| n° 23544 | Fiche technique | 161047 caractères | 161047 27898 Temps de lecture estimé : 112 mn |
09/03/26 |
| Présentation: Moi aussi, "J’ai toujours rêvé d’être inspecteur". | ||||
Résumé: L’inspecteur Delvaux enquête sur "le Milieu". De fil en aiguille, il découvre le Paris de 1954. Ça n’a pas changé tant que ça depuis. Tous pourris. | ||||
Critères: #policier | ||||
| Auteur : Atchoum (Amateur de belles histoires d’amour passionnées) Envoi mini-message | ||||
Le corps a été retrouvé un jeudi matin, vers six heures, dans le canal Saint-Martin.
C’est Gaston, le marinier qui fait la navette entre la Villette et l’Arsenal, qui l’a vu flotter contre l’écluse de la rue du Faubourg-du-Temple. Une masse sombre dérivait au fil de l’eau noire.
Il a appelé les flics du commissariat du dixième. Ils sont arrivés avec une gaffe et ils ont sorti le corps. Une fille. Jeune. Dix-huit ans peut-être, la robe trempée collée au corps, les pieds nus. Étranglée. Les marques sur le cou ne laissaient pas de doute.
On m’a appelé vers huit heures.
Je venais d’arriver au bureau, quai des Orfèvres, troisième étage, Brigade mondaine. Un bureau étroit avec deux tables en bois, des armoires métalliques, une fenêtre qui donne sur la Seine, vue sur le Pont-Neuf. L’eau grise qui coule toujours dans le même sens, qui charrie toujours les mêmes ordures.
Le téléphone a sonné. J’ai décroché.
Mon sang s’est glacé. Rue de Lappe. Le quartier de Bastille. Je connaissais.
Je la connaissais.
C’était un mensonge. Mais Marchant n’avait pas besoin de savoir que je vivais avec elle depuis huit ans.
J’ai raccroché. Mes mains tremblaient légèrement. J’ai allumé une cigarette. Une Gauloise sans filtre. J’en fumais deux paquets par jour. Ça tuait le goût de la ville.
Madeleine. Une fille de chez Madeleine, morte.
Laquelle ? Elle en avait cinq. Simone, Lucette, Denise, Margot, Paulette. Toutes des noms d’emprunt, bien sûr. Personne dans ce métier ne garde son vrai nom.
Je me suis levé. J’ai pris mon pardessus – gris, élimé aux coudes, trop grand pour moi maintenant que j’avais maigri. Mon chapeau. Une gâpette en feutre marron que je portais depuis dix ans.
En sortant du bureau, j’ai croisé Lebrun, un autre inspecteur de la Mondaine. Petit, gros, la cinquantaine, le visage cramoisi par le vin rouge qu’il buvait dès le matin.
Il est retourné à son café et à son journal. L’Équipe. Il s’intéressait plus au cyclisme qu’aux cadavres.
La morgue était rue du Bac, dans le septième arrondissement. Un bâtiment gris, austère, qui sentait le formol et la mort dès l’entrée.
Le médecin légiste s’appelait Charpentier. Un type sec, la soixantaine, des lunettes rondes en acier et une blouse blanche tachée. Il me connaissait. On travaillait ensemble depuis des années.
Il m’a conduit dans la salle où reposaient les corps. Quatre tables en métal. Sur la première, un drap blanc recouvrait une forme. Il l’a soulevé.
C’était Simone.
Je l’ai reconnue immédiatement. Simone Letellier. Dix-huit ans. Cheveux blonds, yeux bleus, un visage d’ange. Elle travaillait chez Madeleine depuis six mois. Une gamine de province. Elle était arrivée de Normandie avec des rêves de serveuse dans un café parisien, elle avait fini à Pigalle, comme toutes les autres.
Elle avait l’air paisible maintenant. Les yeux fermés. Le visage blanc. Les marques violacées sur le cou étaient les seules traces de violence.
Mensonge. Je savais. Elle avait une mère à Rouen. Veuve. Simone lui envoyait de l’argent tous les mois. La mère croyait que sa fille était vendeuse aux Galeries Lafayette.
Il souleva le drap. Les bras de Simone étaient nus. Sur l’intérieur du bras gauche, près du coude, il y avait des marques. Petites. Rouges.
Je regardai le corps de Simone. Cette gamine qui riait tout le temps. Qui chantonnait en faisant le ménage chez nous le samedi matin quand Madeleine l’envoyait nettoyer l’appartement. Elle chantait Tino Rossi. Petit Papa Noël. Même en juillet.
Maintenant elle était morte. Étranglée. Droguée. Jetée dans le canal comme un déchet.
En sortant de la morgue, j’ai allumé une cigarette. Mes mains tremblaient encore.
Il fallait que je parle à Madeleine. Mais pas au téléphone. Pas au bureau. Je ne pouvais pas risquer qu’on m’entende.
J’ai regardé ma montre. Dix heures. Madeleine serait levée maintenant. Elle se levait toujours tard. Les filles travaillaient la nuit, elle aussi.
J’ai pris le métro jusqu’à Bastille. Puis j’ai marché jusqu’à la rue de Lappe.
C’était une rue étroite, sombre, coincée entre la rue de la Roquette et la rue de Charonne. Des immeubles hauts, des façades grises, des portes cochères qui menaient à des cours intérieures où on entreposait des tonneaux, des caisses, des ordures. Ça sentait la pisse, le vin aigre, le tabac froid.
Le 14 était un immeuble comme les autres. Cinq étages, sans ascenseur, une porte en bois vert écaillé. Pas de plaque. Rien pour indiquer ce qui se passait à l’intérieur.
J’ai sonné. Quatre coups brefs. Le code.
Lucette a ouvert. Une brune, petite, ronde, la trentaine. Elle portait une robe de chambre en satin rose, des pantoufles à pompons. Ses cheveux étaient défaits, son visage sans maquillage. Elle avait l’air d’avoir vingt ans de plus que la veille au soir.
Je suis entré.
L’appartement occupait tout le premier étage. Un long couloir avec des portes de chaque côté. Les chambres. Huit chambres en tout. Au bout du couloir, le salon. Une grande pièce avec des canapés en velours rouge, des tapis orientaux usés, des lustres en cristal qui pendaient du plafond comme des vieilles femmes fatiguées.
Madeleine était assise sur un des canapés, une tasse de café à la main. Elle fumait. Une cigarette américaine, des Lucky Strike qu’elle achetait au marché noir rue de la Huchette.
Elle portait un peignoir en soie noire, ses cheveux bruns étaient relevés en chignon. Pas de maquillage. Elle était belle comme ça. Quarante-deux ans, mais elle en paraissait trente.
Elle m’a vu entrer et son visage s’est fermé.
Elle a regardé Lucette, qui était restée dans l’embrasure de la porte.
Lucette est partie. On était seuls.
Madeleine n’a pas réagi. Pas un battement de cil. Elle a juste tiré sur sa cigarette.
Elle m’a regardé. Ses yeux étaient froids.
Elle a écrasé sa cigarette dans un cendrier en verre.
Madeleine a hésité. Juste une seconde.
Madeleine s’est levée. Elle est allée à la fenêtre. Elle regardait la rue. Les pavés mouillés. Les gens qui passaient sans regarder.
Elle s’est retournée.
Elle n’a pas répondu.
Je suis reparti sans rien ajouter.
Dans la rue j’ai allumé une autre cigarette. J’ai marché jusqu’à un café, le Bar des Amis, coin de la rue de la Roquette. Un troquet comme il y en avait des centaines à Paris. Zinc en étain, miroirs ternis, tables en bois rayées, banquettes en moleskine rouge déchirée.
J’ai commandé un ballon de rouge. Le patron, un type chauve avec un tablier gris, m’a servi sans un mot. Il me connaissait. Flic ou pas flic, son vin, il le vendait à tout le monde.
J’ai bu. Le vin était âpre, acide. Ça brûlait la gorge mais ça calmait un peu la tension qui me serrait les côtes depuis ce matin.
Je pensais à Simone. À son visage paisible sur la table de la morgue. À Madeleine qui refusait de parler. À ce « on sera tous morts » prononcé d’une voix tellement calme que c’en était terrifiant.
Qui avait assez de pouvoir pour faire peur à une maquerelle expérimentée comme Madeleine ? Elle avait vu passer du monde en vingt ans de métier. Des petits macs de quartier, des caïds du Milieu, des flics pourris. Elle ne se laissait impressionner par personne. Mais là, elle avait peur. Je l’avais vu dans ses yeux quand elle avait dit ces mots. Une peur froide, maîtrisée, mais réelle.
Qui était assez dangereux pour qu’elle préfère se taire plutôt que de venger une de ses filles ?
J’ai vidé mon verre et j’en ai commandé un autre. Le patron me l’a servi en me regardant bizarrement. Il devait se demander pourquoi un flic buvait du rouge à onze heures du matin un jeudi. Je m’en foutais. J’avais besoin de réfléchir et le vin m’aidait à ça.
Le deuxième verre est passé plus facilement. J’ai regardé l’heure à l’horloge murale au-dessus du zinc. Midi et quart. Il fallait que je retourne au bureau. Bertrand allait me chercher.
J’ai payé – cinquante centimes les deux verres – et je suis sorti.
Dehors, il s’était mis à pleuvoir. Une petite pluie fine, grise, qui rendait les pavés glissants et faisait briller les toits d’ardoises. J’ai relevé le col de mon pardessus et j’ai marché jusqu’au métro Bastille.
À treize heures, j’étais de retour au quai des Orfèvres. Mes vêtements étaient humides, mes chaussures trempées. J’ai monté les trois étages jusqu’à la Brigade mondaine en essayant de préparer ce que j’allais dire à Bertrand.
Il m’attendait dans son bureau.
Le commissaire Bertrand avait pris ses fonctions à la Brigade mondaine trois semaines plus tôt. Avant ça il était à la Criminelle, où il s’était fait une réputation de flic incorruptible, méthodique, inflexible. Trente-huit ans, grand, mince, cheveux noirs coiffés en arrière, costume sombre toujours impeccable, cravate bien serrée. Il ne buvait pas, ne fumait pas, il arrivait à huit heures précises tous les matins et repartait à dix-huit heures précises tous les soirs. Un métronome.
Il m’avait convoqué dès son arrivée pour m’expliquer sa vision des choses.
J’avais compris. Bertrand ne jouait pas le jeu. Bertrand voulait faire le ménage. Et ça voulait dire que ma vie allait devenir compliquée.
Son bureau était au bout du couloir, une pièce étroite avec une fenêtre qui donnait sur la cour intérieure du quai des Orfèvres. Un bureau en bois sombre, deux chaises, une armoire métallique, des dossiers empilés partout. Rien aux murs. Pas de photos, pas de décorations. Juste le portrait officiel du Président de la République, René Coty, qui nous regardait avec ses yeux fatigués de vieux notable.
Bertrand était assis derrière son bureau, en train de lire un rapport. Il m’a fait signe de m’asseoir sans lever les yeux.
J’ai attendu.
Il a fini de lire le rapport, l’a posé de côté et a croisé les mains sur le bureau.
Mensonge. Je ne la surveillais pas. Je dormais avec elle. Mais Bertrand n’avait pas besoin de savoir ça.
Bertrand me regardait maintenant, ses yeux gris fixés sur moi.
Il a souri. Un sourire sans chaleur.
Il a ouvert un tiroir, en a sorti un dossier.
Il m’a tendu le dossier. Je l’ai ouvert.
Dedans, il y avait des photos. Une dizaine. Toutes en noir et blanc, un peu floues, prises de loin ou à travers une fenêtre.
Des hommes qui entraient dans des immeubles. Des hommes qui sortaient de voitures. Des hommes en costume, chapeau, pardessus. Certains accompagnés de jeunes femmes. D’autres seuls.
Je les ai regardées une par une. Je reconnaissais certains visages. Des habitués de la rue de Lappe. Des clients de Madeleine. Je ne dis rien.
Il a pointé une photo.
Il a tapé du doigt sur une photo où on voyait un homme âgé, bedonnant, qui descendait d’une Citroën noire.
Mon sang s’est glacé. Frémont. Le numéro deux de la Préfecture. Un homme puissant, connecté, intouchable.
