Trois lettres qui s’étalent dans le temps… Pour le contexte général, j’ai un peu emprunté à mes propres souvenirs. Bonne lecture :)
En troisième en 1973
La dénommée Armelle Leplant, surnommée à juste titre « La Belle Plante », défraie la petite vie tranquille du collège dans lequel je poursuis ma scolarité. Elle et moi sommes dans la même classe, mais même si la donzelle est attirante et pulpeuse, je ne suis pas très intéressé pour n’être qu’un simple numéro dans la longue liste des garçons à qui elle a fait tourner la tête. Et pas que des garçons, si j’en crois les rumeurs.
Et puis, je me fiche de tout ça, car l’objet de mes convoitises se prénomme Fanny.
Hélas pour moi, Fanny en pince pour mon copain Dominique, qui en pince pour Armelle. Rien que des sens uniques. Curieusement, bien qu’il ne soit pas moche du tout, Dominique n’a eu droit à aucune faveur de la part de l’objet de sa flamme. Je crois que c’est lié à une obscure rivalité entre les deux pères, mais je n’ai pas cherché à approfondir.
Il serait plus simple de dresser la liste des collégiens qui n’ont pas eu droit à un petit quelque chose de la part d’Armelle. Et il semblerait que les bonnes notes de l’égérie du collège soient plutôt dues à son physique qu’à sa cervelle. Surtout de la part de profs masculins…
C’est ce dont me parle actuellement Fanny, tandis que nous sommes installés sur la pelouse qui borde la salle de sport :
- — C’est dingue quand même ! Tous ces garçons qui n’ont d’yeux que pour cette garce !
- — Hmmm… tu généralises un peu vite…
- — Oui, mais toi, Claude, tu ne comptes pas !
- — Tu veux dire par là que je ne suis pas un garçon normal ?
Elle se met à sourire :
- — Mais non, idiot ! Mais nous, les filles, on aimerait bien ne pas être éclipsées par cette lolita qui trémousse son cul et ses nichons gélatineux sous le nez de tous les hommes !
- — En tout cas, elle ne t’éclipse pas, du moins à mes yeux.
- — T’es bien gentil, Claude, mais les choses ne se passent pas toujours comme on veut…
- — Je sais, je sais. Tu es amoureuse de Dominique, mais lui ne te voit pas.
Agacée, Fanny hausse la voix :
- — Arrête de remuer le couteau dans la plaie ! Cet abruti bave devant elle, mais elle, elle le dédaigne carrément, et ce con, il en redemande !
- — On est souvent attiré par ce qui est inaccessible…
- — T’es bien philosophe !
- — Il le faut bien ! Pour récapituler : Dominique, c’est Armelle ; toi, c’est Dominique ; et moi, c’est toi…
Elle ne répond pas tout de suite, elle semble contempler les nuages. Puis elle demande :
- — Tu ne peux pas raisonner ton copain ?
- — Tu connais Dominique depuis plus longtemps que moi, tu sais comment il est. Et puis, je ne tiens pas à me tirer une balle dans le pied !
- — Comment ça ?
Rationnel, j’explique calmement :
- — Si Domi et toi, vous vous mettez ensemble, je suis perdant sur toute la ligne, je te perds définitivement ! Alors que maintenant, il me reste quand même une toute petite chance auprès de toi…
- — Tu ne m’aimes pas ! Si tu m’aimais vraiment, tu ferais tout ce qu’il faut pour que je sois heureuse !
Cyniquement, je lui retourne son argument :
- — Dans ce cas, pourquoi tu ne raccommodes pas Armelle et Dominique pour qu’ils se jettent dans les bras l’un de l’autre ? Pour le plus grand bonheur de Domi…
Elle me fusille du regard :
- — C’est pas pareil !
- — Tout ce que je sais, c’est que si tu voulais bien de moi, je ferais tout mon possible pour que tu sois vraiment heureuse avec moi.
