Plongeons vers la fin du bas Moyen Âge, une époque souvent injustement décriée.
Bonne lecture :)
Flânons dans les bois
J’aime flâner dans les bois, ça m’éloigne des turpitudes de la vie, notre époque n’étant pas sereine, entre les guerres, les disettes et les maladies. J’ai la chance de frayer avec les seigneurs ainsi que les bourgeois plutôt qu’avec les serfs ou les manants. Mais parfois, je me demande si c’est bien la panacée, car certains Grands de ce monde peuvent allègrement donner la main aux pires coupe-jarrets des bas-fonds.
Déambulant au hasard des pas, je regarde les arbres qui tendent vers le ciel, sous le vol des oiseaux. Soudain, sur le côté, je vois passer deux soldats, ils ne m’ont pas vu, je ne me fais pas remarquer, car même si mes habits montrent sans détour mon aisance et mon rang, il n’est point rare d’avoir affaire à des soudards toujours à la recherche de piécettes facilement gagnées.
Tandis que les deux quidams entrent dans une petite clairière, sortant de la pénombre, une donzelle étrangement vêtue apparaît lentement sous le soleil. Malgré la distance, je constate que l’échancrure de sa robe sombre est fort profonde et révèle bien des choses convoitées et fort blanches qui ressortent immanquablement à la vue.
Je m’étonne de trouver une telle femme en ce lieu. Si c’est une ribaude, elle est bien loin des quartiers chauds. Quelque chose dans son allure me dit qu’elle n’est pas fille de rien. Mais les deux soldats ne doivent pas partager les mêmes cogitations que moi, il est visible qu’ils convoitent la donzelle, et, sans détour, ils s’approchent d’elle, heureux de leur bonne fortune en plein beau milieu des bois.
Tchak !
Un premier soldat s’effondre sur place, son voisin ne réagit pas tout de suite.
Tchak !
Le second soldat s’effondre à son tour.
Une surprenante rencontre
Tout s’est passé si vite que je ne réalise point les faits. C’est alors que je découvre que cette femme possède en main une courte arbalète à levier. Je constate aussi sa jeunesse. Toujours caché, je vois la jeune donzelle s’approcher des corps, s’accroupir pour visiblement donner le coup de grâce à l’aide d’une dague et reprendre ses carreaux. Puis, se relevant, elle réajuste son échancrure qui révèle néanmoins encore moult trésors avenants.
Tandis qu’elle fouille avec application les deux cadavres, je me déplace silencieusement dans les fourrés. Depuis mon enfance, j’ai toujours été très fort à ce petit jeu. Après avoir tiré et dissimulé les deux corps dans un proche fourré, la donzelle s’éclipse de la petite clairière, puis elle s’abrite derrière une futaie pour faire l’inventaire de ses rapines.
Je pourrais partir, fuir cet endroit néfaste, mais tout ceci m’intrigue. Alors je me rapproche silencieusement, veillant toutefois à ne point devenir un fol papillon qui se brûle les ailes à la flamme d’une chandelle.
Sans doute trop absorbée et n’imaginant pas une tierce personne dans les environs, la meurtrière ne m’entend point arriver derrière elle. Je pose la pointe de mon épée dans le creux des lombes de la donzelle :
- — Point de geste brusque, gente Damoiselle. Laisse choir ton arbalète et tes carreaux, avance céans jusqu’à cette proche souche, puis assieds-toi dessus, les mains bien visibles.
Elle hésite, pensant sans doute prendre la fuite, mais la pointe lui signifie que c’est peine perdue, alors elle s’exécute. Dès qu’elle est assise, je la contourne, ses yeux verts me lancent des éclairs. Elle me dévisage, assez intriguée par ma mise. Je lui demande alors :
- — Tu sembles surprise…
- — Je m’attendais à un soldat…
- — Désolé de te décevoir, mais je n’ai jamais fait métier d’arme. Toi non plus, je suppose, bien que tu saches parfaitement te servir d’une arbalète… et de tes appas. J’ai pu admirer ta dextérité par deux fois.
