| n° 23608 | Fiche technique | 29672 caractères | 29672 5293 Temps de lecture estimé : 22 mn |
26/04/26 |
Résumé: La mer, un cadeau précieux et ce que femme veut... | ||||
Critères: fh vacances plage | ||||
| Auteur : Jane Does Envoi mini-message | ||||
Durant quinze bonnes minutes, Armelle avait tenté de résister au courant. Puis elle s’était souvenue. Dans ce cas de figure, mieux valait se laisser embarquer plutôt que s’épuiser. Alors, le courant la portait, et s’il l’éloignait du rivage, les grosses vagues finiraient bien par l’y ramener. Elle concentra toute son attention sur sa brasse et la première déferlante la surprit à peine. Nez bouché, respiration bloquée, la jeune femme plongea la tête sous le rouleau. Elle fut emportée comme un fétu de paille et les gens sur la plage, encore assez clairsemés en ce début de saison, lui parurent soudain plus grands. Une seconde lame encore plus puissante la fit pourtant avaler une partie de cette flotte salée. Mais cette fois, elle était sûre que le bord se rapprochait.
Ce qui lui arrivait dans le dos avait l’air d’une muraille vert et rouge. Elle se sentit happée comme un bouchon de liège, expédiée sur la crête écumante et puis elle roula dans cette lessiveuse qui la ballottait dans tous les sens. Quand sentit-elle un objet qui n’aurait pas dû se trouver là ? Son réflexe fut de saisir ce qui lui frôlait les guibolles. Elle attrapa comme elle put ce qui flottait là. La vague se calma et les genoux de la femme s’enfoncèrent dans le sable. Elle avait pied, de l’eau jusqu’à la ceinture, et se tenait à quoi ? Dix mètres du rivage tout au plus.
Contre elle, un petit corps se cramponnait en tremblant. Merde, c’était un gamin qu’elle venait de raccrocher au passage dans cette vague monstrueuse ayant entraîné une épaisse couche composée d’algues rouges et vertes. Qu’est-ce qu’il fichait là ?
Deux grands yeux noisette se levaient vers elle, reflétant une sorte d’incompréhension bizarre. Elle rebredouilla sa question.
Un mutisme royal voilait de nouveau les petits quinquets du gosse. Bon ! Il s’agissait de se tirer de la baille rapidement. Un énième mur de flotte arrivait déjà avec un bruit assourdissant. Elle empoigna son encombrant colis et fit par de larges enjambées le court chemin qui les mena au sec. Voilà, ils ne risquaient plus rien. Elle eut un regard circulaire pour voir si d’aventure… personne ne cherchait son fardeau. Mais pas un signe d’affolement quelconque quelque part. Tout semblait normal. Armelle hésita. Que faire avec sa trouvaille ? Il allait bien ? Pourquoi ne lui répondait-il pas ?
Toujours aucun son n’en sortait de la bouche close du garçon. Oui, c’était un garçonnet. Il pouvait avoir quoi ? Quatre ou cinq ans ? Qu’est-ce qu’il fichait tout seul au milieu d’une vague à cinquante mètres de la plage, dans une mer démontée ? Peut-être comme elle, il avait dérivé sans pouvoir lutter contre le courant ? De plus, le minot ne lui lâchait plus la patte. Elle devenait son unique secours, même si là, sur le sable, il ne risquait plus rien. Elle songea que la première chose à faire était de remonter vers l’endroit où sa serviette se trouvait.
Le petit suivit sans aucune difficulté et cette minuscule main dans la sienne renvoyait Armelle à ses vieux démons. À trente-six ans, elle n’avait pas d’enfant. Elle n’en aurait plus jamais. Un triste sort dû à un accident de la vie… elle avait vingt-deux ans alors. Enceinte de cinq mois d’un beau garçon, une sortie de route en voiture, trois mois d’hôpital, plus de petits amis et surtout le pire chagrin qu’une femme puisse endurer. La perte du petit être qui croissait en elle. Elle avait oublié jusqu’aux traits de son amoureux de ce jour fatal, mais pas le début de vie qui aurait fait d’elle une femme.
Brune, bien faite, elle ne gardait aucune séquelle visible de son accident, si ce n’était cette blessure impossible à résorber. Et là, avec des petits doigts qui tremblotaient dans sa main, une sourde émotion se faisait jour. Le long rectangle rouge et bleu, le petit tas de ses frusques bien plié étaient en point de mire. Elle allait arriver vers ses affaires, à son lieu de farniente. Que faire de ce gosse qui ne causait toujours pas ?
Il avait deux billes rondes qui roulaient dans leurs orbites. Elle lui montra la bouteille d’eau et un gobelet.
