Une Histoire sur https://revebebe.pages-perso.free.fr/
n° 23562Fiche technique36871 caractères36871
6103
Temps de lecture estimé : 25 mn
23/03/26
corrigé 23/03/26
Présentation:  Âmes sensibles s’abstenir!
Résumé:  Élise se réveille nue après un gros trou noir et tente de recoller les morceaux.
Critères:  #délire #horreur inconnu fête
Auteur : Selby      Envoi mini-message
Black out

Je me réveille, vaseuse, écrasée contre le cuir collant du canapé.


Nue. Complètement nue.


Mon corps est douleur. Les hématomes clignotent à la surface de ma peau, la sensation d’un train qui m’est passé dessus sans s’arrêter. Chaque muscle hurle en même temps dans une cacophonie sourde. C’est une révolte générale. Même respirer demande un effort conscient.


Ma tête pulse.

Une migraine épaisse, compacte, serrée autour des tempes à l’instar d’un étau de chair et d’acier. Mes yeux brûlent. Le soleil s’infiltre entre les rideaux, me transperce sans pitié. La lumière trop blanche, trop franche, m’éblouit. J’essaie de détourner le regard, mais la pièce tourne, lentement, dangereusement. Le salon bascule doucement sur la gauche, puis à droite, comme un bateau ivre.


Le trou noir complet. Aucun souvenir. Un brouillard constant, diffus, englobe tout, les sons, les images, mes pensées. Rien ne vient. Ni du pourquoi ni du comment. Juste ce corps abandonné ici, vidé, fatigué.


L’air est lourd. Il me tombe dessus dès que j’inspire. Les odeurs me prennent à la gorge, envahissent mes narines sans me laisser le choix. J’ai la nausée. Mon estomac se soulève, remonte, insiste. Je me penche juste à temps. Ma mâchoire se crispe, douloureuse, tendue à l’extrême. Comme si elle avait trop servi, trop longtemps. Ma trachée brûle. Le goût acide de l’alcool régurgité s’accroche à mon palet et se mêle à ce qui flotte dans l’air. J’essuie maladroitement ma bouche du revers de la main. La peau est sensible, presque irritée. Je retombe contre le dossier. Molle, vidée.


L’odeur de tabac froid m’embaume, accompagnée par les effluves de vieilles transpirations. Je sens la mienne, cette senteur habituelle et piquante, mais aussi d’autres, plus musquées avec une émanation presque fromagère. Puis une note sucrée, artificielle rappelant la fraise. Un goût chimique, comme un bonbon écrasé entre deux langues. Et planant au-dessus de tout, une odeur sauvage, épaisse, intime. Un parfum de sexe, brut et primaire.


J’ai toujours eu un odorat trop fin. Ce matin, dans ces conditions, c’est une malédiction. Ça fait des jours que je n’ai pas ouvert une fenêtre, voire même des semaines. Tout stagne, les odeurs routinières et familières se retrouvent mêlées à la puanteur d’une nuit de scandale. Les haleines chargées, les râles étouffés, les « encore », le mélange des fluides au parfum animal semblable à un fumet de poisson salé. Ça pue le sexe. La baise sans mémoire. Et dessous, presque enfoui, du sang. Un subtil goût stagnant dans la bouche, un restant d’hémoglobine séchée, collée sous mes ongles.


Je ferme les yeux. Le noir derrière mes paupières est rougeâtre, veiné de pulsations. L’odeur est là, invariablement, plus forte maintenant que je respire par le nez. Je reste immobile quelques minutes encore. De quoi laisser à la nature le temps de se remettre en place. Puis je me redresse lentement. Les images cessent de baver. Le monde tangue toujours, mais les contours s’affinent. Mes yeux s’habituent au clair-obscur du salon, à cette lumière sale qui n’a rien à faire là.


Je m’assois enfin au bord du canapé. Mes pieds nus frôlent la moquette rêche. Mon corps fait face à une accumulation de sensations étranges, trop vives. Même mes orteils sont douloureux. Je fais attention où je pose le pied. J’évite la flaque encore tiède que j’ai abandonnée derrière moi.


Je tourne la tête. La table basse n’est plus à sa place. Désaxée. Un verre renversé a laissé une auréole collante. À ses côtés, quatre autres sont disséminés. Certains sont vides, d’autres non moins remplis par un liquide ambré, sans doute alcoolisé. Aucune bouteille en vue.


Au centre trône mon tube de lubrifiant ouvert, couché sur le côté comme un animal mort. Par son trou, le gel rose et visqueux a dégouliné en une longue traînée luisante sur la surface vitrée. C’est donc ça, cette odeur sucrée, de fraise. Cette effluence chimique, collante et obscène que j’aurais dû reconnaître.


Mes yeux descendent. Je repère une partie de mes vêtements éparpillés sur le sol, mes lunettes, ma jupe noire froissée et enfin ma culotte, suspendue au luminaire, dérisoire et pendante, comme un trophée oublié.


Quel bordel !

