| n° 23594 | Fiche technique | 7871 caractères | 7871 1333 Temps de lecture estimé : 6 mn |
14/04/26 |
Résumé: Un homme décrit sa rencontre avec une femme à son ami. | ||||
Critères: #épistolaire #érotisme #romantisme fh | ||||
| Auteur : Elle_O Envoi mini-message | ||||
Henri,
Le courrier de ce matin aura pour vous une saveur bien différente des billets précédents, mon ami. Si je prends la plume dès les premières lueurs du jour, c’est que je ne puis demeurer en repos plus longtemps : une agitation délicieuse m’habite et mon cœur, trop plein, exige d’être soulagé par l’aveu. Et à qui pourrais-je confier ce tumulte, sinon à vous, fidèle compagnon de mes égarements, dépositaire de mes plus secrètes douleurs comme de mes plus ardentes espérances ?
Mon ami… elle est venue à moi.
Je vous vois sourire, peut-être d’incrédulité, peut-être de soulagement. Vous, Henri, qui m’avez vu pendant ces longs mois consumé d’une fièvre que rien n’apaisait ; vous qui m’avez trouvé tantôt exalté, tantôt abattu, suspendu aux caprices d’un silence, au moindre retard d’un billet ; vous qui redoutiez que cette passion ne m’emportât tout entier, jusqu’à ma raison même… Ah ! que ne donnerais-je pour que vous eussiez été témoin de ma résurrection !
Car je suis, aujourd’hui, le plus heureux et le plus accompli des hommes.
Quelle beauté ! Quelle grâce souveraine !
Elle reposait contre moi il y a à peine quelques minutes, enveloppée dans les draps encore humides de nos élans. J’aimerais parvenir à vous traduire l’extase qui m’inonde, tant je suis comblé. Mes mains tremblent encore, et si je n’étais retenu par cette absurde loi de Newton qui commande à nos corps de demeurer au sol, je vous écrirais cette lettre en traçant dans les airs une sarabande de joie, comme un fou bienheureux qui s’élève au-dessus des anges.
Il me semble encore qu’elle repose contre moi. La place qu’elle occupait tout à l’heure conserve sa chaleur, et les plis des draps gardent l’empreinte de son abandon. Toute la chambre respire sa présence : l’air lui-même paraît chargé d’elle.
Mais il faut vous dire. Il faut que vous sachiez.
Elle a donc répondu à ma dernière lettre. Non point par ces mots hésitants dont elle avait coutume d’orner ses refus, mais par sa présence même. Elle est venue.
Je n’ai point interrogé le ciel sur les raisons de cette grâce. Je n’ai point voulu troubler ce miracle par une pensée inquiète. Il sera bien temps, peut-être, de trembler plus tard. Pour l’heure, je vis.
Lorsqu’elle parut, la lune enveloppait le monde d’une douceur complice. Une lumière pâle qui dessinait ses traits, et jamais vision ne m’a paru plus saisissante. Elle n’était point seulement belle : elle était désirable d’une manière qui défiait toute retenue.
Je m’approchai d’elle comme on s’approche d’un mystère que l’on craint de dissiper en le touchant. Et pourtant, à peine mes mains l’eurent-elles effleurée, que toute hésitation s’évanouit. Elle ne se déroba point. Mieux encore : elle se laissa aller à moi avec une docilité qui me bouleversa.
Henri… quelle ivresse que ce premier instant où l’on comprend que l’on n’est plus seul à désirer.
Ses regards, d’abord voilés d’une pudeur fragile, s’ouvrirent peu à peu, et je crus y lire ce trouble que j’avais tant espéré. Alors, je n’eus plus de mesure. Tout en moi tendait vers elle. Toute parole devenait inutile ; il ne restait que nos souffles, nos gestes, et cet intime langage plus ancien que tous les discours.
Je ne saurais vous dire combien de temps dura cet égarement délicieux. Le temps lui-même semblait s’être retiré pour nous laisser à notre nuit.
Je sais seulement qu’elle se livra.
Non point avec cette réserve que j’avais redoutée, mais avec une générosité, une ardeur même, qui achevèrent de me perdre.
Tour à tour timide et audacieuse, elle passait de la retenue à une liberté presque insolente, comme si chaque instant passé contre moi effaçait en elle une dernière hésitation. Il y avait dans ses gestes une sincérité qui ne trompe point : elle ne feignait pas. Elle ressentait.
Et moi… je la contemplais autant que je la possédais.
