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Temps de lecture estimé : 11 mn
04/04/26
Présentation:  Récit de notre passé inspiré et romancé.
Résumé:  Line & Patrick : leur histoire avait commencé bien avant leur rencontre.
Critères:  fh hplusag frousses médical uniforme anniversai revede
Auteur : Line  (Auteur débutante, inspirée, passionnée, épanouie.)      Envoi mini-message

Collection : Line & Patrick
Destins croisés

Je m’en rappellerai toute ma vie de ce matin de mai 95, le soleil était rasant sur Sarajevo, comme un jour d’été mais avec une fraîcheur printanière. Cette ville magnifique était défigurée par les conflits humains.


Je suis tout juste sortie de mes études, me voilà propulsée sur le front, infirmière à la Croix-Rouge par vocation ! Ma fraîcheur printanière personnelle et ma joie de vivre me permettent de tenir dans ce quotidien oppressant, la guerre omniprésente. Mais ce jour-là, c’est mon anniversaire et le Destin allait m’offrir de beaux cadeaux ! J’ai une petite permission exceptionnellement autorisée de deux heures qui me permet d’aller voir mes petits protégés sur Sniper Alley : les chiens errants. Ils sont plus que courants – la surpopulation très présente –, livrés à eux-mêmes, j’avais décidé de leur apporter un peu de douceur dans ce monde dangereux.


J’arrive, les bras chargés de nourriture, à l’angle de la rue ; je sais que mes chiens m’y attendent avec la ponctualité de soldats au garde-à-vous ! Ils sont tous là : Mishka, un jeune berger toujours content de me voir ; Jež, mon préféré, un petit bâtard court sur patte et tout balafré mais qui m’a fait confiance et me laisse l’approcher doucement ; China, sa sœur, je pense, ils se ressemblent, elle est plus timide, peut-être a-t-elle eu de mauvaises rencontres avec les humains ; Zabalj, le sauvage, il me craint encore, prend la nourriture que je lui jette, mais il ne s’approche pas.


Tous là ? Non ! Il manque Meda. Elle était gestante ces derniers jours, je la cherche, je l’appelle, je l’entends, je la trouve sous une tôle qui lui sert de niche de fortune dans la petite ruelle adjacente.

Quelle surprise ! Le plus beau des cadeaux pour mes vingt ans : Meda est maman de quatre petits chiots qui gambadent maladroitement autour d’elle pour chercher ce lait nourricier qui leur permettra de devenir grands et forts ! Je reste un moment avec elle, je lui donne les morceaux de viande que je lui avais gardés, quelques caresses et je lui promets de vite repasser la voir. Je donnerai des noms aux petits à mon prochain passage, c’est promis !


Je repars vers mon devoir humanitaire avec mon âme d’enfant retrouvée et ma joie de vivre en pleine explosion. Peut-être trop, car j’ai occulté ma sécurité : un instant d’inattention et j’entends un bruit sourd claquer dans mon oreille, un tireur isolé m’a prise pour cible ! Mon instinct reprend le dessus, je cours me mettre à l’abri le plus vite possible dans l’entrée d’une maison abandonnée. J’entends un autre sifflement, mais plus familier, celui-ci. Caractéristique, je dirais même, il se rapproche de moi ! J’attends sans un bruit, mon cœur proche de s’arrêter, je suis seule, sans moyen de communication. Mourir le jour de mon anniversaire, quel cadeau du Destin ! Farceur, mais j’apprécie moyennement quand même.


Soudain, je vois un énorme blindé blanc siglé U. N. 1 qui s’intercale entre le tireur qui veut ma peau et moi ! Un engin envoyé par la providence ! Je reprends mon souffle, une lueur d’espoir, je pourrais revoir les bébés. La réalité reprend son cours, le canon surplombant le blindé se met à pivoter, une petite trappe s’ouvre à l’arrière de l’engin divin. Un bras musclé tatoué d’une petite coccinelle en sort et actionne un petit levier.