Regardant à nouveau le ciel, elle soupire :
- — Le pire, c’est que tu es sincère… mais ça ne marche pas comme ça…
Non, ça ne marche pas comme ça, hélas.
Au bout d’un certain temps, j’ai fini par admettre que Fanny ne serait jamais à moi, et je suis allé voir ailleurs, mais ce n’était pas pareil, comme elle le disait si bien. De son côté, Dominique a fini par douloureusement comprendre qu’Armelle ne lui accorderait jamais quoique ce fut. Mais ce n’est pas pour autant que Fanny a réussi à le récupérer et à le consoler. Non, il s’est carrément jeté dans les bras d’une autre fille qui avait une certaine ressemblance avec son amour à sens unique.
Privée de Dominique, Fanny ne s’est pas tournée pour autant vers moi. Que des ratages…
Le troisième en 1993
Vingt ans plus tard, je suis devenu le numéro trois du Groupe dans lequel je travaille depuis dix ans, ce qui n’est pas rien, d’autant que celui-ci est international. Je l’ai payé d’une certaine façon en n’ayant pas de vie de famille et en ne comptant pas mes heures.
Aujourd’hui, lundi, je rends visite à une succursale située pas très loin de mon village natal. J’y vais surtout car je dois statuer sur le cas assez particulier de Madame Rochas, la responsable RH. Je pense y rester une semaine, peut-être plus, on verra. Ça va faire un certain temps que je n’ai pas remis les pieds dans la contrée. De toute façon, je n’ai plus vraiment d’attache.
Arrivé sur place, on me présente diverses personnes, dont Bérénice Darmont (une jeune femme plutôt mignonne) dont je vais bientôt rencontrer la supérieure, cette fameuse Madame Rochas dont on me rebat les oreilles depuis un certain temps. Je constate très vite que cette personne (Bérénice) qui est un peu plus jeune que moi connaît particulièrement bien son boulot. Je devine aussi très vite que c’est sans doute elle qui fait réellement tourner le service RH. C’est un grand classique dans diverses sociétés. Je verrai le directeur plus tard, car il est actuellement en rendez-vous.
La personne de l’accueil nous informe que Madame Rochas est arrivée et qu’elle m’attend dans son bureau. Il semble que la ponctualité ne soit pas son fort. Bérénice m’accompagne jusqu’au bon endroit. Elle me sourit :
- — Bonne chance, Monsieur Maillerot…
- — À ce point ?
- — Oh oui !
- — En tout cas, merci pour tout et à bientôt.
Elle sourit malicieusement :
- — Si vous en sortez vivant !
Puis elle s’éloigne. Oui, une belle femme. Je crois que j’ai éveillé son intérêt à mon égard. On verra la tournure des événements. En attendant, je dois rencontrer l’objet de ma visite ici. J’ouvre la porte et je découvre une femme très accorte, du même âge que moi (d’après sa fiche), habillée d’une robe qui la met en valeur, c’est le moins qu’on puisse dire.
J’ouvre de grands yeux :
- — C’est toi, Armelle !?
- — Euh… plaît-il ?
- — Collège de Vitry, début des années soixante-dix, toi et moi étions dans la même classe en quatrième et en troisième.
Mentalement, je me dis qu’il faudra exiger au moins une photo d’identité sur chaque dossier, ce qui m’aurait évité ce genre de surprise. Mon interlocutrice fronce momentanément des sourcils. Soudain son visage s’illumine :
- — Maaah ! Claude !
- — Bien deviné !
- — Purée ! T’as bien changé, et en mieux !
- — Vingt ans sont passés par là. Mais pas pour toi, à prime vue ! Tu ne fais pas ton âge !
Aussitôt, elle rosit :
- — T’es un gros menteur !
- — Non, non, pas du tout, je sais être pragmatique…
- — Ah oui, c’est vrai… tu étais déjà un animal à sang froid, comme on dit… sauf pour… ah, comment elle s’appelait cette brune, celle qui en pinçait pour ce con de Dominique ?
