| n° 23553 | Fiche technique | 76447 caractères | 76447 12745 Temps de lecture estimé : 51 mn |
16/03/26 |
Résumé: La porte s’ouvre brusquement.
Deux silhouettes entrent.
Je me débats faiblement, le cœur martelant ma poitrine, avant de les voir vraiment — et de rester pétrifiée.
Des Atlantes. | ||||
Critères: #aventure #fantastique #merveilleux #personnages | ||||
| Auteur : Melle Mélina Envoi mini-message | ||||
| Collection : Terra Incognita Numéro 06 |
Chères lectrices, chers lecteurs,
Je vous propose le sixième épisode de ma collection
« Terra Incognita »
.Plusieurs années séparent désormais le premier opus de celui que vous allez découvrir. Entre-temps, il me semble avoir affiné ma plume (pour peu que j’aie effectivement une « écriture », je ne voudrais pas paraître présomptueuse).
J’ai donc décidé de reprendre tous les épisodes précédents pour les polir et les améliorer. Les versions actuellement disponibles sur notre site préféré sont les anciennes ; toutefois, je reste à votre entière disposition si, d’aventure, vous souhaitiez découvrir ces nouvelles moutures. Ma messagerie vous est grande ouverte.
Résumé de la saga
Après un terrible accident de la route, la journaliste Maya est projetée à travers l’espace-temps jusqu’en Égypte antique. Investie d’une mission sacrée, elle doit faire face à la fureur de Seth, le dieu du Chaos, qui met tout en œuvre pour la faire échouer.
Lors d’un ultime affrontement, alors que le dieu zoomorphe la croit morte, Maya se retrouve propulsée en Grèce antique. Là, la déesse Athéna lui confie une nouvelle tâche périlleuse. Au terme de multiples péripéties, c’est finalement Poséidon qui aide la journaliste à regagner son siècle en lui indiquant la mystérieuse « Passe des Inconnues ».
Pourtant, en franchissant ce passage, ce n’est pas son époque que Maya retrouve, mais un monde totalement inédit qui s’ouvre à elle…
Ehpad « les Charmilles », Dunkerque, juillet 2064. Pavillon des « Valides ».
Aujourd’hui mercredi, notre mamie préférée, « Mamie Zinzin », va nous conter les aventures qu’elle aurait vécues lorsqu’elle était journaliste.
Il faut bien que jeunesse se passe, nous avions fait les cons, un vol à l’arraché, une petite frayeur pour une petite vieille. Pas de quoi fouetter un chat. Cependant, le juge nous avait promulgué la pire peine possible et imaginable pour nous autres « jeunes délinquants », à savoir des travaux d’intérêt général au sein d’un Ehpad. C’est pour renforcer les liens intergénérationnels, c’est comme ça que les adultes justifient notre calvaire.
Nos tâches au sein de l’établissement se résument à aider les aides-soignantes, préparer les lits, changer les draps, parfois même passer un coup de lavette et nous devons être présents pour les résidents. Au départ, je dois bien l’avouer, ça me gonflait.
Puis avec le temps, une forme de respect entre les p’tits vieux et nous est apparue. Respect qui, assez vite, s’est transformé en réelle sympathie. Forcément, nous traînons moins la jambe pour nous acquitter de notre peine et je me surprends à avoir hâte de rejoindre les Charmilles.
Tous les mercredis, dans la grande salle principale de l’établissement, nous installons les chaises et le sofa en cercle, avec en son centre un espace vierge où se tiendra bientôt la narratrice « mamie Zinzin ».
Mamie Zinzin que l’on appelle également « L’Abeille » est une conteuse hors pair, elle subjugue toujours son assistance par les histoires merveilleuses qu’elle se plaît à inventer. C’est devenu un rendez-vous incontournable de la vie au sein de l’Ehpad et les résidents s’impatientent de leur mercredi après manger.
Mamie Zinzin est une femme très alerte, intelligente à l’imagination débordante. Je ne doute pas un seul instant qu’elle devait faire chavirer nombre de cœurs, une brunette aux yeux noisette, au charme infaillible et à l’humour acéré.
Lorsqu’elle nous conte ses péripéties, ses aventures de « Terra incognita », elle préfère rester debout. Il faut la voir, ce petit électron qui tient debout parce que c’est la mode, il faut la voir mimer, animer son histoire à grands gestes, nous la faire vivre à grand renfort d’onomatopées « Et Bim ! Et Shlack ! Et Bam ! »
Et nous sommes tous, résidents, soignants et jeunes branquignoles, bouche grande ouverte à boire ses mots et à nous régaler de lieux exotiques, d’époques lointaines et de récits parfois coquins. C’est que Mamie Zinzin n’a que très peu de tabous. Lorsque commence l’histoire, nous oublions l’environnement, nous oublions l’odeur de la vieillesse, nous oublions l’omniscience de nos portables, nous oublions les écrans et laissons notre imagination faire le reste.
L’Abeille s’est battue contre un fou furieux généticien de génie, contre un gourou d’une secte sanglante, des zombies, des sorcières, des dieux égyptiens et grecs. Mercredi dernier, elle nous a laissés de nouveau sur notre faim en nous teasant avoir été projetée en Atlantide.
L’Atlantide, la merveilleuse cité engloutie au large de l’île de Chypre pour les uns, au pôle Sud antarctique, dans la région des pays nordiques, au milieu de l’océan Atlantique, dans les environs du détroit de Gibraltar ou proche de l’Atlas nord-africain pour les autres ; l’Atlantide, le pays du peuple Atlante en avance sur leur époque et puni par Zeus pour cela ; l’Atlantide, l’empire perdu et où les éléments ont été domptés.
Je me réveille en sursaut, paniquée, un tube dans la gorge, branchée à d’étranges machines, étendue sur un lit au cœur d’une pièce d’une singularité absolue. Au-dessus de moi, le plafond forme une voûte aux teintes glauques et céruléennes, comme filtrées par l’océan. Les murs frémissent doucement, tapissés de matière végétale ; on croirait des algues vivantes, palpitant au moindre souffle.
Mon corps se cambre malgré moi, mes poumons cherchent l’air autour du tube qui m’entrave. Les machines s’emballent aussitôt, pulsant, clignotant, émettant des sons plus aigus. Des signaux émeraude traversent la pièce comme une alerte silencieuse. Je reviens à moi – et cela ne leur échappe pas.
La porte s’ouvre brusquement.
Deux silhouettes entrent.
Je me débats faiblement, le cœur martelant ma poitrine, avant de les voir vraiment – et de rester pétrifiée.
Des Atlantes.
Leur peau est bleutée, lisse, presque satinée sous la lumière verte du dôme. Leur visage, légèrement aplati, leur donne une physionomie déroutante. À la place des oreilles, des branchies fines s’ouvrent et se referment en rythme régulier. De longs cheveux noirs encadrent leurs traits, flottant avec une légèreté étrange.
Ce sont leurs yeux qui me frappent le plus : un iris brun si foncé qu’il recouvre presque toute l’orbite, avalant le blanc de l’œil, et au centre, une pupille d’un noir d’encre, insondable. Des yeux faits pour l’obscurité des profondeurs – nyctalopes, habitués aux abysses – sans doute incapables de supporter longtemps l’éclat brutal du soleil.
Leurs corps sont élancés, puissants, dessinés par des muscles nets sous leur peau bleutée. Ils se ressemblent presque parfaitement ; il m’est impossible de distinguer l’un de l’autre. Seules leurs jambes sont couvertes d’un tissu sombre rappelant le néoprène, comme une combinaison ajustée qui tranche avec la nudité du reste de leur corps.
