| n° 23600 | Fiche technique | 10983 caractères | 10983 1931 Temps de lecture estimé : 8 mn |
18/04/26 |
Résumé: Un simple dîner entre voisins. | ||||
Critères: #psychologie #érotisme #volupté #candaulisme #couple #libertinage | ||||
| Auteur : L'artiste (L’artiste) Envoi mini-message | ||||
Ils habitent à deux rues. On dîne chez eux un samedi. Une première. Un apéritif correct, des bougies, une musique discrète qu’on n’écoute pas, et cette façon qu’a Claire de sourire dès qu’on la regarde ou qu’on lui pose une question.
Son mari, Julien, parle vin avec assurance, je ne suis pas certain qu’il s’y connaisse vraiment. Ma femme, Élise, hoche poliment la tête. Moi, je coupe le pain, je fais ce qu’on fait dans ce genre de soirée, c’est-à-dire semblant d’être détendu.
La table est ronde. Détail sans importance, donc évidemment essentiel. Je suis assis à côté de Claire, l’épouse de Julien. Lui est en face de moi, à côté d’Élise.
Je remarque d’abord les choses idiotes : la chaleur de la pièce, le bruit des verres qu’on repose, la sauce trop brillante dans l’assiette… le genou de Claire qui frôle le mien et que je classe aussitôt dans la catégorie des accidents. On ne peut pas passer sa vie à soupçonner les gens d’intentions, ce serait épuisant.
Je me décale à peine.
Elle ne bouge pas.
Je continue à parler. Enfin, je crois. Il me semble que je réponds à une question sur les travaux dans la rue, ou les vacances de février, ou un truc dans le style.
Le contact revient. Plus net.
Sa jambe contre la mienne reste là. Ça ne peut plus être involontaire.
Je relève les yeux. Claire sert du vin à Julien. Son visage n’a pas changé. Pas de sourire complice. Pas d’insistance. Rien. La correction parfaite. Je pourrais me reculer franchement. Je pourrais. Une sortie de secours peinte sur un mur en feu.
Je prends mon verre et bois un peu trop vite. Élise me jette un regard bref, juste assez pour me donner l’impression d’avoir déjà quelque chose à cacher. Puis je la vois se figer. C’est infime. Une tension dans la bouche. La fourchette suspendue un battement trop longtemps. Ses épaules qui montent à peine, puis redescendent. Si on ne la connaît pas, on ne remarque rien. Moi, je la connais depuis onze ans. Je sais quand un truc cloche.
Julien parle encore. Une histoire de collègue, de chantier, de réunion, je crois. Il a cette voix égale, presque trop. Il ne regarde personne en particulier. Sa main gauche est sur la table. L’autre pas. Mon estomac se resserre et un froid glacial parcourt mon dos.
Je pense « Non. » Puis « Si. »
La honte arrive avant la colère. Une honte absurde, sans faute clairement désignée.
Le genou de Claire glisse de nouveau contre le mien. Je me redresse. Le souffle coupé.
Le contact s’interrompt. Je respire. Et au même instant, je vois Élise inspirer profondément, puis expirer lentement aussi.
Je n’aurais jamais cru qu’un silence pouvait devenir si lourd autour d’un gratin. J’essaie d’éviter le regard d’Élise, elle fait pareil.
Claire me demande si je veux encore un peu de salade. Je tourne la tête vers elle, incrédule. Rien de trouble en apparence. Rien à quoi se raccrocher pour protester. C’est presque admirable. Ou monstrueux. J’hésite.
Je dis « non merci ». Ma voix m’étonne. Elle tient debout.
Puis sa main, cette fois. Plus haut, à peine, juste assez pour me faire comprendre que le premier contact n’était qu’une politesse.
Je serre les dents.
En face, Élise baisse les yeux vers son assiette, ses doigts se tendent, il me semble bien qu’elle retient sa respiration. Julien, lui, reste silencieux.