Bertrand s’est penché en avant.
Il a sorti une autre photo du dossier. Celle-ci était différente. Pas prise de loin. Prise de près. Dans une chambre.
Un homme. Nu. Sur un lit avec une fille.
La fille avait des tresses. Une robe d’écolière remontée jusqu’à la taille. Elle regardait l’objectif avec des yeux vides.
L’homme ne regardait pas l’objectif. On voyait juste son dos, ses épaules, ses mains sur le corps de la fille.
J’ai senti monter la nausée.
Il a étalé d’autres photos sur le bureau. Toutes pareilles. Des filles en tenues d’écolières. Des hommes sans visage. Des chambres anonymes.
J’ai regardé les photos sans les toucher. Je ne voulais pas les toucher.
Bertrand a refermé le dossier.
Il a tapé sur le dossier.
Il a rouvert le dossier, m’a montré une photo.
Il avait raison. Je reconnaissais ce papier peint. Je l’avais vu des dizaines de fois. Madeleine l’avait fait poser l’année dernière parce que l’ancien était trop défraîchi.
Bertrand s’est levé.
Il m’a regardé droit dans les yeux.
Je suis sorti du bureau de Bertrand avec le dossier sous le bras. Mes mains tremblaient.
Une semaine. Il me donnait une semaine pour livrer Madeleine. Ou pour trouver un moyen de la protéger sans me détruire moi-même.
Dans le couloir, j’ai croisé Lebrun qui sortait des toilettes en reboutonnant son pantalon.
Lebrun m’a regardé bizarrement.
Je suis retourné à mon bureau. J’ai posé le dossier sur ma table. Je l’ai regardé sans l’ouvrir.
Dehors, il pleuvait toujours. Une pluie fine qui coulait sur les vitres comme des larmes sales.
Sur le journal posé sur le bureau de Lebrun, la une du Parisien libéré : « Diên Biên Phu : les prisonniers racontent l’enfer ». Une photo montrait des soldats décharnés, hagards, qui descendaient d’un bateau à Marseille. Des fantômes revenus d’une guerre perdue.
Ça m’a fait penser à Marchant, un ancien collègue de la Brigade qui était parti là-bas en 1952. Il était revenu l’année dernière. Mutilé. Pas physiquement. Mentalement. Il ne dormait plus, sursautait au moindre bruit, buvait dès le matin. Sa femme l’avait quitté. Il avait démissionné. La dernière fois que je l’avais croisé, rue de Rivoli, il marchait comme un automate, le regard vide.
On perd une guerre, on rentre, et on découvre que chez soi aussi, tout est pourri.
J’ai allumé une cigarette. J’ai ouvert le dossier.
J’ai regardé les photos.
Simone était sur l’une d’elles.
Je suis rentré vers dix-neuf heures.
L’appartement était au cinquième étage d’un immeuble rue Amelot, entre Bastille et République. Quatre-vingt-sept marches. Je les ai montées lentement, le dossier de Bertrand sous le bras, une cigarette aux lèvres.
C’était un petit appartement. Deux pièces, la cuisine et cabinet de toilette. Madeleine l’avait loué en 1946 quand elle avait commencé à monter son affaire rue de Lappe. Officiellement elle vivait seule. Officieusement je dormais là depuis huit ans.
Personne ne savait. Ni mes collègues, ni ses filles, ni le Milieu. On faisait attention. Je n’arrivais jamais en même temps qu’elle. Je ne sortais jamais avec elle dans le quartier. On ne se touchait jamais en public.
Deux vies séparées qui se croisaient la nuit, dans ce petit appartement où personne ne venait jamais.
J’ai ouvert la porte. L’odeur de cigarette et de parfum m’a accueilli. Madeleine était là.
Elle était assise dans le fauteuil près de la fenêtre, un verre de cognac à la main. Elle portait une robe noire simple, ses cheveux défaits sur ses épaules. Pas de maquillage. Elle avait l’air fatiguée. Vieille presque.
J’ai posé le dossier sur la table.
Elle a tourné la tête vers moi.
Elle a bu une gorgée de cognac.
Je me suis assis en face d’elle.
Madeleine n’a pas réagi. Elle a juste regardé son verre.
Je me suis penché vers elle.
Elle a hésité.
Madeleine a levé les yeux vers moi.
Elle a vidé son verre d’un coup et elle s’est levée pour aller se resservir à la bouteille posée sur le buffet. Ses mains tremblaient légèrement.
Je me suis levé aussi.
Elle ne répondait pas.
Elle s’est retournée brusquement.
Elle s’est rassise en posant son verre, puis elle a pris sa tête entre ses mains.
Elle a relevé la tête brusquement.
Elle n’a pas répondu.
Le silence qui a suivi était lourd de tout ce qu’elle ne pouvait pas dire.
Elle criait maintenant.
Mon cœur s’est serré.
Elle s’est levée à nouveau.
Les larmes coulaient maintenant sur les joues de Madeleine.
Madeleine s’est effondrée dans le fauteuil.
Je me suis assis aussi. On est restés là, dans le silence, avec juste le bruit de la rue en bas. Des voitures. Des gens qui parlaient. La vie normale qui continuait pendant qu’on parlait de meurtre et de chantage.
Lucette. La petite brune qui m’avait ouvert ce matin. Celle qui m’appelait Monsieur Henri.
Madeleine a hésité.
J’ai sorti une cigarette. Je l’ai allumée. J’ai fumé en regardant le plafond.
J’ai ri. Un rire amer.
Madeleine s’est levée, elle est venue vers moi, elle s’est agenouillée devant moi, puis elle a posé ses mains sur mes genoux.
Je l’ai regardée. Cette femme que j’aimais depuis huit ans. Cette femme que je ne connaissais pas vraiment. Cette femme qui me demandait de devenir un flic pourri pour la sauver.
Je me suis levé. Elle est tombée en arrière sur le tapis.
J’ai pris mon pardessus. Mon chapeau.
Je suis sorti. J’ai claqué la porte.
Dehors, il pleuvait toujours. Une pluie froide, dense, qui trempe en quelques secondes.
J’ai marché jusqu’à un bar que je connaissais, rue de la Roquette, le Baroud. C’était un troquet de quartier tenu par un ancien légionnaire, Fernand, qui avait perdu une jambe en Indochine. Il avait été rapatrié en 51 après qu’un obus lui a explosé à la gueule près de Cao Bang. Maintenant il servait du vin rouge à des types comme moi qui voulaient oublier que le monde était pourri.
Le bar était presque vide. Trois types au comptoir. Un couple dans un coin. Fernand derrière le zinc, avec sa jambe de bois et son tablier gris.
Il m’a vu entrer et a hoché la tête.
Il m’a servi. Un grand verre, presque un demi. Du gros rouge qui arrache la gorge.
J’ai bu. D’un coup. J’ai posé le verre.
Il a ri.
Il m’a resservi. J’ai bu plus lentement cette fois.
À la radio, il y avait les infos. Une voix grave qui lisait un bulletin : « Les derniers prisonniers français de Diên Biên Phu sont arrivés à Marseille ce matin où ils ont été accueillis par leurs familles. Beaucoup témoignent des conditions épouvantables de leur captivité… »
Fernand a éteint la radio.
Il s’est essuyé les mains sur son tablier.
Il a rigolé.
J’ai fini mon deuxième verre.
À minuit j’étais complètement saoul.
Fernand m’a mis dehors en douceur.
Je suis rentré en titubant. La pluie s’était arrêtée mais les rues étaient trempées, les pavés brillants sous les réverbères.
En arrivant rue Amelot, j’ai vu quelqu’un dans l’ombre de la porte cochère.
Un homme. Grand. Costaud. Chapeau enfoncé sur les yeux.
Il m’a regardé passer sans bouger.
J’ai monté les escaliers. Au cinquième, j’ai ouvert la porte.
Madeleine dormait sur le canapé, toute habillée. Une bouteille de cognac vide avait roulé par terre.
Je me suis allongé à côté d’elle sans la réveiller.
Dehors, dans la rue, j’entendais des pas. Quelqu’un marchait. S’arrêtait. Repartait.
Quelqu’un nous surveillait.
Le lendemain matin, je me suis réveillé avec un mal de crâne qui me vrillait les tempes. La lumière grise qui filtrait à travers les rideaux me faisait mal aux yeux. Madeleine n’était plus sur le canapé. J’entendis l’eau couler dans le cabinet de toilette.
Je me suis levé difficilement. Ma bouche avait un goût de cendrier froid. Mes vêtements étaient froissés, encore humides de la pluie de la veille. Je puais le vin aigre et la sueur.
Dans la cuisine, j’ai bu un grand verre d’eau. Puis un autre. Ça n’a pas arrangé le mal de crâne mais au moins ma gorge était moins sèche.
Madeleine est sortie du cabinet de toilette, vêtue d’un peignoir, les cheveux mouillés. Elle avait l’air aussi mal que moi. Ses yeux étaient rouges, gonflés. Elle avait pleuré pendant la nuit.
On s’est regardés sans rien dire.
Je me suis servi une tasse. Le café était fort, amer, exactement ce dont j’avais besoin. Je l’ai bu debout, appuyé contre le buffet, en regardant par la fenêtre. Dehors, la rue était déjà animée. Des gens qui partaient au travail. Des enfants qui allaient à l’école. La vie normale.
Je suis allé dans la chambre me changer. J’ai enfilé une chemise propre, une autre cravate, mon costume gris. Dans le miroir j’ai vu un homme de quarante-trois ans qui commençait à ressembler à un cadavre. Des cernes noirs sous les yeux. Des rides qui se creusaient. Des cheveux gris qui gagnaient du terrain.
Quand je suis sorti de la chambre, Madeleine m’attendait dans l’entrée.
Mon sang s’est glacé.
Elle a baissé les yeux.
J’ai mis mon chapeau.
Je suis sorti sans répondre.
En descendant les escaliers, j’ai regardé dans la cage d’escalier pour voir si quelqu’un me suivait. Rien. Mais dans la rue, j’ai vu l’homme dont Madeleine avait parlé. Il était appuyé contre un réverbère, le journal ouvert, la cigarette aux lèvres. Il portait un pardessus marron, un chapeau gris. Plutôt jeune, la trentaine, avec une gueule de voyou.
Quand je suis passé devant lui, il n’a pas levé les yeux. Mais je savais qu’il m’avait vu. Qu’il me regardait partir. Qu’il notait l’heure, la direction, tout.
J’ai pris le métro à République. La rame était bondée, des ouvriers qui allaient aux usines, des employés de bureau comme moi, des bonnes femmes avec leurs cabas. Ça sentait la sueur, le tabac et la laine mouillée. À Châtelet, j’ai changé. Puis à Saint-Michel. Puis j’ai marché jusqu’au quai des Orfèvres.
Il était huit heures et demie quand je suis arrivé. Lebrun était déjà là, penché sur son journal avec son café qui refroidissait.
Il a tourné une page de son journal.
J’ai posé mon pardessus et mon chapeau sur le portemanteau. J’ai allumé une cigarette, puis je suis allé frapper à la porte de Bertrand.
Il était assis derrière son bureau, droit comme un piquet, en train de lire un rapport. Il m’a fait signe de m’asseoir sans lever les yeux.
J’ai attendu qu’il finisse de lire. Une minute. Deux minutes. Il prenait son temps. Ça faisait partie de son jeu. Montrer qui commandait.
Enfin, il a posé le rapport et m’a regardé.
Il a hoché la tête.
Il a ouvert un tiroir, en a sorti une enveloppe.
J’ai pris l’enveloppe. À l’intérieur, une photo en noir et blanc, floue, prise de loin avec un téléobjectif.
On y voyait un homme qui sortait d’une voiture. Une Citroën noire. L’homme était âgé, la soixantaine, bedonnant et chauve. Il portait un costume sombre sous son pardessus ouvert. On ne voyait pas bien son visage mais je savais qui c’était.
Albert Frémont, le préfet de police adjoint.
Mon cœur s’est mis à battre plus vite.
Il s’est penché en avant vers moi et a continué :
Bertrand a ri sans joie.
Il a tapé sur la photo.
J’ai senti la sueur couler dans mon dos.
Il me regardait maintenant avec une intensité qui me mettait mal à l’aise.