Le constat est sans appel. La scène de crime fait état d’échanges primaires, désordonnés, sans préméditation, avec un but premier : le plaisir. Un paquet de chips éventré a vomi son contenu à même le sol. Et, tout autour, étalé sans pudeur dans presque tous les recoins de la pièce, une constellation de préservatifs usagés. Certains ont précautionneusement été noués avec soin, encore gonflés et laiteux. Les autres ont été tout bonnement balancés sur la moquette, sans se soucier des conséquences immédiates. Des petits capuchons de caoutchouc déroulés, flasques, collés par terre par leur propre substance. J’essaie de compter. J’abandonne. On dirait que toute la boîte y est passée.


Je jette un coup d’œil à l’heure sur le micro-ondes.

14 h 25.


Merde.


Ce n’est plus le matin depuis longtemps. Je cherche mon téléphone du regard. Je fouille autour de moi, sous les coussins, entre les verres, au milieu des préservatifs. Rien. Sans mémoire, je tente de me raccrocher au réel. Je ne sais même pas quel jour on est. Je ne me souviens de rien. Ou presque. Des sensations sans visuel. L’odeur de sueur, de latex chauffé, de sperme frais et de fraise synthétique.


Juste cette impression persistante d’avoir trop rêvé. L’alcool me fait toujours cet effet. Un sommeil saturé d’images, dense, fertile. Mais jamais réparateur. Je me penche pour attraper les préservatifs. Je les ramasse un à un, les doigts tremblants. Le plastique crisse sous mes phalanges.


Des éprouvettes de vie avortée, alignées sans ordre sur la table basse. Une accumulation de preuves accablantes. Cette vision absurde sonne comme un déclic. Quelque chose se déclenche, se libère. Une image, puis deux. Un souvenir qui ne revient pas vraiment. Un rêve étrange, malsain, obsédant, qui me colle encore à la peau.



Il y avait cet escargot, minuscule, fragile, sur le trottoir mouillé. Si petit que mon pied a failli l’écraser. Je me suis accroupie. L’air sentait la pluie glacée et le bitume détrempé. Je l’ai ramassé du bout des doigts. Juste pour voir. Juste pour vérifier qu’il était vivant.


Il était tiède contre ma paume. Visqueux. Lent. Froid. Humide. Sa chair molle ondulait paresseusement contre ma peau. Une sensation gluante, intime, presque indécente. Il rampait, laissant une traînée fraîche et brillante sur mon poignet. Au fur et à mesure. Il devenait plus charnu, plus musclé, plus imposant. Imperceptiblement au début, puis de façon évidente. Son corps s’épaississait, gagnait en force, en présence. Il avançait sans hâte. Il remontait le long de mon bras, assuré, ses antennes vibrant doucement, comme tendues vers moi. J’avais l’impression absurde qu’on se regardait. Qu’il me reconnaissait !


Et sans transition, la rue a disparu.


Je me suis retrouvée allongée sur une table de massage. Nue ou presque. Transportée là sans mouvement, sans logique. L’endroit ressemblait vaguement au salon d’épilation où je vais d’habitude, mais en plus sombre, plus clos, plus étouffant.


Mon escargot s’était multiplié. Cinq. Dix. Je ne pouvais pas les compter. Ils étaient partout. Ils couvraient mon visage, mes bras, mes jambes, mes pieds. Ils se déplaçaient nonchalamment, méthodiquement, laissant derrière eux ce mucus épais, froid au début, puis tiède, presque réconfortant. Il s’étalait sur ma peau, gagnait en chaleur, en densité.


Je sentais ce liquide visqueux s’étendre sur moi, déborder sur mes paupières. Contrainte. J’ai fini par fermer les yeux. Je ne voyais plus rien. Le corps protégé par ce gel chaud, apaisant. Cette écume qui coulait en filets lents sur mon épiderme, entre mes seins, le long de mon ventre, dans les plis de mes cuisses.


Au début, c’était agréable. Une volupté étrange et inattendue.


Puis la sensation a changé. Un picotement s’incrusta, d’abord léger, puis plus insistant. Suivi d’une oppression insidieuse. Une force constante et inévitable. Quand j’ai réussi à rouvrir les yeux, les escargots avaient disparu. Ils étaient devenus des limaces.


Géantes, boudinées et pulsantes.


Engluée. Figée sur la table, je ne pouvais plus bouger. Pétrifiée par la peur, immobilisée par la lourdeur de mes assaillants. Elles s’attaquaient à mes vêtements, les rongeaient hâtivement, s’accrochaient à ma peau, avides, collantes, comme des sangsues affamées. Plus elles mangeaient, plus elles prenaient de place. Plus elles prenaient de place, plus je disparaissais.


Ma culotte noire oppression en coton fut la dernière à partir. J’étais nue. Le mollusque qui venait de l’ingérer, ondoyait grossièrement entre mon nombril et mon sexe, laissant derrière lui, une traînée de bave jaunâtre et épaisse.