La paume sur ma cuisse remonte doucement, l’air de rien. Jusqu’à s’immobiliser sur ma braguette pour envelopper ma queue par-dessus le tissu. J’inspire profondément. Plus par réflexe qu’autre chose, mon sexe réagit, se gonfle.
Je pourrais encore me lever. Dire qu’on rentre. Renverser mon verre, faire quelque chose. N’importe quoi, pourvu que ça mette fin à cette comédie. Le problème, c’est qu’à mesure que l’idée se précise, une autre se glisse, plus trouble, plus laide : si je parle, j’oblige Élise à nommer devant eux ce qui est en train de nous arriver. Alors je me tais. Et à ma colère s’en ajoute une contre moi.
Élise, en face, lâche sa fourchette qui résonne sèchement. Un souffle tendu s’échappe de sa bouche.
Je laisse tomber ma serviette. C’est ridicule, je sais. Cliché parmi les clichés. Mais je n’ai rien trouvé de mieux.
Je me baisse.
Je ne vois presque rien d’abord. Le bois sombre de la table, les pieds des chaises, le bord de la nappe. Puis tout devient plus net. La robe d’Élise légèrement retroussée. La main de Julien qui s’active sous la dentelle.
Quand je me redresse, un nœud dans la gorge, Élise me fixe. Une question nue. Est-ce que toi aussi ? Ou : qu’est-ce qu’on fait ? Je réponds sans bouger. Il suffit parfois d’un regard qui ne ment plus.
Claire a retiré sa main. Julien a ramené la sienne sur la table. S’ils avaient continué, j’aurais trouvé en moi la brutalité nécessaire pour stopper la soirée. J’en suis presque certain. Ou j’essaie de l’être.
Au lieu de ça, ils attendent. Ils nous rendent le poids entier de la décision.
Je sens encore la chaleur laissée sur ma cuisse comme une preuve. En face, Élise a les joues un peu plus hautes. Pas rouges. Tendues. Ses doigts restent nerveux autour de son verre.
Julien pose une question sur notre immeuble. Claire coupe un morceau de pain. Le dîner reprend une apparence normale avec cette cruauté particulière des choses qui continuent comme si de rien n’était.
La main de Julien a de nouveau disparu. Élise inspire maintenant lentement, ferme un bref instant les yeux et passe une langue discrète sur sa lèvre. Je ne la quitte pas du regard.
Claire tourne légèrement la tête vers moi. Pas un sourire. Mais sous la table, elle dézippe ma braguette. Je ne bouge pas. Elle libère mon sexe. Je ne bouge toujours pas. Ses doigts se resserrent autour de moi. Ma respiration se coupe. Une poigne solide, puis elle attend.
En face, Élise baisse les paupières, puis les relève. Un imperceptible mouvement d’épaules trahit un bassin qui ondule. Son visage est figé. Grave. Elle paraît présente. Je ne sais pas si ce qui me traverse alors est du désir, de la jalousie, de la peur. Je sais seulement que les doigts serrés autour de ma queue me semblent de moins en moins étrangers. Et que, de l’autre côté de la table, ma femme ne détourne plus les yeux.
Claire retire sa main la première, laissant un froid, presque un vide. Elle a obtenu ce qu’elle voulait : le point précis où plus personne ne peut encore se raconter d’histoire.
Julien se lève pour aller chercher le dessert. Le bruit de sa chaise me fait presque sursauter. C’est grotesque, cette façon qu’a la soirée de continuer. On débarrasse les assiettes. On empile les verres. Claire prend les fourchettes avec un soin irréprochable. Élise l’aide. Je les regarde toutes les deux se croiser près du buffet avec une correction parfaite, qui me paraît soudain plus obscène que ce qui se passait plus tôt sous la table.
Puis Julien revient avec une tarte qu’il pose comme si nous étions quatre adultes convenables arrivés sagement à l’heure du dessert.
Sa voix est simple. Pas basse, pas lourde, pas chargée d’un sous-entendu. Il ne nous aide pas. Il ne nous offre aucune vulgarité à laquelle nous raccrocher pour nous indigner.