Je souris, Armelle est toujours égale à elle-même malgré les années :
- — Fanny… Je constate que tu n’as pas perdu ton inimitié pour Dominique.
- — Ah lui ! Tu sais que cet abruti m’a relancé plusieurs fois ? Pas plus tard qu’il y a six mois !
Fataliste, j’écarte les bras :
- — Que veux-tu, tu es visiblement l’amour de sa vie…
- — Pff ! Un amour comme le sien, je m’en passe allègrement ! Au fait, tu as fini par te la faire, cette Fanny ?
- — Je constate aussi que tu n’as pas perdu ta façon directe de t’exprimer…
- — Ah ça, on n’se refait ! Mais t’as pas répondu à ma question…
Nostalgique, je me souviens de cette époque scolaire :
- — Même pas… il faut dire que je me suis fait une raison. Et puis, quelques mois plus tard, j’ai déménagé. Une bonne façon d’oublier.
- — C’est marrant, je me souviens bien de toi… alors que t’as jamais tenté ta chance avec moi…
- — C’est peut-être pour cette raison que tu te souviens de moi.
À son tour, Armelle devient pensive :
- — Oui, t’as peut-être raison… T’étais effectivement l’un des rares à ne pas me courir après. Tu devais être vraiment accro à ta Fanny !
- — Tout comme elle était accro à Dominique, et que Dominique est toujours accro à toi.
- — Au fait, qu’est-ce qu’elle est devenue ?
- — D’après ce que je sais : mariée à dix-neuf ans, femme au foyer avec quatre enfants.
- — Uh ! Du gâchis…
- — Je suis d’accord avec toi, mais bon, c’est la vie, comme on dit.
C’est Armelle qui réoriente la conversation :
- — Donc, c’est toi, le fameux baroudeur qui va de boîte en boîte pour optimiser les choses dans le groupe… J’avais pas tilté que ç’aurait pu être toi. Et tu viens optimiser quoi ici ?
- — Toi, entre autres…
Elle s’en étonne :
- — Moi ?
- — Parlons peu, mais parlons bien : ta « situation » intrigue en haut lieu.
- — Ah, des pisse-froid… Ils ne comprennent rien aux coutumes locales…
- — Que veux-tu, ce sont des Anglo-saxons pur jus… J’ai cru comprendre que tu étais la spécialiste des arrondissements des coins.
- — Tu dis ça bien. Et tu comptes faire quoi ?
Je décide de jouer franc-jeu :
- — Je vais jouer les spectateurs durant quelques jours. Tu n’as rien à craindre, je sais que tu bénéficies de très bons soutiens.
- — Dans ce cas, pourquoi es-tu venu ?
- — Pour remettre les pieds dans le coin de mon enfance, des vacances déguisées. Et puis, j’en profiterai pour zieuter les rouages de l’entreprise.
Féline, elle s’approche de moi, ses appas oscillants sous chacun de ses pas :
- — Hmmm… Que zieuter les rouages de l’entreprise ?
- — Je te vois venir…
- — Et tu dors seul dans ta chambre d’hôtel ?
- — Désolé, mais je dors chez mon frère. Il est resté dans le coin.
Haussant fugacement des sourcils, elle a un petit geste :
- — Ah, si tu dors chez ton frère… Et tes parents ?
- — Ils ont déménagé dans le Sud, il y a quelques années…
- — Dommage… on aurait rattrapé le temps perdu…
Oui, Armelle reste toujours égale à elle-même et en plus assurée. Elle doit faire de sacrés ravages dans la gent masculine ! J’esquisse un sourire amusé :
- — Rattraper vingt ans en si peu de temps ? Chapeau !
- — Je suis douée !
- — Je te crois sur parole.
Après d’autres paroles plus professionnelles, je quitte son bureau. Armelle n’a pas changé d’un iota depuis tout ce temps. Non, elle est même devenue encore plus experte. Il faudra que je me renseigne sur son mari, ce monsieur Rochas. Je me demande quel est le genre de bonhomme qui accepte que sa femme couche avec tout ce qui bouge !