Ils glissent vers moi avec une grâce silencieuse. L’un d’eux se rapproche encore. Ses yeux ténébreux se fixent dans les miens. Ses branchies frémissent, puis ses lèvres s’entrouvrent.
Il parle.
Le son me surprend : grave, légèrement voilé, comme s’il vibrait à travers l’eau. Au début, ce n’est qu’un flux de sons informes, un mélange de cliquetis glottaux et de voyelles étirées, presque semblables à des chants de cétacés.
Je fronce les sourcils, la panique luttant avec ma curiosité de linguiste. Les sons résonnent contre les parois organiques de la pièce, s’entrechoquent, puis se réorganisent dans mon esprit. Les phonèmes glissent, se lient, et soudain, une structure émerge du chaos sonore. Cette racine, Phant… ce suffixe… Le brouillard s’efface. Les syllabes roulent avec lenteur, portées par une musicalité ancienne, révélant quelque chose d’archaïque, de presque sacré.
Et pourtant…
Je comprends.
Chaque mot prend sens avec une clarté déconcertante.
Sa voix – ou ce qui en tient lieu – est posée, maîtrisée. Elle ne passe plus seulement par mes oreilles, elle s’imprime directement dans mon cortex.
Un vertige me saisit.
Ce n’est ni du grec, ni vraiment du copte… Pourtant, certaines racines me sont étrangement familières, des sonorités que j’ai déjà étudiées, comme si cette langue en était l’ancêtre – plus brute, plus ancienne, intacte.
Une langue mère.
Comment puis-je comprendre une langue qui n’aurait jamais dû exister ?
L’autre Atlante s’est placé près des machines, ses longs doigts reliés d’une fine membrane translucide effleurant les surfaces lumineuses avec une application presque prudente.
Sa voix vibre doucement dans l’air vert et bleu du dôme. Son regard ne quitte pas le mien, profond, presque hypnotique. Il lève une main – fine et puissante – et l’approche lentement de mon visage. Aucun geste brusque. Aucun empressement. Tout est mesuré, précis, comme s’il accomplissait un acte codifié depuis des siècles.
L’autre a réduit les pulsations des machines ; leurs signaux lumineux s’adoucissent, devenant presque réguliers, apaisants.
Je sens son contact se fixer autour du tube. Sa peau est fraîche, légèrement humide, mais son contact n’a rien d’agressif.
Je lui obéis. Le monde semble se contracter autour de ce simple mouvement. L’air passe, difficilement, autour du tube. Mon cœur bat fort, mais je me force à garder le calme. Son regard ne quitte pas le mien, me tenant ancrée.
Puis, dans un geste fluide et continu, il retire le tube. La sensation est étrange, brûlante, presque violente – et pourtant le geste reste d’une douceur parfaite. Un instant de vertige me traverse. Je tousse, l’air envahissant mes poumons avec une brutalité nouvelle.
Une main ferme se pose sur mon épaule pour me stabiliser.
Je respire. D’abord avec difficulté, puis plus profondément. L’air a une saveur différente. Plus dense. Plus humide. Comme chargé d’embruns invisibles.
Les deux Atlantes m’observent sans agitation, dans un silence maîtrisé.
Ils ont accompli leur geste.
Et je respire désormais dans leur monde.
Quelques heures plus tard, je suis assise sur une plateforme lisse qui ressemble à un sol, mais qui paraît respirer sous mes mains. L’air est toujours chargé d’humidité et d’effluves marins, et je sens encore la fraîcheur des Atlantes dans chaque mouvement que je fais.
Peu après, une jeune Atlante apparaît. Elle a la même peau azurée, les branchies fines et les yeux abyssaux, mais quelque chose dans ses gestes est… singulier. Plus doux, presque maternel. Son épiderme capte la lumière de la voûte, miroitant légèrement là où il reste humide. Elle est gracieuse, chacun de ses mouvements est aérien, presque dansant, et je remarque des détails qui la distinguent de ses congénères masculins.
Elle porte des bijoux délicats, façonnés dans des coquillages et des perles opalescentes : un collier qui épouse sa clavicule, des bracelets autour des poignets et des chevilles. Chaque ornement semble à la fois vivant et raffiné, comme s’il appartenait à l’océan lui-même.
Ses mains et ses pieds, légèrement palmés, trahissent leur adaptation à la vie aquatique. Toutefois, ce qui m’étonne le plus, c’est sa queue : une petite nageoire caudale de requin, fine et souple, qui ondoie avec paresse derrière elle lorsqu’elle se déplace. Elle semble parfaitement intégrée à son corps, élégante et naturelle.
Elle m’invite doucement à la suivre vers un espace ouvert de la pièce. L’endroit s’élargit, dévoilant un panorama étrange : des formes végétales lumineuses ondulent dans l’air, des bulles d’eau flottent comme suspendues, et la lumière verte et bleue danse sur les surfaces comme un crépuscule aquatique éternel.
Je cligne des yeux, encore confuse.
Elle s’arrête devant moi et me regarde droit dans les yeux.
La jeune Atlante m’entraîne à travers un long couloir aux parois mouvantes, semblables aux murs de ma chambre, mais plus vastes. Des reflets marins se reflètent sur les surfaces humides, créant des éclats qui serpentent comme des vagues. Je sens sous mes pieds le léger mouvement de l’eau qui circule à travers le sol translucide.
Nous nous éloignons, glissant à travers un corridor menant vers l’un des neuf autres royaumes.
Nous débouchons sur un belvédère qui révèle une cité immense, une architecture organique qui semble avoir été poussée plutôt que construite. La ville s’étend en un cercle parfait, mais rien n’est solide. Tout est en mouvement. Les bâtiments sont des structures de nacre vivante qui s’ouvrent et se ferment comme des anémones géantes.
Chaque cité irradie sa propre fréquence lumineuse. Au sommet du mont central, le Dôme de l’Origine surplombe le Sénat. Ce n’est pas un simple toit, c’est une membrane de cristal liquide qui bat comme un cœur, filtrant les courants pour en extraire l’énergie. Là, le savoir est érigé en culte : des piliers de lumière solide montent vers la surface, transportant des flux d’informations que les Sages captent par simple contact cutané.
Les rues ne sont pas des chemins, mais des veines de courant chaud où les habitants se laissent porter. Je vois des Atlantes manipuler des sphères de plasma bleu pour purifier l’eau, tandis que des humains, vêtus de tuniques en soie de mer, communient avec des bancs de méduses génétiquement modifiées pour éclairer les quartiers sombres. Tout ici est symbiose. Rien n’est artificiel.
Elle me montre les métiers et activités quotidiennes : des cultivateurs prélèvent des algues vertes et rouges, tandis que d’autres supervisent des grands orgues de cristal qui transforment le dioxyde de carbone en oxygène pur et sèchent les algues. Des éleveurs surveillent les bancs de poissons, et des chercheurs et physiciens plongent leurs mains dans des vasques de gelée lumineuse qui réagit à leurs influx nerveux, consignent des relevés sur des tablettes translucides : réparation des récifs de données, études biologiques, observation des courants et des plaques tectoniques.
Dans les ateliers, les humains bougent avec lenteur, comme écrasés par la pression de l’eau, mais chaque geste reste précis et exécuté avec exactitude. Peu à peu, leurs mouvements deviennent plus naturels.
Son regard se tourne ensuite vers un groupe d’Atlantes adolescents qui s’entraînent dans l’eau, et je le suis du mien. Ils exécutent des mouvements fluides et puissants, chaque geste parfaitement synchronisé, tandis qu’une autre Atlante observe leurs postures et prend des notes sur une tablette translucide.