Elle fait la moue :
- — Donc, tu sais tout.
- — Tu pourrais me dire « vous », je suis plus âgé que toi, et aussi bien en société.
Véhémente, elle s’anime beaucoup plus :
- — Et ça changerait quoi ? Maintenant que tu m’as attrapée, tu vas faire quoi ?
- — Tu laisses tes mains bien en évidence. Je ne tiens pas à voir surgir une dague dont tu sais aussi te servir.
Elle me regarde droit dans les yeux, riotant sarcastiquement :
- — Ah oui ? Qu’ai-je donc à perdre, dis-moi ? Si je t’obéis sagement, tu vas me livrer, n’est-ce pas ?
- — Qui a dit que j’allais te livrer ?
Surprise, elle ne répond rien sur le coup, puis elle finit par ouvrir la bouche :
- — Donc, je suis libre de m’en aller…
- — Je n’ai point tenu tel discours.
- — Alors, quoi donc ?
M’adossant contre un gros tronc, face à ma captive, je fais danser mon épée de dextre à senestre :
- — Si je te livre au seigneur local, je crains qu’il ne te fasse très chèrement payer ses soldats occis par tes bons soins. D’autant que tu es belle fille.
- — Je n’ose même pas imaginer…
- — Tu aurais pu y songer avant d’abattre ces hommes et aussi d’autres, je présume. De plus, je suppose que tu as sévi dans d’autres seigneuries. On m’a rapporté ces derniers temps diverses exécutions par carreaux. En es-tu la cause ?
Sa réponse tombe, lapidaire :
- — Oui-da.
- — Une vengeance particulière ?
- — Ces gens d’armes ont attaqué mon village natal, une coalition de trois seigneurs. Je suis sur les terres du dernier.
- — Et qu’est-il advenu de ton village natal et de ses habitants ?
Ses yeux lancent des éclairs :
- — Ils ont tout brûlé et tué tout le monde, du vieillard au nourrisson, moi y compris ! Du moins, ils l’ont cru.
- — Diable cornu ! Pour quelle raison ?
- — Juste en représailles d’une querelle entre seigneurs. Une broutille de préséance lors d’un tournoi.
Cette navrante histoire me dit quelque chose :
- — Je crois me souvenir. Ceci ne remonterait-il point à cinq printemps ?
- — Six précisément.
- — Et depuis tout ce temps, tu occis un à un ceux qui ont rasé ton village ?
- — Il m’a fallu presque deux ans pour guérir des coups d’épée dans le corps… J’ai eu de la chance, mais oncques je n’aurai d’enfançon.
Je baisse un peu mon épée, mais pas mon attention :
- — Tout ceci est fort triste, et même si ce n’est point très chrétien comme sentiment, je ne puis te donner tort.
- — De ce fait, tu vas me libérer ?
- — Si moi, un simple marchand, j’ai pu te rendre captive, attends-toi à ce que quelqu’un d’autre le fasse prochainement.
Elle sourit faiblement :
- — Tu es la seule personne à m’avoir surprise.
- — Je m’en félicite. Mais je ne suis guère soldat, c’est peut-être pour cette raison que ta vigilance a chu. Et la prochaine fois, ça risque d’être différent. Entre nous, tu aurais dû t’occuper des trois seigneurs plutôt que de la piétaille.
- — Les seigneurs sont bien gardés.
- — Moi, je les approche sans souci. Mais ne compte pas sur moi pour t’aider directement dans cette entreprise suicidaire.
La donzelle s’impatiente :
- — Mais que veux-tu ?
- — J’y viens, j’y viens, jeune péronnelle impatiente. Je vais te faire une proposition claire et nette. Ensuite, tu décideras si tu acceptes. Au cas contraire, je te libère néanmoins.
