Une Histoire sur https://revebebe.pages-perso.free.fr/
n° 23566Fiche technique19363 caractères19363
3379
Temps de lecture estimé : 14 mn
25/03/26
Résumé:  Vers 1500 av. J.-C., pour régner, une femme fut faite « fils ».
Critères:  #psychologie #drame #érotisme #historique #domination
Auteur : L'artiste  (L’artiste)      Envoi mini-message

Projet de groupe : Les petits secrets que l'Histoire vous a cachés
Sous le nom d’Hatchepsout

Derrière les falaises de Thèbes, alors que le soir tombait sur le chantier du temple, les colonnes étaient encore inachevées, les blocs couchés dans le sable. Le bruit des chocs vibrait dans le ventre.


Senem travaillait depuis l’aube, les reins fatigués, les yeux qui piquaient à force de poussière. Ses doigts, tachés d’ocre et de noir, laissaient des traces grasses sur la tablette d’argile qu’il préparait pour une inscription officielle. Une formule parmi celles qu’il recopiait sans fin.


𓅭𓇳 𓇋𓏠𓈖𓎸𓏏𓄂𓏏𓀼𓏪


« Fils de Rê. » Il savait que c’était faux, évidemment. Hatchepsout régnait. Les prêtres lui avaient donné un père divin, les scribes lui avaient attribué un sexe, les tailleurs mettaient ça au propre pour des millénaires.


Le calame glissait quand une ombre coupa la lampe. Senem se jeta au sol, front contre la pierre.



Elle était apparue sans escorte. Elle ne portait ni couronne ni barbe d’apparat, simplement une robe droite, serrée haut. Ses pieds nus étaient poudrés par la poussière du chantier qui lui montait presque aux chevilles. Elle s’approcha. De près, elle n’avait décidément rien des statues qui, elles, n’avaient pas les yeux cernés quand le jour finissait, ne sentaient pas la myrrhe, la peau, la chaleur retenue sous le lin.



Il obéit.


— « Hatchepsout, le Fils de Rê, gouverne les Deux Terres avec la force du taureau et la faveur d’Amon… »


Hatchepsout posa deux doigts sur l’argile.



Elle prit le calame sur la table et lui tendit le roseau.



Elle détacha le dernier mot.



Sa main, guidée par le métier, alla finalement plus sûrement qu’il n’aurait voulu. Hatchepsout lut par-dessus son épaule. Il sentit d’abord son souffle, puis vint la chaleur du corps.



Elle posa la paume sur son poignet pour l’empêcher de bouger.



Elle retira sa main, puis partit en le laissant seul avec la tablette, la lampe, et cette faute minuscule dans l’argile.



𓅭𓇳



La nuit fut mauvaise. Chaque fois qu’il sombrait, il rêvait de murs nus, d’inscriptions qui se dérobaient au dernier moment, de cartouches vides, de mains sans doigts. Il se réveillait la bouche sèche, le sexe lourd, furieux contre lui-même sans savoir pour quoi exactement.


Le lendemain, le chantier reprit comme si de rien n’était. Les porteurs montaient les rampes. Les contremaîtres hurlaient. Les prêtres passaient. Senem copia des inventaires, vérifia des offrandes, corrigea les erreurs de novices. Ses mains faisaient ce qu’il fallait. Sa tête revenait ailleurs.


À midi, deux ouvriers se turent quand il approcha. Plus tard, un tailleur de pierre lui demanda, d’un ton faussement léger, si le sanctuaire haut restait ouvert après la dernière lampe. Senem répondit sans lever les yeux, l’autre sourit comme quelqu’un qui savait déjà.


Le soir venu, on lui donna ordre de préparer des pigments pour le décor intérieur. Il descendit dans une salle latérale où l’air sentait la résine, le plâtre, la poussière qui retombe. Il broya du lapis, ajouta de l’eau, un liant clair, puis, sans très bien se l’avouer, versa un peu de vin de datte. La couleur changea. Le bleu s’assombrit. Il y incorpora encore une goutte d’huile parfumée.


Quand la porte pivota derrière lui, il ne se prosterna pas tout de suite et s’en voulut aussitôt. Hatchepsout s’approcha de la table et regarda la coupe de pigment.



Il se tut. Elle huma.



Et sans prévenir, elle tira légèrement sur le lin. Le tissu descendit. Son cou apparut, puis la clavicule, puis une peau plus claire en dessous.



Elle désigna le haut de sa poitrine, juste au-dessus du sein gauche. La main de Senem trembla si fort qu’il eut peur de renverser la coupe.



Il rougit jusqu’aux oreilles.