Il tendit sa minuscule menotte. Bon ! Au moins il allait boire. Puis elle se posa la question une nouvelle fois. Qu’est-ce qu’elle allait bien pouvoir faire du petit ? Le poste de secours se trouvait au bout de la plage. Elle ramassa ses affaires et elle reprit la main du gamin. Direction la tour des guetteurs, vers les CRS qui étaient chargés de veiller sur les estivants. Du moins sur la partie surveillée de la plage. Les types arboraient une musculature impressionnante. Ils étaient choisis à ce poste grâce à cela, et pour leurs qualités de nageurs, mais les femmes lorgnaient souvent ces mecs trop bien foutus.
— oOo —
Plus habitué à soigner les bobos qu’à ce que lui racontait cette femme, le gars bronzé ne semblait pas comprendre.
Le papier déposé sur la table devant la montagne de muscles en mouvement, la femme et le gosse reprirent le sentier creusé dans la dune. Il n’y avait guère plus de cinq minutes à marcher pour accéder au camping. Personne ne prit garde à cet équipage étrange qui entra dans l’abri de vacances. Des tas d’idées folles tournaient déjà dans la tête d’Armelle. Toutes plus folles les unes que les autres. Là, dans son « chez elle » provisoire, elle fit déshabiller le môme. Combien de fois avait-elle rêvé d’une pareille situation ? Incroyable ! Un enfant tombé du ciel, ou sauvé des eaux, tel Moïse, un bout de la chair de deux êtres dont elle ne savait strictement rien, qui lui rendait une joie de vivre inouïe.
Le faire se laver devenait une gageure. Il s’accrochait à elle avec des yeux remplis d’effroi. De guerre lasse, elle finit par se dévêtir, pas entièrement, et en maillot de bain, elle se glissa sous le jet d’eau tiède alors qu’il se serrait contre elle. Bizarre, cette sensation de se découvrir presque mère pour un garçon inconnu. Aucune fausse pudeur, juste cette petite appréhension de se demander ce qui allait arriver maintenant. Ensuite, évidemment, elle ne possédait aucun vêtement pour lui. Lui qui restait obstinément muet. Un de ses shorts serrés ferait de toute façon l’affaire, pour le temps qu’il allait demeurer chez elle.
Une demi-heure plus tard, la gravure de mode en tee-shirt civil frappait à sa porte.
Les deux s’étaient alors scrutés du regard. Un moment d’intensité suivi par le petit « Paul » qui ne mouftait toujours pas. Alors Armelle s’agenouilla devant lui, et de son index tendu, elle lui pressa à plusieurs reprises sur la poitrine en lui répétant d’une voix enrouée.
Il ne semblait pas piger du tout. Alors, le policier, lui, se frappa sur les côtes en martelant son prénom.
Puis il tapota sur l’épaule de la femme qui gardait toujours le visage au niveau de celui de l’enfant.
Le doigt du flic toucha ensuite le front du petit qui, d’un coup, eut la face qui s’éclaira d’un large sourire et l’homme et la femme, pour la première fois, entendirent un son qui sortait enfin de sa bouche.
— oOo —
Les trois convives avaient fait honneur au repas. Armelle n’avait cessé de parler. Jérémie, à aucun moment, ne l’avait coupée et il s’était borné à l’écouter. De son adolescence à ce sinistre jour d’un banal accident de la route, elle avait tout déballé. Il sentait cette sincérité dans le récit, et la bouteille de bordeaux rouge n’avait pas résisté au dîner. Le petit, lui aussi, avait avalé goulûment la nourriture et, désormais, il somnolait sur sa chaise. Armelle l’emmena à la salle de bain. Elle lui fit comprendre tant bien que mal qu’il devait se laver les dents. Puis, comme elle n’avait pas de pyjama pour son petit corps, elle l’enferma dans un chemisier de coton imprimé. Elle ouvrit son lit et y déposa son précieux fardeau.
Le gosse nouvellement promu au prénom de Paul se laissa allonger dans les draps frais. La femme revint vers le type qui, comme chez lui, desservait déjà la table.
Elle s’était rapprochée de lui. D’un coup deux bras solides se refermèrent autour de sa taille de guêpe. Elle se laissa entraîner dans cette cage insolite. Lorsqu’elle releva sa tête vers le visage de Jérémie, la bouille de ce dernier effleurait déjà sa bouche. Le reste suivit son cours sans brusquerie. Armelle songea seulement que c’était une journée très bizarre. Trouver un homme et un enfant en l’espace de quelques heures tenait du miracle. Alors, sans plus se soucier de quoi que ce soit, elle se laissa embrasser, voire, elle répondit avec une fougue démesurée, à ces baisers qui ne la surprenaient pas plus que cela.
