Les affaires sont les affaires… Bonne lecture :)
Avec Yves
Je m’entretiens avec Yves, une connaissance datant du lycée qui a monté une start-up dans laquelle j’ai un peu investi et donc je vérifie si tout est OK d’un point de vue comptable. Tout allait bien jusqu’à une certaine date, jusqu’à ce que certaines données initiales changent.
Tandis que je suis dans son bureau directorial, j’exprime sans fard le fond de ma pensée :
- — Perso, je pense que tu fais une grosse connerie en voulant divorcer de Marine pour épouser Vanessa.
- — Je ne vois pas en quoi c’est une connerie, Thierry !
Vanessa a été recrutée, il y a même pas six mois pour s’occuper de la Communication. Son physique y a été pour beaucoup, elle ressemble assez fortement à une influenceuse, telle qu’on se les imagine, c’est-à-dire, assez gonflée. À ce propos, elle n’a pas hésité à draguer assez ouvertement le patron. Là aussi, elle a été assez gonflée, mais ça a été une réussite, du moins pour elle.
Je plains cette pauvre Marine qui ne s’est pas allongée sur la table d’opération pour y subir des injections de botox et de silicone. Je réponds à mon interlocuteur :
- — Je vais te citer une maxime assez connue : un homme doit souvent son succès à sa première femme, et sa deuxième femme à son succès.
- — Bon, et alors ?
- — Il y a six ans de ça, contrairement à ta femme, Vanessa ne se serait jamais intéressée à toi. Admets-le.
Je viens de toucher un point sensible, puisque Yves grimace. Je continue :
- — De plus, comme Marine et toi êtes mariés sous le régime de la communauté, elle possède la moitié de la start-up qu’elle t’a aidé à monter. Et son aide, tu ne peux pas la nier, elle a souvent porté tout ça à bout de bras, sans compter ses heures pour que ça fonctionne.
- — Je… je vais lui demander de me céder ses parts.
Je me mets à rire :
- — « Céder » ? Ben voyons ! Tu la fous dehors de ta vie, et en plus, les poches vides ? Devant n’importe quel tribunal, ça ne tiendra pas.
- — Je veux dire par là que je vais essayer de lui racheter le tout à très bon prix.
- — T’es un gros salaud dans ton genre !
Même si j’ai dit ça sur un ton pas très sérieux, je le pense intérieurement. Mais comme je veux en savoir un peu plus, autant ne pas le braquer. Yves proteste mollement :
- — Oh, je lui laisserai quand même de quoi vivre.
- — Quelle grande âme ! Décidément, ta Vanessa t’a bien retourné le cerveau. J’espère qu’elle en vaut le coup !
- — Ah ça, oui !
J’abonde dans son sens :
- — Je reconnais qu’elle a plus de courbes que Marine.
- — Et elle présente mieux, nettement mieux.
- — Ah ça, pour enjôler et embobiner son auditoire, elle est fortiche ! Tu as décidé de lancer ton OPA sur ta femme quand ?
Il ne répond pas tout de suite, il joue avec une petite mappemonde qui décore son bureau. Puis après l’avoir reposée, il lâche :
- — Hmmm… je laisse passer la semaine. Lundi ou mardi prochain. J’ai mon avocat à voir avant, afin qu’il m’explique certaines limites.
- — Essaye de ne pas faire trop de dégâts. Répète soigneusement ton intervention.
- — Et pourquoi ?
- — Une femme blessée peut se révéler très dangereuse. As-tu oublié ce qui est arrivé à Pascal quand il a annoncé à sa femme qu’il la quittait pour sa secrétaire ?
Il fronce des sourcils :
- — Tu crois que… Marine pourrait…
- — Je te signale que tu vas détruire toutes ses illusions, six ans de sa vie et plus, son boulot, son présent, son avenir et j’en passe. Bon, j’y vais, et réfléchis bien à ce que tu souhaites faire. Perso, je garderai Marine comme épouse et Vanessa comme maîtresse, c’est la solution la plus simple.
