| n° 23546 | Fiche technique | 24022 caractères | 24022 4166 Temps de lecture estimé : 17 mn |
09/03/26 |
Résumé: La vie après la mort existe-t-elle ? | ||||
Critères: #nonérotique #fantastique #romantisme | ||||
| Auteur : Patrick Paris Envoi mini-message | ||||
Après un vol plané que seule l’enquête de la gendarmerie pourra peut-être expliquer, la petite Clio de Chrystèle en était à son second tonneau sur l’autoroute qui menait à la maison de ses parents en proche banlieue.
Chrystèle avait quitté le domicile familial à la fin de ses études pour s’installer dans un petit studio en centre-ville, plus proche du travail qu’elle avait réussi à trouver. Elle n’oubliait jamais de passer ses week-ends en famille depuis que son petit copain avait jugé bon de la laisser tomber pour une grande blonde. Et son petit frère lui manquait.
Cramponnée à son volant, Chrystèle volait et comptait les tours, comme à la fête foraine.
Ne perdant pas son sens de l’humour, « C’est une façon très personnelle de s’envoyer en l’air » avait-elle pensé avant d’atterrir contre la barrière de sécurité.
Silence !
Plus rien ne bougeait, seul le crissement des roues de la Clio qui tournaient dans le vide perçait le silence.
Chrystèle s’en tirait plutôt bien, sans trop de casse. Avait-elle mal ? Non, elle était seulement fatiguée, très fatiguée, elle pensait que sa voiture serait certainement bonne pour la casse, et que son assurance se défilerait pour la lui rembourser.
Très vite, elle constata qu’elle ne pouvait pas bouger. Elle entendait des voix sans comprendre ce qui se disait, sûrement les occupants d’une voiture venant lui porter secours. C’était confus dans sa tête, elle entendait sans pouvoir dire un seul mot.
Elle se força à ouvrir les yeux.
Où était-elle ? Tout était blanc. Des personnes en blouse blanche, penchées au-dessus d’un lit, parlaient à voix basse. Une jeune femme, très pâle, semblait dormir. Elle n’osait s’approcher pour ne pas déranger.
Dans un coin de la pièce, elle remarqua un homme et une femme qui se tenaient la main en tremblant, un petit garçon accroché aux jupes de sa mère. Elle reconnaissait sa famille, son père, sa mère en pleurs, et son jeune frère, qui semblait effrayé. N’étaient-ils pas heureux de la voir comme tous les dimanches ?
Regardant autour d’elle, elle constata qu’elle était dans une chambre d’hôpital, que faisait-elle là ? Sur le coup, elle prit peur pour sa famille. Qui était malade ? Elle fut rassurée de les voir toujours en bonne santé.
En s’approchant, elle passa devant un miroir. Tournant la tête instinctivement, quelle ne fut sa surprise de ne pas y voir son reflet ! Elle découvrit avec stupeur qu’allongée dans le lit, la jeune femme, c’était elle, Chrystèle. Elle dormait, apaisée, sans aucune marque de son accident. Une perfusion dans le bras, elle était branchée à un écran qui émettait un bip régulier.
Un peu choquée par sa découverte, elle eut du mal à reprendre ses esprits. Elle regarda ses mains, elle voyait le sol au travers. C’est alors qu’elle prit conscience de flotter dans les airs, au-dessus du sol, au-dessus du lit, avec l’impression de voler. Ce n’était pas désagréable, juste un peu curieux.
« Et oh ! Je suis là. »
Personne ne faisait attention à elle… Personne ne semblait la voir ni l’entendre.
Un homme s’approcha de ses parents, il parlait d’une voix douce, rassurante :
Les médecins ne répondirent pas.
Chrystèle aurait voulu les rassurer, leur dire que tout va bien, qu’elle est là, à côté d’eux, bien vivante.
Fascinée par le spectacle, elle n’entendit pas la voix grave d’un homme derrière elle :
Elle sursauta, se retourna et vit un homme qui la regardait en souriant :
Enfin quelqu’un qui la voyait, qui lui parlait. Chrystèle se sentit rassurée. Elle le regardait étonnée, sans remarquer que cet homme flottait en l’air à côté d’elle.
Elle fut à peine surprise de le voir passer à travers le mur, elle marqua un temps d’arrêt, et le suivit comme une automate, pour se retrouver dans le couloir de l’hôpital dans lequel s’affairaient plusieurs personnes en blouse blanche.
Ce ne pouvait être qu’un rêve. Chrystèle obéit sans réagir.
Chrystèle acquiesça en hochant la tête. Sa photo était collée sur la porte qui donnait dans la chambre qu’ils venaient de quitter.
