Une Histoire sur https://revebebe.pages-perso.free.fr/
n° 23542Fiche technique30087 caractères30087
4681
Temps de lecture estimé : 19 mn
07/03/26
Présentation:  Une histoire d’actualité, on est en plein dedans.
Résumé:  Dans une petite ville trop tranquille, un stratège électoral découvre qu’on peut très bien gouverner, manipuler et prospérer, même quand la République décide de vous écarter.
Critères:  #humour #société #personnages
Auteur : Laetitia            Envoi mini-message
Campagne municipale fatale

Je vais vous dire une chose que personne n’ose admettre : la Démocratie fonctionne très bien. Elle fonctionne exactement comme prévu. Ce sont les électeurs qui posent problème. Ne prenez pas cet air outré. Si vous lisez ceci, c’est que vous avez déjà voté au moins une fois en fonction d’une photo souriante, d’un slogan mal ponctué ou d’une promesse de piste cyclable. Je ne vous juge pas. Je vous constate.


Je m’appelle Adrien Vallombreuse, directeur de campagne, stratège, architecte d’illusions collectives. Je ne me présente jamais comme « conseiller politique ». C’est un métier. Moi, j’ai une vision. Vous la voyez la nuance ?


Une élection municipale n’est pas un débat d’idées. C’est une gestion de flux émotionnels à l’échelle d’un territoire qui ne dépasse pas deux boulangeries, une crêperie et un bar-tabac.


La ville s’appelle Sainte-Clothilde-sur-la-Celle. Quatorze mille habitants, treize mille cinq cents opinions approximatives, autant de bulletins manipulables. Petit aparté, la Celle est la rivière qui traverse la localité. Oui, je sais, c’est ridicule comme nom. Tu viens avec moi à la Celle ? Quelle drôle d’idée !


Notre candidat s’appelait Bernard Lardier. Notez l’imparfait, c’est important pour la suite du récit. Bernard était un homme honnête. C’est-à-dire inutile. Comptable à la retraite, la moustache molle, une poignée de main humide, capable de parler vingt minutes d’un rond-point sans éveiller la moindre hostilité, tout est dit.


Je l’avais choisi précisément pour cela. Un candidat ne doit pas briller. Il doit refléter. Les gens ne veulent pas d’un leader. Ils veulent un miroir légèrement flatteur. Bernard était un miroir flou.


Son programme tenait sur une page :


• Sécurité rassurante

• Dynamisme maîtrisé

• Tradition modernisée


Trois expressions vides de sens, mais rassurantes. J’en suis l’auteur. Je suis très bon dans le vide structuré.


La permanence de campagne se trouvait face à la mairie, au-dessus de l’agence d’un assureur. Une position stratégique. Nous avions la proximité institutionnelle, l’odeur de paperasse, la crédibilité naturelle. Et juste au-dessus de la porte d’entrée, fixée sur un bras métallique, il y avait la caméra municipale n° 11. Elle pivotait lentement, avec la patience d’un métronome civique.


Je l’avais repérée dès le premier jour, avec son angle parfait sur notre vitrine, sur nos affiches, sur nos entrées et sorties, sur moi. J’ai toujours pensé que les caméras de surveillance avaient quelque chose d’ironique. Elles prétendent protéger, mais elles se contentent d’enregistrer. Elles sont les archivistes du ridicule humain. Je levais souvent les yeux vers elle.



Elle ne répondait pas. Mais elle enregistrait.


La campagne démarra sans éclat, des tractages tièdes, des réunions publiques à moitié remplies, des questions prévisibles : « Et le stationnement ? » Toujours le stationnement. Bernard répondait avec application. Il croyait sincèrement à ce qu’il disait. Cette sincérité était son principal défaut.


Un soir, après une séance photo devant le futur emplacement hypothétique d’une aire de jeux inclusive, je lui expliquai :



Je soupirai.