Devenus soudainement froids, les mollusques frétillaient de moins en moins. Rassasiées, elles flétrissaient. Leur chair s’était contractée, leur opulence s’était dissipée d’un coup. En un instant, le silence. Libérée de cette lourdeur, j’ai pu bouger à nouveau. Je me levais d’un bond, le corps encore tremblant, couvert de mucus séché qui craquelait sur ma peau comme une croûte morte. Et sans comprendre comment, j’étais soudainement revenue dehors, dans la rue. L’air froid claquait contre moi.


J’étais nue.


Je suis nue. Éveillée.


Et pourtant, je sens toujours sur moi cette humidité gluante et tiède.


Je cligne des yeux. Je compte, encore et encore. Quinze. Putain de merde. Quinze capotes. C’est beaucoup, beaucoup trop pour un simple coup d’un soir. Je me lève. Lentement. Mes muscles protestent, tirent. Rester assise est peut-être ce qu’il y a de pire. Pire que d’être debout. Pire que d’être allongée. Le contact du canapé écrase une zone à vif, l’assise comprime ma rondelle, et l’agresse sans pitié. Mon corps se rappelle, même si ma tête refuse. Une pensée me traverse, sèche, presque ironique. Est-ce qu’une première fois reste malgré tout une première fois, même lorsqu’on n’en garde aucun souvenir ?


Je ramasse mécaniquement, les verres posés sur le meuble, le bordel au sol. Je regroupe grossièrement les miettes incrustées sur la moquette et les fourre dans le paquet de chips éventré que je viens de balancer sur la table. L’aspirateur attendra, trop d’efforts, trop de bruit. Je n’ai pas la force et l’envie. Pour l’heure, chaque geste est mesuré, lent, calculé pour éviter les élancements. J’embarque les verres dans la cuisine. Je les laverai plus tard.


Mais, l’évier est déjà plein.

Le paysage est occupé par des bouteilles vides, de la vodka bas de gamme et un litre de scotch bon marché. Une nuisance visuelle et olfactive, d’alcool charrié parmi les mégots trempés, de clopes à moitié consommées, jetés à la va-vite dans ce qui avait servi de cendrier et poubelle de fortune. Une orgie de papiers noircis, de cendres humides et de tabac froid entremêlés sur fond d’alcool, qui avait dissous puis fusionné les corps.


Moi qui n’ai jamais fumé, je comprends mieux cette odeur stagnante qui imprègne tout.

J’entrebâille les fenêtres. L’air frais, cinglant, entre d’un coup et me gifle le visage. Cette brise vivifiante me rappelle brusquement que je suis toujours à poil. Je propulse les mégots dehors, droit devant moi, sans même regarder où ils atterrissent, espérant faire partir l’odeur avec. J’empoigne les bouteilles et le paquet de chips pour les jeter dans la poubelle de l’entrée.


Le reste de mes vêtements traîne là, balancé sur le carrelage sans demi-mesure. Mes escarpins renversés en appui contre le meuble à chaussures, un blazer noir roulé en boule non loin et mon crop-top Nirvana taché se retrouve lui largué à califourchon entre le mur et le paillasson. Tout est là, je pense. L’absence de soutien-gorge n’est pas un sacrilège. C’est une habitude que je ne conteste plus.


Les clés sont restées dans la serrure. La porte est fermée, mais pas verrouillée. Je corrige mon imprudence et je me dirige vers mon sac, ouvert, le trousseau à la main. Je fouille dedans. Tout est là, portefeuille, liquide, carte bancaire, permis et pièce d’identité. Rien ne manque à l’appel, à première vue, même ma capote de secours est intacte, ironiquement préservée dans son emballage argenté. Elle, au moins, aura survécu à ce combat. Mon téléphone planté au milieu de tout ça.


Je le saisis, l’allume. Il est toujours en vie, malmené par la soirée, écran sale, parsemé d’empreintes grasses. Je l’essuie avec mon crop-top puis le déverrouille. 14 h 37. 9 %. Sa batterie est faible, tout comme moi.


Dimanche 15. Putain. On est dimanche. Au moins une certitude, c’est le week-end. Je n’ai pas raté le boulot, un soulagement minuscule, presque dérisoire. Je traverse l’appartement en silence pour rapatrier le reste de mes affaires éparpillées dans le salon. Je balance le tout en tas sur le canapé. Je chope mon chargeur, j’insère le connecteur à la base du téléphone. Je m’accroupis contre le mur, trouve la posture la plus agréable pour le moment. J’ouvre la galerie, les dernières datent de samedi. Je fais défiler le dossier avec mon pouce, des selfies flous qui résument un lendemain de fête, les pupilles dilatées et les cheveux en bataille. Je cherche un détail, un indice. Rien.


Je porte les mêmes vêtements que ceux que je viens de rassembler. Le lieu ne me dit rien, en arrière-plan, c’est la pagaille. Je vois juste des corps emmêlés, des bras levés, des silhouettes qui se déhanchent, des visages déformés par le mouvement. Impossible de reconnaître qui que ce soit. Je continue.