Il ne répond pas, je sais fort bien que Vanessa pousse Yves par-derrière, mais ça, il se refuse d’admettre qu’il est manipulé. Il est vrai que sa maîtresse possède certains arguments non négligeables !
Yves essaye de changer de sujet de conversation :
- — Au fait, Thierry, ta nouvelle petite amie, ça donne quoi ?
- — Ça donne que c’est terminé.
- — Déjà ?
- — Il ne m’a pas fallu longtemps pour comprendre que Daphnée s’intéressait plus à mon compte en banque qu’à ma personne. C’est pour cette raison que je te dis de garder Marine, même si tu la trompes, car d’un point de vue « sentiment », ta femme est réellement sincère envers toi.
Ayant compris qu’il avait raté sa diversion, Yves se détourne, faisant semblant de fixer quelque chose au lointain dans la ville à travers la grande fenêtre de son bureau haut placé dans l’immeuble. Nous discutons encore un peu, puis je m’en vais.
Avec Marine
Le lendemain, je m’invite chez Marine qui fait du télétravail, tandis que son mari est présent dans la start-up. Après une double bise de bienvenue, elle me dit sans détour :
- — Yves m’a appris pour Daphnée… Je suis désolée pour toi, Thierry.
- — Ne le sois pas, Marine. J’ai évité des gros soucis en étant moins aveugle, même si ça n’a pas été de gaîté de cœur que j’ai rompu avec elle.
Essayant peut-être de réparer les pots cassés, elle demande :
- — T’es vraiment certain qu’elle en voulait qu’à ton argent ?
- — Je me suis renseigné : Daphnée n’en était pas à sa première expérience en la matière… Mais parlons d’autre chose, tu veux bien ?
- — Ah d’accord… tu l’as échappé belle, si je comprends bien.
Moi oui, et j’espère qu’il en sera de même pour la personne qui est en face de moi. Je ne réponds pas à sa question, posant ostensiblement un dossier ainsi qu’une clé USB sur la table. Intriguée, Marine me demande :
- — C’est quoi ?
- — De l’eau à ton moulin.
Intriguée, elle consulte rapidement les quelques feuilles du dossier qui sont des captures d’écran ou des impressions de compte rendu. Petit à petit, son visage change de couleur, elle semble se figer. Quelques longues secondes plus tard, Marine pose le tout sur la table pour me demander d’une voix qu’elle espère ferme :
- — Où t’as eu tout ça ?
- — Je soupçonnais depuis un certain temps que ton mari confondait un peu trop sa bourse avec celle de la société. Il vivait sur un trop grand pied, surtout en compagnie de Vanessa.
Elle plisse des yeux :
- — Parce que tu étais au courant aussi pour ça ?
- — Et toi ?
- — Je m’en doutais un peu…
Je joue presque franc jeu :
- — Au début, je n’étais pas au courant, je pensais qu’Yves et toi étiez un couple solide, mais à la suite de certains détails, je me suis dit qu’il y avait anguille sous roche. J’ai découvert que la carte Gold chauffait un peu trop quand il était en mission avec elle sur divers salons et autres réunions. Et quand tu découvres que c’était utilisé pour réserver une seule chambre, souvent une suite, tu en tires facilement certaines conclusions.
- — Pourquoi tu ne m’as rien dit ?
- — Pour foutre ton mariage en l’air ? Honnêtement, je pensais que c’était juste une passade de la part de ton mari. Je me suis trompé.
Elle fronce des sourcils :
- — En quoi tu t’es trompé ?
- — Ce n’est pas une simple passade.
- — Sois plus précis, Thierry.
- — Vanessa le pousse au divorce, et lui, comme un con, il se laisse pousser.