Il me regarda avec reconnaissance. C’est le problème des hommes fades, ils sont reconnaissants envers ceux qui les méprisent intelligemment.



Le jour où tout a basculé fut un mardi. Les catastrophes sérieuses ont lieu le mardi ou le jeudi. Toujours. Le lundi est trop symbolique, le mercredi le jour des gosses, le vendredi trop relâché.


Nous tournions une vidéo. Un plan simple, Bernard marchant dans le parc, serrant des mains, parlant de « vivre ensemble ». Je lui avais écrit trois phrases efficaces : « Sainte-Clothilde mérite mieux », « Ensemble, faisons le choix du bon sens », « Je serai le maire de tous ». Il en oublia la deuxième, puis la première, puis sa respiration. Il posa la main sur son torse. Je crus d’abord à une tentative d’improvisation dramatique.



Il s’assit brusquement sur un banc. Il y eut un long silence. Puis il bascula, lentement, sans panache. La caméra municipale n° 9, fixée à l’entrée du parc, pivotait paisiblement. Elle filmait tout. Je levai les yeux vers elle.



Bernard était étendu sur le gravier. Crise cardiaque. Définitive.

Le vidéaste tremblait, une militante pleurait déjà. Moi, je calculais. La mort d’un candidat à trois semaines du premier tour. Catastrophe démocratique ? Ou opportunité stratégique ?


La caméra continuait de tourner. Je sentis distinctement qu’elle assistait à ma réflexion. Elle ne jugeait pas, elle archivait.



On appela les secours. Les gestes furent faits, inutiles, Bernard Lardier était mort. Mort, officiellement, mais officiellement est une notion flexible.


Je regardai la caméra une dernière fois.



Elle ne cligna pas. Elle n’avait pas besoin de cligner. Elle savait déjà que je venais de prendre la décision la plus rationnelle de ma carrière.



Je tiens à préciser que je ne mélange jamais l’intime et le politique. Je les superpose. La nuance est essentielle. Une campagne municipale exige un engagement total. On ne peut pas prétendre modeler quatorze mille consciences sans entretenir soigneusement quelques fidélités stratégiques. Armelle Langlet, par exemple. 48 ans, inspectrice des Finances Publiques, une rigueur budgétaire irréprochable, un regard froid. Elle était l’épouse du notaire local, un homme transparent dont l’utilité principale consiste à signer sans lire. Armelle était en troisième position sur notre liste. Troisième position, c’est-à-dire suffisamment haute pour flatter l’ambition, suffisamment basse pour éviter les responsabilités immédiates. Elle possédait une intelligence aiguë et une morale intermittente, deux qualités que j’apprécie énormément.

Nous nous retrouvions le plus souvent dans le bureau de permanence, après les réunions publiques. L’avantage d’une permanence électorale, c’est la quantité d’affiches collées aux murs. Elles absorbent le son et donnent aux décisions une solennité particulière. Et Armelle avait l’orgasme sonore, si vous voyez ce que je veux dire.



Je ne détaillerai pas la suite. D’une part, parce que vous n’en avez pas la maturité analytique. D’autre part, parce que je suis régulièrement interrompu dans ces moments-là. En fait, toujours interrompu, systématiquement.


Ce mardi-là, par exemple, celui où Bernard venait de décéder avec une inconvenance dramatique, j’avais convoqué Armelle pour « réévaluer les flux ». Nous étions en pleine réflexion stratégique, en clair, je la besognais sur un coin de bureau. J’observais sa paire de seins s’agiter au rythme de mes coups de boutoir, quand mon téléphone vibra : le vidéaste. Puis le responsable des réseaux sociaux. Puis la presse locale. J’ignorai les appels.

Armelle, pragmatique, ajustait déjà son chemisier avec une efficacité administrative, après avoir remonté sa culotte et baissé sa jupe sur ses cuisses.