Une photo d’une chambre, prise avec le flash. Le cadrage est étrange, le résultat est bancal. Un lit défait, des draps froissés après une fuite. Dans un coin, le bout de mon pied nu, flou, presque hors cadre. Dans l’autre, une porte entrouverte vers un endroit sombre. Je zoome, ça ne m’aide pas. Mon peton semble suspendu, en mouvement. Je fixe l’écran. J’essaie de forcer pour faire revenir quelque chose, une sensation, une odeur, une voix, un contact. Rien ne vient. C’est le dernier cliché, 3 h 49. Aucun intérêt, je lâche l’affaire.


Je consulte la liste des appels, il n’y a que des numéros inconnus. Des 01, du 02, un 05. Que du démarchage. Rien sur le répondeur. Au milieu de tout ça, un 06, absent de mon répertoire. Samedi 14, 4 h 12. Je n’ai pas décroché, pas de message. Encore du vent. Je me rabats sur les SMS. Pas grand-chose non plus. Vendredi soir, ma cousine m’invite à une fête chez un pote. Elle passe me chercher. Je réponds, OK avec un smiley cœur. Point. Plus rien.


J’essaie de reconstituer, retrouver le temps perdu. Vendredi, je quitte le boulot vers 16 h, j’arrive à 16 h 30 chez moi. Pantalon noir, chemisier blanc et blazer cintré, une tenue de travail classique. Je me pose dans le canapé, j’allume la télé, Netflix. Je scrolle, je ne trouve rien, je m’ennuie, comme toujours. Les pièces commencent lentement à s’assembler. Je pars me changer, puis me laver pour me délasser et oublier cette journée harassante.


D’ailleurs, en y pensant, j’ai sérieusement besoin de prendre une douche. Je me sens poisseuse, l’intérieur de mes cuisses colle. Je pue l’alcool et la nuit rance, mon épiderme est saturé par l’accumulation de mes excès. Mon corps réclame de l’eau, a envie de se délester de cette pellicule scabreuse.


Je ramasse mes affaires, direction le bac à linge. J’envoie un message à ma cousine qui retentit comme un feu de détresse. Juste quelques mots mesurés pour tenter d’éclaircir ma mémoire. Je reste immobile, le téléphone dans la main. Nue devant le miroir, je constate les dégâts : une brûlure sourde entre les jambes, les genoux en feu, zébrés de rouge. Ma peau râpée proteste, mais je répète toujours la même erreur. Pourtant, la dernière fois, je m’étais juré d’arrêter. La moquette, la levrette : un piège familier qui ne m’a jamais rien apporté de bon. Seulement des articulations meurtries et un épiderme chauffé à blanc par le frottement obstiné contre le tissu rêche.


Mon teint est éteint, fatigué. Entre les bleus naissants : des empreintes violacées de doigts sur les hanches, des griffures sur un sein et une trace de morsure incrustée dans le cou. Mon corps parle à ma place. Une traînée de sang discrète et sombre ruisselle le long de ma cuisse. Mes règles ont débarqué, pile au mauvais moment.


Le constat est brut, les preuves sont là. Demain, j’irai chercher une pilule à la pharmacie, au cas où.


Sous la douche, je me savonne lentement pour chasser les relents de sueur et de luxure, ma peau réagit. L’eau qui s’échappe du pommeau ne caresse rien. Chaque goutte qui heurte mon épiderme m’assaille, des milliers de petites lames, fines et insistantes, m’entaillent. J’ai mal partout. La douleur n’est pas violente, mais elle s’installe, sournoise, persistante. Mon œillet semble ne vouloir faire qu’une chose. Je ne peux pas me détendre. Impossible. Bloquée par les spasmes involontaires qui tentent de combler un vide qui n’existe pas. Devant, ce n’est guère mieux. Mon abricot est à vif, irrité par l’effort répété. Je n’ose même pas penser à demain au boulot. Je vais boiter, serrer les dents, faire semblant.


Le siphon se bouche. L’eau monte. Elle atteint mes talons. Mes orteils gonflés pataugent dans cette flaque tiède, trouble, qui sent le savon, la sueur et le sexe. Me pencher en avant est illusoire, je m’accroupis difficilement. Mes genoux hurlent, mon dos tire. Mes doigts plongent dans l’eau terne, attrapent les mèches collantes qui obstruent le conduit.


L’eau tourbillonne à quelques centimètres de mes yeux. Cette vision me percute, ravive un rêve. Encore un.



J’étais dans un train.


Un train vieux, miteux et bondé. J’étais debout, le dos contre la paroi froide et sale. J’étais coincée dans l’entrée, il n’y avait plus aucun siège libre. Pourtant, j’étais certaine d’avoir payé ma place avant de monter dans ce train. Le wagon tanguait, avalait les virages à vive allure. Je n’avais presque rien à quoi me tenir, la barre était trop loin, les cloisons étaient trop lisses, trop fuyantes.


L’impact des roues contre les rails vibrait dans mes os. Ma jupe plissée, beaucoup trop courte, battait contre mes cuisses. À chaque cahot, j’avais peur d’en montrer davantage, malgré moi. Surtout qu’étrangement, tous les regards étaient cristallisés sur moi, fixes, lourds, collants. Comme si j’étais en trop, comme si je n’avais rien à faire là.