Quelques secondes plus tard, dans un fracas assourdissant, le canon se met à cracher une courte rafale d’obus. Les étuis fumants tombent jusqu’à mes pieds, mes oreilles me font mal, des acouphènes bourdonnent. Puis le silence, comme le calme après la tempête. Le blindé est toujours là et au loin derrière, sur la façade d’un immense immeuble de style soviétique, une fenêtre disparaît sous la poussière en recevant les obus explosifs de 20 mm.


Les portes arrière du VIB2 s’ouvrent et un gars en sort, gilet pare-balles et casque bleu sur la tête, il se penche vers moi et me dit :



Il remonte dans son engin, le sifflement du moteur s’éloigne aussi rapidement qu’il était arrivé, mon sauveur disparaît dans le nuage de poussière laissé derrière lui.


Je n’ai pas eu le temps de voir son visage distinctement mais son sourire discret m’a marqué, il avait l’air si gentil. Dans d’autres circonstances, je l’aurais probablement invité à prendre un verre. Je me rappelle aussi qu’il y avait écrit « Mercure » sur le côté du blindé. C’est le surnom que donnent les soldats à leur char : des noms de planètes. Plus tard, mes recherches pour tenter de retrouver l’équipage de ce char ont été vaines. Inconnu, comme le soldat, mais qui avait dû avoir une vie bien remplie avant de tomber dans l’oubli général.




○●○ Vision de Patrick ○●○



Moi, c’est Pat’, ou le Taiseux, comme me surnomment les potes. Voilà trois ans que je partage ma vie avec eux, l’unité des Forces spéciales est devenue ma nouvelle famille. Cette mission à Sarajevo est plus compliquée que les autres en ça qu’elle fait de nombreuses victimes civiles. C’est notre métier, notre devoir de suivre les ordres mais, par moment, c’est difficile de fermer les yeux. Avec mes gars, on tente tant bien que mal de glorifier un peu notre karma par de petites actions quand les occasions se présentent.


Ce jour, je m’en rappellerai toute ma vie.

Je suis aux commandes de mon 20 mm et Greg pilote Mercure, notre VIB. On avait choisi ce nom en hommage au dieu grec, comme médiateur et messager.

On emporte toujours avec nous notre mascotte d’équipe : une petite coccinelle porte-bonheur, c’est pas qu’on est superstitieux, mais ça coûte rien de donner un p’tit coup de pied à la malchance ! Greg l’a en figurine qu’il accroche au-dessus de son poste de pilotage, il dit qu’elle le protège des conneries qui pourraient lui tomber sur la tête.

Pour mon cas, c’est un tatouage discret fait par Adam, il était tatoueur avant d’intégrer notre équipe. Elle s’est posée derrière mon bras pour surveiller mes arrières.


On roule sur Sniper Alley. Mission de reconnaissance, on nous a ordonné, alors je surveille les environs par les meurtrières blindées qui laissent à peine passer la lumière. Mes yeux sont habitués et je vois très bien malgré tout, et vaut mieux, sinon c’est recalage, ou la lumière blanche au bout du tunnel, si vous voyez ce que je veux dire.


C’est paisible dehors en ce matin de printemps, le soleil réchauffe fraîchement la carlingue, Greg fredonne sa chanson favorite : Strawberry Fields Forever. Y a comme une ambiance de film hollywoodien, mais faut pas oublier que dehors, c’est pas très Sunset Boulevard, niveau ambiance. Et on est vite rappelés à l’ordre avec un tir de Kalash ! Un seul tir, sur la droite, un sniper sûrement, sur Sniper Alley, ça serait presque ironique.


Soudain, je vois une chevelure rousse passer dans le coin de ma meurtrière gauche : une jeune femme court à en perdre haleine. Elle s’enfonce dans l’entrée d’une baraque en quasi ruine, je ne la vois plus… j’espère qu’elle n’a pas été touchée, elle ferait un sacré score pour mon karma !