À moins que ce soit un couple très libertin…
RH et Com
Fidèle à mon habitude, je mets mon nez partout, je reçois diverses personnes dans le bureau qu’on m’a attribué. Il ne me faut pas longtemps pour comprendre tous les rouages, y compris ceux qui sont cachés. Je ne suis pas à la traîne dans ce domaine, c’est ma force dans mon métier…
Ce jeudi en fin de matinée (mon avant-dernière journée), je reçois dans mon bureau Bérénice Darmont, l’assistante d’Armelle. Nous discutons de son poste, je vois bien qu’elle essaye de ne pas trahir sa supérieure, mais je ne suis pas dupe, je connais assez Armelle pour faire la part des choses. De plus, je commence à connaître les ressorts humains. Je le fais savoir directement à mon interlocutrice :
- — Bérénice, je sais très bien qui fait réellement le boulot.
- — C’est-à-dire ?
- — Que c’est réellement vous qui tenez le poste, pas Armelle.
J’ai calmement assené la vérité. Un peu troublée, elle bredouille :
- — Vous… vous savez ?
- — Armelle n’est là que pour la façade, j’en suis partiellement conscient.
- — Ah…
Assez confuse, elle ne sait plus quoi dire. Bérénice pourrait pourtant profiter de la situation pour tenter de mieux se placer. Je continue :
- — Façade pour façade, je pense exploiter les « dons » de votre supérieure hiérarchique autrement. Et les vôtres à juste escient.
- — Qu’êtes-vous en train d’essayer de me dire ?
- — Que je vais offrir un autre poste à Armelle, et à vous son poste.
Elle me regarde avec des gros yeux ronds :
- — Son… son poste ?
- — C’est bien ce que j’ai dit. De toute façon, où est le problème, je suis plénipotentiaire. De plus, c’est vous qui faites tout le réel travail. Ça changera quoi, finalement ?
- — Euh oui… le travail administratif… mais…
- — Mais ?
- — Mais… pour parler franchement, elle n’a pas son pareil pour embobiner les hommes ! Pas tous, à prime vue…
Ça, je le sais très bien, et ça ne date pas d’aujourd’hui. Je ne relève pas l’allusion à ma personne. Restant pro, je poursuis :
- — Je suis au courant : un petit bouton en moins ou deux, et le décolleté permet d’atténuer bien des revendications… Et si ça ne suffit pas, une pose adaptée, et hop…
Elle fait la grimace :
- — C’est sa force… sa très grande force… Je ne lui arrive pas à la cheville à ce niveau…
- — Ça, je ne vous le demande pas. Ce que je vous demande est de continuer à faire votre boulot comme avant.
- — Et vous souhaitez donner quel poste à Madame Rochas ?
- — Je pense qu’elle fera des étincelles au service Communication du Groupe.
Spontanément, Bérénice balance illico :
- — Ah pour ça, ça va communiquer là-haut !!
- — Soyons précis : surtout dans les salons et les expos.
- — Mais elle ne sait parler que le français… et un peu l’espagnol, mais sans plus.
- — Le domaine francophone est un bon début. On verra pour la suite. Au pire, Armelle prendra des cours d’anglais.
- — Bonne chance à la personne qui aura pour charge de lui apprendre l’anglais !
Je suppose que ça sera épique, en effet. Au pire, Armelle parlera le langage du corps, domaine dans lequel elle ne craint personne. Nous continuons à parler de divers détails techniques. Je conclus la réunion en disant :
- — J’annoncerai officiellement ce double changement lors de la réunion de demain après-midi. D’ici là, pas un mot à qui que ce soit, y compris à Armelle. Je la mettrai au parfum demain matin, avant d’aller déjeuner avec elle, avec d’autres membres du personnel.
- — D’accord, pas un mot…
Elle marque une légère pause, avant d’ajouter :
- — Et merci beaucoup, Monsieur Maillerot…
- — Claude, svp…
- — Merci beaucoup, Claude… je… je ne sais pas comment vous remercier…
À ces mots, je me mets à rire :
- — Un petit conseil, Bérénice : évitez ce genre de phrase, elle prête à confusion, surtout quand on sait que vous côtoyez Armelle tous les jours !