Je ne savais plus où je voulais aller. Le train, lui, le possédait. Il se déplaçait à pleine vitesse, trop vite. Devant nous se dressait un tunnel, une bouche sombre qui semblait respirer, se contracter par à-coups, s’élargir et se refermer, au rythme des clignements de mes yeux. Imposante, comprimée, étroite ou évasée, sa circonférence fluctuait sans cesse. Le monstre de métal lancé à toute allure, lui, se rapprochait inexorablement.


Je me répétais : ça ne passera pas.


C’était évident.


Mon corps s’était figé. Les orteils recroquevillés sur le sol glacé. Les mains serrées l’une contre l’autre, jointes jusqu’à la douleur.


La rencontre fut brutale. Un arrêt sec, violent et sans appel. Le train était trop gros. Il ne s’était enfoncé que de quelques centimètres, bloqué et encastré dans l’embouchure du tunnel. Sans parvenir à y rentrer. L’onde de choc m’avait projetée à terre. Je me retrouvais à quatre pattes, sonnée, la jupe relevée jusqu’aux hanches. Sans défense, la courbe naissante de ma lune s’offrait à quiconque se risquant encore à regarder dans ma direction. J’ai cherché à me redresser, à ramener mes talons sous les fesses pour tenter de récupérer un semblant de dignité.


Mais une nouvelle secousse, moins forte, m’avait de nouveau déséquilibrée. J’ai basculé en arrière, étalée sur le dos, à cheval entre les sièges passagers et le sas d’entrée. Le train avait entrepris une manœuvre périlleuse, une marche arrière forcée et précipitée. Mais il vivait encore. Je ressentais chaque vibration comme une sensation pure, détachée de toute logique. Je voyais tout. Je me sentais à la fois dedans. À l’intérieur de mon corps, mais aussi dehors. Loin de tout, mais infiniment connectée à chaque particule.


Les wagons immobilisés avaient reculé de quelques mètres, l’avant avait été meurtri par l’impact. Le train comme le tunnel n’avait plus rien d’inerte, ils semblaient, tous deux, être animés par une volonté qui leur était propre. Habités, réactifs et attentifs, aux moindres détails du monde qui les entouraient.


C’est dans cet instant suspendu que le sol s’est mis à suinter. Un gel visqueux avait émergé par les bouches d’égout, sécrété à travers les fissures, giclant par les interstices. Une substance rose, luisante et épaisse, un slime refoulé des entrailles de la Terre. Il rampait sur les rails et enrobait les longerons d’acier d’une pellicule gluante. Sur le coup, j’ai pensé, avec une ironie absurde, à Ghostbusters. Dans ce rêve, tout me paraissait cohérent et terriblement plausible. Je contemplais tout cela juste comme un phénomène exceptionnel et rare, au même titre qu’une aurore boréale surgissant là où on ne l’espérait pas.


Je m’attendais, par réflexe, à voir jaillir une nuée de fantômes. Une colonie entière de silhouettes difformes, grotesques, prêtes à m’encercler. Mais il n’y en eut qu’un seul, un monstre spectral arraché aux annales du tunnel. Une vieille locomotive, massive et anachronique. Une machine hors du temps, entourée par une vapeur brûlante, un amas de métal noirci crachant une fumée holographique.


La première fois qu’elle m’avait effleuré, une impression étrange traversa mon corps. Une peur glaciale me parcourait de part en part. Une nausée irrationnelle me retournait l’estomac et chaque va-et-vient de cet engin amplifiait mon malaise, accentuait le rejet. Je restais figée, incapable de fuir, avec la sensation d’être envahie, forcée par une présence qui n’aurait jamais dû franchir cette frontière.


Le conduit béant et distendu déversait un flot continu. Le slime s’épandait au-delà du trou, ruisselait sur la terre battue et atteignait les immenses roues d’acier du convoi. Le niveau montait, inexorablement. La substance s’infiltrait dans les wagons, rien ne lui résistait, pénétrant de force par les joints de porte, écartant les petites lèvres de caoutchouc qui isolaient la rame du monde extérieur. Sans demander la permission. Le slime ondulait maintenant sur les premières marches, à quelques centimètres de moi.


Devant moi, le tunnel palpitait, s’ouvrait en grand, puis se resserrait en spasmes indolents. Entraîné par la rage spectrale de la locomotive fantôme, mon convoi s’était remis en ordre de marche. Lentement d’abord, puis plus vite, il s’introduisait au rythme des contractions de la galerie souterraine. Il s’enfonçait de plus en plus profondément, magnétisé par une force invisible.


Le train était aspiré, guidé, par cette matière visqueuse. Le métal froissé grinçait, hurlait de douleur, les parois abruptes du conduit de béton lui répondaient en écho. Le raclement brutal propulsait le liquide sirupeux sur les vitres dans un bruit de friction obscène. Le slime léchait mes chevilles, s’insinuait entre mes orteils, s’agrippait à mes pieds. Il maintenait mes mains plaquées au sol, les doigts écartés, figés et impuissants.