Intriguée, me dévisageant, elle plisse les yeux :
- — Je t’écoute.
- — Avant, dis-moi comme tu t’appelles.
- — Eulalie…
- — C’est peu commun dans nos contrées, mais plus usuel au sud, bien au sud. Sauf erreur de ma part, ça signifie « qui parle agréablement », si j’en crois mon grec. Je suis étonné que tu portes un tel prénom.
Un peu plus détendue, Eulalie explique :
- — Ce prénom se transmet de grand-maman en petite-fillotte depuis maintes générations. Et toi, comme t’appelles-tu ?
- — Jehan, tout simplement. Je sais, c’est désespérément commun et usuel.
Ma captive ne perd pas le sens des réalités :
- — Eh bien, Jehan, j’écoute ta proposition.
- — Je vois que tu as l’esprit pratique. J’ai vu comment tu pratiquais avec les soldats. Ta vêture est telle que ces hommes sont égayés par ton décolleté, ce qui te permet d’ajuster ton tir et de les occire avec aisance.
- — Je vois qu’à toi aussi, mon décolleté te plaît.
Sans lâcher mon épée, je souris :
- — Un peu trop, je l’avoue, mais si j’ai un œil dans ton échancrure, j’ai l’autre sur toi et tes gestes. Tu es une fort mignonne damoiselle, mais ma vie est plus importante que le mirage de tes appas. Donc, disais-je, j’ai vu comment tu pratiquais avec ces soldats. J’ai constaté aussi ta démarche, tes parents devaient avoir un certain statut.
- — Mes parents ont veillé à mon éducation, même si je n’étais qu’une fillotte.
- — Et ils ont eu raison.
Eulalie hoche la tête :
- — Merci pour eux. Mais tout ça ne me dit pas ce que tu veux de moi. Tu es assurément quelqu’un habitué à marchander.
- — Tu as raison, venons-en aux faits : je souhaite que tu sois mon épouse, ma compagne.
J’ai déjà vu des personnes étonnées ou ahuries, mais Eulalie vient sans doute de prendre la première place. Ses yeux sont totalement écarquillés, et sa bouche est béante. Elle finit par se ressaisir :
- — Ton… ton épouse ? Ta… ta compagne, ta… ta femme !? Moi ?
- — Oui-da, toi, ma femme, aux yeux des autres.
- — Mais… mais…
Je lui explique ce que j’attends d’elle :
- — J’ai eu dans ma vie des compagnes qui m’ont largement aidé dans mes transactions. Hélas pour moi, certaines d’entre elles se sont déniché un noble ou un bourgeois fortement entiché. D’autres ont préféré se poser quelque part après avoir cumulé quelques argents et ors. Et enfin, l’une d’elles est morte de maladie.
- — Et maintenant, tu n’as plus de compagne pour… pour détourner les yeux et l’esprit de tes proies.
- — C’est remarquablement résumé.
Elle se penche un peu vers moi :
- — Je suppose que « compagne » signifie en affaires et aussi au lit.
- — J’aime joindre l’utile à l’agréable.
- — Même avec mes cicatrices ?
- — De tout ce que j’ai vu de toi, je n’ai point vu de cicatrice…
- — Et ceci ?
Son habit le permettant, elle me révèle son flanc et un peu de son ventre. Elle n’a pas menti, elle a bien reçu divers coups d’épée. Mais ça ne me choque pas, ça ajoute même au charme étrange de cette demoiselle :
- — En effet, tu n’as pas été épargnée, tu as même eu beaucoup de chance dans ton malheur. Mais ça ne me gêne guère, ma proposition tient toujours.