- — Oh pardon !
Tout en me détendant, je souris :
- — N’ayez crainte, je sais depuis vingt ans comment est Armelle. C’est vraiment un cas d’école, si je puis m’exprimer ainsi ! Au collège, elle faisait déjà des ravages. J’étais en classe avec elle en quatrième, puis en troisième. Déjà à l’époque, elle menait la plupart des garçons et même des hommes par le bout du nez… pour ne pas dire autre chose…
Bérénice me regarde curieusement :
- — Mais pas vous, à prime vue. On dirait qu’Armelle n’a pas de prise sur vous…
- — Je n’ai jamais fait partie de son tableau de chasse.
- — Ah bon ? Vous n’avez jamais cédé ?
Spontanément, je me justifie :
- — À l’époque, Fanny était mon seul point d’intérêt.
- — Et qu’est devenue cette Fanny ?
- — Ce fut un amour à sens unique.
Un certain sourire s’affiche sur ses lèvres rosées. Alors que nous sommes proches de la porte, elle en profite pour me demander :
- — Claude, est-ce que je peux vous poser une question assez personnelle ?
- — Dites…
Inclinant un peu la tête sur le côté, elle me regarde avec curiosité :
- — Il est étonnant que vous ne soyez toujours pas en couple…
- — Je peux vous retourner la question, Bérénice… Vous non plus, vous n’êtes pas en couple.
- — Oh, je suppose que vous êtes plus ou moins marié avec votre travail. C’est la même chose pour moi.
- — Bonne réponse…
Elle m’adresse un sourire radieux :
- — En tout cas, je ne sais comment vous remercier…
- — En tout cas, je sais que votre phrase reste ambiguë…
- — Hmm, c’est peut-être fait pour…
Puis elle se dirige calmement vers la porte sans attendre ma réponse. D’ailleurs, je ne voyais pas quoi répondre d’intelligent.
A puis B
Ce vendredi, quand j’ai annoncé à Armelle qu’elle changeait de poste, elle a d’abord fait la moue. Quand je lui ai expliqué en quoi consisterait son nouvel emploi, elle m’a carrément sauté au cou ! Nous avons failli tomber à la renverse, le mur nous a retenus. Encore heureux que nous n’étions que nous deux dans mon bureau ! On aurait allègrement pu se méprendre !
Néanmoins, j’ai pu apprécier les deux (gros) avantages d’Armelle contre ma poitrine. Je comprends sans problème pourquoi certains hommes deviennent gagas !
Une fois qu’elle est calmée, puis que je lui ai expliqué divers détails concernant le futur que je lui entrevois, j’en profite pour lui poser la question qui me turlupine sur son couple. Sa réponse est directe :
- — Ben, il adore quand je lui raconte ce que j’ai pu faire avec les autres hommes. Avec plein de détails croustillants, si possible…
Bien que je ne sois pas né de la dernière pluie, je m’étonne :
- — Il adore !?
- — Eh oui, ça le met carrément en transe, et après, il tente de refaire la même chose avec moi.
- — Ah, c’est… étrange… Mais bon, tous les goûts sont dans la nature…
- — Tu l’as dit, Claude. Moi, j’adore découvrir d’autres hommes, mais ça ne m’empêche pas d’aimer sincèrement mon mari.
- — Tu sépares nettement amour et sexe, si j’ai bien compris…
- — Voilà, t’as tout compris.
La plupart des hommes auraient allègrement profité de la situation, d’autant qu’Armelle semblait partante pour me remercier à sa façon. Mais je me flatte de ne pas être comme la plupart des hommes. Ce qui m’a souvent aidé dans mon métier, certaines femmes n’hésitant pas à jouer de leurs charmes pour parvenir à leur fin. Il y aurait beaucoup à raconter sur le sujet. Peut-être que j’écrirais plus tard mes mémoires en dissimulant tous les noms et les sociétés… Mais cet ouvrage risque d’être interdit aux mineurs, c’est clair.