Le gel épousait la courbure de mes reins, s’enroulait autour de moi, m’engluait. Il s’infiltrait partout, entre mes cuisses, dans chaque pore de ma peau, avec une lenteur indécente et possessive. J’étais prisonnière. Condamnée dans cet engin enchâssé de force dans un lieu qui refusait tout passage. Le train s’enfonçait et m’emportait. La lumière du jour s’était évaporée. J’étais engloutie, l’obscurité avait envahi ma vision. Les moteurs rugissaient à s’en rompre, les énormes roues tournaient dans le vide, fouettaient le slime qui giclait en arcs roses et gluants, maltraitaient les rails dans un concert de cris stridents. Ce supplice bourdonnait dans mes tympans. Je voulais disparaître, fermer les yeux ne suffisait pas.


Et puis, d’un coup. Le silence dans le noir absolu. Le générateur avait rendu l’âme, après avoir exhalé un ultime long râle mécanique, après avoir donné ses derniers coups de semonce dans une petite mort bruyante.


J’étais affalée à même le sol. Le corps tremblant, incapable de bouger. Jusqu’ici, les autres passagers étaient restés étrangement sereins. Mon propre chaos contrastait avec ce calme suspect et malsain. L’arrêt soudain de cette descente aux enfers avait été l’étincelle, le silence suivi d’une explosion. C’était maintenant un déferlement, un raz de marée humain, les uns contre les autres, chair contre chair. Tous voulaient sortir, être le premier. La foule s’écrasait contre les portes, prête à jaillir au moindre interstice. Le slime aspergeait ma peau sous la violence de leurs pas. Il m’éclaboussait, atterrissant sur mon visage, clapotant entre mes cuisses, coulant le long de ma joue. Ce gel au goût salé, tiède et écœurant giclait dans ma bouche entrouverte.


Cette masse informe et tentaculaire me grimpait dessus, des mains cherchaient un chemin. Sans autre regard, sans présenter d’excuse. Les phalanges s’enfonçaient, pressaient mes hanches pour prendre appui, empoignaient ma poitrine. Un contact constant, peau contre peau, où des doigts inconnus glissaient contre mes jambes et s’agrippaient sans ménagement, pour se frayer un passage. Traversée de part en part par quelque chose qui ne demandait ni consentement ni nom. Un ventre imbriqué dans mon dos, des mains tissées autour des chevilles, un torse plaqué contre mes seins, mes contours s’estompaient. Je fusionnais avec les autres pour donner naissance à un agglutinement de chairs molles.


Tout se mélangeait, le poids, les odeurs, les textures. Ma respiration devenait sifflement, un ronflement dépouillé, presque inaudible. Oppressée, quelque chose en moi ne luttait plus. Quelque chose en moi abandonnait, prête à être engloutie, pénétrée et dissoute par cette noirceur indifférente.


Les doigts englués dans ce slime poisseux. J’ai essayé…


Les doigts englués dans un amas de cheveux noirs et de gel douche pâteux, j’ouvre les yeux. De retour à la réalité, l’eau trouble clapote autour de mes chevilles. Je me relève, doucement, les orteils crispés en lutte contre le bac glissant, les mains moites cramponnées aux reliefs du carrelage et mon cœur qui cogne contre mes côtes. Ma crinière empeste toujours la cigarette, cette odeur rance incrustée de la racine jusqu’aux pointes.


Je rince ma peau rougie, je ferme le robinet. Le silence retombe d’un coup. Un filet d’eau froide coule au beau milieu de ma colonne. Je sors lentement de la cabine, engourdie, parcourue par un frisson. L’air frais de la salle de bain remonte le long de mes mollets, un contraste brutal avec la chaleur qui traînaille dans mes muscles endoloris. La douche n’a pas tenu ses promesses, elle a juste déplacé la douleur.


Je me sèche avec précaution. La serviette est rêche. Les seins d’abord, puis le ventre, les hanches, quand je descends vers les cuisses, je freine. Je serre les dents, respire par le nez. J’attrape le tube de crème apaisante. Je prends une noisette généreuse sur les doigts. Je m’accroupis légèrement, prends appui sur la petite poubelle, la plante du pied droit plaquée sur le couvercle, une main posée sur le lavabo pour garder l’équilibre. J’applique une épaisse couche, le baume est froid au premier contact, je sursaute. J’étale, lentement, puis je prolonge le geste le long de la raie des fesses. Le gel s’infiltre, apaise les muqueuses irritées, chauffe un peu. La zone reste sensible, à la fleur. Un spasme involontaire me traverse le bas-ventre. Je mords l’intérieur de la joue pour ne pas gémir.


J’ai besoin d’un tampon, mais je renonce à l’idée d’en mettre un. Effleurer mes lèvres du bout des doigts est déjà une épreuve. Alors, imaginer introduire quoi que ce soit, viser, écarter, insister est une action tout bonnement impossible. Je prends une culotte noire en coton, simple, sans fioriture, et une serviette hygiénique pas franchement confortable, mais ça fera l’affaire pour aujourd’hui. Demain, on verra.