Assez surprise par ma répartie, elle ne répond rien, elle semble réfléchir. Tout en la surveillant, j’en profite pour ajouter :
- — Rien ne t’empêche de dire oui pour quelque temps, Eulalie. Je reste ici encore deux ou trois semaines, puis j’irai vers l’ouest, vers la mer. Si tu restes quelques mois avec moi, tu pourras accumuler de quoi t’installer dans un coin reculé où tu pourras te faire oublier. Si tu acceptes ma proposition, en contrepartie, tu devras mettre de côté ta vengeance, plus question d’occire sous mon nez des soldats ou des seigneurs. Du moins, tant que je serais avec toi. Mais ça te permettra de repérer les lieux…
Elle me sourit d’un air étrange :
- — Dans ce cas, je m’arrangerai pour les occire loin de ton nez et de tes yeux…
- — Je vois que tu as de l’humour… ça te sera fort utile. Alors, ta réponse ?
- — Je suis obligée de répondre tout de suite ?
J’argumente à ma façon :
- — Je ne suis pas de mauvaise composition : mes compagnes, si elles étaient céans en cette clairière, pourraient témoigner positivement pour moi.
- — Elles ne sont pourtant guère restées avec toi…
- — C’est une vie par monts et par vaux. Et beaucoup de femmes aiment une certaine stabilité. D’autres adorent aguicher, mais sont mal à l’aise quand la situation dérape. Je pense que ça ne serait guère un souci pour toi. Mais ce ne sera point une raison pour trancher des gorges.
- — Dommage…
Elle plisse des yeux, me regardant d’une façon très soutenue, comme pour tenter de lire à travers moi.
Vie de castel
Ce matin, couchée avec moi dans un bon lit moelleux, Eulalie s’étire voluptueusement :
- — Il n’y a pas à dire, mais les couches des castels sont nettement plus confortables qu’un lit de feuilles dans un sous-bois !
- — Je te crois sur parole, j’ai rarement eu à dormir sur un lit de feuilles dans un sous-bois. Au fait, j’ai constaté que tu es rentrée assez tard.
- — Je t’ai réveillé ? Désolée ! Pourtant, j’ai fait attention…
- — Je t’en sais gré, mais je te rassure, j’étais dans un demi-sommeil. Ta chasse de la veille a été bonne ?
De la main, elle fait un petit geste désabusé :
- — Les nobliaux sont faciles à berner… Je commence à comprendre pourquoi tes compagnes leur ont mis le grappin dessus dès que possible !
- — Ce qui n’est pas le cas pour toi ?
- — Je préfère être en ta compagnie qu’en celle de ces écervelés !
- — Je te remercie pour la haute estime dans laquelle tu me tiens, chère Eulalie.
- — À ton service, cher Jehan !
Poitrine avenante dévoilée, elle se cale contre l’oreiller :
- — Mais il est vrai qu’être la femme ou la concubine de l’un de ces nobliaux offre divers avantages. Si on ne fait pas trop d’erreurs de parcours, on assure ses vieux jours avec une grande quantité de confort, n’ayant plus jamais faim, ni jamais froid…
- — Oui, je comprends qu’en pareille circonstance une jeune paysanne avisée puisse se laisser tenter, surtout si elle sait s’y prendre.
Eulalie répond :
- — Et pas qu’une jeune paysanne ! Depuis que je suis avec toi, j’ai pu visiter diverses demeures et autres châteaux, et j’ai pris goût à une certaine façon de vivre.
- — Quand on y a pris goût, il est difficile de redescendre…
- — Est-ce vrai que certains nobles ont préféré se suicider plutôt que de rétrocéder ?
Ce n’est pas faux, ce genre de cas s’est produit, mais il n’est pas usuel. J’explique à ma voisine de lit :
- — Le suicide est formellement interdit par notre Sainte mère l’Église et cet acte mène droit en enfer, mais il y a toujours moyen d’aller rejoindre notre créateur sans attenter soi-même à sa propre vie.
- — Je vois la chose… et je la comprends… J’imagine bien un seigneur qui a tout pour lui ne pas supporter cette déchéance.