Pierre enfonce son bras dans le mur, sous le regard médusé de Chrystèle :
Chrystèle n’en croyait pas ses yeux, mais il fallait se rendre à l’évidence, et admettre ce que Pierre venait de lui dire. Qui était-elle maintenant ?
Sans attendre la réponse de Chrystèle, Pierre lui montre la photo de deux jeunes, à peine adolescents sur la porte voisine.
Louise et Bruno sont assis l’un contre l’autre, ils se lèvent pour la saluer. Déjà, Pierre lui fait signe de le suivre.
Chrystèle s’approche, elle a envie de le connaître, de partager sa peine. Sans le regarder, elle s’assoit à côté de lui, lui raconte son vol plané en voiture. Elle lui parle de ses parents, de son frère. Il n’a rien dit, mais quand elle s’en va, il lui sourit.
« Je reviendrai le voir », se dit-elle.
— --oOo-- —
Chrystèle va régulièrement auprès de Lucas pour le distraire. Il lui plaît bien, elle s’est mise à rêver, à imaginer une autre vie… Auraient-ils pu se rencontrer sans son accident ?
Maintenant, tous les trois passent le plus clair de leurs journées ensemble, parfois les deux amoureux se joignent à eux, pour parler de tout et de rien, jamais de la vie du dehors. Ils préfèrent oublier ce qu’ils faisaient avant. Souvent, assis en haut de l’armoire dans le couloir, ils suivent le ballet des brancardiers et des infirmières, ils les écoutent bavarder.
Aujourd’hui, ils sont dans sa chambre près de la fenêtre, à regarder les nuages dans le ciel, à suivre les voitures venues se garer sur le parking en bas de l’immeuble, à envier les promeneurs dans le petit jardin.
La porte s’ouvre, comme tous les matins, deux aides-soignantes se penchent sur le lit de Chrystèle. Après avoir vérifié tous les branchements qui la relient à la vie, elles lui passent une serviette sur le visage et sur les bras pour la rafraîchir. Alors qu’elles allaient retirer la couverture et les draps pour une toilette plus complète, ses amis tournent la tête, jetant un regard vers le lit, visiblement intéressés, trop intéressés.
Ils n’insistent pas, et passent directement dans le couloir en riant, comme deux amis venant de faire une bonne blague.
Chrystèle reste pour se regarder dormir, avec un brin de nostalgie. Elle se trouve belle, enfin, elle trouve belle celle qui est allongée inerte dans le lit.
« Est-ce toujours moi ? ».
— --oOo-- —
Au fil du temps, Lucas et Chrystèle apprennent à se connaître. Elle apprécie sa compagnie, d’autant qu’il semble aussi attiré par elle. Ils échangent sur leur passé, sur ce qu’ils feront après, s’il y a un après. Pierre se fait discret quand il les surprend ensemble et s’en retourne sur son poste d’observation dans le couloir.
Un jour, Lucas essaye de lui prendre la main, leurs mains se croisent sans même se toucher. Troublée, elle lui sourit et éclate de rire, d’un rire un peu forcé, elle n’ose avouer qu’elle a envie de sentir ses bras autour d’elle. Elle aimerait l’embrasser, certaine que lui aussi en a envie.
La conversation qu’elle a eue avec Pierre lui revient à l’esprit, comment font Louise et Bruno ? Que font-ils exactement ? Après avoir longtemps hésité, sans fausse pudeur, elle leur pose directement la question. Ils ont compris depuis longtemps les sentiments qui se sont tissés entre elle et Lucas. Malheureusement, il n’y a pas de recette miracle. Bruno lui confie avoir pu prendre Louise dans les bras, sans savoir comment. Surpris, il l’a embrassée. Il n’en dira pas plus.
Du temps, ils en ont.
Les jours, les semaines passent, déjà Chrystèle compte en mois. Sûre de son amour, suivant les conseils de Bruno, elle espère tous les jours.
— --oOo-- —
Ce soir, grand remue-ménage, un nouveau arrive, sa chambre est prête. C’est Bastien, Bastien Péro, le grand champion de ski, honneur de l’équipe de France. Lors des championnats du monde, il a fait une mauvaise chute, son casque ne l’a pas suffisamment protégé. Toutes les télés en parlent, demain, la nouvelle fera la une des journaux. Les infirmières, les aides-soignantes, les stagiaires de l’hôpital se sont donné le mot et défilent pour essayer de l’apercevoir. Le professeur en personne s’est déplacé et fait évacuer les curieux qui gênent le service.