Le repas est très animé, Armelle sautillant presque sur place. J’ai cru déceler des ombres déçues sur le visage de certains hommes qui nous accompagnaient lors du repas, mais une grosse satisfaction chez les femmes. J’ai une très bonne idée du pourquoi du comment. Après le déjeuner, nous entamons la réunion durant laquelle je fais le point de ma visite, puis j’annonce la nouvelle affectation d’Armelle.
Un étrange concert de satisfactions, de soupirs, voire de lamentations, accueille ma décision.
Après la réunion, la nouvelle nominée revient dans son bureau, entourée de sa petite cour, et moi, je me retrouve seul. Comme souvent, comme presque toujours, mais c’est la vie que j’ai choisi, même si parfois, j’aurais aimé avoir quelqu’un auprès de moi.
Il est temps de partir d’ici. Je commence à ranger mes affaires dans ma serviette. Puis je fais un rapide tour dans mon bureau afin de vérifier si je n’oublie rien.
- — Ça y est, vous nous quittez, Claude ?
Drapée dans une robe noire fort seyante, Bérénice vient de s’encadrer dans l’ouverture de la porte. Une fois entrée, elle referme posément derrière elle. Un peu intrigué, j’arrête momentanément mon rangement :
- — Eh oui, Bérénice, j’ai terminé mon boulot ici. Il est temps pour moi d’aller voir ailleurs… N’ayez crainte, j’avais prévu d’aller vous dire au revoir.
- — C’est gentil. Vous ne pouvez pas rester un peu plus longtemps ? Vous êtes quand même de retour chez vous, là où vous avez grandi.
- — Il ne reste plus que mon frère par ici, et éventuellement quelques cousins et cousines que j’ai perdus de vue, et ça ne me manque même pas.
- — Et moi ? Je ne vous manquerai pas ?
Je ne m’attendais pas à cette question ! Elle me dispense de répondre en continuant :
- — Je sais que vous êtes marié avec le groupe, et que vous aimez votre liberté. Je suis comme vous, mais en version féminine : je n’ai pas envie de m’enquiquiner avec un homme ni avec des enfants. Peut-être plus tard, mais pas maintenant.
- — Vous préférez votre liberté ? Je vous comprends. Je reconnais avoir tenté de vivre par deux fois avec une femme, mais à chaque fois, celle-ci voulait m’enfermer dans une belle cage dorée avec plein de projets pour moi.
S’approchant de moi, ce qui me permet de mieux la contempler, elle sourit :
- — Et je parie que ces projets, ces deux femmes n’en avaient pas discuté auparavant avec vous ?
- — Vous avez tout compris. Vous avez eu le cas, vous aussi ?
- — Disons que j’ai vu les choses arriver avant que ça ne devienne plus sérieux. Je n’aime pas beaucoup qu’on pense à ma place.
J’affiche un grand sourire :
- — Je suis comme vous : je ne suis un chaud partisan qu’on planifie mon avenir à ma place, sans me demander mon avis.
- — Nous avons ceci en commun, Claude…
- — Oh, je pense même que nous en avons un peu plus de choses en commun. Je me permets une question indiscrète : je comprends parfaitement votre désir de ne pas vous retrouver enchaînée. Mais de là à ne pas avoir actuellement de petit ami, ça m’étonne. Du moins, d’après les rumeurs de couloir…
- — Hmmm, disons que je suis sélective. Je parie que c’est aussi votre cas.
- — Nous avons aussi cela en commun.
Sans bouger de l’endroit où elle est, Bérénice me regarde droit dans les yeux :
- — Je vais être claire avec vous, Claude, tout en rembobinant le film : je ne tiens pas à m’embarrasser d’un homme, je tiens trop à ma liberté. Peut-être que je changerai d’avis plus tard, mais en attendant, je ne tiens pas à faire des exceptions.