Le ballet aquatique des jeunes Atlantes fascine par sa précision et sa grâce. Leurs bras tracent des arcs dans l’eau, leurs jambes propulsent des ondulations élégantes, et chaque souffle semble mesuré pour ne pas troubler l’harmonie du courant. Peu à peu, les mouvements ralentissent, et ma guide se tourne vers moi, un léger sourire sur les lèvres.
Une vague de vertige et d’émerveillement me submerge devant ce monde complet, cohérent, vivant. Je me sens minuscule et fascinée, de découvrir un univers entier que je n’aurais pu jamais imaginer. Ce spectacle me fait vaciller entre admiration et vertige. Les Atlantes sont faits pour l’eau ; les humains non. Et pourtant, ils ont réussi à nous y intégrer.
Ma guide me conduit à travers un couloir lumineux qui ondule doucement sous nos pas. Chaque mouvement me donne l’impression de glisser dans l’eau, et pourtant je me tiens debout. Autour de nous, des reflets aigue-marine dansent sur les parois translucides, comme une chorégraphie de lumière qui nous accompagne à chaque pas.
Mon corps me trahit, lourd et engourdi. Chaque mouvement me coûte plus d’énergie que je ne l’aurais imaginé. La pression de l’eau écrase mes muscles et mes poumons, me ralentissant malgré mes efforts. Même en observant avec fascination ce monde magnifique, je dois reconnaître mes limites.
La jeune Atlante hoche doucement la tête, son regard abyssal empreint de compréhension et de douceur :
Elle m’entraîne à travers les passages mouvants, plus lentement cette fois, veillant à chaque geste. Les murs scintillent toujours de verts et de bleus, et les bulles qui flottent dans l’air semblent danser en rythme avec nos pas. Je laisse mon esprit vagabonder, observant encore les villes au loin, les Atlantes au travail, et les humains qui s’adaptent à leur environnement.
Enfin, nous arrivons devant la chambre qui m’a été assignée. L’endroit ressemble à la pièce où j’ai repris connaissance, mais plus spacieux, plus apaisant. Le lit m’attend, entouré d’équipements dont je n’ai pas encore compris le fonctionnement.
Alors que je m’apprête à m’allonger, elle fait un pas vers moi, sa nageoire caudale flottant doucement derrière elle.
Je lève les yeux, surprise.
La « Passe des Inconnues » … le passage que j’avais emprunté pour retrouver mon siècle, le XXIᵉ. Pour eux, cette faille reste une énigme, un lieu qu’aucun Atlante, même le plus aguerri, n’a jamais exploré. L’air semble chargé de mystère, et je sens une tension invisible peser sur chaque mot.
Le silence m’enveloppe, pesant et solennel. Même les Atlantes, maîtres des profondeurs ténébreuses, sont incapables de percer ce mystère ! Je fixe les lumières serpentantes au plafond, mon esprit prisonnier de cette faille temporelle…
Je sens un frisson me parcourir, comme si l’air lui-même attendait ma réponse.
Avant qu’elle ne s’incline légèrement et recule, elle ajoute :
Sa silhouette disparaît doucement dans les miroitements turquoise du couloir. Je reste allongée, les yeux rivés sur les lumières serpentantes, incapable de détacher mon esprit de la Passe des Inconnues et du conseil des sages. Demain, tout cela deviendra tangible, et je devrai affronter ce qui m’attend.
L’air humide enveloppe mes poumons comme un manteau chaud, et le léger mouvement des parois me donne l’impression de flotter dans un courant tranquille. Autour, les murs s’habillent des nuances émeraude et céruléennes de la voûte, dansant doucement comme l’eau d’une mer tranquille. Des bulles minuscules flottent par endroits, captant la lumière et dessinant des motifs changeants sur le sol et le plafond. Chaque respiration, chaque battement de cœur, s’accorde avec ce monde.
Je repense à la passe des Inconnues. Au mystère qu’elle représente pour les Atlantes, à mon rôle, malgré moi, dans cette énigme. Poséidon m’avait prévenue qu’il n’était pas sûr que, franchi, ce couloir me ramènerait dans mon siècle.
Mes yeux se ferment enfin, mais mes sens restent éveillés. Je perçois le froissement léger des algues derrière les parois, le glissement des Atlantes dans les couloirs voisins, le souffle discret de l’air chargé d’embruns. Le monde autour de moi respire en harmonie avec moi.
Je sens mes muscles se détendre complètement. Le sommeil arrive doucement, sans violence, comme une vague tiède m’enveloppant. Mes songes ne ressemblent à rien de ce que j’ai connu à la surface : des couloirs lumineux, des formes d’algues et de bulles qui ondulent, des silhouettes bleutées qui glissent avec grâce, me guidant dans un univers à la fois étrange et familier.
Le monde des Atlantes me berce, et je comprends que cette nuit sera douce, même sous l’eau, même loin de mon siècle.
Le matin arrive doucement, filtré par la lumière tamisée du dôme. Le sommeil m’a reposée, mais mes muscles sont encore lourds sous la pression de l’eau. Chaque geste demande de la concentration, chaque pas un effort, et je prends le temps de m’étirer, de respirer profondément.
Thalassa est déjà là, attendant à côté de la chambre. Sa queue caudale ondoie doucement derrière elle, et ses yeux abyssaux brillent d’une attention calme.
Je hoche la tête, un mélange de nervosité et d’excitation dans la poitrine. Elle me guide à travers les couloirs, qui s’ouvrent maintenant sur la ville centrale. La capitale palpite davantage que la veille : des Atlantes s’activent dans les rues, des bulles d’eau miroitent brièvement avant de disparaître, et déjà chacun se fond dans ses occupations quotidiennes.
Nous passons devant des ateliers où des humains s’affairent avec minutie, corrigeant, observant, manipulant des instruments complexes. Les Atlantes glissent autour d’eux avec aisance, leurs mouvements harmonieux contrastant avec la lenteur concentrée des humains.
La grande avenue s’étend en un cercle parfait autour du mont central. Les habitations en forme d’igloo semblent plus petites vues d’ici, mais l’harmonie de la ville est saisissante. Les bâtiments plus hauts – le palais, le Sénat, l’école et l’hôpital – se détachent avec majesté, tandis que des jets d’oxygène créent des bulles lumineuses flottant comme des lanternes dans l’eau.
Des Atlantes nous saluent au passage, certains déposant un geste respectueux, d’autres inclinant légèrement la tête. Les femmes étincellent de coquillages et de perles, et chaque mouvement de leur queue caudale ondule avec élégance. Les hommes, élancés et puissants, glissent avec fluidité, leurs yeux abyssaux me fixant parfois avec curiosité ou reconnaissance.
Un mélange d’appréhension et de fascination me traverse. La Passe des Inconnues, la traversée, ce monde – tout converge vers cet instant. Chaque battement de mon cœur me rappelle que je suis loin de la surface, dans un lieu où la gravité, la pression et le temps obéissent à d’autres lois.
Nous approchons enfin du palais royal. La salle du conseil se profile devant nous, ouverte comme une conque géante, éclairée par des bulles et des cristaux luminescents. Les silhouettes des Atlantes se détachent dans la lumière, toutes différentes mais toutes semblables dans leur majesté aquatique.
Thalassa m’accompagne jusqu’au seuil de la salle du conseil. Devant nous se dresse un rideau vivant, tissé d’éléments marins : de longs filaments diaphanes tombent du plafond jusqu’au sol, semblables à des algues suspendues. Des coquillages et de fines perles y sont incrustés, captant la clarté du dôme et la diffractant en éclats mouvants. De minuscules bulles circulent entre les fibres, si bien que l’ensemble paraît animé d’un souffle discret.