Eut-elle seulement conscience qu’elle payait le prix du silence du CRS ? Pas vraiment, puisque le solde lui parut honnête. Elle en redemanda à plusieurs reprises et obtint satisfaction chaque fois. Ce qui devait arriver arriva. Sur un canapé deux places, elle se laissa dévêtir en totalité et les évènements prirent une tournure plus qu’amoureuse. Elle qui, d’ordinaire, renâclait à laisser les hommes la toucher subit avec celui-là comme dans un rêve, une nuée d’assauts des plus osés. Elle participa fougueusement à tous, les améliorant dans leur ensemble. Et ses gémissements étouffés ne réveillèrent pas ce Paul sorti des eaux, qui souriait aux anges, dans la chambre toute proche.
Le convertible ouvert accueillit les deux amants pour une réitération du délicieux délit. Armelle se sentit presque trop femme, oubliant même la plus élémentaire des pudeurs. Elle osa enfin, avec ce type aux tablettes de chocolat si prononcées, des gestes dont il eut la primeur. Ses lèvres si bien ourlées enveloppèrent le jonc qui voyagea joyeusement dans tous les ports que la jeune femme lui offrit. Mais elle refusa catégoriquement qu’il s’endormît et passa le reste de la nuit avec elle. Pour l’enfant, il lui sembla préférable qu’il ne le découvrît pas à son réveil. Alors, ils se promirent de se revoir. Et Jérémie s’enfonça dans la nuit, pour rejoindre le petit hôtel où il logeait.
Les jours qui suivirent ce renouveau du sexe pour cette femme transportée de bonheur, pas un seul ne vit le maître-nageur oublier de rendre visite à ses deux protégés. Il n’avait aucune nouvelle d’une éventuelle famille pour le garçon. Celui-ci s’ouvrait de plus en plus et balbutiait désormais deux ou trois mots dans une langue inconnue. Mais il avait bien saisi que, chez cette femme qui le cocoonait, il devrait porter le prénom de « Paul ». Tel un jeune chat, il y répondait avec emphase. Au camping, personne ne posa de questions. La venue du CRS, vigile des plages, si elle ne passa pas inaperçue, ne suscita aucun commentaire.
Les semaines auraient ainsi pu durer des années. Mais il était des vacances comme de toutes choses, celles-ci devaient avoir une fin. À savoir qu’à un moment, elles devaient aussi s’achever. Et ce dimanche-là, Jérémie aussi avait mis la main à la pâte. Il avait aidé Armelle à boucler des valises surchargées. Évidemment, elle avait couru en compagnie de son fils prodigue les boutiques. Le volume de ses achats vestimentaires faisait exploser ses bagages. Les deux tourtereaux et leur « fils adopté » se jurèrent de se revoir, de se téléphoner souvent. L’heure douloureuse de la séparation s’avançait à grands pas et la tension devenait palpable pour chacun. Paul, lui, faisait mine de ne rien piger. Ce soudain départ le chamboulait-il vraiment ?
Il jouait sur l’aire de jeux du camping en compagnie des autres gamins en vacances. Alors, un dernier câlin entre Armelle et Jérémie, annonçait-il la fin d’une histoire d’amour estivale ? Souvent, ce genre d’aventure ne durait pas plus loin que l’été. Mais celle-ci avait un trait d’union très solide. Un gosse entre quatre et cinq ans qui faisait partie intégrante du voyage de la brune qui embellissait, depuis le sauvetage du gamin. Et surtout, aucun nuage à l’horizon ! Ce garçonnet n’était et ne serait donc jamais réclamé par personne ? Pourtant… un enfant, ça ne devrait jamais se perdre de cette manière ! Et la femme mesurait cette insolence de la vie qui lui offrait deux amours si différents, d’une façon si imprévue. Au diable, donc, les questions existentielles et vivre le quotidien sans songer aux lendemains devenait son crédo. Qui la blâmerait de vouloir prendre en charge Paul ?
Juste après un dernier round sexuel livré avec force, une jouissance hors norme, les deux-là se jurèrent encore et encore une fidélité à toute épreuve. Ce secret qui les unissait y était pour beaucoup. Puis Jérémie lui promettait de tout faire pour se rapprocher d’elle, d’eux par extension. Armelle en avait les larmes aux yeux.