Bertrand s’est adossé à sa chaise. Il m’a regardé longuement.
Il a refermé le dossier.
Je suis sorti du bureau. Mes jambes tremblaient.
De retour à mon bureau, je me suis assis et j’ai allumé une cigarette. Mes mains tremblaient aussi.
Trois jours. Il me donnait trois jours pour trahir Madeleine… ou pour la protéger en devenant un flic pourri.
Lebrun m’a regardé depuis son bureau.
Lebrun a hoché la tête.
J’ai regardé par la fenêtre. La Seine coulait toujours dans le même sens. Les péniches passaient lentement sous les ponts. Le ciel était toujours gris.
À midi je suis sorti en pause déjeuner. Pas pour manger. Pour réfléchir.
J’ai marché le long de la Seine jusqu’au pont des Arts. Les bouquinistes étaient installés avec leurs boîtes vertes pleines de vieux livres que personne n’achetait. Des touristes américains prenaient des photos. Une femme jouait de l’accordéon. Une chanson de Piaf. Hymne à l’amour. Ironique.
Je me suis arrêté au milieu du pont. J’ai regardé l’eau. Elle était sale, pleine de déchets qui flottaient. Des bouteilles vides, des papiers, des choses non identifiables.
C’est à ce moment que j’ai aperçu l’homme au pardessus marron. Il était appuyé contre le parapet, à vingt mètres de moi. Il fumait en regardant la Seine. Il ne me regardait pas. Mais je savais qu’il était là pour moi.
Orsini me faisait suivre aussi.
Pas seulement Madeleine. Moi aussi.
Il savait.
Il savait que je vivais avec elle. Il savait que j’étais flic. Il savait que j’étais un problème.
Et maintenant, il me surveillait. En attendant de décider quoi faire de moi.
J’ai écrasé ma cigarette sous mon talon. J’ai fait demi-tour et je suis reparti vers le quai des Orfèvres.
L’homme au pardessus marron m’a suivi à distance.
L’après-midi j’ai essayé de travailler. J’ai relu le dossier de Bertrand. Les photos. Les noms. Les adresses.
Puis j’ai sorti mon propre carnet. Celui où je notais mes observations depuis des années. Des noms. Des lieux. Des connexions.
J’ai écrit :
Antoine Orsini. Contrôle Pigalle, Bastille, République. Protège Madeleine Ferrand. Prend 40% des revenus. Fournit les filles ? Organise les photos ? Qui le contrôle ?
Édouard Lacombe ?
Ce nom m’était venu la veille, en écoutant Madeleine parler. Elle avait mentionné un « monsieur Édouard » une fois, il y a six mois. Un client important. Quelqu’un qu’il ne fallait jamais contrarier.
J’avais cherché dans les annuaires. J’avais trouvé un Édouard Lacombe, industriel, soixante-deux ans, une fortune colossale, propriétaire d’un hôtel particulier avenue Montaigne, collectionneur d’art et philanthrope. Membre du Jockey Club.
Est-ce que c’était lui ? Est-ce qu’il était le cerveau derrière tout ça ?
Je ne savais pas. Mais j’allais le découvrir.
À dix-huit heures, je suis rentré rue Amelot.
L’homme au pardessus marron était toujours là. Appuyé contre le réverbère. Cigarette aux lèvres. Il m’a vu passer et il n’a pas bougé.
J’ai monté les escaliers. Au cinquième, j’ai ouvert la porte.
Madeleine n’était pas là.
Sur la table de la cuisine, un mot.
Henri,
Je suis à la maison, rue de Lappe. Orsini veut me voir ce soir. Je ne sais pas pourquoi. Je rentre tard. Ne m’attends pas.
M.
J’ai relu le mot trois fois.
Orsini voulait la voir. Pourquoi ? Pour lui parler de Simone ? Pour lui parler de moi ?
Ou pour autre chose ?
J’ai froissé le papier et je l’ai jeté.
Puis j’ai pris une décision. J’allais rue de Lappe. Pas pour arrêter Madeleine. Pas pour la protéger non plus, mais pour voir Orsini, pour lui parler. Face à face. D’homme à homme.
Pour savoir jusqu’où tout ça allait.
La nuit tombait quand je suis arrivé.
Les réverbères s’allumaient un par un, jetant des halos jaunâtres sur les pavés mouillés. Des ouvriers sortaient des ateliers en traînant les pieds, le col relevé contre le froid. Une odeur de friture et de tabac flottait dans l’air. Quelque part une radio jouait une chanson de Charles Trenet, La Mer, qui paraissait incongrue dans ce quartier gris et sale.
Le 14 avait l’air fermé. Les volets du rez-de-chaussée étaient tirés. Pas de lumière aux fenêtres. Mais je savais que c’était une illusion. Les affaires se faisaient toujours à l’intérieur, à l’abri des regards.
J’ai sonné quatre coups brefs. Le code.
Personne n’a répondu.
J’ai attendu. J’ai sonné à nouveau.
La porte s’est entrouverte. Lucette a passé la tête. Ses yeux se sont écarquillés en me voyant.
Lucette a hésité.
Elle a pâli.
J’ai posé ma main sur la porte.
Elle a ouvert la porte.
Je suis entré. Le couloir était sombre, éclairé seulement par une petite lampe sur le guéridon près de l’entrée. Ça sentait le parfum bon marché et la cire à parquet.
J’ai avancé dans le couloir. Lucette est restée derrière, les mains croisées sur son tablier, l’air terrifié.
Arrivé devant la porte du salon, je me suis arrêté. J’entendais des voix à l’intérieur. Celle de Madeleine, tendue. Celle d’un homme, grave, posée. Une troisième voix que je ne reconnaissais pas.
J’ai ouvert la porte.
Trois personnes se sont retournées vers moi.
Madeleine, assise sur le canapé, le visage blême. Elle portait une robe noire simple et tenait une cigarette qui tremblait entre ses doigts.
Un homme debout près de la cheminée. La quarantaine, grand, large d’épaules, costume bien coupé, cheveux noirs gominés en arrière. Un beau visage dur, des yeux sombres qui vous jaugeaient en une seconde. Il tenait un verre de cognac à la main.
Antoine Orsini. Je l’avais vu en photo dans les dossiers de la Mondaine. Mais en chair et en os, il était plus impressionnant. Il dégageait une autorité naturelle, l’assurance tranquille de quelqu’un qui sait qu’il contrôle la situation.
Le troisième homme était assis dans un fauteuil près de la fenêtre. Plus âgé, la soixantaine, cheveux gris coiffés avec soin, costume sombre de très bonne coupe, cravate en soie. Des mains fines aux ongles manucurés. Une montre en or au poignet. Il avait l’air d’un banquier ou d’un avocat. Quelqu’un d’important en tout cas.
Les trois m’ont regardé sans rien dire pendant quelques secondes.
Puis Orsini a souri. Un sourire sans chaleur.
Le sourire d’Orsini s’est élargi.
Il a bu une gorgée de cognac.
Il a posé son verre sur le manteau de la cheminée.
Il a regardé Madeleine.
Orsini a hoché la tête, lentement.
Il s’est approché de moi. Pas trop près. Juste assez pour montrer qu’il n’avait pas peur.
Il a croisé les bras.
C’était la première fois qu’il parlait. Sa voix était cultivée, posée, avec une pointe d’accent qu’il avait presque réussi à effacer. Un accent du Sud-Ouest peut-être. Toulouse ou Bordeaux.
Il a souri. Un sourire poli, distant.
Orsini s’est interposé entre nous.
Orsini a ri.
Il a cessé de rire. Ses yeux se sont durcis.
Il s’est approché encore plus près. Je sentais son eau de Cologne. Quelque chose de cher, d’importé.
Je l’ai regardé dans les yeux. Il ne cillait pas. Il était sérieux.
Puis j’ai regardé Madeleine. Elle me suppliait du regard. Pars. S’il te plaît. Pars.
L’homme dans le fauteuil s’est levé. Il a ajusté ses manchettes, a pris son chapeau posé sur une table basse.
Madeleine a hoché la tête sans le regarder.
Il est passé devant moi et est sorti du salon. J’ai entendu ses pas dans le couloir, puis la porte d’entrée qui s’ouvrait et se refermait.
Orsini a fini son cognac.
Il a posé son verre.
Orsini a soupiré.
Il s’est tourné vers Madeleine.
Madeleine a hésité. Puis elle a dit :
Orsini m’a regardé longuement. Puis il a hoché la tête.
Il est sorti du salon.
Dès que la porte s’est refermée, Madeleine s’est levée et s’est jetée dans mes bras. Elle tremblait.
Elle s’est écartée.
Madeleine a porté sa main à sa bouche.
Elle pleurait maintenant.
Elle n’a pas répondu.
J’avais bien deviné.
Elle s’est essuyé les yeux.
Je l’ai prise dans mes bras.
La porte du salon s’est ouverte. Orsini est entré. Il nous a regardés enlacés et a souri.
Il a allumé une cigarette.
Il a soufflé la fumée lentement.
Il a fait avec un rire sardonique.
Son ton a changé. Plus de sourire. Juste une froideur glaciale.
Il s’est approché.
Il n’a pas répondu. Mais je l’ai vu dans ses yeux. C’était lui. Ou il avait donné l’ordre.
Il a écrasé sa cigarette dans un cendrier.
Il a souri à nouveau.
Il n’y avait plus aucune trace d’humour dans sa voix maintenant.
J’ai regardé Madeleine. Elle pleurait en silence.
J’ai regardé Orsini. Il me fixait, impassible.
Il a hoché la tête.
Je suis sorti du salon sans regarder Madeleine. Dans le couloir, Lucette était toujours là, recroquevillée contre le mur. Je suis passé devant elle sans un mot.
Dehors, la nuit était tombée complètement. Les réverbères jetaient des ombres longues sur les pavés. La rue était presque déserte.
L’homme au pardessus marron était toujours là. Appuyé contre un mur. Cigarette aux lèvres.
Il m’a regardé sortir et a souri.
Je suis rentré chez moi en marchant. Lentement. En pensant à ce que je venais de faire. Je venais d’accepter de mentir à mon chef. De protéger un réseau de chantage. De laisser un meurtre impuni.
J’étais devenu un flic pourri.
Exactement ce que je refusais d’être.
Je ne suis pas rentré rue Amelot cette nuit-là.
Je ne pouvais pas. Pas après ce qui venait de se passer. Pas avec la certitude qu’Orsini me faisait surveiller. Pas avec ce poids sur la poitrine qui m’empêchait presque de respirer.
J’ai marché. Pendant des heures. Sans but. De Bastille à République, puis vers le canal Saint-Martin. Là où on avait retrouvé Simone. Je me suis arrêté sur le pont, j’ai regardé l’eau noire qui coulait lentement. Je me suis demandé combien de corps elle avait charriés au fil des années, combien de secrets elle gardait au fond.
Il devait être près de minuit quand je suis arrivé devant un hôtel miteux, rue du Faubourg-Saint-Denis. L’Hôtel des Voyageurs. Un nom ironique pour un endroit où personne ne voyageait vraiment, où l’on venait juste pour disparaître quelques heures.
Le patron était un vieux Russe blanc qui avait fui la révolution en 17 et qui ne posait jamais de questions. Il m’a tendu une clé sans lever les yeux de son journal.
J’ai payé. J’ai monté les escaliers qui sentaient l’urine et le moisi. La chambre était exactement ce que j’attendais. Un lit étroit avec un matelas affaissé, une table bancale, une chaise, un lavabo ébréché. Une fenêtre qui donnait sur une cour intérieure où s’entassaient des poubelles.
Je me suis allongé tout habillé sur le lit. J’ai fixé le plafond taché d’humidité. Je n’ai pas dormi.
Je pensais à Madeleine. À son visage quand j’étais parti. À ses larmes. À sa terreur.
Je pensais à Orsini. À son sourire froid. À ses menaces. Avec quelle facilité il parlait de faire disparaître des gens.
Je pensais à Lacombe. Cet homme élégant, cultivé, respectable. Cet homme qui organisait un système de chantage pour contrôler des politiciens, des juges, des préfets. Cet homme qui avait probablement donné l’ordre de tuer Simone.
Et je pensais à moi. À ce que j’étais devenu. À la ligne que je venais de franchir.