Je fais un pas à travers le voile mouvant. Les filaments caressent mes bras, et les bulles éclatent en éclats lumineux lorsque je les touche, comme si la salle elle-même m’accueillait. Une fois le voile franchi, l’immense espace circulaire du conseil se révèle à moi.
Les Atlantes siègent en cercle, tous tournés vers le centre, silencieux et immobiles. Leurs yeux abyssaux brillent d’une attention profonde, et leurs queues caudales décrivent de lents mouvements derrière eux. Au centre, sur une estrade légèrement surélevée, se tient le roi, imposant mais tranquille. Autour de lui, les sages observent chaque détail de mon arrivée.
Je m’avance. La présence de Thalassa à mes côtés m’ancre dans ce moment solennel. Chaque mouvement me rappelle la densité de l’eau, mais le cercle parfait de la salle et la fluidité de ses habitants m’offrent un étrange sentiment d’équilibre et de sécurité. Les Atlantes me contemplent avec curiosité, sans la moindre hostilité.
Le roi baisse légèrement le buste, ses yeux d’un brun presque noir me fixant avec une intensité contenue.
Mes mains tremblent légèrement. Je me rappelle alors les conseils de respiration de ma guide. Je hoche la tête.
Un murmure parcourt le cercle des sages. Certains penchent imperceptiblement la tête, intrigués, d’autres frémissent imperceptiblement à la mention de Poséidon.
Je comprends que mes mots ont ouvert une fenêtre sur quelque chose que même ces grands explorateurs n’ont jamais pu percevoir.
Je leur narre toutes mes pérégrinations, depuis ma rencontre avec les Dieux de l’Égypte à ceux de la Grèce et de ma volonté de retrouver mon siècle. J’essaie de parler avec leur lenteur mélodieuse, mais ma voix de surface reprend le dessus, rapide, hachée par l’émotion. Chaque mot que je jette dans l’eau me demande un effort colossal, comme si je devais pousser des pierres, et je sens mon cœur cogner contre mes côtes, s’épuisant à maintenir ce rythme que la pression tente d’écraser.
Le roi intervient alors avec douceur :
Le silence retombe sous le dôme, seulement troublé par le crépitement discret des bulles d’oxygène. Le Roi se penche légèrement, ses mains palmées reposant sur les accoudoirs de son trône organique. Il me fixe de son regard sombre et insondable, comme un gouffre liquide.
Je prends une inspiration profonde, luttant contre la sensation de coton dans mes poumons.
Les mots me dépassent, sortant trop vite, hachés par la nervosité de la surface. Les Sages les plus proches tressaillent à chaque syllabe.
Un murmure parcourt l’assemblée, un son fluide et lent tandis que le Roi ferme les yeux un instant.
Il fait un geste de la main vers la voûte bleutée au-dessus de nous.
Un vertige m’envahit. Les pièces du puzzle s’assemblent avec une violence qui me coupe le souffle.
Le Roi opine de la tête, un geste d’une lenteur solennelle.
Sur ce, il se lève, immense et gracieux.
Je regarde mes mains. Elles tremblent légèrement. Je suis une journaliste du XXIe siècle, une « abeille » habituée à l’urgence, et on me demande de retrouver la trace d’un savoir vieux de trente-six mille ans pour un peuple de géants bleus.
Fastoche !
La plume organique – une sorte de stylet de corail qui réagit à la chaleur de ma main – glisse entre mes doigts. Je fixe la surface translucide sur laquelle je dois graver mes souvenirs d’Égypte. Mais mon esprit est ailleurs, encore hanté par l’image des Tablettes d’Émeraude.
Soudain, le sol respire plus fort. Une onde de choc fait vibrer les parois du palais, un craquement sinistre, comme un coup de tonnerre étouffé par des tonnes d’eau, fait vibrer la plateforme. À travers la paroi opalescente du palais, je peux voir une fissure courir le long du dôme, une ligne de lumière blanche qui semble vouloir déchirer la protection de la cité.
Je jette un coup d’œil aux gardes. Ils arrivent, majestueux, leurs lances de cristal brillant d’un éclat bleuté. Mais leur lenteur me rend folle. Ils semblent nager dans de la mélasse alors que la créature, une masse sombre et gélatineuse hérissée de pointes venimeuses, frappe à nouveau contre le dôme.
Je ne réfléchis plus. Mon instinct, cette urgence qui me pousse à agir quand tout le monde se fige, prend le dessus. La lourdeur de mes membres ? Oubliée. La pression ? Une simple résistance que je dois briser.
Je bondis vers la console de contrôle la plus proche, celle que Thalassa m’a montrée plus tôt pour réguler l’oxygène. Dans ma poche, mes doigts se referment sur le plastique lisse de mon briquet Bic. Un petit rectangle de plastique jaune, dérisoire, mais qui contient le feu des dieux.
Je sors le Bic et le brandis. D’un geste sec du pouce, je fais jaillir la flamme.
Dans cet univers de bleus et de verts sombres, le jaune orangé de la petite flamme fait comme une explosion. Les Atlantes autour de moi reculent, protégés par leurs mains, éblouis par cette lumière qu’ils n’avaient pas vue depuis des millénaires.
Mais ce n’est pas les Atlantes que je vise.
Je place la flamme juste devant le capteur thermique du dôme, là où les algues photosensibles régulent la structure. Je sais que la chaleur provoquera une réaction en chaîne, un réflexe de défense de la paroi organique.
Le capteur réagit instantanément. La paroi, sentant la chaleur intense, se contracte, durcissant instantanément le dôme à l’endroit même où la créature frappe. Le choc est tel que le prédateur, surpris par ce changement de densité et la lumière aveuglante, est projeté en arrière dans les courants noirs.
Le Bic éteint, je retombe à genoux, le cœur battant à tout rompre, mes poumons me brûlant comme si j’avais avalé du verre.
Thalassa est la première à mes côtés, glissant vers moi. Elle pose une main fraîche sur mon épaule, ses yeux noirs remplis d’une terreur mêlée d’admiration.
Le feu de Thot ? Pfff… Juste un briquet, ma belle, juste un briquet !
Le silence qui s’ensuit est plus lourd que la pression des abysses. Les gardes se sont immobilisés, leurs lances de cristal pointées vers le dôme désormais cicatrisé. Tous les regards, des Sages aux serviteurs, sont rivés sur moi – ou plutôt, sur l’objet jaune que je serre encore nerveusement dans ma main.
Le Roi descend de son estrade. Ses mouvements n’ont plus la lenteur protocolaire de tout à l’heure ; il glisse vers moi avec une hâte solennelle. Thalassa s’écarte respectueusement, la tête basse, mais je vois ses branchies battre de fierté.
Le souverain s’arrête à deux pas de moi. Il est immense. Sous la lumière émeraude du dôme, sa peau bleutée semble irradier une autorité naturelle. Il pose son regard sur mon briquet Bic.
Il tend une main longue et palmée, sans me toucher, comme s’il craignait que l’objet ne disparaisse.
Il relève les yeux vers moi. Pour la première fois, je ne vois plus seulement de la curiosité dans ses pupilles abyssales, mais une forme de crainte révérencieuse.
Il se tourne dès lors vers Thalassa.
Il revient vers moi et pose une main sur mon épaule. Son contact est frais, mais sa force est indéniable.
Un frisson me traverse l’échine. Je sens gros comme un camion qu’on va me demander l’impossible.
Il désigne la fissure sur le dôme, qui se referme lentement sous l’action des algues.
Je n’ai pas tout compris… mais honnêtement, un équipement badass qui me permet de tout déchirer sous l’eau, ça me va.
Thalassa revient vers moi, suivie par deux Atlantes transportant un coffre de nacre luminescente. Elle l’ouvre avec une précaution presque religieuse. À l’intérieur repose une matière sombre, d’un noir profond parcouru de veines violettes qui palpitent comme un cœur.
