| n° 23578 | Fiche technique | 7191 caractères | 7191 1196 Temps de lecture estimé : 5 mn |
03/04/26 |
Résumé: En 1950 à Tokyo, des femmes craquaient des allumettes... | ||||
Critères: #société #voyeur | ||||
| Auteur : benoit vitse Envoi mini-message | ||||
| Projet de groupe : Les petits secrets que l'Histoire vous a cachés |
Il y a seulement quelques années, on pouvait encore rencontrer, la nuit, dans les ruelles isolées du quartier d’Ueno, à Tokyo, des filles qui, postées dans des recoins obscurs, attendaient d’éventuels clients attardés, noctambules en maraude qu’elles essayaient d’attirer. Ces filles, qui n’avaient comme accessoire qu’une modeste boîte d’allumettes, offraient au client pour la somme de cent yens une allumette enflammée et relevaient leur jupe sous laquelle elles ne portaient rien.
La longueur de ce spectacle « à la sauvette » était limitée pour le client. Le programme ne durait pas plus que la durée de la flamme d’une allumette. (Théo Lésoualc’h – Érotique du Japon)
J’habitais alors le quartier Shibuya à Tokyo, mais nous venions souvent au parc d’Ueno. Aux pandas géants du zoo, je préférais les étangs de Shinobazu avec leurs lotus et leurs canards. Puis le soir, j’allais seul dans les ruelles où l’électricité n’avait pas encore pénétré à coups de watts et de volts. Il y avait ces filles en jupe ou en kimono. Quand on passait, elles faisaient tinter leurs boîtes d’allumettes. Ce bruit, reconnaissable entre tous, c’est celui qu’on fait machinalement quand on veut vérifier que la boîte n’est pas vide. Mais ces tintements, répétés dans la nuit, nous donnaient l’impression d’un concert de cigales. Quand quelqu’un sortait son billet de cent yens, la fille craquait une allumette d’abord pour vérifier la réalité du billet, puis la petite tige de bois enflammée passait dans la main du client. Elle ouvrait alors son kimono et laissait voir son corps tant qu’on pouvait apercevoir quelque chose. Elle était nue sous ce vêtement. La flamme vacillait, faiblissait, reprenait parfois vigueur, puis s’éteignait en brûlant parfois les doigts du voyeur impénitent. Elle se rhabillait, et c’était tout.
Bien sûr, dans cette rue, et pour que la clientèle revienne, il y avait des filles très différentes. Certaines avaient une toison soit très abondante, soit stylisée, d’autres avaient le pubis rasé. Et puis quelques-unes étaient ornées de tatouages audacieux qui incitaient à une seconde visite.
Il y avait aussi plusieurs techniques. Certains hommes se baissaient et remontaient l’allumette lentement jusqu’à la poitrine. D’autres préféraient concentrer toute l’énergie de la combustion sur le sexe de la femme. D’autres encore jouaient avec le feu en illuminant tout le corps. Enfin, quelques-uns étaient nerveux et tremblaient tellement que l’allumette s’éteignait aussitôt sur un geste maladroit.
Pour reconnaître de nuit, la créature la plus excitante, il suffisait de compter le nombre d’allumettes mortes à ses pieds.
Le petit bout de bois rougi se tordait en dévoilant la nudité de la jeune fille, parfois tremblante, car quand on joue avec le feu, qui peut savoir où cela nous mènera ? La flamme qui parcourait le corps donnait une sensation de chaleur là où elle se promenait. Si l’amateur éclairé (c’est le cas de le dire) savait s’y prendre avec élégance et sensualité, le sexe de la femme allait jusqu’à concéder par endroits une certaine humidification.
Je pensais alors au texte de Junichirô Tanizaki, « Éloge de l’ombre » :
… une obscurité haute, dense et de couleur uniforme, sur laquelle la lueur indécise de la chandelle, incapable d’en entamer l’épaisseur, rebondissait comme sur un mur. Avez-vous vu la couleur des ténèbres à la lueur d’une flamme ?