- — Je comprends.
- — Mais ce n’est pas pour autant que je dois faire une croix sur le fait que je sois une femme. Je suppose que vous comprenez, n’est-ce pas ?
- — De la même façon que je suis un homme normalement constitué.
Est-ce une erreur de mes yeux, mais j’ai la curieuse impression que le tissu de sa robe est léger, peut-être trop. À moins que je ne me fasse un beau cinéma en direct. Elle m’adresse un sourire radieux :
- — Je suis heureuse de vous l’entendre dire.
- — Souhaitez-vous que je vous dise que vous êtes une femme très attirante ?
- — Comme votre Fanny ?
- — Ça date de vingt ans. Et j’ai grandi entre-temps… bien que j’aie toujours su dire à une femme quand elle me plaisait.
Son sourire devient moqueur :
- — Il faut croire que non…
- — Je sais aussi faire la part des choses et éviter les impasses…
- — Serai-je une impasse ?
- — Vous ne souhaitez pas vous encombrer d’un homme, et moi, je suis toujours par monts et par vaux.
Oui, le tissu me semble vraiment léger, soulignant harmonieusement ses formes. Bérénice s’approche nettement plus de moi :
- — Seriez-vous resté un indécrottable romantique ?
- — Peut-être… je n’aime pas blesser mes partenaires.
- — Vous refusez donc les aventures ?
Je réponds sincèrement :
- — Je les accepte avec joie, si je ne m’attache pas et si ma partenaire est OK avec ce postulat de base.
- — Et vous les refusez si vous pensez que vous risquez de vous attacher ?
- — Je suis toujours par monts et par vaux, rappelez-vous… et il est difficile de caser une femme dans une valise…
Son visage est très proche du mien, bien trop proche. Ses lèvres s’animent :
- — Je sais tout ça… Je n’ai jamais été contre une parenthèse, surtout quand l’homme me plaît.
Pour toute réponse, je la capture dans mes bras, puis je l’embrasse.
Ou plutôt, nous nous embrassons…
Puis que C
Initialement, je ne devais rester que le week-end. Finalement, je suis resté une semaine de plus. J’ai pu le faire aisément, car je suis le numéro trois du Groupe. J’ai même généreusement octroyé trois jours de repos à Bérénice pour l’avoir encore plus pour moi.
Mais tout a une fin…
Il est à nouveau l’heure de partir pour moi, mais je n’en ai pas trop envie. Bérénice et moi sommes en train de discuter dans son salon. Ses mains entre les miennes, je confie :
- — Je me demande si j’ai bien fait… Non, je ne regrette pas ces quelques jours passés avec toi, mais ce qui m’enquiquine, c’est la suite…
- — Tu savais très bien que c’était éphémère, Claude.
- — Je… j’espérais que…
- — Finalement, tu es vraiment romantique… c’est tout à ton honneur…
- — Oui, mais ça fait mal !
Libérant une de ses mains, elle caresse ma joue :
- — Je ne t’interdis pas de venir me voir de temps à autre…
- — C’est le « temps à autre » qui me gêne.
- — Je crois que tu t’enflammes assez vite. Cela dit, je reconnais que tu n’es pas un mauvais numéro. La plupart des femmes seraient vraiment ravies de t’accueillir dans leur vie et dans leur lit.
Maigre consolation ! Je grimace :
- — Ce n’est pas la plupart des femmes qui m’intéressent, mais c’est toi.
- — Claude, ne prends pas mal ce que je vais te dire, mais ou bien tu te contentes de ce que je peux te donner, ou bien tu te cherches une autre Bérénice.
- — Et si nous laissions faire le temps ?
Elle caresse à nouveau ma joue :
- — Tu risques d’attendre un certain temps… Même pour toi, je n’ai pas l’intention d’aliéner ma liberté.
- — T’es dure !
- — Peut-être que dans cinq ans ou dans dix ans, je souhaiterais me caser, mais ce n’est pas le cas aujourd’hui.