Marine pâlit une fois de plus, se changeant presque en statue de marbre blanc. Après un long silence, elle murmure :
- — J’ai souvent fermé les yeux, mais là…
Je désigne du doigt le dossier et la clé USB :
- — Je ne veux pas que tu sois lésée, Marine. C’est pour cette raison que je te fournis ces armes contre lui, car il va vouloir te piquer ta part dans la société.
- — Comment tu sais ça ?
- — C’est évident ! Il est totalement aveuglé par sa maîtresse. Si elle lui disait de marcher pieds nus sur de la lave en fusion, il le ferait.
Elle ne répond rien. J’explique mon idée :
- — Avec ce dossier, tu peux exiger qu’il te rachète tes actions au prix du marché. Pas moins.
- — Pourquoi je vendrais ?
- — Parce que la start-up sera bientôt une coquille vide. Sache que j’ai déjà vendu en sous-main ma part. Tu es maintenant la seule à savoir.
Ouvrant de grands yeux, mon interlocutrice s’étonne :
- — T’as vendu tes actions ?
- — Exactement, et sans état d’âme. Avec Yves et Vanessa aux commandes, ils vont creuser un énorme trou dans les finances, et ça va capoter. Déjà qu’actuellement, ce n’est pas très fameux, mais c’est assez bien maquillé…
Elle réfléchit puis me demande :
- — Pourquoi il accepterait de me racheter ma part au prix fort ?
- — Parce que tu as ce dossier contre lui, et que si on savait qu’il t’a tout racheté à bas prix… Ou bien c’est parce que la société vaut bien moins que prévu, ou bien c’est un arnaqueur de première capable de flouer sa propre femme. Dans les deux cas, il est mis en difficulté.
- — Ça se tient…
Je poursuis mon exposé :
- — Maintenant, s’il laisse croire que tu revends parce que tu veux passer à autre chose et qu’il t’a racheté ta part au prix réel, c’est bien la preuve qu’il croit en sa société et qu’il va tout faire pour la mener au succès.
- — Je pense que tu as raison… mais pourquoi m’aides-tu ?
- — Je n’apprécie pas les salauds, et je t’apprécie, toi, Marine. Tu mérites mieux.
- — Merci, Thierry…
Je respire un grand coup :
- — Entre nous, Marine : divorce, ne t’accroche pas, car tu mérites mieux que ce type.
- — Qui me dit que ce n’est pas lui qui te pilote en sous-main pour accélérer les choses ?
- — Quand je t’ai dit que j’ai vendu, c’est parce que j’ai vraiment vendu. Je comprends que tu puisses être méfiante, je ferais la même chose dans ton cas. Tu as passé environ six ans à aider ton mari à monter sa boîte, et pour quel résultat ? Être traitée comme une vieille chaussette.
Je reconnais que je pousse un peu loin le bouchon, mais cette situation m’énerve, Yves est un abruti qui ne sait pas ce qu’il va perdre en croyant tout gagner. Assez interloquée, Marine me regarde d’un air franchement étonné :
- — Eh bé !
- — Vous aviez tout pour être heureux tous les deux, mais Yves a vraiment trop déconné. De plus, tel que c’est parti, la start-up va se retrouver au cimetière des épaves d’ici peu de temps. Il n’y a aucun mal à quitter le navire avant qu’il coule.
- — Comme les rats ?
Posant ma main sur son bras, je me penche sur elle :
- — Eux sont intelligents. Fais comme eux, prends tes cliques et tes claques, ainsi que le fruit de la revente de ta part, et reconstruis-toi ailleurs.
- — Facile à dire !
- — Je peux t’aider, tu peux compter sur moi.
Une étrange lueur dans les yeux, elle me regarde :
- — Pourquoi tu ferais ça ?
- — Parce qu’Yves est un sacré connard. Ça te va comme réponse ?
Elle se contente de sourire.
Mariage en perspective
Après le week-end, mardi après-midi, tandis que je suis présent dans son bureau, l’air maussade, Yves me confie :
- — Hier, j’ai racheté au prix du marché toutes les parts de ma femme. Elle a accepté le divorce sans autre contrepartie.
