qu’il était formidable, elle m’avait juste répondu : « Oui, mais c’est un homme. », ce qui m’avait un peu agacé. Le jour du verdict, à la sortie du tribunal, Robin m’a poursuivie sur le trottoir pour me féliciter et me dire combien il m’admirait. Il avait dix ans de moins que moi et vingt centimètres de plus.
Puis, comme il voyait que j’hésitais, il rajouta :
J’ai presque été déçue qu’il ne s’agisse pas d’un plan drague, mais j’étais rassurée en même temps sur le genre d’homme qu’il était. Car, bien que Sarah dise que tous les hommes sont les mêmes et qu’ils ne pensent qu’avec leur bite, je n’étais pas d’accord. Nous nous sommes retrouvés le lendemain soir dans un bar cosy du centre-ville, dans un box à la lumière tamisée, un cocktail coloré devant nous. Il me parla beaucoup et je ne répondais pas grand-chose, car je le regardais et je me sentais fondre. Sa mâchoire me faisait craquer. Je me sentais idiote, aussi, car il ne semblait pas du tout dans la séduction. Il évoquait sa passion pour son métier, pour une société où le droit protège et où les politiques protègent le droit. Il parlait de corruption et j’aurais voulu savoir s’il était célibataire.
Il y a eu un silence et je me suis lancée.
Il a bafouillé une excuse inaudible – s’excuser de quoi ? – et j’ai eu peur qu’il me rejette. Après tout, il était jeune, beau et intelligent. Tout auréolée de mystère que j’étais, les vieilles gouines ne le faisaient peut-être pas rêver. J’avais sur les lèvres un « désolé » quand il a posé sa grande main sur la mienne.
Il m’a emmenée chez lui. Il avait un petit appartement tout en haut d’un immeuble avec une terrasse qui dominait toute la ville. C’était très romantique. Il m’a parlé de lui, de sa famille nombreuse, de ses amours avortés. Je l’ai embrassé la première parce qu’il n’osait pas. Sa queue était longue et dure et je l’ai sucée sur la terrasse. Personne ne pouvait nous voir. Je me suis rappelé que j’aimais ça, avoir le sexe d’un homme dans ma bouche et regarder sur son visage l’effet que cela fait. Plus tard, dans son lit, je lui ai demandé de me prendre fort, mais il ne l’a pas fait et je n’ai pas joui. Il n’a pas osé, je crois. Je ne lui en ai pas voulu, j’étais contente quand même, c’était une bonne soirée.
En rentrant, j’ai raconté ma soirée à Sarah et elle l’a mal pris. Nous ne nous sommes pas souvent disputées en deux ans de vie commune, mais là, cela a été volcanique. Il était trois heures du matin quand Gaspard a surgi en boxer dans le salon.
J’ai essayé de dire à ma compagne qu’elle se permettait elle aussi des écarts, mais elle n’était pas d’accord. Coucher avec un homme était le seul interdit possible. Je l’avais trahie.
Puis elle est partie dormir ailleurs. Je suis restée seule à me demander ce que je voulais faire. Mais pas très longtemps. En buvant un café, alors que le jour se levait et que le camion des poubelles manœuvrait dans la rue, j’ai compris que le fossé entre Sarah et moi était trop grand pour que je me sente toujours bien avec elle. J’avais envie de revoir Robin, de le regarder jouir en tremblant à nouveau. Je ne pourrais pas m’en passer pour faire plaisir à Sarah.
C’était il y a deux jours. Ce matin, j’ai écrit une longue lettre à Sarah pour lui annoncer notre rupture. Elle est peut-être déjà effective, puisqu’elle ne m’a donné aucune nouvelle depuis qu’elle a claqué la porte de ma maison. J’ai rendez-vous ce soir avec Robin. Les enfants sont prévenus que je ne rentrerai pas. Nous passerons la nuit ensemble, probablement pas notre vie, mais nous ferons certainement un bout de chemin que j’ai envie de parcourir.