Pour une fois que je suis vraiment demandeur… En général, ce sont les femmes qui essayent de se caser, surtout avec un profil comme le mien, car je ne gagne pas des clopinettes et je ne suis pas envahissant, puisque très souvent en balade.
À ce propos, être toujours accompagné par une sorte de secrétaire-maîtresse-compagne ne serait pas une mauvaise idée. Mais il convient de trouver la bonne personne. Comme qui ne risque rien n’a rien, je fais la proposition à Bérénice. Sa réponse est formelle :
- — Je te remercie, mais c’est non.
- — Pourquoi ?
- — Parce que c’est une façon déguisée d’aliéner ma liberté. Voilà pourquoi. L’amour avec un grand A, je n’y crois pas. L’amour fusionnel non plus. Mais je te remercie d’avoir essayé. Au moins, je sais que je suis importante à tes yeux.
Fataliste, je soupire :
- — Tant pis… Si tu changes d’idée, tu sais où et comment me joindre.
- — À moins que tu n’aies trouvé quelqu’un d’autre. Plein de femmes sauteraient sur l’occasion.
- — Je me répète, mais c’est toi que je veux.
- — J’avais compris.
Puis nous nous sommes séparés.
Je suis retourné à ma vie d’errance, profitant parfois de diverses bonnes fortunes. Entretemps, là-haut, Armelle fait des ravages, sachant maintenant parler assez bien anglais avec un accent que ses interlocuteurs subjugués trouvent délicieux. Les numéros un et deux m’ont félicité :
- — Très bonne recrue, peut-être un peu trop bonne…
- — En tout cas, le pourcentage de dossiers réussis a sérieusement augmenté, me semble-t-il.
- — Oui, on ne peut pas le nier, à condition de fermer les yeux sur certains à-côtés… Enfin, fermer les yeux… avec Armelle… c’est presque impossible !
Je rencontre souvent Armelle, qui ne cache pas sa joie à chaque fois que nous discutons. Je me rappelle une des premières fois, après sa mutation :
- — Ah, t’as bien fait de me proposer ce poste, je m’éclate à fond !
- — Je n’en doute pas un seul instant. Et ton mari, ça donne quoi ?
- — C’est vrai que, moi ici et lui là-bas, ça ne facilite pas toujours les choses, mais quand on se revoit, je ne te raconte pas ce que ça donne ! De plus, j’ai plein de trucs cochons à lui susurrer dans le creux de l’oreille ! Et puis tous ces hommes rien que pour moi !
Par deux fois, j’ai pu passer un long week-end avec Bérénice. Ce fut vraiment extatique, je ne vois pas d’autres mots. Ce n’est pas pour autant que ma maîtresse a fléchi dans ses opinions. Peut-être qu’à l’usure, j’y arriverais… Mais quand je lui ai téléphoné pour un troisième séjour, elle m’a expliqué qu’elle était en « relation forte » avec quelqu’un.
- — Une relation forte ? Tu vas te mettre en ménage avec ?
- — Pas à ce point, quand même ! Je n’ai pas changé d’avis sur le sujet de ma liberté. Mais cet homme habite à deux pas de chez moi, et il est célibataire. Je ne sais pas si ça te consolera, mais lui et toi avez des points communs.
- — Tu ne préfères pas l’original à cette copie ?
Elle se met à rire :
- — Lucien n’est pas ton clone. Mais c’est plus simple avec lui qu’avec toi.
Moins de deux ans plus tard, je reçois une invitation à son mariage. Je n’y assisterai pas pour deux raisons. La première est que je serai en Chine à la date indiquée. La seconde est que ça me fait trop mal au cœur, le sentiment d’être passé à côté d’une belle vie de couple.
Mais j’ai fait ce que j’ai pu. Il faut être deux pour faire un couple, il me semble.
Il ne me reste plus qu’à croiser les doigts et à dénicher une autre Bérénice, voire une autre Fanny. Mais quelque chose me dit que ça ne va pas être évident, et que j’ai raté le coche par deux fois.