- — Tu as été réglo.
Je suis déjà au courant, Marine m’a remercié, juste après qu’il est reparti dormir chez sa maîtresse, ayant compris qu’il n’aurait pas gain de cause et que la blanche petite colombe ressemblait plutôt à une aiglonne ayant des serres acérées. Néanmoins, comme il avait à tout hasard apporté les papiers avec lui, il a obtenu ce qu’il voulait : le divorce, mais pas à moindre coût.
Face à moi, Yves essaye de jouer des bons apôtres :
- — Oui, je n’allais pas la laisser dans le caniveau !
Je souris, je sais très bien qu’il n’a pas eu trop le choix, surtout avec le dossier que Marine lui a mis sous le nez pour le faire céder. Mais Yves n’est pas censé être au courant de mon double jeu. Je le questionne :
- — Maintenant que tu as les mains libres, le mariage, c’est pour quand ?
- — Pour samedi fin de mois, dans moins de trois semaines, les bans ont été publiés hier, juste après que Marine a signé.
- — Déjà ?
- — Plus ce sera rapide, mieux ce sera.
Je ne pensais pas que ce serait si rapide. Décidément, Yves m’étonne. Cependant, je reste assez impassible :
- — Dois-je comprendre que tout était déjà planifié depuis un certain temps ?
- — Disons que c’était plus ou moins sur les rails.
Je m’en doutais un peu, Vanessa n’est pas du genre à attendre, elle voulait mettre la main sur Yves et exposer au plus vite aux yeux de tous sa belle réussite. Un petit détail d’ordre technique me chagrine, donc je demande :
- — OK, tu te maries dans moins de trois semaines, mais ton divorce sera prononcé quand ? En général, il faut du temps. Le divorce le plus rapide dont j’ai entendu parler s’est fait en un mois.
- — Je connais du monde : dans moins de quinze jours, ce sera OK.
- — Eh bé !
Oui, c’est utile de connaître diverses personnes bien placées. Si Yves avait été aussi efficace pour mener son affaire, même moitié moins ou le quart, elle dépasserait allégrement la concurrence. Mis en entrain, maintenant de bonne humeur, mon interlocuteur poursuit sur sa lancée :
- — Pour le mariage, on a réservé le petit château de Rombercourt, de quoi accueillir deux cent cinquante personnes, un orchestre, et aussi Vatelli comme traiteur ! Sans oublier un voyage de noces à Tahiti !
- — Ah oui, quand même ! Tu ne fais pas les choses à moitié !
- — Il faut ce qu’il faut, Thierry.
Rien que ça ? Cette énumération demande des moyens pécuniaires non négligeables, et Vatelli n’est pas à la portée de toutes les bourses. À côté de ce traiteur haut de gamme, le voyage en Polynésie est finalement bon marché. Oui, tout était déjà planifié à l’avance, car on ne réserve pas à la va-vite un château et un célèbre traiteur pour un événement qui aura lieu dans moins de trois semaines.
Jouant mon rôle de bon ami, je me penche sur Yves :
- — Vanessa aura un très beau mariage pour célébrer sa victoire, mais rectifie le tir pour que ce ne soit pas trop ostensible, sinon tes partenaires en affaires vont se demander d’où tu tires tout cet argent. De là à penser que tu pioches dans la caisse…
Il fronce des sourcils :
- — Comment ça, piocher dans la caisse ? Je gagne assez !
- — Non, tu ne gagnes pas assez pour mettre en place le mariage dont tu m’as cité les grandes lignes, et en ajoutant le rachat de la part de Marine. Sauf si tu empruntes. Mais aux yeux d’un investisseur, mettre tout ce fric dans une simple cérémonie plutôt que dans ta boîte, ça fait mauvais genre.