Bien sûr, on évoque aussi « La petite marchande d’allumettes » d’Andersen.
L’enfant avait ses petites menottes toutes transies. « Si je prenais une allumette, se dit-elle, une seule pour réchauffer mes doigts ? » C’est ce qu’elle fit. Quelle flamme merveilleuse c’était ! Il sembla tout à coup à la petite fille qu’elle se trouvait devant un grand poêle en fonte, décoré d’ornements en cuivre. La petite allait étendre ses pieds pour les réchauffer, lorsque la petite flamme s’éteignit brusquement : le poêle disparut, et l’enfant restait là, tenant en main un petit morceau de bois à moitié brûlé.
Mais pour revenir à notre quartier d’Ueno, j’ai eu l’occasion de parler un peu avec une des « allumeuses ». Ce n’était pas un métier facile. Une fois, un homme profita qu’on lui donne du feu pour allumer une cigarette et avait voulu lui faire une brûlure sur les seins. Un autre s’était muni d’un briquet et prétendait, pour cent yens, attendre qu’il n’y ait plus de carburant dans le réservoir. Une femme, jalouse, lui avait jeté de l’essence pour qu’elle brûle toute entière. Pour elle, qui était étudiante, il ne s’agissait aucunement de prostitution, puisqu’il n’y avait pas la moindre étreinte. D’ailleurs, précisait-elle, « personne n’a jamais vu mes fesses ». Mais pour nous, les amateurs, c’était peut-être plus fort encore qu’un véritable rapport sexuel, tant cette fragile vision était empreinte d’une force érotique inoubliable.
Et puis, un jour, l’éclairage public est venu implanter ses réverbères à tous les coins de rue, et la moindre impasse ne pouvait plus cacher la noirceur de sa misère. On n’entendit plus le tintement des boîtes d’allumettes.
Revenu en France, je voulus retrouver l’instant magique de cette vision fugitive. Il me fut bien difficile de convaincre une complice pour s’y prêter. Finalement, pourtant, une amie voulut bien jouer le jeu. Je ne l’avais jamais vue complètement nue, mais elle était amusée par ce cérémonial aussi fugace. Bizarrement, je tremblais un peu en m’emparant de l’allumette, ce qui la fit rire. Et le rire, hélas, détruisit tous mes espoirs de retrouver la tension érotique de Tokyo. Ce fut un peu décevant. À peine l’étincelle jaillit qu’elle me laissa à peine le temps de la contempler et qu’elle souffla sur l’allumette. Puis, elle me dit :
Je restai décontenancé. Je ne savais que répondre. Je me demandais si elle avait manigancé cette contre-proposition avant même de commencer le jeu. Mais comment refuser sans paraître un brin macho ou au moins misogyne ? Bien entendu, il était hors de question que j’accepte en pantalon et chemise. Elle en était d’accord.
Je suis allé me changer et j’ai enfilé une robe de chambre. Elle non plus ne m’avait jamais vu nu. Elle me dit, repentante, mais l’air ravi, que je pouvais encore refuser, qu’elle comprendrait… Il était manifestement trop tard pour que je recule.
Elle craqua la première, sans hésitation. Je dénouai laborieusement ma robe de chambre, laissant voir une seconde mon sexe et je soufflai aussi sur l’allumette.
Et elle en craqua une deuxième qu’elle promena à une faible distance de mon ventre. Je lui fis observer que je faisais la même chose qu’elle. Elle n’en tint pas compte et continua son inspection avec une troisième allumette. À un moment, elle s’approcha un peu trop et quelques poils en pâtirent.
Je lui dis cela en craignant qu’une érection ne vienne s’immiscer dans le tableau. Elle fit alors tomber ce que j’avais sur le dos et elle éclaira mes fesses.
Ma copine de l’époque rentra un peu plus tard. Et elle me demanda :