Il posa la pointe sur sa peau. Au premier contact, elle frissonna. Lui aussi. Le roseau glissait mal sur la chaleur du corps, il fallait moins appuyer, reprendre, sentir. Il écrivit le premier signe. Puis le second. Puis un troisième. Hatchepsout ne bougeait presque pas. Seulement un peu de souffle, un muscle qui sautait à la base du cou. Les doigts de sa main droite, posés sur la table, se serrèrent une fois.


Le lin tomba davantage, le sein fut totalement découvert. Senem banda aussitôt et pensa d’abord reculer.



La phrase serpenta alors le long de la peau, frôla le galbe, si près du téton que ce dernier se durcit. Par endroits, l’encre perlait un peu avant d’être absorbée. Senem distinguait un très fin duvet à la base du cou et la marque plus pâle laissée par un collier retiré.


Hatchepsout le regardait avec insistance pour voir jusqu’où il tiendrait avant de se défaire. Il leva les yeux une seconde et le trait dérapa. Elle posa la main à sa nuque, il mordit l’intérieur de sa joue pour ne pas émettre un son honteux.



Le signe suivant vint plus ferme. Hatchepsout inspira net. La gorge de Senem se serra au point qu’il eut l’impression de manquer d’air. Quand il eut terminé, elle contempla l’ouvrage et recueillit du bout de l’ongle une goutte de bleu restée au bord du sein pour la porter à sa bouche.



Puis elle releva les yeux.



Senem blêmit.



Elle se rapprocha encore, sa poitrine découverte l’effleurant presque.



Puis elle remonta le lin sur son épaule, lentement, et partit.


Il attendit qu’elle ait disparu pour plonger ses doigts dans le pigment. Le bleu colla à sa peau. Il les frotta contre sa tunique sans parvenir à savoir s’il voulait s’en débarrasser ou s’en marquer davantage.



𓅭𓇳



Deux jours suffirent. On parlait d’une lampe allumée trop tard dans les salles latérales. D’odeurs de parfum dans un atelier de scribes. D’inscriptions non validées. D’un nom aussi. Le sien. Toujours le sien.


Hatchepsout n’était pas réapparue. Il y avait là quelque chose de cruel, il l’aurait presque préférée brutale et présente.


Au troisième soir, un serviteur lui remit un message.


« Ferme la salle au sud et attends. »


Il y alla après la dernière offrande. La pièce était basse, presque nue, avec une paillasse roulée contre le mur, une niche pour la lampe, une table, une coupe de pigments. Un endroit de labeur.


Il ferma la porte, puis resta là, debout, à ne pas savoir quoi faire de ses mains. Elles étaient déjà propres, il les essuya quand même sur sa tunique. Quand Hatchepsout entra, elle portait un large collier, des bracelets, une robe plus lourde qu’à l’ordinaire. Ses yeux, eux, étaient fatigués, mais ne la rendaient pas plus douce.



Il ne comprit pas tout de suite.


Elle écarta les bretelles de sa robe. L’inscription qu’il avait tracée quelques jours plus tôt tenait par endroits. Ailleurs, le bleu avait coulé ou pâli. Certains signes restaient debout, d’autres moins. Le petit cercle irrégulier, lui, commençait à s’ouvrir.



Il obéit d’abord à voix basse. Il devait deviner les morceaux, reprendre, corriger. Ses yeux étaient si proches de la chair que son souffle lui revenait au visage. Entendre la façon dont il respirait lui fit honte.



Il se pencha encore. C’était absurde. Il murmurait contre elle.



Elle ôta son collier d’un geste sec et le jeta sur la table. Le métal cogna le bois. Les bracelets suivirent. Elle alla plus lentement pour le reste.



La phrase le fit rougir, puis pâlir. Elle avança d’un pas, il recula d’autant, jusqu’au mur. Il s’y heurta presque. Elle posa une paume à plat contre sa poitrine, au-dessus du cœur, pour le maintenir là. Quand elle prit sa bouche, ce fut d’abord pour qu’il se taise, puis pour l’obliger à céder. Il se trouva maladroit, ses dents cognèrent presque contre les siennes.


Pas de reproche. Pas de sourire.


Elle le réembrassa aussitôt, plus durement. Lorsqu’il sentit la pierre froide du mur derrière lui au travers du lin, il tenta de poser ses mains à la taille d’Hatchepsout. Elle les écarta d’un mouvement impatient.



Il aurait voulu qu’elle ralentisse. Qu’elle lui donne un signe à comprendre. Une miette. Elle se contenta de dégrafer sa robe, puis tira sur la ceinture de Senem. Le tissu se coinça, elle jura à voix basse. Il s’apprêta à l’aider, elle lui attrapa le poignet.