Tout aussi curieux, ils sont là tous les cinq dans la chambre de Bastien, c’est à peine s’ils le reconnaissent avec son pansement sur la tête et son nez cassé.
Ils voient alors entrer un homme en blouse blanche. Évitant de faire du bruit, l’homme paraît nerveux, regarde autour de lui, s’assure qu’il est seul et sort son téléphone. En s’approchant du lit, il règle son appareil, de toute évidence, il veut prendre Bastien en photo. Photos qui feront certainement la une des journaux à scandale.
Louise et Bruno se regardent, réagissant en une fraction de seconde, ils se précipitent bras en avant sur l’individu qui s’étale par terre, entraînant une chaise dans sa chute.
Le bruit attire le personnel :
Comprenant qu’ils ont affaire à un journaliste peu scrupuleux en quête d’un scoop, ils le poussent dehors brutalement. Pour ne pas avoir de compte à rendre, l’homme ramasse son téléphone et s’enfuit sans avoir pu prendre la photo qu’il espérait.
Le calme revenu, tous se regardent, Chrystèle réagit la première en fixant Bruno :
Personne n’a le temps de leur demander des explications, la porte s’ouvre. Un médecin entre avec une jeune femme manifestement enceinte, l’épouse du champion. Il l’autorise à passer la nuit au chevet de son mari :
Bastien est désemparé. A-t-il compris qui il est maintenant ? Difficile de le dire. Il va s’asseoir sur une chaise à côté de sa femme et se regarde dormir.
Pierre décide de les laisser, il propose d’aller dans la salle commune. Excités par cette idée, tous descendent au rez-de-chaussée. Beaucoup de gens vont et viennent, le personnel en blouse blanche, les patients en peignoir, les visiteurs. Images spectaculaires, la télévision passe en boucle la sortie de piste de Bastien et son évacuation par hélicoptère.
Effrayés par le monde, par le bruit, ils remontent vite retrouver le calme de leur chambre.
Le lendemain, un médecin conseille à la jeune femme de rentrer chez elle pour se reposer, elle sera prévenue s’il y a du nouveau :
Dans la chambre de Pierre, chacun se présente à Bastien, racontant sa propre histoire. Lui parle de sa passion pour le ski, de ses espoirs. Il s’en veut de cette faute qui l’a envoyé dans le décor et le prive de médaille. Alors qu’il évoque sa famille et son projet d’avoir un enfant, il s’arrête au milieu de sa phrase, devient tout pâle, de plus en plus transparent. Que lui arrive-t-il ? Il n’a pas le temps de dire adieu, en quelques minutes, il a disparu.
Un cri retentit, petite cavalcade dans les escaliers et le couloir, puis le silence, pesant… Des pas feutrés, le personnel parle à voix basse, certains ne peuvent retenir une larme. Chrystèle voit un brancardier sortir de la chambre de Bastien, avec le corps sans vie de leur nouvel ami.
— --oOo-- —
Postés à la fenêtre, Lucas et Chrystèle se plaisent à contempler le petit jardin de l’hôpital, couvert de feuilles en automne et de neige en hiver. Le printemps qui arrive voit éclore les premières fleurs sur les pelouses. Sur un banc, un couple d’amoureux se retrouve tous les jours à la même heure.
En silence, ils ferment les yeux, unis par la même pensée. Ce couple, ce pourrait être eux, ce devrait être eux, un même sourire se dessine sur leurs visages. Ils s’imaginent sur ce banc, s’embrassant, se tenant par la main.
Chrystèle sursaute, elle sent une pression sur son bras, les doigts de Lucas courent sur sa peau. Dans un geste de tendresse, elle tend la main pour lui caresser la joue. Un frisson de plaisir les fait trembler.
Ils ont réussi. Comme Bruno et Louise. Gênés, cette découverte les fait rire, rire de bonheur.
Chrystèle voudrait se blottir dans ses bras, mais n’est-ce pas trop tôt, trop rapide. De peur de rompre le charme qui s’installe, Lucas l’attire doucement et la serre contre lui. Après un moment d’hésitation, ils peuvent enfin échanger leur premier baiser, espérant que cette minute ne finisse jamais.
Depuis ce jour, Lucas et Chrystèle passent leurs nuits l’un contre l’autre, c’est leur façon de s’aimer.
— --oOo-- —
Tous les jours, inlassablement, le personnel s’affaire autour du lit de Chrystèle. Elle écoute les médecins, attentive à la moindre parole qui pourrait lui redonner confiance, espérant entendre la bonne nouvelle, en vain. Après, Lucas est toujours là pour la réconforter.