J’enfile mon pyjama, doux et ample. Je tire les manches sur mes mains, remonte le col jusqu’au nez. L’odeur de lessive et de peau propre m’envahit. Je traverse le couloir pieds nus. J’attrape mon téléphone et file dans la chambre. Je me jette presque sur le lit. Je me glisse sous la couette, je m’enroule dedans comme dans un cocon, genoux relevés contre la poitrine, visage enfoui dans l’oreiller. Je ne veux rien faire d’autre, pas de lumière, pas de bruit. La migraine est toujours là, tenace, pulsatile comme un fardeau discret, mais constant.


Je tends le bras, attrape le téléphone. L’écran s’allume, trop éclatant. Je plisse les yeux, j’ai un message. Ma cousine a répondu pendant que j’étais sous la douche.


Karine – 15 h 14

Coucou, ça va ?

Tu t’es remise de tes émotions. Pas étonnant que tout soit flou, vu dans l’état que tu étais !

Tu te rappelles de quoi ?


Je relis deux fois.

Putain. La honte me monte au visage comme une vague ardente. Je sais que j’ai déconné. Je le sens dans chaque muscle endolori, dans ce goût de cendres et d’alcool qui colle encore à ma langue. Mes doigts hésitent sur le clavier. Je tape passivement, les yeux mi-clos.


Élise – 16 h 04

Je morfle grave.

En fait, rien, après vendredi, c’est le trou noir.

Je me suis réveillée, il y a deux heures, le cerveau détaché et le corps en miettes. Et les Anglais ont débarqué.


Je repose l’écran contre le matelas, comme pour cacher la réalité dessous. La couette pèse sur moi. Je ferme les yeux, la migraine pulse au rythme de mon cœur. Et quelque part, très loin, il y a des flashs, des sensations tactiles, des rires glauques, des mains inconnues, qui attendent dans l’ombre pour revenir quand je serai prête à les affronter.


La vibration du portable me traverse le ventre. Un message, sa réponse, qui arrive plus vite que je ne l’aurais pensé. Elle compatit, mais semble à la fois soulagée et crispée. Les trois petits points palpitent sur l’écran. Karine écrit…


Elle est encore là. Je patiente, les minutes s’allongent, deviennent pesantes. Je reste enfouie sous la couette, le corps alangui, à attendre que ses mots tombent. Puis ça vient, un SMS, puis deux. Les caractères défilent, foudroyants et implacables, je les ingurgite d’un trait, la gorge serrée avec les yeux qui piquent, je ne cligne plus les paupières. Je descends l’écran du pouce, je remonte, je relis, mais elle n’arrête pas d’écrire. Je peine à suivre son rythme, à prendre et imaginer plus que me souvenir, chaque mot laisse sur moi une trace.


Karine – 16 h 08

Bref, je n’ai pas tout suivi, mais j’ai vu. Certaines images me sont restées collées à la rétine.


Comme toujours, tu étais à l’écart. Adossée à un mur, tu avais l’air de crever d’ennui. Fermée et taiseuse, les bras croisés sur la poitrine comme un bouclier. Tu ne parlais à personne.

On était arrivées un peu tard. Les autres étaient déjà bien imbibés, riaient trop fort, te frôlaient sans gêne. Ta désynchronisation sautait aux yeux.


Dimitri est venu me voir. Il était contrarié. Toi, tu semblais ailleurs, dans une bulle de silence au milieu de cette ambiance moite, joyeuse et débordante. Il t’a apporté un verre, forcément de l’alcool, il n’y avait que ça. Tu as bu. Vous avez échangé quelques mots, puis il est parti de nouveau dans la foule.


Karine – 16 h 10

Et puis, quelques minutes plus tard, tu as bougé et je t’ai perdu de vue. Je t’ai rejoint au milieu d’un groupe d’inconnus. Tu rigolais, je te jure, tu riais vraiment. Tu dansais même. Observer tes hanches onduler, tes cheveux fouetter l’air et tes mains effleurer des étrangers sans une once d’hésitation m’a déroutée. En à peine une heure, tu étais devenue méconnaissable, passée du jour à la nuit.


Toi, la fille timide, sérieuse, presque effacée, qui ne faisait jamais de vague. Je ne t’avais jamais vue comme ça. Je voulais justement t’emmener chez Dimitri pour te dérider, te faire sortir de ta coquille. Bah putain, ça avait marché, un poil trop même.


Vers 2 h 30, Dimitri est venu me chercher. Tu avais tiré une taffe sur un joint avec un type dans le jardin. Ton corps n’avait pas suivi. Tu étais effondrée sur le sol, à moitié absente. Dimitri et ses potes t’ont portée jusqu’à une chambre. J’ai grave flippé, j’imaginais à l’avance les réflexions de ma tante.


Tes yeux étaient vitreux, tu souriais bêtement, tu ne réagissais à rien. Je t’avais déjà vue éméchée une fois, à un mariage, mais là, c’était cent fois pire.


Karine – 16 h 13

Je veillais sur toi toutes les demi-heures. Je n’avais plus le goût à la fête. Certains partaient. Les survivants, écrasés par l’excès, s’affaissaient sur les chaises, fauteuils et canapés.