Elle m’aide à l’enfiler. Un frisson me fait reculer : ce n’est pas du tissu, c’est vivant. La matière épouse mes chevilles, remonte le long de mes jambes, gaine mon buste, et finit par s’ajuster parfaitement à mes courbes, comme si elle avait été faite pour moi seule. La fraîcheur nerveuse de cette seconde peau me donne une sensation étrange… et exaltante.
Un cri m’échappe malgré moi, surprise par la légèreté soudaine qui m’envahit. La sensation de lourdeur qui m’écrasait depuis mon réveil a disparu d’un coup. C’est comme si on venait de m’enlever un sac de plomb des épaules. Je fais un moulinet avec mon bras ; le mouvement est si rapide, si fluide, que je manque de perdre l’équilibre. Ma vivacité d’abeille est de retour, décuplée par la technologie atlante.
Thalassa s’approche pour agrafer un collier de métal doré et de cristaux bleus autour de mon cou. Instantanément, l’air humide et dense devient frais, pur, facile à respirer. C’est comme une bouffée d’oxygène pur après une apnée trop longue.
Je baisse les yeux sur ma cuisse. Thalassa y fixe un étui rigide, transparent comme du verre mais dur comme de l’acier. J’y glisse mon briquet Bic jaune. Il trône là, dérisoire et pourtant majestueux, comme une arme de dernier recours.
Je me reluque, punaise, j’suis franchement canon comme girl !
Le Roi s’avance vers moi. De ma nouvelle stature, je ne me sens plus comme une proie fragile devant lui, mais comme une égale, prête à remplir sa part du contrat.
Je serre les poings, testant la résistance de ma nouvelle peau noire et violette. L’adrénaline pulse dans mes veines. Je suis équipée, j’ai la flamme sacrée d’Udhun, et pour la première fois depuis mon accident de camion, j’ai un espoir de retrouver les miens.
Grisée par cette nouvelle légèreté, je m’élance à travers les couloirs de corail. Je ne suis plus une proie essoufflée ; je suis une flèche noire fendant l’eau. Je cours si vite que les visages des Atlantes ne deviennent que des traînées bleutées sur mon passage.
Soudain, au détour d’un bâtiment administratif à étages, je dois freiner brusquement. Mes bottes de courant crissent sur le sol de nacre, soulevant un nuage de sédiments. Dans ma course folle, je manque de percuter un homme agenouillé près d’une fontaine de cristal. Il porte une vieille combinaison de plongée en caoutchouc épais, toute craquelée par le sel et le temps, et un poignard de marine à la ceinture.
Contrairement à moi, ses mouvements sont d’une lenteur douloureuse. Il met ce qui me paraît une éternité à relever la tête. Il sursaute, ses yeux s’écarquillant derrière des lunettes de vue rafistolées avec du fil de fer.
Il se relève avec une lenteur infinie, protégeant un carnet de cuir contre sa poitrine.
Il regarda mon armure noire et violette, puis mon visage, avec une lueur d’espoir que je n’ai vue chez aucun autre humain ici.
Je ne m’arrête pas vraiment, je plane presque. La sensation de puissance que me procure l’armure est grisante, mais elle me coupe aussi du reste du monde. Pour moi, tout le monde semblait figé dans du verre, jusqu’à ce que je voie cet homme.
Pierre-Yves ne me regarde pas simplement, il m’étudie. Tandis que je m’approche, il sort un fusain de sa poche et, d’un trait rapide malgré sa lenteur physique, il esquisse la courbe de mon épaule et le reflet violet de ma combinaison sur son carnet.
Nous sommes enfin rejoints par Thalassa, je note qu’il faudra que j’aille moins vite, la pauvre ne peut pas me suivre.
Il ferme son carnet avec un claquement sec, un petit sourire en coin dessinant des rides de sagesse sur son visage fatigué.
Je jette un coup d’œil à Thalassa. Elle semble hésitante, mais elle finalement donne son feu vert.
Je regarde le lieutenant. Il a beau être prisonnier de cette pesanteur, il y a dans son regard une flamme de chercheur que je reconnaîtrais entre mille.
Il ajuste ses lunettes et s’incline avec une galanterie d’un autre âge.
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Je ne comprends pas pourquoi, alors qu’ils savent pertinemment où se trouvent ces fameuses salles, Thalassa et les siens ne les ont pas investies. Elle m’explique que pour les atteindre, il faudra passer par le « puits sans fond » qui se trouve à la périphérie du royaume de la bordure et laisse en suspens mes autres interrogations.
Thalassa nous conduit vers une vaste esplanade de corail blanc. Là, trois silhouettes sombres et imposantes planent à quelques mètres du sol, maintenues par des rênes de varech. Ce sont des raies mantas colossales, d’un noir profond sur le dessus et d’un blanc nacré sur le ventre. Leurs ailes battent doucement, créant des remous qui font danser les algues environnantes.
Elle se tourne ensuite vers une sorte de coffre organique qui semble respirer. Elle en sort deux membranes translucides, fines comme de la soie, qu’elle nous tend.
Pierre-Yves hésite, ajuste ses lunettes, puis plaque la membrane contre sa bouche et son nez. Je le regarde faire, fascinée de voir la matière se rétracter pour épouser parfaitement les contours de son visage. Je fais de même. La sensation est d’abord glaciale, un choc pour mes sens, puis une bouffée d’air pur, chargée d’un léger goût d’iode, envahit mes poumons. C’est étrange, presque grisant : le poids de l’eau n’est plus un ennemi, mais un souffle.
Je m’installe à plat ventre sur le dos large et ferme de ma monture. Pierre-Yves se hisse sur la sienne avec une précaution touchante, s’agrippant aux reliefs cartilagineux. Thalassa donne le signal.
Dans un déploiement d’ailes spectaculaire, nous quittons la sécurité de la cité. Thalassa nous fait signe d’avancer vers la paroi diaphane qui délimite le quartier des montures. Devant nous se dresse une immense membrane pulsante, une sorte de valve organique qui sépare l’air sec de la cité de la masse sombre de l’océan.
Je sens le corps de la raie manta se tendre sous moi. Elle semble impatiente, ses bords s’ondulant avec force. La raie s’élance. Nous plongeons littéralement dans la paroi gélatineuse. Pendant une seconde, le monde devient flou, une pression sourde écrase mes tympans, puis… le choc.
Le silence absolu nous enveloppe. La chaleur de la ville disparaît, remplacée par la fraîcheur revigorante des abysses. Un instant, mon cerveau panique, mes poumons se bloquent par réflexe de survie. Puis, la membrane sur mon visage s’active. Je sens l’oxygène filtré couler dans ma gorge, frais et pur. Je respire. Sous l’eau.
À ma gauche, Pierre-Yves laisse échapper une nuée de petites bulles, un rire muet de stupéfaction. Il lève le pouce, fasciné par ses propres mains qui ne pèsent plus rien.
Thalassa donne une impulsion et sa monture déploie ses ailes de géante. Nous quittons le halo lumineux de la cité. En quelques battements, les lumières d’Atlantis ne sont plus que des étoiles lointaines derrière nous. Nous volons maintenant en pleine eau, portés par le battement puissant des raies, filant vers cette périphérie obscure où le Puits nous attend.
Mais alors que nous prenons de la vitesse, le courant change. L’eau devient turbulente, chargée de sable et de particules qui cinglent ma peau.
Plus nous approchons du Puits, plus l’eau sature de chaleur. Les raies mantas luttent, leurs larges ailes s’agitant avec une vigueur désespérée pour maintenir notre trajectoire. Soudain, Thalassa tire sur les rênes de sa monture et nous fait signe de ralentir.