On frappa à la porte, trois coups secs. Amandine Girard, la secrétaire de mairie. Vingt-huit ans, enthousiasme civique et sens aigu du timing inapproprié. Amandine travaillait pour le maire sortant. Elle avait donc rejoint notre liste sous ma houlette et après une partie de jambes en l’air.



Silence, je contemplai le plafond. La démocratie est une mécanique fragile, souvent perturbée par les urgences vitales.


Parlons de Mathilde Van den Berg aussi. Pharmacienne, quarante-deux ans, elle constituait un autre pilier officieux de la campagne. Elle avait un réseau étendu, des confidentialités nombreuses, un accès privilégié aux tensions artérielles locales. Elle était surtout l’ex-épouse divorcée du Maire sortant, Antoine Van den Berg, agriculteur, plus intéressé par la gestion de ses terres que par la municipalité de Sainte-Clothilde. Mathilde nous a rejoints uniquement pour l’emmerder. C’était aussi pour ça qu’elle avait conservé son nom de femme mariée, Van den Berg, pour l’emmerder.


Elle avait accepté d’apparaître sur une photo « Santé et proximité ». Le cliché ne fut jamais utilisé, pour des raisons logistiques.


Je me trouvais dans l’arrière-boutique de son officine, lieu d’une discrétion chimique appréciable. Je m’intéressais de près aux dessous sexy qu’elle portait systématiquement sous sa blouse blanche de pharmacienne, lorsque la sonnerie d’alerte municipale retentit sur mon téléphone. Le groupe WhatsApp « Équipe Bernard ». Des messages en cascade :


Il est vraiment décédé… ?

On fait quoi ?

Adrien, répond !!!


Mathilde, échevelée, le rouge à lèvres écrasé, la blouse ouverte, me regarda.



Je remis de l’ordre dans ma veste.



Elle cligna des yeux.



Elle n’insista pas. C’est une qualité que je valorise toujours.


Amandine, elle, représentait un autre type de levier, moins stratégique, plus administratif. La secrétaire de mairie voit tout, sait tout, classe tout. De plus, elle était aussi un peu comme une taupe chez l’ennemi. Elle m’avait un jour confié :



Nous étions occupés, elle et moi, dans la petite salle d’archives, entourés de dossiers de subventions culturelles jamais distribuées, lorsque la caméra municipale n° 8, visible par la fenêtre, pivota dans notre direction. Je levai les yeux. Elle enregistrait, comme toujours, même quand mon téléphone vibrait, toujours à ce moment précis. Comme si la ville entière avait décidé que mes élans personnels devaient coïncider avec des crises institutionnelles, je décrochais. C’était Lemaire, notre chargé de communication.




Mais revenons au parc. Bernard sur le gravier, les secours repartis, les militants et les badauds dispersés. Je fis rassembler le noyau dur dans la permanence. Armelle, impeccable. Mathilde, pâle. Amandine, en larmes et quelques autres. Je pris la parole.



Silence religieux.



Je lui adressai un regard de reconnaissance stratégique.



Je fis quelques pas. La caméra municipale n° 11 était visible à travers la vitre. Je la pointai du doigt.



Ils me fixaient comme on regarde un homme en train de franchir une frontière invisible.



Je souris.



Silence.



Je levai les yeux vers la caméra.



Elle pivotait lentement, impassible. Elle savait. Elle enregistrait la naissance d’un concept nouveau, la candidature posthume active. Je repris :



C’était vrai.



Un frisson parcourut la pièce. Amandine murmura :



Je me penchai vers elle.



Armelle me fixa longtemps. Puis elle dit :



Je haussai les épaules.



La caméra municipale n° 11 effectua une rotation complète, comme un applaudissement silencieux.



La campagne posthume fut, contre toute attente, d’une fluidité remarquable. Nous avons publié la première vidéo le lendemain. Bernard, vivant, souriant, parlant du marché du samedi avec un enthousiasme d’huître motivée. Le succès fut immédiat. Les commentaires affluaient :


Quel homme sincère.

On sent qu’il est proche de nous.