Vers six heures du matin, j’ai entendu des bruits dans la chambre d’à côté. Un homme et une femme. Elle gémissait de façon mécanique, sans conviction. Lui, il grognait. Ça a duré cinq minutes. Puis le silence. Puis des pas dans le couloir. Une porte qui claque. La vie qui continue.
Je me suis levé. Je me suis lavé la figure au lavabo. L’eau était glacée. Dans le petit miroir au-dessus, j’ai vu un homme que je reconnaissais à peine. Des yeux cernés, injectés de sang. Une barbe de deux jours. Des cheveux en bataille.
Je suis descendu. Le patron était toujours là, endormi sur son journal.
Dehors, il pleuvait. Encore. Toujours. Comme si Paris n’en finissait jamais de se laver de sa crasse sans jamais vraiment y parvenir.
J’ai pris le métro jusqu’au quai des Orfèvres. Il était sept heures du matin. Trop tôt. Mais je ne pouvais pas attendre.
Au bureau, j’ai trouvé Lebrun qui arrivait en même temps que moi. Il m’a regardé et a sifflé entre ses dents.
On est montés ensemble. Il a fait du café sur le petit réchaud qu’on gardait dans un coin du bureau. Un café noir, épais, qui avait un goût de charbon mais qui réveillait les morts.
J’ai bu une gorgée de café. Ça m’a brûlé la gorge.
Il s’est assis en face de moi. Il a allumé une cigarette et m’en a tendu une. J’ai refusé. J’en avais déjà fumé deux paquets depuis la veille.
Je n’ai pas répondu.
Il a soufflé la fumée vers le plafond.
À huit heures, Bertrand est arrivé. Précis, comme toujours. Costume impeccable. Pas un cheveu de travers. Il m’a vu assis à mon bureau et il a froncé les sourcils.
J’ai suivi.
Il a fermé la porte derrière nous et s’est assis derrière son bureau, puis il m’a regardé de haut en bas.
J’ai respiré profondément. C’était le moment. Le moment où j’allais mentir à mon supérieur. Le moment où j’allais devenir officiellement un flic pourri.
Bertrand a levé un sourcil.
Bertrand s’est adossé à sa chaise et m’a fixé longuement. Trop longuement.
Mon cœur s’est arrêté.
Et se penchant en avant :
Il a ouvert un tiroir. En a sorti une autre photo. L’a posée sur le bureau devant moi.
C’était moi. Sortant du 14 rue de Lappe la veille au soir. Flou mais reconnaissable.
J’ai regardé la photo sans rien dire.
Il a ri.
Le silence qui a suivi était lourd comme du plomb. Bertrand a souri.
Il s’est levé et il a fait le tour de son bureau pour s’arrêter devant moi.
Il a tapé sur son bureau.
Il criait maintenant.
Je me suis levé moi aussi.
Il a craché ces mots.
Il est retourné derrière son bureau, il a ouvert un autre tiroir et en a sorti une enveloppe.
J’ai pris l’enveloppe. À l’intérieur, il y avait des liasses de papiers, des rapports, des piles de relevés bancaires.
Mes relevés bancaires.
Il a croisé les bras.
Je n’ai pas répondu. Parce que je ne pouvais pas.
Cet argent venait de Madeleine. Elle me le donnait pour payer sa part du loyer et des courses. Je lui avais dit mille fois que je ne voulais pas. Mais elle avait insisté : « On vit ensemble, on partage. » J’avais fini par accepter.
Et, maintenant, Bertrand avait trouvé.
Je cherchais mes mots.
Il a ri amèrement.
Il a tendu la main.
Il a claqué des doigts.
J’ai sorti ma carte de ma poche et mon revolver de son étui sous mon bras. Je les ai posés sur le bureau.
Je suis sorti.
Dans le couloir, Lebrun m’attendait. Il avait entendu. Tout le monde avait entendu.
Je suis parti. J’ai descendu les escaliers, traversé la cour, passé sous la voûte. Sur le quai, je me suis arrêté. J’ai regardé la Seine. Elle coulait toujours dans le même sens, indifférente.
J’étais fini. Suspendu. Probablement viré dans quelques semaines. Et pour quoi ? Pour avoir protégé une femme qui organisait du chantage. Une femme qui travaillait pour des assassins.
Pourquoi j’avais fait ça ?
Parce que je l’aimais. Stupidement. Pathétiquement.
Et maintenant j’allais payer.
J’ai allumé une cigarette. J’ai fumé en regardant l’eau. Puis j’ai senti une présence derrière moi.
Je me suis retourné.
L’homme au pardessus marron. Il se tenait à quelques mètres. Les mains dans les poches. Un sourire aux lèvres.
Il s’est approché de quelques pas encore.
Il a sorti une photo de sa poche et me l’a tendue. C’était Madeleine. Dans la rue. Seule. La photo avait été prise ce matin, apparemment. Madeleine sortait du 14 rue de Lappe.
J’ai compris la menace.
Il a fait un geste vers une voiture garée de l’autre côté du quai. Une Peugeot noire.
Je l’ai suivi.
La Peugeot noire a roulé pendant une vingtaine de minutes. L’homme au pardessus marron conduisait sans dire un mot. Moi, j’étais assis à l’arrière, je regardais Paris défiler par la vitre. Les rues grises, les immeubles sales, les gens qui marchaient tête baissée sous la pluie fine qui n’arrêtait jamais.
On a traversé la Seine, puis on a remonté vers le seizième arrondissement. Les rues changeaient. Plus larges, plus propres. Les immeubles aussi. Des façades haussmanniennes bien entretenues, des portes cochères, des vitrines de boutiques de luxe.
La voiture s’est arrêtée devant un immeuble avenue Foch. Une des adresses les plus chères de Paris. L’homme est descendu, a ouvert ma portière, il m’a fait signe de descendre et de le suivre.
Un portier en uniforme nous a ouvert la porte vitrée. Il a salué l’homme d’un hochement de tête. On a traversé un hall immense, tout en marbre blanc et plein de miroirs, avec un lustre en cristal qui pendait du plafond comme une cascade figée.
On a pris l’ascenseur jusqu’au cinquième étage. Un ascenseur avec des portes en fer forgé, des boutons en cuivre poli, un tapis rouge sous nos pieds. Rien à voir avec les escaliers crasseux que je montais tous les jours rue Amelot.
Au cinquième, l’homme m’a conduit jusqu’à une porte en bois massif. Il a sonné. Trois coups. Un code.
La porte s’est ouverte.
L’appartement était gigantesque. Un long couloir avec des tableaux aux murs – de vrais tableaux, pas des reproductions. Des paysages, des natures mortes, des portraits. Des meubles anciens, des tapis épais, des lustres partout.
On a traversé le couloir jusqu’à un salon. Une pièce immense avec des fenêtres qui donnaient sur l’avenue. Des canapés en cuir, des fauteuils profonds, une bibliothèque qui couvrait un mur entier. Une cheminée en marbre où brûlait un feu malgré la saison.
Antoine Orsini était assis dans un des fauteuils, un verre de whisky à la main. Il portait un costume trois-pièces gris foncé, une chemise blanche, une cravate en soie. Il avait l’air parfaitement à l’aise, comme un homme qui était chez lui.
L’homme au pardessus marron est resté près de la porte. Moi, je me suis avancé dans le salon, mais je ne me suis pas assis.
Orsini a bu une gorgée de whisky.
Il a posé son verre sur une table basse.
Il a souri.
Il s’est levé, s’est approché de la fenêtre.
Il s’est retourné vers moi.
Il s’est approché de moi.
Je n’ai pas répondu.
J’ai ri.
Il est retourné s’asseoir.
Il a souri.
Le silence qui a suivi était tellement épais qu’on aurait pu le couper au couteau.
Il s’est penché en avant.
Il a repris son verre.
Il a bu.
Son sourire disparut.
Il a posé son verre.
Il n’a pas nié.
J’ai regardé par la fenêtre. L’avenue Foch s’étendait devant moi, large et propre. Des arbres bien taillés. Des voitures de luxe. Un monde que je ne connaissais pas. Un monde où les gens comme Orsini vivaient sans jamais payer pour leurs crimes.
Il a ri.
Il s’est levé.
J’ai pensé à Madeleine. À son visage la veille au soir. À ses larmes. À sa peur.
J’ai pensé à Simone. À son corps dans le canal. À sa vie gâchée.
J’ai pensé à moi. À ce que j’étais en train de devenir.
Orsini a souri.
Il est allé vers un bureau dans un coin du salon. A ouvert un tiroir. En a sorti une enveloppe.
Il m’a tendu l’enveloppe. Je l’ai prise. Elle était épaisse, lourde.
Il m’a raccompagné vers la porte.
Il a posé sa main sur mon épaule.
Il a ouvert la porte.
Je suis sorti sans rien dire.
Dans l’ascenseur, j’ai ouvert l’enveloppe. Des billets de cent francs. Cinquante billets. Cinq mille francs.
Le prix de ma trahison.
Le prix de la vie de Madeleine.
Dans la rue, la pluie avait recommencé. Je suis resté sous le porche de l’immeuble, regardant les voitures passer sur l’avenue Foch.
Je venais de vendre mon âme. À un gangster. Pour protéger une femme qui travaillait pour des assassins.
Et le pire, c’est que je savais que je recommencerais. Que je n’avais pas le choix. Que j’étais piégé aussi sûrement que Madeleine.
Qu’on était tous piégés dans cette toile que Lacombe avait tissée autour de nous.
Je suis rentré rue Amelot en métro, l’enveloppe d’Orsini cachée dans la poche intérieure de mon pardessus. Cinq mille francs. Le poids de la trahison.
L’appartement était vide. Madeleine n’était pas rentrée. Elle était probablement encore rue de Lappe à gérer ses filles, ses clients, son clandé. Parce que c’était ça maintenant. Plus une maison close. Un clandé. Une boîte à ragoût comme les autres.
Je me suis assis à la table de la cuisine. J’ai sorti l’enveloppe. J’ai compté les billets une deuxième fois. Cinquante billets de cent francs. Neufs. Craquants. Propres.
De l’argent sale qui avait l’air propre.
J’ai rangé l’enveloppe dans le buffet, sous une pile de nappes que Madeleine n’utilisait jamais. Puis je me suis servi un verre de cognac. Un grand verre. Je l’ai bu d’un trait.
Qu’est-ce que j’avais fait ?
J’avais accepté de travailler pour un gangster. De trahir mes collègues. De devenir ce que je détestais le plus : un flic pourri.
Et pour quoi ? Pour protéger une femme qui elle-même protégeait des assassins.
J’ai ri. Un rire amer, sans joie. Parce que c’était pathétique. Tout était pathétique.
Le lendemain matin, je suis allé voir Lebrun.
Il habitait à Belleville, dans un petit appartement au-dessus d’un café-tabac. Un deux-pièces qu’il partageait avec sa femme Marcelle, une grosse femme qui sentait toujours la soupe aux choux et qui ne souriait jamais.
J’ai sonné. Lebrun a ouvert en robe de chambre, une cigarette aux lèvres, le journal sous le bras.
Il m’a fait entrer. Sa femme était dans la cuisine, en train de préparer le café. Elle m’a regardé avec méfiance mais n’a rien dit.
On s’est assis au salon. Un salon minuscule avec un canapé défoncé, une table basse couverte de journaux, un poste de TSF qui grésillait dans un coin.
Lebrun a tiré sur sa cigarette.
Je n’ai pas répondu.
Il a écrasé sa cigarette dans un cendrier débordant.
Lebrun a baissé la voix.
Il s’est penché vers moi.
Lebrun a allumé une autre cigarette.
Il a soufflé la fumée vers le plafond.
Lebrun m’a regardé dans les yeux.
Il a ri sans joie.
En sortant de chez Lebrun, j’ai marché jusqu’à un café rue de Belleville. Le Progrès. Un troquet ouvrier avec un zinc en étain, des tables en bois rayées, un juke-box dans un coin qui jouait du Sidney Bechet.
Je me suis installé au comptoir. J’ai commandé un ballon de rouge. Le patron, un type chauve avec un tablier gris, m’a servi sans un mot.
J’ai bu en écoutant le juke-box. Petite Fleur. Un air mélancolique qui collait bien à l’ambiance.