Devant nous, le spectacle défie toute logique. À la périphérie du royaume, là où les ténèbres devraient être totales, une immense sphère de clarté repousse la masse de l’océan. C’est une bulle d’air parfaite, qui rappelle l’univers d’Atlantis. Au centre de ce dôme naturel, le Puits Sans Fond s’ouvre comme une bouche béante vers les entrailles de la Terre.
L’accès, pourtant, est condamné.
Une méduse d’une taille inimaginable s’est installée juste à côté. Son ombrelle translucide, parcourue de veines de phosphore rouge, bat au rythme des pulsations de la terre. Mais le vrai danger réside en dessous : des milliers de filaments, longs de plusieurs centaines de mètres, s’élèvent du Puits comme une forêt de fils de verre incandescents. Ils ne flottent pas, ils vibrent, chauffant l’eau à une température proche de l’ébullition.
J’ironise un peu, mais je fais dans ma culotte.
Je comprends mieux pourquoi les Atlantes ne tentent pas d’y accéder. Cependant, elle ne me répond pas et se contente d’annoncer :
Ses yeux fixent la Gardienne avec une sorte de révérence mêlée de dégoût.
Pierre-Yves, sur sa raie, semble pétrifié. L’éclat rouge de la créature se reflète sur ses lunettes.
Les raies s’agitent, leurs ailes claquant l’eau nerveusement. Elles refusent d’avancer d’une onde supplémentaire vers cette fournaise. Leur instinct de survie crie plus fort que nos ordres.
Je cherche désespérément une solution du regard. La méduse est un capteur géant ; elle réagit à chaque vibration, à chaque calorie déplacée. C’est là que l’idée me vient. Je me souviens d’une vieille ruse de gamin, un simple caillou jeté pour détourner l’attention.
Il fouille fébrilement dans ses affaires et m’en tend un, le regard interrogateur. Je l’active au maximum de sa puissance. Le tube se met à briller d’un blanc intense, dégageant une chaleur artificielle concentrée.
D’un geste précis, je lance le cylindre de toutes mes forces vers la gauche de la bulle, loin du Puits. Le tube file dans l’eau sombre, traçant une ligne de feu. L’effet est immédiat. Sentant cette source de chaleur soudaine et agressive, la Gardienne déplace lentement sa masse gélatineuse. Ses filaments, tels des tentacules de lave, s’étirent et se déplacent vers le leurre, libérant enfin un étroit passage au-dessus du dôme d’air.
Je ne laisse pas le temps à ma monture de protester. Je plante mes talons dans ses flancs et je la force à piquer droit vers la zone dégagée. Thalassa et Pierre-Yves me suivent dans un sillage de bulles frénétiques.
Nous arrivons à la frontière de la bulle. L’air est juste là, de l’autre côté de la membrane liquide. La chaleur est déjà insupportable, l’eau autour de nous commence à frémir. C’est le moment.
Je bascule dans le vide, traversant l’interface entre l’eau et l’air. Le passage est brutal, comme si je traversais une vitre de gélatine qui éclate.
Soudain, le silence pesant de l’eau est remplacé par un sifflement strident : celui de l’air que je déchire dans ma chute. Ce n’est pas du vent, c’est ma propre vitesse qui hurle contre ma membrane respiratoire.
Je tombe.
Derrière moi, j’entends un cri étouffé – Pierre-Yves. Je tourne la tête en plein vol et je le vois, les bras en croix, les yeux exorbités derrière ses verres, chutant à quelques mètres de moi. Thalassa suit, son corps d’Atlante fendant l’air avec une grâce que nous n’aurons jamais. Elle ressemble à une flèche bleue lancée vers les entrailles du monde.
L’air ici est sec, chargé d’une odeur de roche brûlée et d’ozone. La chaleur de la méduse s’estompe déjà, remplacée par une fraîcheur minérale qui monte du fond.
Je regarde vers le bas. C’est un boyau qui plonge verticalement dans les entrailles de la croûte terrestre. Ce n’est pas un tunnel sombre, mais une artère de lumière.
Grâce à mes bottes de courant, je nous propulse dans l’abîme. Ce n’est pas une chute, mais une glissade onirique. Autour de nous, la paroi du Puits Sans Fond, tapissée de cristaux géants qui vibrent d’un éclat émeraude, projetant sur nous des reflets de forêt boréale, défile comme un tunnel de basalte poli. Pierre-Yves et Thalassa se cramponnent à mes bras, leurs doigts s’enfonçant dans le métal froid de mon armure. Je sens leurs respirations saccadées s’apaiser au rythme de notre descente.
Le voyage est un assaut pour les sens. Nous traversons des strates de souvenirs géologiques. Par endroits, l’eau devient si pure qu’elle semble disparaître, nous laissant l’impression de voler dans le vide. Nous passons devant des bancs de méduses de cristal, transparentes et immenses, qui chantent une mélodie si basse qu’elles font vibrer les plaques de mon armure.
La sensation de chute libre, qui devrait être une agonie de terreur, se mue en une étrange apesanteur. Le monde d’en haut s’évanouit, remplacé par un silence si dense qu’il semble vibrer contre ma peau.
Nous ne tombons pas ; nous nous enfonçons dans une mémoire liquide.
L’air autour de moi devient d’une clarté absolue, presque solide, comme si je traversais un diamant géant. Je tourne la tête vers Pierre-Yves à mes côtés : ses traits sont apaisés, ses membres souples ; il flotte dans un rêve éveillé. Autour de nous, les parois du puits millénaire s’animent de courants d’énergie émeraude, traçant des géométries complexes – des fleurs de vie et des spirales d’or – qui saluent notre passage.
Des milliers de bulles d’air emprisonnées dans le quartz brillent comme des étoiles captives. On croirait traverser une galaxie souterraine. Dans cette descente suspendue, le temps n’existe plus : une seconde dure une heure, puis une minute s’évanouit en un battement de cil. C’est la « distorsion de Thot ».
Une chaleur douce émane de mon cœur, une vibration identique à celle qui monte des profondeurs. Je comprends alors que ce n’est pas la gravité qui nous attire, mais un appel. C’est le chant des Salles de l’Amenti, la fréquence de la « fleur froide de la vie » qui nous enveloppe pour nous protéger de la mort.
Nous sommes tels des étincelles de conscience retournant à la source. En bas, l’obscurité fait place à une lueur diffuse, un horizon intérieur que je ne crains pas, mais que je contemple avec une infinie gratitude. L’eau devient plus chaude, presque électrique. Le tunnel débouche sur un espace si vaste que la cité de l’Atlantide pourrait y tenir dix fois.
Devant nous s’étend une plaine de sable blanc immaculé, éclairée par une source de lumière invisible venant du plafond, à des kilomètres au-dessus. Au centre de cette immensité trône une structure qui défie toute logique : une pyramide inversée, flottant à quelques mètres du sol, dont la pointe désigne le cœur de la Terre.
Tout autour, des fleurs de feu – des flammes qui brûlent sous l’eau sans jamais s’éteindre – dansent au rythme d’un courant invisible. C’est ici que repose le savoir de Thot. C’est ici que le silence est total, un silence si profond qu’on peut y entendre le battement de cœur de l’univers.
Mais ce qui nous barre la route, c’est une porte.
Ce n’est pas une porte de pierre ou de métal, mais un mur d’eau noire, parfaitement vertical et immobile, enchâssé dans un cadre d’émeraude géante.
Pierre-Yves s’approche, ses lunettes embuées par l’excitation. Il tend la main, mais s’arrête à quelques millimètres de la surface noire.