Car il est des instants, Henri, où le plaisir cède à une forme d’émerveillement plus profond encore : celui de voir un être s’abandonner, se transformer sous vos yeux, devenir autre par votre seule présence.
Elle était cela.
Une métamorphose vivante entre mes bras.
Lorsqu’enfin nos forces s’apaisèrent, elle demeura contre moi, silencieuse, comme si le monde extérieur n’avait plus de prise sur elle. J’aurais voulu que cet instant ne finît jamais. J’aurais voulu suspendre l’aube elle-même.
Mais l’aube est venue.
Et me voici maintenant, partagé entre une plénitude que rien n’égale et une inquiétude naissante que je m’efforce encore de tenir à distance.
Henri, permettez-moi de revenir en arrière, car je sens que ma main, emportée par la fièvre du récit, a omis de vous peindre les détails sans lesquels vous ne pourriez comprendre toute l’étendue du bouleversement qui fut le mien.
Je veux vous dire l’avant.
Je veux vous dire l’instant où tout a basculé.
Je m’étais surpris, au crépuscule, à ranger ma chambre comme un fiancé fébrile qui attend l’arrivée de sa promise. Je disposais les objets mécaniquement, sans savoir encore que mon âme préparait un sanctuaire. La fenêtre entrouverte laissait entrer un souffle tiède chargé de parfums nocturnes. J’ignorais que ce même souffle allait, quelques instants plus tard, se mêler à celui d’une femme qui bouleverserait ma destinée.
Je me revois, assis, tentant de lire sans comprendre un seul mot. Mes yeux parcouraient les lignes, mais ma pensée vagabondait vers elle. Depuis sa dernière lettre, mon cœur n’avait cessé de battre comme si un tambour invisible réglait son rythme sur une attente démesurée.
Puis, soudain, le bruit des roues sur les pavés de la cour. Des chevaux qui piaffent. Je crus d’abord à une illusion. Je demeurai immobile, pétrifié. Mais je me levai enfin et m’ébrouai pour reprendre contenance.
C’était elle.
Je ne sais quelle expression avait mon visage quand je la retrouvai sur le perron, mais le sien… ah ! son visage ! Il portait cette résolution fragile que l’on devine chez ceux qui accomplissent un geste qu’ils redoutent.
Elle venait enfin. Pour s’offrir à ce qu’elle craignait autant qu’elle le désirait.
Je ne vous décrirai pas ce qui suivit avec les termes crus que la chair pourrait inspirer ; ce serait profaner la délicatesse de ce qu’elle m’a donné. Mais je puis vous dire que tout en elle parlait un langage que mes sens, depuis des mois, s’efforçaient en vain d’oublier. Sachez toutefois, Henri, que de la commissure de ses lèvres rosies jusqu’à la pointe érigée de son entrecuisse, j’ai fait d’elle ma femme. J’ai pu l’étreindre si pleinement que je pouvais sentir son humidité se déverser sur l’objet de ma fierté.
Les heures s’écoulèrent comme un songe. La nuit se fit complice, s’épaississant autour de nous comme pour nous soustraire au monde.
Sa voix – lorsqu’enfin elle osa l’employer – n’était plus qu’un souffle. Parfois elle tremblait et parfois elle riait d’un rire si léger qu’il me brisait le cœur.
Je la sentais hésiter, revenir, se rapprocher encore.
Elle se donnait par élans successifs, comme une vague qui avance, se retire, puis frappe enfin le rivage avec l’assurance de ne plus refluer.
Et dans chacun de ces élans, Henri, je me découvrais plus homme que je ne l’avais jamais été.
Lorsqu’elle s’est endormie, sa tête posée contre mon épaule, je demeurai longuement éveillé. Je la regardais respirer. Sa main, abandonnée contre ma poitrine, semblait vouloir y puiser la chaleur qui lui manquait. Je n’osais bouger, de peur de rompre la fragile paix que j’avais conquise après tant de tourments.
Il me sembla alors que tout, en moi, trouvait enfin sa place : mes souffrances, mes folies, mes inquiétudes… Tout s’ordonnait autour de ce miracle silencieux.
Je crois, mon ami, que ce fut le moment le plus pur de ma vie.
Et maintenant, l’aube est là.
Elle a quitté la chambre et je l’ai regardée descendre l’escalier.
Que vais-je devenir, mon ami ?
Car une seule nuit a suffi à rendre toute absence insupportable.
Je la veux. Encore !
Avec toute mon amitié la plus vive et la plus sincère,
Édouard