- — Il y a toujours moyen de louer son épée, mais l’honneur de certains ne le leur permet pas. Il y a peu de temps, les voyages vers Jérusalem étaient une fort bonne opportunité, mais les infidèles ont totale main mise sur les Lieux saints. Mais il n’est pas interdit de tenter sa chance dans diverses contrées lointaines.
Curieuse, la jeune femme demande :
- — Tu as pu aller dans ces contrées lointaines, Jehan ?
- — Le plus loin que j’ai pu aller vers le sud fut Rome.
- — Eh, c’est déjà pas mal ! Et vers le nord ?
- — La Scanie.
- — La Scanie ? C’est situé où ?
Avec avidité, je soupèse son sein que je connais si bien :
- — Une des terres des anciens Norois (Vikings), au-dessus de la Germanie et de la mer Baltique, appelée aussi mer des Suèves.
- — C’est loin et c’est froid !
- — Oui-da. Sinon, à l’ouest, je suis allé en Armorique, et à l’est, jusqu’aux pieds des Carpates, mais j’étais enfançon.
Se laissant tripoter, Eulalie se souvient :
- — Ah oui, tu m’as raconté que ton père avait rencontré ta mère lors d’un voyage dans le Saint-Empire. Elle travaillait aux cuisines d’un duc ou d’un comte, c’est ça ?
- — Oui, d’un comte, ou plutôt, son équivalent. Elle a préféré suivre mon père plutôt que de rester sur place, même si elle avait quand même accès à de la nourriture et à de la chaleur. Je pense qu’elle a été heureuse avec mon père, et elle s’est bien occupée de moi. Hélas, elle est morte de maladie quand j’avais seize ans. C’est là que j’ai vu pleurer mon père pour la première et dernière fois.
La jeune femme est émue :
- — Il devait beaucoup l’aimer…
- — Je le pense.
Je me laisse aller momentanément à la nostalgie. Puis je me reprends. J’avise un morceau de tissu noir juché sur une chaise :
- — Je constate que tu revêts souvent ce serre-taille, un bon achat.
- — Oui-da, il cache mes cicatrices et il met en valeur mon corps, ce qui est utile pour ma quête.
- — Très en valeur, ma chère Eulalie. Il magnifie à la fois tes seins et ton bassin tout en les séparant. Une très bonne idée.
- — Comme je sais que tu n’es point jaloux, je peux te confier que certains nobliaux raffolent que je les chevauche, ceinte de ce serre-taille.
Son sein toujours en main, je bisoute son téton :
- — Ce n’est guère étonnant ! Tu dois faire d’énormes ravages… je suis même étonné que tu ne sois pas resté auprès de l’un d’eux.
- — Tu sais très bien que j’ai une mission à accomplir, même si tu m’avais demandé de la mettre de côté.
- — Telle que tu la mènes actuellement, ça ne jette pas de suspicion sur nous deux, ce qui est le principal. Les affaires que je mène demandent un minimum de confiance. En parlant d’affaires, n’oublie point que j’ai besoin de toi pour le repas de midi.
- — À ce propos, quelle robe mets-je ?
Je bisoute voluptueusement son autre téton :
- — Hmm… la verte ira très bien, avec quelques attaches en moins, mais pas trop, car il y aura des gens d’Église.
- — Bien compris, monsieur mon capitaine !
Comme souvent, nous nous offrons quelques câlins et privautés supplémentaires avant de vaquer à nos occupations du matin.
Petit cadeau
Aujourd’hui, nous avons dû déménager, nous sommes à présent installés dans les soupentes, c’est un peu plus spartiate, mais plus intime. Assis sur le rebord de notre couche, sans oreille indiscrète aux alentours, ma compagne et moi devisons d’un peu de tout. Je ne lui cache rien, elle fait de même avec moi. Eulalie me raconte ses dernières manœuvres :
- — Je crois que j’ai réussi à ferrer bonnement Thibault, le second fils du Seigneur de ces lieux.
- — C’est ce que j’avais cru remarquer, Eulalie.