À côté de moi, deux ouvriers discutaient. Ils parlaient de Diên Biên Phu. Des prisonniers qui revenaient. De la défaite.
Ils ont ri amèrement. Puis ils ont bu leur vin en silence.
J’ai pensé à ce que Lebrun avait dit. Tout le monde est pourri. Tout le monde joue. Personne ne veut vraiment nettoyer.
Alors pourquoi je faisais ça ? Pourquoi j’essayais de protéger Madeleine ? Pourquoi je m’étais vendu à Orsini ?
Parce que j’étais faible. Parce que j’aimais une femme que je ne pouvais pas sauver. Parce que j’étais pathétique.
J’ai fini mon verre. J’en ai commandé un autre.
L’après-midi, je suis allé voir un autre collègue, Marchant, celui qui avait trouvé le corps de Simone.
Il bossait au commissariat du dixième, rue du Château-d’Eau. Un bâtiment gris, sale, qui sentait le tabac froid et la transpiration.
Je l’ai trouvé à son bureau, en train de taper un rapport sur une vieille machine à écrire. Il m’a vu et a levé les yeux.
Il a repris sa frappe.
Il a arrêté de taper et m’a regardé bizarrement.
Il a allumé une cigarette.
Marchant a tiré sur sa cigarette.
Marchant a craché de la fumée.
Marchant a ri.
En sortant du commissariat, j’ai senti qu’on me suivait.
Je me suis retourné. L’homme au pardessus marron. Toujours là. Toujours à distance. Toujours en train de me surveiller. Orsini voulait savoir ce que je faisais. Qui je voyais. Ce que j’apprenais.
J’ai continué à marcher. Je suis entré dans un autre café. Le Balto, boulevard de Strasbourg. Un grand café avec des miroirs ternis, des banquettes en moleskine rouge, un juke-box qui jouait du Charles Trenet. La Mer.
Je me suis assis. J’ai commandé un café et un cognac. J’ai sorti mon carnet. J’ai noté ce que j’avais appris :
Bertrand = parachuté par Frémont
Frémont = mouillé dans le chantage (photos)
Donc : Bertrand travaille pour Frémont ?
Pourquoi Frémont veut fermer les clandés ?
Hypothèse 1 : Nettoyer pour de vrai (improbable)
Hypothèse 2 : Redistribuer. Virer Orsini. Installer quelqu’un d’autre.
Qui ?
Lacombe ?
Ça tenait debout. Lacombe contrôlait déjà Orsini à travers le chantage. Mais peut-être qu’il voulait plus. Peut-être qu’il voulait contrôler directement les clandés. Sans intermédiaire. Sans Orsini.
Et pour ça, il avait besoin que quelqu’un fasse tomber Orsini. Quelqu’un de clean en apparence. Quelqu’un comme Bertrand.
Qui ne savait probablement rien. Qui croyait vraiment faire le bien.
Pauvre con, comme avait dit Marchant.
Le soir, je suis rentré rue Amelot.
Madeleine était là. Assise à la table de la cuisine, une tasse de café froid devant elle. Elle avait l’air épuisée. Des cernes noirs sous les yeux. Les cheveux défaits. Pas de maquillage.
Elle m’a vu entrer et elle s’est levée.
On s’est regardés sans rien dire.
Puis elle s’est jetée dans mes bras. Elle pleurait.
Je l’ai serrée contre moi.
Elle s’est écartée. M’a regardé dans les yeux.
J’ai caressé son visage.
Elle a pleuré encore plus fort.
Mensonge. C’était sa faute. Et la mienne. Et celle de tout le monde.
J’ai réfléchi. Puis j’ai dit :
Elle a écarquillé les yeux.
J’ai pris son visage entre mes mains.
On est restés comme ça, enlacés, dans la cuisine de cet appartement minable où on s’était aimés pendant huit ans.
Dehors, la nuit tombait sur Paris. Et quelque part dans cette ville, Lacombe dormait tranquillement dans son hôtel particulier, sans savoir que j’allais essayer de le détruire.
Ou peut-être qu’il le savait déjà.
Peut-être qu’il m’attendait.
Les jours suivants, j’ai commencé à enquêter sur Édouard Lacombe.
Pas officiellement. Je n’étais plus flic. Je n’avais plus d’insigne, plus d’arme, plus d’autorité. Mais j’avais encore des contacts. Des gens qui me devaient des services. Des gens qui fermaient les yeux quand je posais des questions.
J’ai commencé par les archives. La bibliothèque nationale, rue de Richelieu. Un bâtiment immense, sombre, qui sentait le vieux papier et la poussière. J’ai passé des heures dans les salles de lecture à feuilleter des journaux, des annuaires, des registres.
Édouard Lacombe. Né en 1892 à Toulouse. Famille bourgeoise. Père notaire, mère issue de la petite noblesse provinciale. Études à Paris, Sciences Po, puis HEC. Entré dans l’industrie textile en 1920, il avait repris l’affaire familiale en 1925 après la mort de son père et il avait développé l’entreprise pendant l’entre-deux-guerres. Fortune colossale.
Pendant la guerre, il était résistant. Officiellement. Réseau de la zone Sud. Il avait aidé des juifs à s’enfuir. Il avait caché des armes et fourni des renseignements aux Alliés. Il avait été décoré en 45. Médaille de la Résistance. Légion d’honneur.
Après la guerre : reconversion. Vente de l’entreprise textile. Investissements dans l’immobilier, les transports, l’armement. Mécène. Collectionneur d’art. Philanthrope. Membre de tous les cercles qui comptent : Jockey Club, Automobile Club de France, Société des Amis du Louvre.
Marié en 1923 à Hélène de Bourges, fille d’un industriel lyonnais. Pas d’enfants. Hélène décédée en 1948. Cancer.
Depuis : célibataire. Vie mondaine intense. Soirées, galas, vernissages. Toujours entouré de jeunes gens – artistes, écrivains, musiciens. Protecteur des arts. Généreux donateur.
En surface : un homme irréprochable. Un pilier de la société française d’après-guerre.
Mais en dessous ?
J’ai continué à creuser. J’ai interrogé des journalistes, des avocats, des gens qui gravitaient dans les mêmes cercles que Lacombe.
Un journaliste du Figaro, Berthelot, m’a reçu dans un café près de l’Opéra. Un homme nerveux, la cinquantaine, qui fumait cigarette sur cigarette en parlant à voix basse.
Il a regardé autour de lui pour vérifier que personne n’écoutait.
Berthelot a écrasé sa cigarette.
Berthelot a allumé une autre cigarette.
Il m’a regardé dans les yeux.
J’ai continué mes recherches. J’ai retrouvé un ancien employé de l’entreprise textile de Lacombe, un comptable à la retraite qui vivait dans une maison de retraite à Vanves.
Monsieur Garnier. Soixante-douze ans. Petit, voûté, avec des mains tremblantes et des yeux qui avaient peur.
On s’est assis dans le jardin de la maison de retraite. Il pleuvait légèrement. Les autres pensionnaires étaient rentrés à l’intérieur. On était seuls.
Garnier a regardé autour de lui. Même seul, il avait peur.
Garnier a hésité longuement. Puis il a dit :
Il a baissé les yeux.
Garnier a levé les yeux vers moi.
Il a secoué la tête.
Le soir, je suis retourné rue Amelot. Madeleine était là, assise à la fenêtre, regardant la rue.
Je me suis assis à côté d’elle.
Elle m’a regardé.
Madeleine a réfléchi.
Elle a pris ma main.
Le lendemain, je suis retourné voir Orsini.
Avenue Foch. Le même appartement luxueux. Le même salon immense. Le même feu qui brûlait dans la cheminée malgré la saison.
Orsini m’attendait, assis dans son fauteuil, un verre de whisky à la main.
Je me suis assis. J’ai raconté ce que j’avais appris sur Bertrand. Qu’il travaillait probablement pour Frémont. Qu’il voulait fermer plusieurs clandés. Qu’il préparait des descentes.
Orsini a écouté sans m’interrompre. Puis il a dit :
Orsini a souri.
Il a bu une gorgée de whisky.
Il a posé son verre.
Il s’est penché en avant.
Je suis sorti de chez Orsini avec une certitude : tout le monde voulait les photos.
Orsini les voulait pour se libérer de Lacombe. Bertrand les voulait pour faire tomber le réseau. Lacombe les gardait pour contrôler tout le monde.
Et moi ? Moi, je les voulais pour détruire Lacombe. Pour le faire tomber si fort qu’il ne se relèverait jamais.
Mais d’abord, il fallait que je les trouve.
J’ai commencé par Lucette.
Je suis retourné rue de Lappe un soir, tard, quand les clients étaient partis et que les filles se reposaient. J’ai sonné. Trois coups.
Lucette a ouvert. Elle a écarquillé les yeux en me voyant.
Elle a hésité. Puis elle m’a fait entrer.
On s’est assis dans une petite chambre au fond du couloir. Une chambre que les filles utilisaient pour se reposer entre deux clients. Un lit étroit, une table de nuit, une lampe qui jetait une lumière jaune et maladive.
Lucette s’est assise sur le lit, mains croisées sur ses genoux. Elle avait l’air terrorisée.
Elle a blêmi.
Mensonge. Madeleine ne m’avait jamais confirmé que c’était Lucette. Mais je jouais le bluff.
Elle a baissé les yeux.
Elle a hoché la tête.
Sa voix a tremblé.
Les larmes coulaient maintenant sur ses joues.
Elle sanglotait maintenant.
J’ai pris sa main.
Elle a réfléchi. Puis elle a dit :
J’ai souri.
Je suis rentré rue Amelot. Madeleine dormait déjà. Je me suis assis à la table de la cuisine avec une bouteille de cognac et mon carnet.
J’ai noté :
Les photos sont chez Lacombe. Avenue Montaigne. Dans un coffre.
Comment y accéder ?
Option 1 : Cambriolage. Impossible. Trop risqué. Trop de sécurité.
Option 2 : Perquisition officielle. Impossible. Je ne suis plus flic. Et Bertrand n’aurait jamais de mandat pour Lacombe.
Option 3 : Faire parler Lacombe. Comment ?
Option 4 : Trouver quelqu’un qui a accès. Qui ?
J’ai bu une gorgée de cognac. J’ai réfléchi.
Qui avait accès à l’hôtel particulier de Lacombe ? Ses domestiques ? Ses invités ? Ses… fournisseurs ?
Les filles.
Bien sûr. Lacombe utilisait les filles d’Orsini. Il les faisait venir chez lui. Pour lui. Pour ses soirées. Pour ses invités. Il devait bien y avoir une fille qui connaissait la maison. Qui savait où était le coffre.
J’ai réveillé Madeleine.
Elle s’est frottée les yeux.
Madeleine s’est assise dans le lit.
Je me suis assis à côté d’elle.
Le lendemain, j’ai parlé à Margot.
C’était une rousse, la trentaine, plutôt jolie, avec un regard dur qui avait vu trop de choses. Elle travaillait chez Madeleine depuis cinq ans. Une professionnelle. Pas de sentiments. Pas d’illusions.
On s’est retrouvés dans un café rue Oberkampf. Le café des Sports. Un troquet ouvrier avec un zinc en étain, des affiches de Tour de France aux murs, un juke-box qui jouait du Tino Rossi.
Margot a commandé un café. Moi, un ballon de rouge. On s’est assis à une table au fond, loin des oreilles indiscrètes.
Elle a allumé une cigarette.
Mon cœur s’est accéléré.
Je me suis penché vers elle.
Elle a écrasé sa cigarette.
Elle a sifflé.
Elle a réfléchi. Longtemps. Puis elle a dit :
Son visage s’est durci.
On a préparé le plan pendant une semaine.
Margot devait se faire inviter chez Lacombe. Pas difficile. Il la demandait souvent. Une soirée privée. Juste lui et quelques amis.
Elle arriverait vers vingt-deux heures. Elle ferait ce qu’elle faisait toujours. Sourire, boire, rire, baiser si nécessaire. Mais à un moment, vers minuit, elle prétexterait un besoin d’air. Elle sortirait dans le jardin par la porte-fenêtre du salon et elle me laisserait entrer par cette porte. Discrètement.