Vers 4 h du mat, tu avais encore disparu. Je t’ai cherché. Tu avais trouvé refuge dans le salon, à l’écart du bruit. Tu regardais droit devant toi, l’œil vide. Tu fixais l’écran sans vraiment y prêter attention, comme si tu ne réalisais pas vraiment. Ton corps était présent, mais ton esprit dérivait ailleurs. Tu souriais.


Coincée entre Romain et deux gars, une autre fille s’était incrustée sur l’accoudoir, la tête abandonnée sur l’épaule d’un des mecs.

La télévision vomissait des images crues, un porno muet, sans son. Eux regardaient par intermittence, les corps qui s’entrechoquaient en silence comme on admire un feu de cheminée. Ils riaient, buvaient. Certains se tripotaient mécaniquement presque sans conviction, un bras glissé sous un tee-shirt, une braguette ouverte.


Romain, tout près de toi, une canette tiède à la main, semblait absent lui aussi. Il ne suivait pas vraiment le film, il paraissait juste content d’être là, posé, immobile à côté de toi.


Karine – 16 h 16

Je suis venue te parler, tes mots sortaient lentement, comme s’ils avaient du mal à trouver le chemin. J’étais rassurée de te voir sur pied ou presque. J’étais crevée, j’ai voulu te ramener, mais tu as refusé. Tu avais peur d’être malade en voiture. Tu souhaitais rester encore un peu, te reposer. Dimitri a proposé de te raccompagner. Je t’ai embrassée sur le front et je suis partie.


Je suis retournée chez Dimitri ce matin. Pour l’aider à ranger et ramasser notre bordel. Il m’a dit avoir reconduit plusieurs potes, toi comprise, au lever du soleil.


Les trois petits points cessent de clignoter. Plus rien.

Je repose le téléphone sur ma poitrine. Il est brûlant. Karine attend sûrement une réponse. Je n’en ai pas. Chaque phrase me déshabille encore plus, me laisse plus que nue face à cette nuit hermétique. Je n’ose pas parler des capotes, j’ai l’impression de l’avoir déjà trop choquée. Je ne me souviens de rien, rien de persistant.


Seulement des fragments qui brûlent, qui collent et qui puent, sans véritable chronologie. Dénués de toute logique, des éclats fantômes, bestiaux et figés : un murmure, un souffle dans mon cou, parsemé au milieu des images sans continuité qui surgissent sans prévenir. Des polaroids mentaux flous et fractionnés, d’ombres qui remuent autour de moi, de visage inconnu qui sourit puis disparaît.


Sous la couette, je ne bouge pas. Je fixe le plafond, les fissures, les taches d’humidité. J’essaie de me souvenir, puis aussitôt je cherche à oublier. Si je me lève, je vomis. Si je bois, je vomis. Si je mange, je vomis. La nausée verrouille tout. Je reste immobile, suspendue. Je ne veux plus rien ressentir.


Puis une idée surgit, comme une impulsion étrangère. Ce numéro inconnu, ce 06 qui m’a passé un coup de fil après 4 h du matin. Dimitri, peut-être, ou un autre, quelqu’un qui pouvait m’en dire plus. Je continue de fixer le plafond, puis je me décide. Je me redresse, je compose, mes gestes sont fébriles, déconnectés. Assise sur le bord du lit, j’appelle, ça sonne. Il répond.


Je me fige.


Je ne reconnais pas la voix, mais ma gorge se comprime. Je n’arrive pas à parler, je ne peux pas. C’est Dimitri. Ma bouche reste ouverte, muette, sèche. Il cause. Ma main tremble sans raison claire. Une peur viscérale me traverse. Je suffoque. J’entends, mais je n’écoute pas, je ne suis plus vraiment là. Je décroche progressivement, ma vue se trouble et je plonge de nouveau dans l’abîme. Mon organisme se crispe, mes muscles se contractent, puis lâchent. Le téléphone glisse de mes doigts et s’écrase au sol avec violence. Dans un bruit sec, l’écran se fissure, la coque s’écaille et l’appel se coupe net.


Puis soudain, mon corps abdique.


Là, entre mes cuisses, une chaleur inattendue, humide et incontrôlable. Je suis toute mouillée, ça gicle. Je mets une bonne seconde à comprendre. Mon pyjama est trempé. Je bondis hors du lit, trop tard, le matelas est imbibé. L’urine coule le long de ma jambe, goutte sur mon pied nu. L’odeur âcre s’engouffre dans mes sinus, mes yeux rougis brûlent. Je pleure sans m’en rendre compte, je ne contrôle plus rien, ni mon corps, ni mon esprit. La panique me prend à la gorge, les fesses souillées, collées contre le tissu mouillé, le pyjama lourd et poisseux, plaqué contre ma peau. Je ramasse le téléphone machinalement, le corps secoué de spasmes. Il vibre une fois dans ma main.


L’écran fissuré affiche la notification. Une question simple, plate, presque déplacée.


Alors du coup, tu as aimé ?