Il se met à dessiner frénétiquement, ses doigts tremblant de fatigue et d’extase.
Je m’avance à mon tour. Mon armure de résonance vibre contre ma peau, comme si elle reconnaissait la puissance qui émane de la porte. Je sens le poids du briquet Bic contre ma cuisse. C’est absurde : un gadget en plastique de station-service face à la porte des secrets et du savoir de l’univers.
Alors, je dégaine le Bic. Le jaune vif du plastique jure violemment avec la noblesse de l’émeraude et la solennité du lieu. Pierre-Yves s’arrête de dessiner, le souffle court.
Je porte le briquet à hauteur du mur d’eau noire. Je ne l’allume pas tout de suite. J’attends de sentir la pulsation. La porte respire, un rythme régulier et calme, je suis face à une entité vivante. Un froid glacial émane de sa surface, un froid qui ne vient pas de l’eau, mais du vide entre les époques.
D’un coup de pouce sec, je fais jaillir la flamme.
L’étincelle est minuscule, mais dans ce vide absolu, elle fait l’effet d’une supernova. La flamme jaune ne vacille pas sous l’eau ; elle semble au contraire aspirée par la porte. Le mur d’eau noire se met à bouillonner, passant du sombre au transparent, puis à l’incandescence.
Un mécanisme invisible s’enclenche. Un son de cloche profonde, une vibration qui nous soulève du sol, résonne dans toute la salle. Le portail ne s’ouvre pas : il se déchire, révélant un escalier de lumière qui monte vers le cœur de la pyramide.
Nous franchissons le seuil, et la sensation est celle d’un passage à travers un rideau de mercure. De l’autre côté, la gravité semble s’être évaporée. Nous flottons dans une salle dont les parois ne sont pas faites de pierres, mais de lumière solidifiée, opalescente et mouvante.
Au centre de la pièce, trône l’objet de toutes les légendes : le Sarcophage de Thot.
Ce n’est pas une tombe de pierre massive comme celles que j’ai vues au Caire. Le sarcophage est suspendu dans les airs par des champs de force magnétiques. Il est taillé dans un bloc de cristal d’émeraude pur, d’un vert si profond qu’il paraît noir par endroits. Sa surface est parcourue de circuits dorés, des lignes d’un alliage inconnu qui semblent transporter une énergie vivante, palpitante.
À travers la paroi translucide du couvercle, nous pouvons deviner une forme. Ce n’est pas un cadavre, mais une silhouette de lumière, une enveloppe d’énergie pure attendant son heure.
Je m’approche, mes bottes de courant me portant sans effort jusqu’au flanc du réceptacle. Sur le côté, disposées sur un socle de métal liquide, reposent les Tablettes d’Émeraude. Elles sont là, les douze plaques reliées par des anneaux d’or. Elles vibrent à une fréquence que je sens jusque dans mes dents.
Le lieutenant ne se le fait pas dire deux fois. Ses yeux font des allers-retours frénétiques entre le sarcophage et son carnet. Ses doigts volent sur le papier. Il ne dessine pas seulement la tombe, il copie les schémas des circuits dorés, les alignements des étoiles projetés au plafond, et la silhouette de Thot.
C’est alors qu’il s’arrête brusquement, son fusain suspendu en l’air.
Je contourne l’autel flottant. Là, gravée à même la lumière de la paroi, une fresque monumentale nous surplombe. Elle représente une femme. Elle porte une armure noire et violette. Dans sa main droite, elle brandit un petit rectangle jaune d’où jaillit une flamme. Et à ses pieds, des hommes de toutes les époques se prosternent.
Tandis que Pierre-Yves croque la fresque avec une ferveur de possédé, je soliloque pour moi-même :
Soudain, le sarcophage émet un son cristallin. Les Tablettes d’Émeraude se mettent à léviter au-dessus de leur socle, se déployant comme un éventail de lumière. Une voix, qui ne passe pas par les oreilles mais directement par l’esprit, résonne dans la salle :
Je ne réfléchis pas – pas mon genre ! Si je commence à peser les conséquences, je resterai pétrifiée pour l’éternité dans cette salle hors du temps. Dès lors, je tends la main vers les plaques vibrantes.
Dès que mes doigts effleurent la surface de la première tablette, un choc électrique parcourt mon armure de résonance. Ce n’est pas une douleur, mais une déflagration d’informations. Des siècles d’histoire, des équilibres stellaires et des formules alchimiques traversent mon esprit à la vitesse de la lumière.
Je saisis fermement les douze tablettes. À cet instant précis, le Saint des Saints entre en convulsion. Les anneaux d’or qui reliaient les plaques se mettent à tourner sur eux-mêmes, créant un vortex de lumière émeraude entre mes mains.
Le sarcophage de Thot, derrière moi, commence à s’illuminer d’un éclat blanc insoutenable. La silhouette de lumière à l’intérieur se redresse.
Elle a raison. Je sens mon armure de résonance se gorger d’une puissance colossale, pompant toute l’énergie environnante. Au-dessus de nous, le plafond de lumière se fissure. Les Tablettes ne demandent qu’une chose : retourner à la source, ou nous projeter ailleurs.
Le lieutenant, malgré la terreur, n’a pas lâché son fusain. Il termine fébrilement le dessin de la fresque me représentant, ajoutant les symboles que les Tablettes projettent maintenant sur les murs.
Le sol de cristal se dérobe. Un tourbillon d’eau et de lumière nous aspire. Je serre les Tablettes d’Émeraude contre ma poitrine, leur contact brûlant à travers mon armure. Ma dernière vision est celle du sarcophage de Thot explosant en mille éclats de lumière, tandis que la voix dans ma tête murmure une dernière fois : « Le temps est un cercle, Maya. Le témoin doit rester dans l’ombre pour que la lumière survive. »
Une force centrifuge insupportable nous broie. Pierre-Yves hurle alors que sa main glisse de mon épaule. Thalassa est projetée dans une autre direction, aspirée par les courants de la cité qui s’effondre sur elle-même.
J’ai juste le temps de voir le lieutenant être emporté par un courant ascendant, son carnet de cuir toujours serré dans ses bras, avant qu’une faille temporelle d’un bleu électrique ne l’engloutisse. Il ne tombe pas vers le XXIe siècle. Il tombe vers le passé. Vers Rome. Vers les mains de l’Église qui, cinq cents ans plus tard, cachera ses dessins sous le nom de « Code des Inconnues ».
Quant à moi, les Tablettes m’entraînent plus bas, plus loin, vers le futur que j’ai quitté malgré moi. Je sens mes pieds heurter un sol de pierre froide, bien loin de la silice blanche de l’Amenti. Mon armure de résonance, autrefois vibrante de puissance, s’éteint d’un coup, redevenant une simple peau inerte et glacée contre mon corps.
Il fait noir. Une obscurité épaisse, poussiéreuse, qui sent le renfermé et la pierre vieille de plusieurs siècles. Je serre les Tablettes d’Émeraude contre moi comme on s’accroche à une bouée de sauvetage ; elles sont redevenues froides, comme de simples plaques de jade.
Tâtonnant dans l’obscurité, ma main rencontre une paroi lisse. Je pousse de toutes mes forces. Un grincement lourd, insupportable, déchire le silence. Une fente de lumière crue, celle d’un soleil de midi, m’éblouit alors que la dalle de pierre bascule.
Je sors de la cavité en titubant, les yeux plissés, le souffle court. Je suis dans un cimetière. Un petit cimetière de campagne, paisible, quelque part sous le ciel bleu de France. Je me retourne pour regarder d’où je viens de sortir.
Ce n’est pas un tunnel, ni une porte magique. C’est un caveau familial.