Un peu froissé, il ne répond rien. Posant ma main sur son épaule, je continue :
- — Un conseil d’ami totalement gratuit et désintéressé : réduis un peu la voilure, fais un mariage moins clinquant. Il n’y a pas que Vatelli dans la vie, et un DJ coûte moins cher qu’un orchestre. Vaut mieux passer pour une fourmi austère qu’une cigale avec des guirlandes clignotantes partout.
Je sais très bien que je parle en l’air, qu’Yves ne suivra pas ce conseil. Je le connais assez pour savoir que si je dis « blanc », il fera « noir ». Mais plus tard, quand il se sera cassé la figure, il se souviendra que je l’avais mis en garde.
Ayant déjà oublié mon conseil, Yves annonce :
- — Vanessa veut quelque chose qui en jette, une belle pub sur notre réussite et donc pour la boîte.
- — Votre réussite ? Sa réussite à elle, c’est d’avoir mis le grappin sur toi. Mais bon, c’est ta vie à toi que tu as personnellement. Tu auras sans doute un très beau mariage, nettement plus beau que celui que tu avais fait avec Marine, à l’époque où vous étiez fauchés tous les deux.
- — C’est loin, tout cas. Maintenant, je suis riche !
Je module son affirmation :
- — Tu es riche de l’argent que des investisseurs ont mis dans ta start-up, et ils attendent un retour sur investissement.
- — Ça viendra bientôt, t’inquiète !
- — Je l’espère pour toi. Et aussi pour moi, puisque j’ai quelques billes chez toi.
Désireux de changer de sujet, Yves me questionne :
- — Au fait, tu n’avais pas parlé d’un voyage outre-Atlantique ? Ça donne quoi ?
- — Ça se précise, on me communiquera la date après-demain, je pense. Même si ça ne débouche sur rien, j’en profiterai pour visiter la Big Apple. Ce sera la première fois que je mettrai les pieds là-bas.
- — Ah moi, j’y suis allé plusieurs fois… Je peux te refiler des adresses.
- — Ce sera avec grand plaisir.
Yves ignore encore que j’ai retiré mes billes. Je ne crois plus en son projet, il dépense trop pour lui-même et sa maîtresse au détriment de la recherche-développement. Ses concurrents dans le même créneau sont plus avancés que lui. Et son mariage ne va pas arranger les choses : ça va l’occuper pour quelques semaines et ça va coûter plein de fric.
Ayant revendu mes actions, je n’ai pas fait une mauvaise affaire, porté par une bulle spéculative. J’aurais pu attendre encore un peu plus, mais quand on est trop gourmand, on risque des soucis. Et je m’y suis pris de telle façon que je sois insoupçonnable.
Zone grise
Marine s’est réfugiée dans le petit appartement (un T2 de 40 m² situé dans un quartier un peu excentré) que son ex-couple possédait et qui servait à accueillir des invités. Lors du divorce prononcé avant-hier, celui-ci lui a été accordé avec d’autres « bricoles ».
Venu à sa nouvelle adresse, je suis assis face à l’ex d’Yves. La plupart des cartons du déménagement n’ont pas encore été ouverts. Elle soupire abondamment :
- — Tu es bien le seul à continuer à me fréquenter, Thierry. Je suis devenue une pestiférée pour toutes nos anciennes connaissances.
- — Si les autres sont des abrutis, tant pis pour eux.
Elle m’adresse un petit sourire :
- — En tout cas, merci pour tout, ton dossier m’a été bien utile, sinon il me plumait jusqu’à l’os ! Ah mais quel salopard !
- — Pas de quoi, Marine, tu ne méritais pas d’être à la rue du jour au lendemain. Dans trois-quatre mois, tes anciennes connaissances auront le douloureux honneur de s’apercevoir qu’elles se sont trompées de cheval sur lequel parier.
- — Tu es bien sûr de toi.
- — Ça commencera à tanguer un mois après le mariage, quand ils seront revenus de leurs trois semaines de voyage de noces à Tahiti.