Élise lève les yeux vers moi. Elle ne tremble plus.
Je connais ses silences. Il y a celui de l’agacement, celui qu’elle réserve à ma manie de laisser traîner tout ce que je touche n’importe où. Celui-ci, je ne le connais pas. Ou plutôt, si. Je le reconnais d’un bloc. C’est le silence qu’elle aurait en découvrant qu’elle n’a pas envie de reculer.
Claire coupe la tarte.
La lame entre dans la pâte avec un petit bruit sec.
C’est la première phrase franchement cruelle de la soirée. Parce qu’elle nous tend encore une sortie honorable. Je pourrais m’y engouffrer. Dire « oui, tout à fait, semaine compliquée, merci pour le dîner, on file ». Je pourrais sauver l’image. Ou une idée de nous, peut-être.
Je ne dis rien.
Élise non plus.
Julien sert les parts.
Il se rassied. Ses mains restent bien en vue. Claire fait de même. Cette réserve soudaine devient presque insupportable. Ce qui me révoltait depuis le début, je le comprends enfin : leur assurance.
Je prends une bouchée que je ne sens presque pas. La tarte est sans doute excellente. Quelqu’un, dans une autre vie, l’apprécierait beaucoup.
Elle regarde Élise. Ni sourire ni excuses.
Julien ne bouge pas.
Je repose ma cuillère.
Élise garde les yeux sur son assiette, puis essuie calmement le coin de sa lèvre avec sa serviette.
Sa voix est basse, posée, plus froide que je ne l’ai jamais entendue. Lucide.
Le silence retombe.
Puis Julien parle enfin.
J’hésite entre rire et m’étrangler. Une excuse imparfaite, donc presque honnête.
C’est la première fois depuis le début de la soirée qu’Élise me regarde sans attendre que je comprenne à sa place. La question, c’est : qu’est-ce qu’on fait ?
Je pourrais encore reculer, au lieu de ça, je demande, d’une voix plus calme que je ne l’aurais cru :
Claire et Julien se tournent vers moi, mais c’est Élise que je fixe, et c’est à elle seule que ma phrase est adressée. Elle ne baisse pas les yeux.
Ses mots me traversent de part en part.
Julien acquiesce. Claire pose sa serviette à côté de son assiette. Encore cette sobriété. Cette absence presque insupportable de théâtralité. Personne n’a l’air ni exalté ni ivre.
Je hoche la tête.
Une décision calme. Et vertigineuse.
Claire se lève.
Nous quittons la table dans un ordre hésitant. Julien passe devant avec les verres. Claire le suit. Je me lève en même temps qu’Élise. Nous restons un moment immobiles derrière nos chaises.
Élise ne dit rien et pose seulement sa main sur mon avant-bras, que je couvre de la mienne. Mari et femme. Rien d’extraordinaire, et pourtant infiniment plus intime que tout ce qui nous a traversés jusque-là.
Je ne sais même pas si les deux autres nous entendent d’où ils sont.
Le visage d’Élise est grave, fermé presque, mais ses yeux ont cette netteté étrange que je ne lui connais qu’aux moments où elle a déjà choisi.
Elle laisse passer une seconde.
Je ferme les yeux un instant.
Quand je les rouvre, Julien a allumé la lampe du salon. La pièce est plus douce que la salle à manger, plus basse de lumière, avec ses livres bien rangés, son tapis épais. Claire s’est arrêtée près de la fenêtre. Elle nous attend sans impatience.
Personne ne se jette sur personne. Seulement quatre respirations trop conscientes d’elles-mêmes, et cette certitude que le seuil a déjà été franchi en partie, là-bas, entre le plat et le dessert.
Nous avançons.
Derrière nous, la salle à manger reste éclairée, impeccable, avec les assiettes encore sur la table et la lame du couteau posée près de la tarte entamée.
J’ai une pensée absurde : demain, il faudra bien que quelqu’un fasse la vaisselle.
Puis Claire referme doucement la porte.