Greg positionne Mercure, et moi, mon 20 mm ; il avait repéré le tireur à une des fenêtres d’un immeuble encore sur pied. Très courageux, l’ordure, planqué à 500 mètres pour tirer sur une nana isolée ! Mercure m’autorise à récompenser son courage par un tir d’obus en rafale, histoire de lui faire passer un p’tit message de paix. On attend un peu pour voir s’il a bien réceptionné le pigeon voyageur.


J’avais gardé en tête cette belle rousse flamboyante qui hantera mes rêves pendant de nombreuses années. J’ouvre les portes arrière, je saute du blindé, je me penche, je la vois, elle m’apparaît comme un rayon de soleil éclatant, j’esquisse un sourire un peu bêta. J’ai l’impression d’être un gosse devant ses cadeaux de Noël. Je lui lance un :



Et je remonte dans le char, ferme les portes, Greg me parle, je n’entends pas, mes pensées sont ailleurs, je crois qu’elles sont restées à admirer cette femme. Dans d’autres circonstances, je lui aurais bafouillé quelques mots dans un charabia douteux, elle m’aurait ri au nez et se serait barrée telle une déesse devant un simple humain et elle aurait eu raison.




○●○ Retour à Line ○●○



Les jours sont passés, les mois aussi, le fil du temps a repris sa course effrénée, la pelote des vies s’est déroulée, oubliant les âmes perdues dans ses sillons. Zabalj le sauvage est parti vadrouiller au pays des saucisses éternelles et deux des petits de Meda se sont envolés vers une vie plus accueillante.


J’ai presque oublié son sourire, celui qui me réchauffait le cœur dans mes jours sombres, ces jours où on ne voudrait jamais s’être levé le matin, ces jours où la souffrance et les douleurs règnent en maîtres suprêmes, où rien ni personne ne peut changer le cours du Destin qui s’abat comme l’épée de Damoclès.


Mon brave Casque bleu, où es-tu ? Es-tu vivant ? As-tu un nom ? Accepterais-tu de prendre ce verre avec moi ?


Je passe un jean et ma blouse, j’attache négligemment mes cheveux en arrière, c’est plus présentable même si les circonstances sont tout ailleurs, et les cheveux roux qui traînent partout, mes supérieures n’apprécient pas trop.


Je commence ma journée, une petite fille arrive en urgence, elle a reçu un éclat d’obus dans le bras. Elle pleure, sa mère est auprès d’elle mais cela ne la soulage pas. Je lui procure les premiers soins, je nettoie la plaie, j’essaie de retirer les plus gros éclats que je vois, puis je les laisse attendre, le médecin prendra la relève. La petite pleure toujours, je n’ai pas d’enfants, je ne sais pas trop mais j’essaie de me mettre à sa place. Mon esprit divague un instant, je me revois à l’âge de deux ans, heureuse, avec mon tout premier chien. Me vient une idée, je m’avance vers la petite et je lui raconte la vie de mes amis à quatre pattes, je lui montre quelques photos. Ses yeux pétillent, elle sourit, les larmes ont cessé de couler. Le médecin arrive.


Mon deuxième patient est un homme, grand, brun ; je distingue des bras musclés sous sa chemise. Il est de dos, je m’avance vers lui mais mes pieds freinent, mon cœur s’accélère. Est-ce lui ? Mon Casque bleu ? Il m’a retrouvé ? Je lui bredouille un :



Il se retourne, mon cœur s’arrête l’espace d’une seconde, ce n’est pas lui mais son sourire me replonge dans mes souvenirs. La rafale, les acouphènes, la poussière, ce sourire, son sourire, sa voix, tout me revient comme si c’était hier. Alors, ce verre, on y vient ? Pas de réponse ! L’homme me regarde avec un air étrange, je suis l’étrange !


Il me raconte son accident, je rentre dans ma routine médicale, je le soigne du mieux que je peux, je passe le relais au médecin.



Ma journée se termine, je suis fatiguée, éreintée, mes cheveux me tirent le crâne. Je n’ai qu’une hâte : rentrer, me doucher et me coucher. Puis recommencer demain. Je ne tiendrai pas sur ce rythme, ma vie m’échappe, il me faudra songer à rentrer à la maison, mon chez-moi qui me manque cruellement, de plus en plus chaque jour.