Moi, je me glisserais dans le bureau. J’ouvrirais le coffre. Je prendrais les photos. Je repartirais avant qu’on me voie.
Simple. En théorie.
En pratique ? On allait voir.
Le soir dit, un samedi, je me suis habillé en noir. Pantalon noir, pull noir, veste noire. Pas de chapeau. Pas d’arme. Juste une petite lampe torche et des outils pour crocheter le coffre.
J’avais passé la semaine à apprendre à crocheter. Un ancien cambrioleur, Pierrot, que j’avais arrêté dix ans plus tôt et qui me devait un service, m’avait montré.
Mes mains tremblaient. Mais j’allais essayer quand même.
À vingt-trois heures, je suis arrivé avenue Montaigne. Une rue large, bordée d’arbres, avec des hôtels particuliers immenses protégés par des grilles en fer forgé.
L’hôtel de Lacombe était au numéro 47. La façade haussmannienne, trois étages, des fenêtres éclairées au rez-de-chaussée. J’entendais de la musique. Du jazz. Des rires. Une soirée.
Je me suis glissé le long de la grille, j’ai trouvé un endroit sombre, à l’abri des réverbères et j’ai commencé à attendre.
Minuit. Toujours rien.
Minuit dix. Rien.
Minuit quinze. La porte-fenêtre du salon s’est ouverte.
Margot est sortie. Elle portait une robe rouge, des talons hauts. Elle a allumé une cigarette et a fait quelques pas dans le jardin, puis elle s’est approchée de la grille et elle m’a aperçu. Elle m’a fait un signe discret de la main.
J’ai escaladé la grille et je suis retombé de l’autre côté en essayant de ne pas faire de bruit. J’ai traversé le jardin en courant, courbé en deux.
Margot m’a fait signe d’entrer. J’ai franchi la porte-fenêtre. Le salon était vide. Tout le monde était dans une autre pièce. La salle de réception, probablement.
Margot m’a montré une porte sur la gauche.
J’ai traversé le salon. J’ai ouvert la porte du bureau. Je suis entré et j’ai refermé derrière moi en faisant attention d’amortir la porte.
Le bureau était plongé dans l’obscurité. J’ai allumé ma lampe torche. Un faisceau étroit qui éclairait juste devant moi.
Des livres partout. Des tableaux aux murs. Un bureau massif en bois sombre. Et là, sur le mur du fond, le portrait d’une femme brune en robe blanche avec un collier de perles, le regard triste.
Hélène.
Je me suis approché et j’ai palpé le cadre. Il était monté sur des charnières. J’ai tiré et il s’est ouvert, découvrant le coffre. Gros, en acier, avec un système à combinaison.
J’ai sorti mes outils. J’ai collé mon oreille contre le coffre. J’ai commencé à tourner la molette. Lentement. En écoutant les clics.
Un. Deux. Trois. Quatre.
Ça prenait du temps. Trop de temps.
J’entendais des bruits dans le salon. Des voix qui se rapprochaient.
Merde. Quelqu’un essayait de la ramener à l’intérieur.
J’ai accéléré. Cinq. Six. Sept.
Clic.
Le coffre s’est ouvert.
À l’intérieur, il y avait des enveloppes. Beaucoup d’enveloppes. Des dizaines. J’en ai ouvert une : pleine de photos. Elles étaient toutes pleines de photos.
J’en ai pris une poignée. Puis une autre. J’ai fourré tout ça dans mes poches. Autant que je pouvais.
Puis j’ai refermé le coffre et j’ai remis le tableau en place.
La porte du bureau s’est ouverte.
La lumière s’est allumée.
Édouard Lacombe se tenait dans l’embrasure. Il me regardait avec un sourire froid.
J’ai porté ma main à ma poche. Réflexe stupide. Je n’avais pas d’arme. Je n’avais rien.
Lacombe a fermé la porte derrière lui. Il portait un costume sombre parfaitement coupé, une cravate en soie, des chaussures cirées qui brillaient sous la lumière du lustre. Ses cheveux gris étaient coiffés en arrière. Il avait l’air parfaitement calme. Presque amusé.
Je n’ai pas bougé.
Il s’est avancé lentement dans le bureau. S’est assis dans le fauteuil derrière le bureau. A croisé les jambes. M’a regardé comme on regarde un insecte intéressant.
Il a souri.
Il a hoché la tête.
Il a ouvert un tiroir du bureau et il en a sorti un revolver. Un beau revolver chromé. Il l’a posé sur le bureau, à portée de main.
Il a ri. Un rire doux, presque chaleureux.
Il s’est penché en avant.
Il a fait un geste de la main.
Pas de honte. Pas de regret. Juste un constat froid.
Il a repris son revolver et a fait le geste de le soupeser.
Il a reposé le revolver sur le bureau.
Il a souri.
Il a ri à nouveau.
J’ai senti mon sang se glacer.
Il s’est levé et s’est approché de moi.
Il a posé sa main sur mon épaule.
J’ai regardé ses yeux. Froids. Vides. Les yeux d’un homme qui avait perdu toute humanité depuis longtemps.
J’ai ri.
Il est retourné s’asseoir.
Il a croisé les mains sur le bureau.
Il a souri.
J’ai regardé les enveloppes dans mes poches. Les photos que j’avais volées. Qui ne servaient à rien si Lacombe n’était pas dessus.
Tout ça pour rien.
Il a souri.
Le piège se refermait. Encore. Toujours.
Il n’a pas nié.
Je suis sorti de l’hôtel particulier avec les photos dans mes poches et un nouveau pacte avec le diable.
J’avais accepté de travailler pour Lacombe. Parce que je n’avais pas le choix. Parce que refuser aurait signé l’arrêt de mort de Madeleine.
Margot m’attendait dans la rue. Elle fumait, appuyée contre un réverbère.
On a marché en silence jusqu’au métro. Elle est rentrée chez elle. Moi, je suis rentré rue Amelot.
Madeleine dormait. Je me suis assis à la table de la cuisine. J’ai sorti les enveloppes. J’ai ouvert la première.
Des photos en noir et blanc. Floues. Prises avec un appareil caché. Des hommes nus avec des filles. Des filles qui paraissaient très jeunes. Des scènes sordides.
J’ai reconnu certains visages. Frémont. Un député que j’avais vu dans les journaux. Un juge que je connaissais de vue.
Tous piégés. Tous contrôlés. Mais pas Lacombe.
J’ai rangé les photos. J’ai bu un verre de cognac. Puis un autre.
À quoi bon ? Même si je donnais ces photos à Bertrand, ça ne détruirait pas Lacombe. Ça détruirait juste ses marionnettes. Et il en trouverait d’autres.
J’étais piégé. Vraiment piégé.
Le lendemain matin, Madeleine m’a trouvé endormi sur la table, la bouteille de cognac vide à côté de moi. Elle m’a réveillé doucement.
J’ai levé la tête. J’avais mal au crâne. Mal partout.
Elle s’est assise.
On est restés assis en silence. Le soleil se levait sur Paris. Une lumière grise, sale, qui filtrait à travers la fenêtre crasseuse.
Puis quelqu’un a frappé à la porte.
Trois coups. Forts. Autoritaires.
On s’est regardés.
J’ai ouvert la porte. Bertrand se tenait dans le couloir. En costume sombre. Le visage fermé. Derrière lui, deux inspecteurs que je connaissais.
Mon sang s’est glacé.
Il a fait un signe aux deux inspecteurs.
Les deux hommes se sont exécutés.
Bertrand l’a regardée froidement.
Les inspecteurs ont attrapé Madeleine. Elle s’est débattue.
Ils nous ont traînés dans le couloir. Dans l’escalier. Dans la rue. Une fourgonnette nous attendait. Ils nous ont poussés à l’intérieur.
La porte s’est refermée.
Dans la pénombre, j’ai entendu Madeleine pleurer.
Ma voix était amère.
J’ai pris sa main dans le noir.
On nous a emmenés au quai des Orfèvres.
Pas dans les bureaux de la Mondaine. Non. Au sous-sol. Dans les cellules de garde à vue. Des petites pièces sans fenêtre, juste un banc en bois, un seau pour pisser, et une ampoule nue qui pendait du plafond.
Ils m’ont mis dans une cellule et Madeleine dans une autre. J’ai entendu sa voix dans le couloir :
Puis une porte qui claque. Puis le silence.
Je me suis assis sur le banc. J’ai regardé le mur en face de moi. Quelqu’un avait gravé des mots dans le plâtre. Tout le monde ment. Tout le monde paye. Quelle ironie !
Au bout de deux heures, Bertrand est entré dans la cellule, les mains dans les poches, l’air satisfait. Comme un chasseur qui vient d’abattre sa proie.
Je n’ai pas répondu.
Il s’est assis à côté de moi sur le banc.
Il m’a regardé.
Il s’est levé.
Mon sang s’est glacé. J’avais laissé les photos sur la table de la cuisine. Idiot. Tellement idiot.
Il a sorti une photo de sa poche et l’a brandie à vingt centimètres de mes yeux.
Il a rangé la photo.
Bertrand m’a regardé longuement.
Il a croisé les bras.
Je me suis levé d’un bond.
Bertrand a souri.
Il a coupé.
Je ne pouvais pas. Parce que tout avait été nettoyé. Tous les témoins avaient peur ou étaient complices. Tous les documents avaient été détruits ou cachés.
Lacombe avait gagné. Encore.
Bertrand s’est dirigé vers la porte.
Il a ouvert la porte.
La porte s’est refermée derrière lui.
J’ai passé trois jours en cellule. Trois jours sans voir Madeleine. Sans savoir ce qu’elle devenait. Sans savoir si elle parlait ou se taisait. Trois jours à fixer le mur. À tourner en rond dans cette petite pièce. À devenir fou lentement.
Le quatrième jour, un gardien est venu.
Il m’a emmené dans une salle d’interrogatoire. Une table en métal. Deux chaises. Pas de fenêtre.
Un homme attendait. La cinquantaine, costume gris, serviette en cuir. Des lunettes rondes. Un air sérieux, compétent.
Mon sang s’est glacé.
Bien sûr.
Lombard s’est assis, il a ouvert sa serviette et en a sorti des papiers.
Il a poussé les papiers vers moi.
Lombard a soupiré.
Il a refermé sa serviette.
Sur ce, il s’est levé, il a frappé aux barreaux de la cellule, Le gardien lui a ouvert et il est parti.
Cette nuit-là, je n’ai pas dormi.
J’ai pensé à tout ce qui s’était passé. Depuis le jour où j’avais trouvé la lettre jusqu’à maintenant. Tous mes choix. Toutes mes erreurs.
J’avais voulu protéger Madeleine. J’avais fini par la détruire.
J’avais voulu faire tomber Lacombe. J’avais fini prisonnier.
J’avais voulu être un bon flic. J’étais devenu un flic pourri.
Tout était foutu.
Vers trois heures du matin, un gardien est venu.
Il m’a emmené dans une autre salle. Plus grande. Mieux éclairée.
Édouard Lacombe attendait, assis sur une chaise, jambes croisées, cigarette à la main.
Le gardien est sorti. On était seuls.
Il a ri.
Il a écrasé sa cigarette.
Il s’est approché.
J’ai serré les poings.
Il m’a regardé dans les yeux.
Il a posé sa main sur mon épaule.
Le lendemain matin, j’ai accepté l’offre de Lombard. Pas pour moi. Pour Madeleine.
J’ai signé les papiers. J’ai accepté de plaider la folie temporaire. D’admettre que j’avais inventé cette histoire de chantage. Que j’avais perdu la raison à cause d’une obsession amoureuse. En échange, Madeleine faisait un an.
Un an au lieu de sept.
Le procès a eu lieu trois semaines plus tard.
J’ai été jugé en premier. Le tribunal correctionnel. Un petit tribunal, pas de jury populaire. Juste trois juges. Un président, deux assesseurs.
Maître Lombard a plaidé brillamment. Il a raconté l’histoire d’un inspecteur de police intègre qui était tombé amoureux d’une maquerelle. Qui avait perdu pied. Qui s’était inventé des ennemis imaginaires. Qui avait sombré dans la paranoïa.
Le procureur n’a pas insisté. Il a demandé une peine légère. Reconnaissance d’irresponsabilité. Internement psychiatrique.