- — D’après ce que j’ai compris, sa douce et tendre épouse est un peu trop croyante : faut pas faire ceci, faut pas faire cela, sinon ça fait pleurer le petit Jésus.
À ces mots, je me mets à rire :
- — Hahaha ! Et le petit Jésus de Thibault ?
- — Il n’est pas à la fête ! Sauf avec moi…
- — Ah ça ! Tu es une experte en la matière ! Entre son épouse et toi, ça doit être le jour et la nuit pour lui !
- — En parlant de nuit, je crains de devoir découcher cette nuit…
- — Tu es libre de tes mouvements, Eulalie.
Ma compagne m’adresse un beau sourire carnassier :
- — Je sais, mais je préfère te prévenir d’avance. Je vais lui sortir le grand jeu, je vais complètement l’engluer dans ma toile.
- — Toujours ta vengeance ?
- — En ayant un pied sur place, je pourrais mieux m’approcher de mes diverses proies, une en particulier…
- — Le père, je suppose.
Elle ne répond pas, mais son regard parle pour elle. Fouillant dans les replis de mon vêtement, je me décide à l’aider à ma façon. Je dépose une petite fiole dans les mains de ma compagne. Étonnée, elle demande :
- — Qu’est-ce donc ?
- — Une potion qui provoque des hallucinations… Pour être précis, elle exacerbe les peurs les plus secrètes. Si tu ne me crois pas, mets-en une goutte dans un gobelet. Tu verras que le résultat ne sera pas triste ! C’est comme si les portes de l’enfer s’ouvraient devant toi.
- — Comment sais-tu ça ?
Je réponds franchement :
- — Parce que j’ai essayé sur moi-même, et aussi sur d’autres personnes. C’est fort efficace, même trop, même avec une seule goutte. Avec cinq, c’est mortel. Même avec quatre, si la personne est de faible constitution.
- — Pourquoi me donnes-tu ça, Jehan ?
Je développe ma pensée :
- — Je pense que ça pourra t’être utile pour le dessein que tu souhaites accomplir. Un simple coup de dague, c’est peu cher payé pour certains…
- — Tout dépend du coup de dague…
- — Ta victime peut survivre, et elle saura qui accuser. De plus, tout le monde saura qu’il y a eu crime. En revanche, cette potion n’a aucune odeur et aucun goût. De plus, elle agit en différé.
Elle porte la fiole à la hauteur de ses yeux :
Puis elle me regarde :
- — Combien te dois-je ?
- — Les petits cadeaux font les bons amis.
- — Je n’aime pas faire des dettes, je vais te payer à ma façon.
- — C’est-à-dire ?
- — Avec mon corps, bien sûr !
Parfois, malheur peut être bénéfique : hélas pour elle, Eulalie ne peut concevoir, mais en contrepartie, elle peut faire ce qu’elle veut de son corps sans craindre aucune retombée. C’est ce genre de pensée que j’ai parfois quand je me déverse avec délectation en elle, dans sa grotte naturelle, sans être obligé de passer par des chemins détournés que l’Église condamne.
De toute façon, que connaît l’Église au plaisir ? N’est-ce point le Dieu de la Bible qui a dit « croissez et multipliez » ? Dieu nous a créés ainsi, en faisant en sorte que nous ayons une grande jouissance à accomplir son œuvre.
Je comprends parfaitement pourquoi certains seigneurs ne lui résistent pas beaucoup, ma compagne possède des arguments dans sa façon de faire et d’être, surtout si les légitimes sont trop prudes.
Mais foin de toutes ces réflexions : son corps contre le mien, ses seins dans mes mains, ma lance triomphante dans son intimité, je suis un volcan en éruption, bien décidé à entrer en fusion avec cette trop avenante arbalétrière !
Bifurcation
La vie continue, mais je sens que mon quotidien va bientôt changer. Mes affaires sont bientôt finies ici, mais pas celles d’Eulalie, et je pense ne pas réussir à la détourner de sa vengeance. C’est elle qui l’a certainement maintenue en vie quand son corps a été tant transpercé et qu’elle a mis deux ans pour s’en remettre, d’après ses dires.