Je suis allongée sur mon lit, la fatigue m’emporte, les songes me gagnent : Mr Sandman arrive et me murmure à l’oreille que mes rêves seront bientôt exaucés.


Je plonge, loin, profondément dans les abîmes que mon cerveau avait mis de côté pour cette nuit-là, le décor se pose, l’atmosphère se fait sentir, je suis sur Sniper Alley ce matin de mai. Il fait chaud, trop chaud pour être vrai, quelque chose est différent cette fois, ce n’est pas mon anniversaire ? C’est mon cadeau ? C’est le Destin ? Peut-être tout à la fois !


Pas de tireur isolé, pas de Kalash, pas d’obus, pas de poussière mais le char est bien présent, les portes sont déjà ouvertes, je fais le tour, personne, tu parles d’un rêve exaucé !



Mais je sens une main sur mon épaule, une main chaude et réconfortante, je n’ose pas ouvrir les yeux, je n’ose pas regarder de peur de voir l’homme de ce matin. Je sens un souffle sur ma nuque, puis la main qui monte délicatement dans mes cheveux, ma peau se tend, mes tympans tambourinent. On dirait que mon corps sait, qu’il l’a reconnu, mais ne veut pas me le dire, il me laisse la surprise, il me laisse l’audace de la découverte.


Je prends mon courage à deux mains moites et tremblantes. Moi qui étais si sûre de moi à lui proposer un verre dans la vraie vie imaginée, là, terminé, la femme fatale s’est liquéfiée, disparue sous la crinière rousse, le soleil flamboyant a perdu de sa splendeur.


« Allez, merde, courage ! Ce n’est qu’un rêve et tu contrôles les choses avec tes mains moites ! Du nerf, retourne-toi ou il va se barrer comme la première fois. »


Une, deux, je me retourne, sa main toujours dans mes cheveux, j’ouvre les yeux… c’est lui ! Tout y est ! Grand, brun, les yeux bleus, la barbe, les muscles, la coccinelle sous son bras levé dans ma crinière, et, et son sourire. Il me regarde, je le regarde, je souris moi aussi. Mon cœur se remplit de joie, toute la misère du monde disparaît, il n’y a plus que lui, il n’y a plus que moi.


Nous, il y a enfin un « Nous ».


Sa main descend sur mon visage, il me rassure, il me désire aussi. Je le savais ! Il aurait dit oui pour le verre, et pour bien plus, si affinités, comme on dit. Et des affinités, je lui en trouve plein !


Ses doigts glissent sur le haut de ma chemise, il arrache les boutons pression d’un geste rapide mais habile, le tissu se dérobe sous ses doigts et finit au sol. Il continue de me regarder dans les yeux. Les miens sont restés plongés en apnée dans l’océan de réconfort qu’il garde au fond de lui. Il déboutonne mon jean qui rejoint rapidement ma chemise, ma garde-robe finit façon couvre-sol.


Toujours sans un mot parce que c’est inutile, tout passe dans le regard, tout passe dans les eaux d’un bleu azur. Il me soulève et me pose sur la marche de Mercure qui doit bien se régaler, il va en avoir des messages à faire passer.

Sa garde-robe masculine finit comme la mienne, un vrai dressing.


Il me prend, notre étreinte ferait pâlir tous les snipers du monde entier et leur donnerait l’envie de tirer autre chose que des vies !


Sandman me libère, j’ouvre les yeux doucement, je suis de bonne humeur, j’ai retrouvé mon Casque bleu, je sais qu’il reviendra me voir, il aura des messages personnels à me confier. Mes songes se dissipent au fur et à mesure de mon réveil.

J’entends les gens crier dehors, ils sont de bonne humeur eux aussi ? Sandman est passé les voir ? Je commence à entendre des mots entre les cris de joie…



Et mes vœux sont exaucés !!!








1. U. N. Nations Unies


2. VIB Véhicule d’Intervention Blindé