Elle soupire à nouveau :
- — Trois semaines à Tahiti ! Moi, j’ai eu droit à trois jours en Normandie. Et en plus, il pleuvait ! Mariage pluvieux, mariage heureux, tu parles !
- — Si tu places bien ton argent et si tu ne fais pas trop de folies, tu pourras voyager ci et là quand tu le voudras. Mais je sais que tu es raisonnable.
- — Je suppose que tu as une petite idée sur comment placer mon argent ?
- — Il est trop tôt pour que je t’en parle, tu n’as pas encore les idées assez claires.
Elle me regarde curieusement :
- — Certaines personnes pourraient en profiter pour me piquer mon argent, mais pas toi.
- — Qui sait, je fais peut-être partie de ces personnes.
- — Non, je n’y crois pas un seul instant, même si je parie que tu allais dire ensuite que tu caches bien ton jeu !
- — C’est en effet ce que j’allais te répondre.
- — C’est marrant, on dirait que je te devine mieux que mon ex…
J’avais déjà constaté plusieurs fois ce fait. Je me lève :
- — Ce n’est pas que je m’ennuie, mais j’ai des trucs à faire. Je te laisse t’installer. Si ça te convient, je peux venir te chercher demain en fin d’après-midi pour qu’on aille dîner ensemble. Je te propose un grill, car je sais que tu aimes.
- — Pourquoi tu fais ça ?
- — Parce que ça te changera un peu les idées. Je n’aime pas quand tu es abattue, je préfère la Marine plus solaire.
- — T’es quand même un drôle de type, Thierry !
Je me mets à rire :
- — Tu ne sais pas à quel point !
Elle se met à rire, elle aussi.
Voulez-vous prendre pour…
Comme je le pensais, le mariage est très tape-à-l’œil ! Je dois reconnaître que Vanessa a bien mené sa barque pour que cette cérémonie soit inoubliable, je reconnais sa patte. J’avoue que, si elle était présente, Marine ferait pâle figure à côté de Vanessa qui ressemble énormément à un mannequin de haute volée dans sa somptueuse robe blanche. Tout dans le look, c’est certain, mais je ne pense pas qu’il y a grand-chose en profondeur chez cette nouvelle mariée, contrairement à Marine.
Lors du vin d’honneur qui sert aussi de repas dînatoire, profitant d’un créneau libre, je félicite en face-à-face le nouveau couple :
- — Je reconnais que cette petite fête est grandiose, et ce, dans le moindre détail. Félicitations !
- — Merci !
Je m’adresse en particulier à la jeune épouse qui rayonne dans sa très belle robe scintillante, dont j’admire la coupe sensuelle :
- — Vanessa, tu as peut-être raté ta vocation : organisatrice de mariages !
- — Hmmm… qui sait ! Si un jour ça tourne mal, je sais comment me recycler.
Accroché à sa nouvelle épouse telle une sangsue, son mari proteste :
- — Pourquoi veux-tu que ça tourne mal ?
- — C’était juste pour parler comme ça. Mais Thierry a raison, j’aurais pu faire ce métier.
Du coin de l’œil, je vois arriver quelques actionnaires et partenaires. Je m’incline légèrement devant les jeunes mariés :
- — Je vais vous laisser, vous allez avoir de la compagnie. De plus, je dois y aller.
- — Tu ne restes pas ?
- — As-tu déjà oublié que je dois être demain matin à New York ?
- — Ah oui, c’est vrai, tu en avais parlé, il y a quinze jours.
- — Et je n’ai pas pu décaler. Demain, vous serez en partance pour Tahiti, et moi déjà à New York. Allez, profitez bien, bye !
Je m’éloigne. D’après ce que j’ai pu goûter ci et là, Vatelli est assez surfait. Il entretient l’illusion en mettant du caviar et des truffes à droite et à gauche.
Je constate que l’un des partenaires en affaires n’affiche pas un franc sourire. Le mur commence à se lézarder petit à petit.