Appuyant simplement sur son épaule, elle le fit s’agenouiller, assez fermement pour que ses jambes cèdent avant qu’il ait pensé à résister. Un pli de sa tunique mal rabattu lui sciait la cuisse.



Il baissa les yeux.


La suite lui resta en mémoire de travers : le bleu sur sa peau, le goût de sa peur, sa propre hâte qui le dégoûta davantage que le désir lui-même.


Quand elle le releva, il chancela. Sa jambe engourdie tenait mal. Ridicule. Il rattrapa la table du plat de la main. La coupe de pigment bascula à moitié. Le bleu coula entre ses doigts, sur le bord du bois, sur sa robe à elle. Une traînée épaisse.


Ils regardèrent tous les deux cette coulure. Tout parut soudain plus laid.


Hatchepsout eut un mouvement d’humeur. Une irritation. Elle repoussa la coupe plus loin, du revers de la main. Du bleu éclaboussa le bas de sa robe, la poitrine de Senem, le sol.



Le ton lui fit mal.


Et pourtant, elle revint à lui aussitôt. Sa bouche, ses mains, le poids de son corps. Décidée, affamée même, tenue par une volonté qui ne lâchait pas.


Senem n’aurait pas su dire à quel moment exact il cessa de penser qu’il pouvait encore reculer. Il se souvient surtout d’avoir essayé de l’embrasser autrement, une fois. Elle lui prit le menton, l’écarta.



Juste ça. Non.


La suite eut lieu dans ce non-là.


Sur la paillasse mal déroulée, le bois du cadre qui cognait parfois, sa propre respiration trop rapide, la sienne à elle plus coupée qu’il ne l’aurait imaginé, mais jamais abandonnée. Il y eut un moment où il crut qu’elle cédait enfin. Ce ne fut qu’un instant.


Le bleu, sur leurs peaux, s’écrasa, bava. L’ancienne inscription se disloqua sous la sueur, le frottement, les gestes trop serrés. Un signe coula sous le sein. Le petit cercle devint une tache.


Quand ce fut fini, Hatchepsout le quitta presque tout de suite. Pas brutalement, mais sans ménagement non plus. Elle se redressa, reprit sa respiration, réajusta sa robe. Il était encore en elle de mémoire qu’elle refermait déjà les attaches. Ce détail lui donna envie de disparaître.


Senem resta allongé un moment sans oser bouger. Il sentait sur ses cuisses ce qui venait d’avoir lieu. Sur son ventre aussi, un peu de bleu mêlé à autre chose. De la matière.


Hatchepsout regarda le désordre sur sa peau à elle.



Elle prit un linge humide, essuya d’abord sa poitrine, sa robe, puis le lui jeta.



Le chiffon lui toucha le torse et tomba. Il le ramassa.



Puis elle ajouta, en regardant le linge bleuâtre dans sa main à lui :



Il baissa les yeux sur le chiffon.



Dans le couloir, ses jambes tremblaient encore. Il lui semblait que tout le temple pouvait sentir sur lui ce qui venait d’avoir lieu. Il regagna sa chambre sans croiser personne. Ou peut-être que si. Il n’en savait rien.


Il se lava si fort qu’il s’arracha presque la peau. Il avait pourtant l’air du même homme.


Cette nuit-là, il ne dormit presque pas. Il n’arrêtait pas de remonter la scène dans sa tête. À l’aube, son corps répondait encore malgré la nausée.



𓅭𓇳



Le lendemain, il arriva au chantier avec la bouche sèche et les reins morts. Deux fois, il manqua une copie simple. Un novice le surprit reprendre un signe mal fichu. Senem sentit aussitôt ce regard s’attarder, non sur la faute, sur lui.


Il y avait encore du bleu sous son ongle gauche.


Il le vit au milieu d’un inventaire et il gratta trop vite. L’apprenti leva les yeux. Senem rabattit la main sous la tablette.


Plus tard, près des colonnades, deux prêtres parlaient bas. L’un d’eux détourna la tête à son passage, avec cette lenteur volontaire qui vaut déjà accusation. Un porteur d’eau, qu’il connaissait à peine, lui demanda s’il allait bien. C’était la première fois que l’homme lui adressait la parole.


Le soir, il se surprit à espérer être changé, abîmé, grandi. Il n’en était rien, il n’était que plus fatigué.


C’est ce soir-là que deux gardes vinrent le chercher.