Les juges ont délibéré une heure.
Verdict : irresponsable. Six mois d’internement à Sainte-Anne. L’hôpital psychiatrique.
Je suis sorti du tribunal menotté. On m’a emmené directement à Sainte-Anne. Un grand bâtiment gris dans le quatorzième arrondissement. Des grilles. Des barreaux. Des gens qui hurlaient dans les couloirs.
On m’a mis dans une chambre. Une petite chambre blanche avec un lit en fer, une table, une chaise. Une fenêtre avec des barreaux.
Le soir, un médecin est venu.
Il a souri tristement.
Madeleine a été jugée deux jours après moi. Lombard m’a raconté.
Elle a plaidé coupable. Proxénétisme simple. Pas aggravé. Elle a dit qu’elle tenait un clandé pour survivre. Qu’elle ne savait rien du chantage. Que j’avais tout inventé.
Le procureur a demandé deux ans. Les juges ont donné un an. Elle est partie à Fresnes, la prison pour femmes.
Pour un an. Puis elle serait libre.
Et moi ? Dans six mois, je sortirais de Sainte-Anne. Et après ?
Je ne savais pas.
Tout ce que je savais, c’est que Lacombe avait gagné.
Comme toujours.
Les six premiers jours à Sainte-Anne, je n’ai parlé à personne.
Je restais dans ma chambre. Je regardais par la fenêtre les arbres de la cour intérieure. Je mangeais ce qu’on m’apportait. Je prenais les médicaments qu’on me donnait. Des pilules blanches qui rendaient tout flou et qui ralentissaient les pensées.
Le docteur Mauriac venait me voir tous les matins.
Et il repartait.
C’était un jeu. On jouait tous les deux. Lui faisait semblant de me soigner. Moi, je faisais semblant d’être fou. Dans six mois, on arrêterait de jouer et je sortirais.
Simple. Mécanique. Vide.
Le septième jour, on m’a autorisé à sortir de ma chambre pour aller dans la salle commune.
C’était une grande pièce au rez-de-chaussée. Des tables. Des chaises. Des fenêtres avec des barreaux. Une vingtaine de patients qui erraient comme des fantômes. Certains parlaient tout seuls. D’autres fixaient le vide. D’autres encore jouaient aux cartes ou aux dames sans vraiment jouer, juste pour occuper leurs mains.
Je me suis assis dans un coin. J’ai regardé.
Un vieil homme s’est approché. La soixantaine, cheveux blancs en bataille, barbe de plusieurs jours. Il portait une robe de chambre grise par-dessus un pyjama rayé.
Il a ri.
Il s’est assis à côté de moi.
Il a réfléchi.
Il a hoché la tête.
Il a baissé la voix.
Il a souri.
Il a regardé autour de lui pour vérifier que personne n’écoutait.
Mon cœur s’est mis à battre plus vite.
Le monde s’est arrêté.
J’ai baissé la voix à mon tour.
Gaston m’a regardé longuement.
Je lui ai tout raconté. Le chantage. Les photos. Simone. Madeleine. Le cambriolage. Le procès. Tout. Il a écouté sans m’interrompre. Puis il a dit :
Gaston s’est penché vers moi.
Il a sorti de sa poche un bout de papier froissé.
Il a regardé le papier.
Il m’a tendu le papier.
J’ai lu. Une dizaine de noms. Écrits en tout petit. Au crayon à papier presque effacé.
Des noms que je reconnaissais. Des noms importants.
Albert Frémont, préfet de police adjoint.
Maurice Garnier, député.
Édouard Tessier, conseiller municipal.
Le juge Morel.
Et d’autres. Tous complices de Lacombe pendant la guerre.
J’ai regardé la liste.
Gaston a repris le papier.
J’ai réfléchi.
J’ai souri amèrement.
Gaston a secoué la tête.
J’ai regardé le papier.
Il a hésité. Puis il m’a tendu le papier.
J’ai pris le papier. Je l’ai plié en quatre. Je l’ai glissé dans la doublure de mon pantalon, là où personne ne chercherait.
Deux semaines plus tard, j’ai reçu une lettre.
De Madeleine.
Les lettres étaient autorisées à Sainte-Anne. Mais elles étaient lues par les médecins avant d’être distribuées. Pour vérifier qu’il n’y avait rien de dangereux. Rien qui pourrait agiter les patients.
La lettre de Madeleine était courte. Prudente.
Henri,
J’espère que tu vas bien. Moi, ça va. Fresnes est dur mais je tiens. Je pense à toi tous les jours.
J’ai rencontré quelqu’un ici. Une femme. Elle s’appelle Hélène. Elle était la secrétaire de quelqu’un d’important. Elle est là pour vol de documents. Elle dit qu’elle peut nous aider.
Je t’écrirai bientôt avec plus de détails.
Je t’aime.
M.
J’ai relu la lettre trois fois.
Hélène. Secrétaire de quelqu’un d’important.
De qui ?
La réponse est arrivée une semaine plus tard. Une autre lettre. Plus longue cette fois.
Henri,
Hélène travaillait pour Lacombe. Pendant dix ans. Elle gérait ses affaires. Ses comptes. Ses rendez-vous. Tout.
Il y a six mois, elle a découvert qu’il détournait des fonds. Des millions. Elle a voulu le dénoncer. Il l’a fait arrêter. Pour vol de documents confidentiels. Elle a pris deux ans.
Mais avant qu’on l’arrête, elle a copié des dossiers. Des comptes bancaires. Des factures. Des preuves de tout ce qu’il a fait pendant la guerre et après.
Elle les a cachés. Dans un endroit sûr. Un coffre à la banque. Sous un faux nom.
Elle dit qu’elle te les donnera. Si tu promets de faire tomber Lacombe.
Réponds-moi vite.
M.
J’ai souri. Lacombe avait fait une erreur. Une toute petite erreur : Il avait sous-estimé sa secrétaire.
Et maintenant, elle allait le détruire.
J’ai répondu à Madeleine le jour même.
Madeleine,
Dis à Hélène que je promets. Je ferai tomber Lacombe, coûte que coûte.
Demande-lui où sont les documents. Comment y accéder.
Je t’aime aussi.
H.
Trois semaines plus tard, j’avais tout.
Les coordonnées du coffre, le faux nom sous lequel il était enregistré, la clé, que Hélène avait donnée à Madeleine, que Madeleine avait ensuite fait passer en douce à son avocat, qui me l’avait apportée lors d’une visite.
Tout était en place.
Il ne me restait plus qu’à attendre. Attendre six mois.
Sortir de Sainte-Anne.
Récupérer les documents.
Et détruire Lacombe.
Les six mois à Sainte-Anne ont passé lentement.
Chaque jour était identique au précédent. Se lever. Prendre les médicaments. Manger. Errer dans la salle commune. Parler avec Gaston. Retourner dans ma chambre. Dormir.
J’ai continué à jouer le jeu du patient docile, celui qui prenait ses pilules sans protester, celui qui répondait poliment aux questions du docteur Mauriac. Celui qui ne faisait pas de vagues.
Mensonge. Tout était mensonge. Mais c’était un jeu de dupes nécessaire.
Pendant ce temps, j’ai continué à correspondre avec Madeleine. Des lettres courtes, prudentes, qui ne disaient rien de compromettant mais qui gardaient le lien. Qui me rappelaient pourquoi je faisais tout ça.
Et j’ai planifié. Dans ma tête. Encore et encore.
Sortir. Récupérer les documents. Les donner à quelqu’un qui pourrait les utiliser. Faire tomber Lacombe. Ça tournait à l’obsession.
Simple en théorie. Mortel en pratique.
Le cent quatre-vingtième jour, le docteur Mauriac m’a convoqué dans son bureau.
Il a continué en souriant.
Libre.
Le mot sonnait étrange. Presque irréel.
Il a posé sa main sur mon épaule.
Il a ouvert un tiroir. En a sorti une enveloppe.
J’ai pris l’enveloppe.
Le lendemain matin, je suis sorti de Sainte-Anne.
Il faisait froid. On était en mars 1955. Six mois s’étaient écoulés depuis mon arrestation.
Dehors, Paris continuait. Indifférent. Les gens allaient au travail. Les voitures circulaient. Les cafés ouvraient leurs portes. Comme si rien ne s’était passé.
J’ai pris le métro jusqu’à Bastille. Puis j’ai marché jusqu’à rue Amelot. L’appartement était vide. Bien sûr. Madeleine était encore à Fresnes. Pour six mois encore.
J’ai ouvert la porte avec la clé que j’avais gardée. L’appartement sentait le renfermé. La poussière. L’abandon. Tous nos meubles étaient encore là, mais tout semblait mort, comme figé dans le temps il y a six mois.
Je me suis assis à la table de la cuisine. Celle où on avait mangé ensemble pendant huit ans. Celle où on avait parlé, ri, pleuré. Tout ça semblait loin maintenant. Comme une autre vie.
J’ai dormi là cette nuit-là. Dans notre lit. Seul.
Le lendemain, je suis allé à la banque, la Société Générale du boulevard Haussmann, une grande banque bourgeoise avec des employés en costume et des clients fortunés.
Je me suis approché du guichet.
Le faux nom qu’Hélène avait utilisé.
J’ai sorti la clé que Madeleine m’avait fait passer.
J’avais préparé un faux. Un ami de Gaston, un ancien faussaire lui aussi interné à Sainte-Anne, me l’avait fait. Une carte d’identité au nom d’Hélène Dumas. Avec ma photo légèrement modifiée. Des lunettes. Une perruque que j’avais achetée dans une boutique de théâtre.
L’employé a regardé la carte, il m’a regardé fixement, l’air hésitant.
Il n’était vraiment pas convaincu, il y avait de quoi, mais il n’a pas insisté.
Il m’a conduit au sous-sol dans une grande salle avec des centaines de coffres alignés sur les murs. Il a trouvé le numéro et il a inséré sa clé. J’ai inséré la mienne. Le coffre s’est ouvert.
À l’intérieur, une grande enveloppe kraft. Épaisse. Lourde.
J’ai pris l’enveloppe.
Je suis remonté. Je suis sorti de la banque avec l’enveloppe sous le bras. Dans la rue, j’ai regardé autour de moi. Personne ne me suivait. Personne ne m’observait.
Pas encore.
De retour rue Amelot, j’ai ouvert l’enveloppe. Des dizaines de documents. Des factures. Des reçus. Des certificats de vente. Des relevés bancaires.
Tout était là.
Les achats d’or pendant la guerre, les noms des vendeurs. Tous des noms juifs. Tous déportés.
Les reventes après la guerre à des collectionneurs, à des musées. À des prix énormes. Les comptes bancaires. En Suisse. Au Luxembourg. Des millions de francs.
Et les noms des complices. Frémont. Garnier. Tessier. Morel. Tous là. Tous compromis.
Des preuves. Des preuves irréfutables. De quoi faire tomber Lacombe. Et tout son réseau avec lui.
Mais à qui donner ces documents ?
J’ai passé la journée à réfléchir.
Bertrand ? Non. Il travaillait pour Frémont. Si je lui donnais les documents, Frémont les ferait disparaître.
Un journaliste ? Peut-être. Mais lequel ? Tous les journaux importants étaient contrôlés. Possédés en partie par des hommes comme Lacombe.
Un juge ? Trop risqué. Morel était compromis. D’autres juges l’étaient probablement aussi.
Un politique ? Encore plus risqué.
Qui alors ?
Le soir, quelqu’un a frappé à la porte. Trois coups. Forts. J’ai ouvert prudemment. Lebrun se tenait dans le couloir. Mon ancien collègue. Il avait l’air fatigué. Vieux.
Je l’ai fait entrer. On s’est assis au salon. Il a refusé le café que je lui proposais. Il est allé droit au but.
Mon sang s’est glacé.
Lebrun a baissé les yeux.
Il a relevé les yeux.
Lebrun a allumé une cigarette.
Il a tiré sur sa cigarette.
Lebrun s’est penché vers moi.
Il a écrasé sa cigarette.
Je l’ai regardé.
Il s’est levé.
Lebrun a tendu la main.
J’ai hésité.
Puis j’ai sorti l’enveloppe kraft. Je la lui ai donnée.
Il a glissé l’enveloppe sous son pardessus.