New York
Ce midi, je déambule lentement dans les rues assez bondées de New York, plus précisément dans Beaver Street, en direction de The Battery, un parc en bord de mer d’où on peut apercevoir au loin une célèbre statue avec un flambeau. Il y a beaucoup à contempler, admirer, mais aussi de quoi avoir un gros torticolis à regarder en l’air avec tous ces gratte-ciel qui taquinent les nuages. Je ne suis pas fan d’habiter pareil endroit, c’est beaucoup trop dense, trop vertical, mais j’avoue que ça vaut le coup d’œil, au moins une fois dans sa vie.
Pour cette visite, je ne suis pas seul, je suis en compagnie de Marine, main dans la main.
- — Je suis déjà venue ici plusieurs fois, mais avec toi, c’est différent.
- — À ce propos, merci de me servir de guide.
Elle m’adresse un beau sourire :
- — C’est le moins que je puisse faire pour toi…
- — Il faudra songer à s’arrêter quelque part pour manger un petit truc.
- — Oh, on va trouver, c’est pas ça qui manque dans le coin, ne t’inquiète pas ! Ah, on arrive sur Broadway, au niveau du Musée amérindien.
- — Ah, c’est là, Broadway avec toutes ses salles de spectacle ?
- — Le bout de Broadway.
Nous passons devant une bâtisse imposante, le musée en question. Au loin, je crois voir de la verdure. Sans doute le parc. Sautant du coq à l’âne, Marine se souvient vraisemblablement des derniers jours passés :
- — Je maintiens que t’es quand même un drôle de type !
- — En quel honneur ?
- — Tu m’as carrément sauté dessus lors de notre premier dîner à deux.
Sans lâcher sa main, je proteste :
- — Sauter dessus, t’exagères. Je ne me rappelle pas avoir abusé de toi ce soir-là.
- — Ce soir-là, t’as été assez… pressant, mais le lendemain soir, tu as été très convaincant. Remarque, c’est vrai que ça m’a beaucoup changé les idées. Je n’en revenais pas que tu voulais prendre la place de qui tu sais !
D’une voix ferme et nette, j’assène ma vérité :
- — Il ne te méritait pas.
- — Parce que, toi, tu me mérites ?
- — Plus que lui, en tout cas.
Me mettant son index sous mon nez, elle me gronde faussement :
- — Tu ne m’as même pas laissé le temps de digérer mon divorce !
- — Il faut battre le fer pendant qu’il est encore chaud.
- — Ah ça, pour être chaud, il était incandescent ! En tout cas, je ne te savais pas si… hmm… enflammé à mon sujet !
Je lui adresse un large sourire :
- — Je reconnais que… j’ai été un peu vite en besogne, mais quand une très bonne affaire est à ma portée, je fonce.
- — Je suis une très bonne affaire ?
- — Oui, ma chérie. Sans doute la meilleure qui soit.
Elle est visiblement très satisfaite de ma réponse, de sa nouvelle situation imprévue, bien dans sa peau de jeune femme désirée :
- — Merci, merci, mon investisseur préféré ! Au fait, tu sais que Wall Street est derrière nous ?
- — Je m’en fiche : mes bourses sont sur moi et pour ton usage exclusif !
- — Thierry, voyons !
Ce qui ne l’empêche pas de rire joyeusement. Quant à moi, je songe à notre prochaine nuit qui sera plus belle que les précédentes, un plus qu’hier, et un peu moins que demain.
Post-scriptum
J’ai été mauvaise langue avec mes trois mois. La chute a duré le double, mais le résultat final est resté le même. N’ayant pas été trop dégoûtée par son expérience passée, Marine a vite accepté ma demande en mariage. De plus, nous sommes partenaires dans une nouvelle affaire profitable que nous menons, main dans la main.
Ah oui, j’oubliais : après un autre divorce qui a totalement mis Yves sur la paille, Vanessa a très vite déniché un autre pigeon. J’ai des doutes sur l’existence d’une justice divine…