Quelque chose me dit qu’aujourd’hui, je suis couché auprès d’Eulalie pour la dernière fois, du moins pour ces prochaines semaines, et peut-être un peu plus. J’ose espérer que ce ne soit pas définitif. Ce matin, au réveil, la caressant délicatement, je lui dis :
- — Si jamais tu changes d’avis, sache que je serai dans la contrée de Dourbaume jusqu’à la Noël. Ensuite, je descendrai le long de la côte jusqu’à la Baie Bleue. Il te sera facile de me retrouver.
- — Merci pour ton offre, Jehan, mais j’ai encore beaucoup à faire ici.
Sa vengeance est plus puissante que notre relation, je ne peux pas lui en vouloir. Je lui donne un conseil que je pense avisé :
- — Je comprends, mais ne te laisse pas dévorer de l’intérieur.
- — J’y veillerai, ne t’inquiète pas…
- — Je ne voudrais pas qu’il t’arrive malheur, ma douce.
- — Tu es gentil, Jehan…
Fébrile, je la capture dans mes bras pour la coucher à nouveau et lui refaire l’amour. Peut-être la dernière fois, hélas…
Sur la route
J’ai été assez triste de devoir quitter Eulalie, mais elle avait sa mission à terminer, et rien ne l’en détournera, d’autant que ses dernières cibles sont à portée de main, surtout qu’un grand banquet est prévu dans une quinzaine de jours. Tandis que je l’enlaçais, ses derniers mots ont été :
- — Merci pour tout, Jehan, tu as été ma meilleure rencontre…
Elle m’a ensuite gratifié d’un baiser qui ne s’oublie pas !
Ponctuellement, j’apprends diverses choses sur l’endroit où j’ai laissé Eulalie. Quelques jours après mon départ, il y a eu quelques morts subites, à la suite de divers accidents plus ou moins malencontreux.
Puis, les événements se sont singulièrement emballés.
Juste après le banquet organisé pour la grande réunion des seigneurs de la contrée et parfois d’un peu plus loin, une étrange maladie cloua la plupart des convives, dont certains décédèrent. Le père de l’amant d’Eulalie semble être mort en voyant s’ouvrir devant lui les portes infernales, si on en croit les personnes qui assistèrent à ses derniers moments : son visage portant indubitablement la marque d’une grande terreur indicible.
Il ne fut pas le seul dans ce cas. D’autres hommes très bien placés eurent le même désagrément. La rumeur populaire parle toujours et encore de la visite d’un démon. La même rumeur demanda que le château soit brûlé aussitôt pour le purifier. À la place, un défilé de prêtres et de deux évêques en habits d’or se chargea d’exorciser les lieux.
- — Ce fut une belle procession ! J’y étais comme je vous vois ! J’ai pu contempler diverses reliques fort puissantes, comme un fémur de Saint Donatien, une phalange de Sainte Gertrude et un rivet de la grille de Saint Laurent ! Et surtout, Dieu soit loué, il y avait aussi un copeau de bois de la Sainte Croix ! C’est dire !
- — En effet, voilà bien de puissantes reliques !
Cette cérémonie semble avoir eu de bénéfiques effets, puisque plus personne ne décéda ensuite (si on excepte deux personnes de basse extraction, mais ça ne compte pas). Néanmoins, la plupart des gens préférèrent déserter cet endroit maudit et ne plus y remettre les pieds, ni même l’avoir à portée de vue. On ne sait jamais, les diablotins ont le pouvoir de vous enlever contre votre gré.
Je me demande ce qu’est devenue Eulalie ? Est-elle partie sur les chemins ? Est-elle restée avec Thibault ? Je n’ai pas pu le savoir. La dernière information que j’ai pu avoir était celle d’un trouvère qui m’affirma les avoir vus l’un à côté de l’autre, lors de la prestation qu’il avait donnée environ un gros mois après le banquet fatal.