Lebrun s’est dirigé vers la porte.
Il a ouvert la porte.
Il est parti.
J’ai fait mon sac. Quelques vêtements. L’argent que j’avais. Les lettres de Madeleine. J’allais partir, quitter Paris, me cacher.
Puis quelqu’un a frappé à la porte. Un coup. Fort. Violent. Puis la porte a explosé sous un coup de bélier.
Trois hommes sont entrés. Costauds. Armés.
L’un d’eux m’a attrapé. M’a plaqué contre le mur.
Ils m’ont traîné dans l’escalier. Pas de ménagement. Pas de politesse. Juste des mains brutales qui me tiraient, me poussaient et m’empêchaient de résister.
Dans la rue, une voiture attendait. Une Citroën noire. Même modèle que celle que j’avais vue des dizaines de fois devant le 14 rue de Lappe. Ils m’ont jeté sur la banquette arrière. Un des hommes s’est assis à côté de moi. Les deux autres devant. Le moteur a démarré.
Pas de réponse.
On a roulé pendant une vingtaine de minutes. Pas vers avenue Montaigne. Non. Vers le nord. Vers les zones industrielles au-delà de la porte de la Chapelle. Des entrepôts, des usines abandonnées, des terrains vagues où on jetait les ordures et les corps.
La voiture s’est arrêtée devant un grand bâtiment en brique rouge, une ancienne usine textile. Les fenêtres étaient brisées, les portes arrachées. Personne n’y travaillait plus depuis des années.
Ils m’ont sorti de la voiture et m’ont tiré à l’intérieur.
L’usine était vide, il ne restait que des machines rouillées, des débris de verre jonchaient le sol, il y avait des pigeons morts, ça sentait le moisi, la fiente et la pisse.
Un des hommes a ouvert une porte en métal au fond de la salle et m’a poussé à l’intérieur.
C’était une grande salle, vide aussi. Au centre, il y avait une chaise sous une ampoule nue qui pendait du plafond.
Et, debout à côté, Édouard Lacombe.
Il portait un manteau sombre, des gants en cuir. Il fumait une cigarette. Calme. Comme toujours.
Les hommes m’ont poussé vers la chaise et m’ont forcé à m’asseoir, ensuite ils m’ont attaché les mains derrière le dossier avec du fil de fer. Ils ont serré fort. Mes poignets saignaient déjà.
Lacombe s’est approché. À tiré sur sa cigarette. M’a regardé comme on regarde un insecte intéressant.
Mon cœur s’est serré.
Il a souri.
Il a jeté sa cigarette par terre. L’a écrasée sous sa chaussure.
Mon sang s’est glacé.
Il a allumé une autre cigarette.
Il s’est penché vers moi.
Il a souri.
Il a fait un signe. Un des hommes s’est approché et m’a frappé au visage. Violemment. Ma tête a explosé de douleur. Le sang a jailli de mon nez.
Un autre coup. Plus fort cette fois. J’ai craché une dent.
Lacombe a soupiré.
Les coups ont plu. Encore et encore. Au visage. Au ventre. Aux côtes. J’entendais des os craquer. Je sentais mon corps se briser.
À un moment, j’ai perdu connaissance.
Quand j’ai repris conscience, j’étais toujours attaché à la chaise. Lacombe était assis en face de moi, sur une caisse. Il fumait tranquillement.
Il a regardé sa montre.
J’ai essayé de parler. Ma bouche était pleine de sang. J’ai craché.
Il s’est levé.
Il s’est dirigé vers la porte.
Il s’est retourné.
Il a souri.
Il est sorti. Les trois hommes sont restés.
L’un d’eux a sorti un couteau. Un grand couteau de boucher. Il s’est approché de moi.
Il a levé le couteau.
La porte a explosé sous une rafale de coups de feu assourdissants. Les hommes sont tombés. Un. Deux. Trois.
Des hommes en uniforme ont envahi la salle. Une dizaine de flics, armes au poing.
Et au milieu d’eux, Bertrand.
Il s’est approché de moi. A coupé le fil de fer qui attachait mes mains. M’a aidé à me lever.
Sa voix était dure.
Il a regardé les trois hommes morts par terre.
Il a tapé sur sa poche.
Je me suis effondré. De soulagement. De douleur. De tout.
Bertrand m’a rattrapé.
Il m’a regardé dans les yeux.
Il a baissé les yeux.
Il a serré les poings.
Les sirènes d’ambulance ont retenti à l’extérieur.
Des infirmiers sont entrés et m’ont installé sur une civière, ils m’ont fait une piqûre, quelque chose contre la douleur.
Tout est devenu flou. Les visages. Les voix. Les lumières.
La dernière chose que j’ai vue avant de perdre connaissance, c’est Bertrand qui sortait les documents de sa poche.
Et qui souriait.
Je me suis réveillé à l’hôpital Saint-Louis, dans le dixième arrondissement. Une chambre blanche avec un lit en fer, une fenêtre qui donnait sur une cour intérieure, une odeur d’éther et de désinfectant.
J’avais mal partout. Trois côtes cassées. Le nez fracturé. Une dent en moins. Des ecchymoses sur tout le corps. Mais j’étais vivant.
Un médecin est venu me voir. Un jeune type, la trentaine, fatigué.
Bertrand est entré quelques minutes plus tard. Il portait un costume sombre, une cravate bien serrée. Mais il avait l’air fatigué lui aussi. Des cernes sous les yeux. Une barbe de deux jours.
Il s’est assis sur la chaise à côté du lit.
J’ai essayé de me redresser. La douleur a traversé mes côtes.
Il a sorti un paquet de cigarettes et m’en a proposé une. J’ai refusé. Il a allumé la sienne.
Il a tiré sur sa cigarette.
Il a souri amèrement.
On est restés silencieux quelques instants. Bertrand fumait en regardant par la fenêtre.
Il a écrasé sa cigarette dans un cendrier posé sur la table de nuit.
Bertrand a baissé les yeux.
Il s’est levé.
Il a hésité.
J’ai secoué la tête.
Bertrand a hoché la tête.
Il est parti.
Les jours suivants, j’ai lu les journaux. L’affaire faisait les gros titres. Partout. Le Parisien Libéré, Le Figaro, L’Humanité. Tous racontaient la même histoire. Le réseau de chantage. Les notables compromis. Le pillage pendant la guerre.
Édouard Lacombe était devenu l’homme le plus détesté de France. Il était celui qui avait trahi, qui avait collaboré, qui avait volé les juifs, qui avait organisé un système de corruption pendant des années.
Sa photo était partout. Menotté. Le visage défait. L’air d’un vieil homme brisé.
Orsini aussi. Et Frémont. Et tous les autres.
Les journalistes fouillaient. Trouvaient de nouveaux détails. De nouveaux scandales. Chaque jour apportait son lot de révélations.
C’était la curée. Tout le monde voulait sa part. Tout le monde voulait cracher sur les coupables.
Moi, je regardais tout ça de loin. Avec une satisfaction amère.
Ils allaient payer. Enfin.
Mais à quel prix ?
Lebrun était mort. Simone était morte. Combien d’autres encore ?
Une semaine plus tard, je suis sorti de l’hôpital. Je suis retourné rue Amelot. L’appartement était exactement comme je l’avais laissé. Vide. Silencieux. Hanté par des souvenirs.
J’ai écrit à Madeleine.
Ma chérie,
Tout est fini. Lacombe est arrêté. Orsini aussi. Tous ceux qui nous ont fait du mal vont payer.
Je sais que tu as encore quelques mois à faire. Mais après, quand tu sortiras, je veux qu’on parte. Loin de Paris. Loin de tout ça.
On peut recommencer. Ailleurs. Une autre vie. Une vie normale.
Est-ce que tu veux ? Est-ce que tu veux encore de moi ?
Je t’aime.
Henri
La réponse est arrivée une semaine plus tard.
Henri,
Oui. Je veux. Je veux partir avec toi. Je veux recommencer.
Je sors dans quatre mois. Mon avocat dit que je pourrais avoir une réduction de peine grâce aux circonstances. Peut-être trois mois.
Attends-moi. S’il te plaît. Attends-moi.
Je t’aime aussi.
Madeleine
J’ai attendu. Pendant quatre mois, j’ai vécu dans cet appartement. J’ai trouvé un petit boulot de gardien de nuit dans un entrepôt. Rien d’excitant, mais ça payait le loyer.
J’ai suivi le procès dans les journaux. Lacombe et les autres ont été jugés en juin 1955. Le procès a duré trois semaines. Des centaines de témoins. Des milliers de documents.
Lacombe a été condamné à vingt ans de prison, Orsini à quinze ans, Frémont à dix ans. Les autres ont écopé entre cinq et dix ans. La Justice avait été rendue. Enfin.
Mais ça n’effaçait rien. Ça ne ramenait personne. Ça ne réparait rien.
C’était juste… la fin.
En août 55, Madeleine est sortie de Fresnes. Je l’attendais devant la prison. Avec une petite valise. Dedans, j’avais mis quelques affaires, l’argent qu’on avait économisé et, surtout, deux billets de train pour Marseille.
Elle est sortie vers dix heures du matin. Elle portait une robe simple, grise. Ses cheveux étaient plus courts. Elle avait maigri. Elle avait l’air plus vieille.
Mais quand elle m’a vu, elle a souri.
On s’est embrassés. Longtemps. Sans rien dire.
Puis on est partis.
On a pris le train à la gare de Lyon, puis un bateau de Marseille pour la Corse. Là-bas, personne ne nous connaissait. Personne ne savait ce qu’on avait fait, tout ce qu’on avait vécu.
On a loué une petite maison près de la mer près d’Ajaccio, une maison blanche avec des volets bleus, un jardin avec des oliviers.
Madeleine a trouvé un travail dans une boutique. Moi dans un garage. Des boulots simples. Honnêtes.
On a recommencé. Doucement.
Les cauchemars sont restés longtemps. Les nuits où je me réveillais en sueur, revoyant le couteau levé au-dessus de moi. Les nuits où Madeleine pleurait sans raison.
Mais avec le temps, ça s’est apaisé.
On a appris à vivre à nouveau. Normalement. Sans peur. Sans mensonges.
En 57, Lacombe est mort en prison à 65 ans. Crise cardiaque. J’ai lu ça dans le journal. Je n’ai rien ressenti. Ni joie ni tristesse, juste… rien.
Madeleine, elle, a souri.
On a brûlé le journal. On n’a plus jamais parlé de lui.
Ajaccio, septembre 1960.
Cinq ans ont passé depuis qu’on est arrivés ici.
Je suis assis sur la terrasse de notre petite maison. Le soleil se couche sur la mer. L’eau est dorée, calme.
Madeleine est dans la cuisine. Elle prépare le dîner. J’entends sa voix qui chantonne. Une chanson de Tino Rossi. Petit Papa Noël. Même en septembre.
On a une vie simple maintenant. Tranquille. On se lève tôt. On travaille. On rentre le soir. On mange ensemble. On parle. Pas de secrets. Pas de mensonges.
Parfois, la nuit, je pense encore à Paris. À tout ce qui s’est passé. À Simone. À Lebrun. À Gaston, qui doit être encore enfermé à Sainte-Anne.
Mais je ne regrette rien. Parce que si je n’avais pas fait ce que j’ai fait, Lacombe serait encore libre. Orsini aussi. Et combien d’autres Simone seraient mortes ?
J’ai payé le prix. Madeleine aussi. Mais on a survécu.
Et c’est déjà beaucoup.
Madeleine sort sur la terrasse. Elle s’assoit à côté de moi. Pose sa tête sur mon épaule.
Elle sourit.
Elle prend ma main.
Elle regarde la mer.
On reste silencieux. Le soleil disparaît à l’horizon. Les premières étoiles apparaissent.
Je la serre contre moi.
Elle ferme les yeux.
Paris, quelque part dans les bas-fonds, les clandés continuent de tourner. D’autres « Orsini » ont pris la place. D’autres « Lacombe » organisent d’autres systèmes. Parce que Paris ne change jamais vraiment. La crasse reste. La corruption reste. Le Milieu reste.
Mais pour nous, c’est fini.
On a quitté ce monde. On y a survécu. On a gagné notre liberté.
Et c’est tout ce qui compte.