Ils le menèrent sous le sanctuaire, là où l’air reste humide même quand le jour brûle. Une lampe fumait dans la salle d’interrogatoire. Sur la table, la tablette d’argile. Celle du petit cercle.


Neferhotep, le vieux prêtre, l’attendait debout. Une tête étroite, des yeux presque clairs. Senem le haïssait depuis longtemps sans s’en rendre compte.



Le prêtre fit quelques pas autour de lui. Lentement.



Il s’arrêta devant lui.



Senem sentit le sang lui monter aux tempes. Et le coup partit. Une gifle sèche, qui lui remplit la bouche de fer sans le faire tomber.



Le second coup vint du revers. Plus dur. Senem vacilla. Sa tunique s’ouvrit sur la poitrine. Le regard de Neferhotep y plongea. Il y avait encore, tout en haut du thorax, une bavure pâle de bleu qui n’avait pas totalement disparu.


Le visage du prêtre, déjà maigre, se vida d’un peu plus de chair.




𓅭𓇳



La cellule était moite et sale. On lui donna de l’eau, un peu de pain. Assez pour survivre, pas assez pour rester cohérent. C’était sans doute le but.


Il y passa deux ou trois jours. Il ne sut jamais. L’humidité lui entra dans les os. La première nuit, il pensa surtout à la gifle et à la bavure bleue. La seconde, à la scène dans la salle au sud. Pas au plus brûlant. Aux loupés. À sa jambe qui plie mal. Au chiffon jeté. Au « non ». À la façon dont elle s’était rhabillée avant qu’il ait retrouvé son souffle. Il eut pourtant honte de constater que cela suffisait à le troubler encore.


Au troisième jour, la porte s’ouvrit.


Hatchepsout entra sans escorte, un manteau gris sur les épaules, le visage tiré, les yeux plus sombres que dans son souvenir.


Elle s’accroupit devant lui.



Il s’arrêta. Les mots manquaient.



Elle posa la main derrière sa nuque. Ce geste-là, toujours. Simple.



Il détourna les yeux.



Il releva la tête d’un coup.



Il serra les dents.



Il laissa échapper un souffle triste. Elle se redressa. Le masque revenait.



Puis elle ajouta :



Et elle partit.



𓅭𓇳



La cour débordait de monde avant l’aube. Ouvriers, soldats, scribes, prêtres, porteurs d’eau, curieux, enfants qu’on hissait sur les hanches. Une foule compacte, chaude, bruissante.


Senem fut conduit sur l’esplanade, vêtu de blanc. Poignets libres.


Hatchepsout apparut en haut des marches.


Cette fois, l’or l’habillait, la couronne, le large collier, la barbe pastiche. Plus rien ne restait visible de la femme aux pieds nus.


Elle leva les bras. Le silence se fit d’abord par vagues, puis d’un coup.



La foule remua.


Hatchepsout prit la tablette où figurait le petit cercle irrégulier.



Le soleil venait de franchir la ligne des falaises. Le pigment accrocha la lumière, le signe brilla. Un murmure énorme parcourut la cour.


Neferhotep, un peu en retrait, ruminait comme s’il avait avalé du sable.



La foule approuva.


Hatchepsout descendit jusqu’à Senem. Arrivée devant lui, elle s’arrêta.



Puis, plus bas, pour lui seul :



Les yeux du Pharaon restèrent fixes.




𓅭𓇳



On le conduisit hors du temple sans chaînes, sans cérémonial, par une porte latérale réservée aux livraisons. Un serviteur lui remit un petit paquet scellé et s’éclipsa aussitôt.


Senem marcha longtemps dans le désert avant d’oser l’ouvrir.


À l’intérieur, une tablette d’onyx noir, polie, vierge. Au revers, une seule phrase gravée :


« Ce que nous avons défait ne doit rien devoir aux murs. »


Il relut, sans trop chercher à mieux comprendre. Ce n’était ni une promesse ni même un adieu. Simplement elle.


Une tempête de sable s’annonçait. Il resta debout un moment dans le vent, la tablette à la main. Puis il la posa au sol, s’agenouilla, et du bout du doigt traça dessus le petit cercle irrégulier, ce signe qui n’existait pas et qui pourtant avait suffi à lui fendre la vie.


Une rafale effaça tout.


Il regarda la surface redevenir lisse.


Ce n’était ni le signe, ni la phrase, ni même le goût de myrrhe qui revenait encore par moments. C’était ce qu’elle lui avait pris.


Il se remit debout. Le temple n’était déjà plus visible derrière les ténèbres et la poussière. Sous sa tunique, la dernière trace de bleu avait presque disparu.


Presque.




𓅭𓇳