Je baisse les yeux sur la stèle de granit gris qui ferme la sépulture. Les lettres gravées dans la pierre semblent danser devant mon regard, avant de se figer dans une réalité brutale :
MAYA VDZ
1982 – 2022
« Emportée trop tôt sur la route du destin »
En dessous, en lettres plus petites, l’épitaphe précisait : « Victime de l’accident du 14 mai. À jamais dans nos cœurs. »
Un frisson me parcourt, plus glacial que les eaux de l’Atlantide.
2022.
Je regarde mes mains. Je suis bien là.
Vivante. Mais pour ce monde, je suis morte depuis quatre ans dans ce crash de camion que ma mémoire avait effacé.
Le « destin » dont parlait Thot n’était pas une simple aventure. C’était une seconde chance, ou peut-être un vol manifeste au temps lui-même.
Je resserre mon emprise sur les Tablettes d’Émeraude. Le monde pense m’avoir enterrée, mais je reviens des abysses avec de quoi réveiller les morts.
Dunkerque, juillet 2064.
Pavillon des « Valides ».
Personne n’applaudit.
D’ordinaire, il y a toujours un brouhaha, des « oh ! », des « ah ! », des débats improvisés qui fusent dans tous les sens.
Mais là… rien.
Le silence est compact. Dense. Presque vivant.
Mamie Zinzin est assise, pour une fois.
Essoufflée, peut-être.
Ou ailleurs.
Je sens mon cœur cogner contre mes côtes.
Quelque chose a changé. Je ne saurais dire quoi, mais je le sens.
Je lève la main.
Elle tourne vers moi ses yeux noisette. Cette lueur étrange y danse encore – celle qu’elle a quand elle parle de batailles, de portails, de mondes engloutis.
Quelques rires nerveux flottent, aussitôt étouffés.
Je déglutis.
Le mot tombe. Lourd. Définitif.
Un résident ferme les yeux. Une aide-soignante se fige près du mur.
Mamie Zinzin incline légèrement la tête, comme si la question l’amusait.
Elle plisse les lèvres.
Puis, soudain, elle agite légèrement la main et imite une abeille :
Un sourire mystérieux éclaire son visage.
Je reste planté là, stupide.
Cherche.
Cherche.
Je remonte le fil. Les zombies. Le généticien. L’Atlantide. Les Salles de l’Amenti. Les Tablettes.
Les surnoms.
L’Abeille.
La Guêpe.
Et puis ça me frappe.
Un détail glissé presque négligemment lors du tout premier mercredi.
Maya, c’était la Guêpe.
Rapide. Vive. Piégeuse.
Et l’Abeille… ce n’était pas elle.
L’Abeille, c’était Mélina.
Sa sœur.
Je sens la chaleur me monter au visage.
Ma voix se casse.
Mamie Zinzin me regarde sans ciller.
Dans ses yeux, il n’y a plus seulement la malice.
Il y a une mémoire.
Une absence.
Un battement.
Elle se redresse un peu dans son fauteuil.
Un frisson me parcourt.
Je comprends.
Depuis le début… ce n’était peut-être pas la survivante qui parlait.
Mais celle qui était restée.
Archives Secrètes du Vatican, Département des « Res Inexplicata ».
Monseigneur Ugo Regnabo ajusta ses lunettes de lecture, ses mains tremblant sur les parchemins qu’il venait d’extraire d’un coffre scellé depuis le pontificat de Paul III.
Il s’agissait d’un recueil de dessins datant de 1550, mais réalisés sur un papier qui, selon les analyses carbone, n’aurait pas dû exister avant le XXe siècle. Ugo effleura une esquisse au fusain représentant une femme en armure noire, une flamme minuscule à la main, debout devant un sarcophage d’émeraude.
À côté du dessin, une petite étiquette de cuir, jaunie et craquelée par les siècles, était conservée sous verre. On pouvait encore y lire, brodées en lettres de fil rouge décoloré :
Ugo remonta ses lunettes, le cœur battant.
Il tourna la page. Le dernier dessin du carnet représentait les douze Tablettes d’Émeraude s’élevant dans un vortex de lumière. En bas de la page, une écriture nerveuse, en français ancien mêlé de moderne, avait griffonné ces quelques mots :
« Elle est repartie vers le futur. Elle emporte le feu de Thot. Je reste ici, témoin d’une gloire que les hommes ne sont pas prêts à comprendre. Que Dieu me donne la force de vivre dans ce siècle qui n’est pas le mien. »
Ugo ferma le dossier. Il savait maintenant qu’une femme, une voyageuse du temps, était quelque part, là-haut, à la surface, avec les archives perdues de l’Atlantide entre les mains.
Le savoir absolu.
Le posséder était devenu à présent son but ultime. Posséder ce savoir, c’était lui donner les clés du monde.
La révélation gardée sous le sceau du silence
La guerre était terminée.
Le sable du désert portait encore l’empreinte des combats.
Les temples gardaient la cicatrice des flammes.
Et le nom de Seth était désormais prononcé avec crainte.
Horus avait vaincu.
Mais certaines questions survivent aux batailles.
Une nuit, tandis que le Nil reflétait une lune pâle, Horus se rendit auprès de sa mère, Isis.
Elle se tenait seule devant la Clairvoyante.
Le globe était sombre. Les volutes immobiles.
Un long silence s’installa.
Isis ne répondit pas immédiatement.
La Clairvoyante vibra faiblement.
Isis posa la main sur le globe.
Les volutes reprirent vie.
Horus soutint son regard.
Isis inspira lentement.
Horus fronça les sourcils.
Les volutes se troublèrent.
La voix d’Isis se fit plus basse.
Horus retint son souffle.
Le silence devint incommensurable.
Isis secoua lentement la tête.
Ses yeux croisèrent ceux de son fils.
Le vent sembla s’arrêter.
Horus recula d’un pas.
Isis retira sa main du globe.
Le globe s’éteignit.
Horus demeura longtemps silencieux.
Puis il murmura :
Isis ferma les yeux.
Un souffle.
Elle avait déjà franchi la Porte.
Celui qui n’a rien vu passer
Au cœur de la nécropole royale d’Abydos, là où le sable recouvre les tombeaux des rois et où les prêtres murmurent les formules d’éternité, Seth demanda audience.
Ce n’était pas un lieu pour lui.
Ici, ses tempêtes se taisaient.
Ici, le chaos se faisait discret.
Car ce territoire appartenait à Anubis,
Seigneur du Pavillon Divin,
Maître des embaumeurs,
Gardien des seuils.
Les deux dieux ne s’appréciaient guère.
Mais Anubis ne prenait jamais parti dans les querelles familiales des enfants d’Osiris.
Le dieu à tête de chacal attendit, immobile, que Seth parle.
Après les formules de politesse – sèches, mécaniques – Seth en vint au sujet.
Mais lorsqu’elle est tombée sous mon éclair, son corps s’est volatilisé.
Un silence pesant s’installa dans la salle funéraire.
Anubis ne répondit pas immédiatement.
Ses yeux noirs, insondables, fixaient Seth sans émotion.
Seth plissa les yeux.
Un souffle froid parcourut les colonnes.
Seth laissa échapper un ricanement.
Anubis s’approcha d’un pas.
Il marqua une pause.
Le silence devint tranchant.
Seth sentit, pour la première fois, une fissure dans sa certitude.
Seth gronda.
Anubis inclina légèrement la tête.
Un battement.
Il fixa Seth plus intensément.
Le vent du désert s’engouffra dans la nécropole.
Seth détourna le regard.
Anubis corrigea calmement :
Seth marmonna en quittant les lieux :
Anubis, resté seul, murmura pour lui-même :
Et la balance du jugement demeura immobile.