Lorsque sa famille vient lui rendre visite, Lucas se fait discret, il reste dans le couloir. Le plus souvent, sa mère est seule. Persuadée que sa fille l’entend, elle lui parle de la maison, de son travail, de son petit frère. Il faisait des cauchemars, pour ne pas le perturber, elle préfère ne plus l’emmener. Son père, lui, n’a pas le courage de l’accompagner, mais il pleure en cachette. Ce que sa mère ne sait pas, c’est qu’il vient aussi en cachette à l’hôpital, il s’assoit sur le lit et tient la main de sa fille en silence.
Sa mère pose toujours la même question aux médecins :
« Ma pauvre maman, j’aimerais tellement te rassurer ».
Un jour, les médecins sont venus la voir, elle était assise sur une chaise à côté du lit. C’était la première fois qu’ils parlaient d’acharnement thérapeutique et de la possibilité de débrancher tous les tuyaux qui relient Chrystèle à la vie. Elle a sursauté, la débrancher serait la condamner à mort.
« Hé là ! Je vous entends, je suis vivante, faites pas les cons ».
Maman a poussé un cri, horrifiée, comme une louve défendant ses petits :
« Maman, ils veulent me tuer, défends-toi, maman, défends-moi. »
Les médecins n’ont pas insisté, c’était trop tôt. Ils reviendront à la charge, s’ils ne constatent aucune amélioration de son état.
« Vais-je un jour m’en sortir ? »
Une nouvelle fois, Lucas est venu la consoler, mais elle a peur qu’un jour ses parents acceptent de suivre le conseil des médecins.
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Tous les jours, le même rituel des infirmières et des médecins, prise du pouls, prise de la température, réglage des appareils, des médicaments qui, goutte à goutte, les maintiennent en vie. La nuit, le passage de service pour voir au cas où.
L’été est passé. Avec le retour des vacanciers, ils s’attendent à voir arriver de nouveaux accidentés de la route.
Alors qu’ils discutent tous les trois comme à leur habitude, Chrystèle semble plus pâle, elle s’arrête de parler, elle devient de plus en plus transparente. Elle a compris, Pierre aussi. Lucas essaie de la retenir, de la prendre une dernière fois dans ses bras, il sait qu’il ne la reverra plus :
Lucas et Pierre voient Chrystèle disparaître quand un cri retentit dans le couloir. Ils se précipitent pensant voir le corps de leur amie passer sur un chariot.
Les infirmières s’affolent, les médecins sont alertés, ils accourent. Au milieu du tumulte, les mots se répercutent sur les murs silencieux :
— --oOo-- —
ÉPILOGUE
La rééducation de Chrystèle est longue, ses muscles se sont atrophiés, elle a mis des jours avant de pouvoir se mettre debout. Au bout d’un an, elle est encore suivie régulièrement par les médecins, et se rend tous les jours à l’hôpital pour des séances de kinésithérapie très éprouvantes. Ce n’est pas le plus difficile, pendant les deux ans de son coma, la vie a continué, à son réveil, elle a découvert un monde qu’elle ne reconnaissait pas.
Un psy est venu la voir pour essayer de comprendre la vie après la mort mais, de toute évidence, elle ne se souvenait de rien, le trou noir.
Toujours à bavarder, les stagiaires de l’école de kiné rapportent les derniers potins de l’hôpital, des derniers, arrivant de la section IV du dernier étage, là où elle était. Elles lui racontent, pour la centième fois, l’histoire touchante d’un couple de jeunes amoureux. Après tant d’années, les familles espèrent toujours un miracle. Depuis son réveil, un homme est décédé, son corps n’a pas tenu, un autre s’est réveillé. Chrystèle écoute sans trop savoir quoi dire, pour elle, ce sont des inconnus.
Ce matin, elle est joyeuse, les médecins sont de plus en plus optimistes. Elle va bientôt pouvoir reprendre une vie normale. En sortant de l’hôpital, elle trébuche dans l’escalier et manque de tomber. Instinctivement, elle s’accroche à un homme à côté d’elle, leurs regards se croisent, elle reconnaît un homme qui fait aussi de la rééducation tous les matins :
L’homme regarde Chrystèle partir en boitant. Elle manque de tomber à nouveau. Galant, il se précipite. Chrystèle est une belle femme, il l’a déjà remarqué, il n’a pas envie de perdre l’occasion de la connaître un peu mieux.
Chrystèle se retourne, sans réfléchir, elle saisit le bras qui lui est tendu et se cramponne à son sauveur.
Négligemment, il passe un bras autour de sa taille pour la soutenir. Elle frissonne :
Toujours accrochée à son bras pour ne pas tomber, Chrystèle suit Lucas sans hésiter, le cœur léger.