Elle héla depuis le perron l’enfant qui jouait avec ses amis. Cette fois, elle revenait chez elle avec ses précieux cadeaux tombés du ciel. Un amour, un enfant, deux bonnes raisons d’être souriante et de voir la vie sous un autre angle. Le gosse prit place sur le siège arrière et attendit sagement qu’elle s’installât sous le volant. Puis, la plage ne devint qu’un petit ruban blanc laissé derrière elle. Dans son crâne dansait la main agitée tristement par Jérémie. La route serait longue pour arriver dans sa maison. Et Armelle cogitait tellement. Elle cherchait des mots pour expliquer, pour faire comprendre à ceux qui la côtoyaient, la présence insolite de ce nouveau venu dans son existence.
— oOo —
À l’école, le garçon apprenait vite. Une bonne tête, comme disait l’instituteur. Dire que deux ans plus tôt, il parlait à peine, une évolution rapide surprenante pour Armelle aussi. Jamais avec Paul elle n’avait évoqué les circonstances de son arrivée dans sa vie. Dans leur vie, aurait-elle dû dire, puisqu’elle filait avec Jérémie le plus parfait des amours ! Lui habitait avec elle et s’en trouvait bien. Les premières semaines de la venue dans son existence du gosse, elle avait eu peur tout le temps. De tout, de rien, même de la possibilité que Paul soit autiste. Puis il avait rapidement intégré le fait qu’elle le garderait envers et contre tout.
Alors, il avait fini par s’ouvrir à ce monde qu’elle lui offrait. Puis le CRS s’installait avec elle et l’uniforme qui impressionnait tant le gamin, au bout de quelques semaines, rassurait l’enfant. Comment Jérémie s’était-il débrouillé pour dénicher de vrais faux papiers ? Elle s’en fichait complètement, puisque de toute façon, il ne lui raconterait jamais. L’important restait que « leur Paul » s’adaptât bien à cette école dans laquelle Armelle l’avait inscrit. Son histoire d’amour sur fond de ciel bleu avec Jérémie, un enfant pour remplir ses jours, tout concourait à lui rendre un sourire depuis trop longtemps absent.
Des parents de Paul, aucune nouvelle, et la femme commençait à penser que rien ne viendrait plus jamais troubler la belle harmonie ainsi recréée. De la primaire au secondaire, pour le bon élève que Paul était, les cours s’avérèrent n’être qu’une longue continuité de bonnes notes. Il n’avait gardé de ses origines incertaines aucune trace. Et c’était tout naturellement que le jeune homme débarquait à l’aube de sa majorité dans une faculté. Il se destinait à de hautes études, suivant sa route avec une régularité de métronome. Sa voie toute tracée l’amenait doucement vers la fin de ses études de droit. S’il n’avait pas encore une conscience aiguë de ce qu’il ferait, au moins esquissait-il le désir d’aider les autres.
Il fêta donc la fin de ses études avec son diplôme en poche, en compagnie d’une meute de jeunes loups et louves de la même trempe que lui. Jérémie, quant à lui, était fier de son fils, bien qu’il lui arrivât d’avoir l’image fugace de cette petite femme sur une plage avec la minuscule main dans la sienne… il revivait dans ses rêves parfois, l’espace d’une nuit, cette rencontre qui avait changé le cours de sa vie. Puis, pour lui aussi, l’heure d’une retraite méritée profilait sa douceur à l’horizon. Il avait passé de belles années auprès des deux êtres qui lui étaient le plus chers. Et voir son jeune Paul entrer dans la vie active le rassurait.
Entre Armelle et lui, bien sûr, comme dans tous les couples du monde, il y avait eu des hauts et des bas. Mais à aucun moment de leur cohabitation pacifique, l’un d’entre eux n’avait failli à son serment de respecter l’autre. Chacun savait bien que Paul n’était pas le fruit de leurs amours, de leur chair, mais les liens du cœur se montraient souvent plus solides que ceux du sang. C’était un couple soudé qui vivait une aventure hors du commun avec ce gamin qui avait tant grandi ! Qui leur avait aussi apporté tellement de joie et de bonheur ! Personne et surtout pas Armelle n’avait osé aborder l’épineux problème des origines de Paul. Un jour ou l’autre… ils devraient bien trouver le courage de… lui dire !
Ils avaient déjà tant de fois repoussé les limites du concevable. Comment de but en blanc détruire toutes les illusions de ce jeune homme en pleine force de l’âge ? Lui révéler le secret de son arrivée chez elle serait un jour d’actualité, mais elle et Jérémie repoussaient aux calendes grecques ce moment si douloureux. Quelles seraient les réactions du garçon ? Ce que redoutait le plus Armelle, c’était les reproches, ou pire, une croisade pour retrouver sa famille, voire son pays peut-être, et elle n’était pas préparée à cela. Elle l’aimait comme s’il était sorti de son propre ventre.
Finalement, vivre l’instant présent avait du bon. Jérémie et elle étaient et resteraient ses parents à tout jamais !