Comme quoi le délai de deuil fut court…
Ayant quartier libre pour environ deux mois, je me décide à aller voir sur place de quoi il en retourne, Eulalie m’ayant été signalée dans une contrée voisine. Il me faudra une petite semaine de cheminement pour arriver à bon port. Mais j’ai envie de savoir ce qu’est devenue mon ex-compagne.
Au détour d’un pont
Alors que je viens de franchir le péage d’un pont situé à trois jours de marche du château vers lequel je me dirige, j’ai la surprise de voir surgir devant moi une silhouette connue : Eulalie. J’ouvre de grands yeux étonnés, puis, comme elle me voit sourire chaudement, mon ancienne compagne de route s’approche timidement de moi :
- — Bonjour, Jehan…
- — Bonjour, Eulalie.
Mains dans le dos, son bagage au sol, elle ne dit rien, se contentant de me regarder. Je prends la parole :
- — D’après ce que j’ai pu ouïr, j’ai compris que tu n’étais pas restée inactive ces derniers temps…
- — J’ai enfin accompli le but que je m’étais fixé, il y a déjà quelques années…
- — Et tu te sens vide ?
- — Oui, je l’avoue. Je n’ai vécu que pour accomplir ma vengeance. Je suis à présent vengée, je devrais être contente, heureuse, mais ça me semble vain à présent. Au fait, je croyais que tu descendais la côte ?
Je fais comme si je n’avais pas entendu sa dernière interrogation. En remplacement, je pose la question à laquelle je n’ai pas eu de réponse, malgré mes recherches :
- — Et ton Thibault ?
- — Ah, tu n’es pas au courant ? Il a eu un malencontreux accident, il a dévalé un escalier de tourelle de haut en bas, il s’est rompu le col.
- — Ah bon ? La main de Dieu ?
- — La mienne, plutôt. Il commençait à devenir moins idiot que prévu…
Donc, elle n’a pas choisi la solution de facilité qui consistait à rester la concubine de cet homme. Elle aurait même pu prendre à terme la place de l’épouse, les hommes étant facilement manipulables quand ils cogitent avec ce qu’ils ont sous le nombril.
Tandis qu’elle parle, elle regarde autour de moi, elle scrute les environs. Devinant ce qu’elle cherche, je dis :
- — Je suis seul. Sache que tu es irremplaçable, Eulalie.
- — Ah… Euh… est-ce que tu veux encore de moi, Jehan ?
- — Pourquoi ne voudrais-je point de toi ?
Visiblement soulagée, la jeune femme affiche néanmoins un sourire crispé :
- — Je viens de faire le malheur de trois familles…
- — Ces personnes ont fait le malheur de toute ta famille, et de bien d’autres.
- — Ça ne te dérange pas de côtoyer une criminelle vouée à rôtir en enfer ?
- — Quand nous nous sommes rencontrés, tu venais d’occire deux soldats avec ton arbalète. Et tu n’en étais pas à tes premières victimes.
Son sourire devient plus lumineux :
- — J’aime bien ta façon de voir les choses… c’est l’une des raisons pour laquelle j’espérais revenir à tes côtés.
- — L’une des raisons ? Ai-je tant de qualités, Eulalie ?
- — Tu n’es pas non plus un saint, mon cher Jehan.
À mon tour, j’affiche un évident sourire :
- — Je préfère ne pas être un saint : ils ont souvent une vie faite de mortifications et on ne peut pas dire qu’ils meurent souvent paisiblement dans leur lit.
- — Je te reconnais bien là, Jehan.
Ravi qu’elle soit revenue à moi, j’ouvre largement les bras :
- — Viens m’embrasser : un gros baiser vaut mieux que dix mille paroles !
Elle ne se fait pas prier pour se jeter dans mes bras.