Enfin un candidat humain.


Humain !

Je consultai les statistiques en temps réel. Les sondages étaient en hausse, une progression constante. La mort améliore considérablement la perception publique, à condition de ne pas la déclarer.



Le soir même, j’étais avec Mathilde dans l’arrière-boutique de la pharmacie. Nous analysions les courbes électorales sur tablette. Elle était agenouillée devant moi et me pratiquait une fellation, que je qualifierais d’excellente, lorsque mon téléphone vibra : Amandine. Je laissai sonner. Il vibra encore. Puis encore. Je décrochais rarement au troisième appel. C’est une règle personnelle. Pourtant, je le fis cette fois-là. C’était surtout que Mathilde, venant de conclure, s’était relevée pour aller chercher de l’essuie-tout. En refermant sa blouse blanche d’un geste tout à fait professionnel.



Je fermai les yeux. Mathilde soupira.



Je réfléchis.



Silence.



Je raccrochai. Mathilde me regarda en s’essuyant le coin de la bouche.




Nous avons programmé des messages automatiques sur ses réseaux. « Merci pour votre soutien », « Je serai toujours à vos côtés »

Une formulation d’une exactitude troublante. Nous avons diffusé une seconde vidéo, tournée quinze jours plus tôt. Bernard y évoquait « l’imprévisible de la vie publique ». Un chef-d’œuvre involontaire. Les sondages locaux, approximatifs mais utiles, indiquaient une progression de six points.

La rumeur d’un « épuisement » du candidat commençait à circuler. L’absence crée le désir. Je notai cela pour un futur essai.



Ce fut la caméra municipale n° 7 qui introduisit la première fissure. Un blog local publia un extrait vidéo. On y voyait la permanence fermée officiellement « pour déplacement du candidat », avec un horodatage précis. Et, à l’intérieur, à travers la vitrine, moi, en grande conversation animée avec Armelle. Très animée. Trop animée. La scène était muette mais éloquente. Mon téléphone vibra : Armelle.

Je décrochai immédiatement, une erreur.



Je contemplai la caméra par la fenêtre. Elle pivotait comme toujours.



Je n’aime pas quand on simplifie.



Silence.



Je raccrochai. Deux minutes plus tard, on frappa à la porte du bureau. Trois coups. Amandine. Toujours Amandine.



Je remis ma veste, réajustai ma cravate. La Démocratie exige de la tenue. Le journaliste était connu pour apprécier la bonne chair et une soirée dans une auberge proche de Sainte-Clothilde pour sa cuisine et sa cave suffit. L’affaire fut étouffée, l’article disparut du blog.



Plus Bernard était absent, plus il devenait présent. Les habitants interprétaient son silence comme de la dignité. Sa disparition des débats comme de la hauteur. Un article de notre nouvel ami journaliste titra :

« Lardier, le candidat qui refuse le cirque médiatique. »

Je l’encadrai et l’accrochai dans notre permanence ironiquement.



Un soir, je travaillais tard avec Amandine, elle voulait « comprendre la stratégie » lorsque le téléphone vibra encore.

Mathilde, puis Armelle aussitôt après. Puis le groupe « Équipe Bernard ». J’ignorai tout. J’indiquai d’un geste à Amandine agenouillée sous le bureau de continuer. Elle me regarda, inquiète, tout en poursuivant.



La caméra, visible par la petite fenêtre, pivotait lentement. Je levai la main vers elle.



Elle ne répondait pas. Mais le lendemain, une nouvelle séquence circula, horodatée aussi.

On me voyait entrer dans la permanence à une heure où j’étais censé être en réunion publique avec Bernard. Seul et soliloquant en regardant le mur et en faisant des gestes amples. Seul ! Mais où était donc Bernard ? L’opposition commençait à murmurer.



Le premier tour fut un choc. Bernard Lardier, officiellement épuisé mais mystérieusement omniprésent, arriva largement en tête. Je savourai le résultat dans le bureau, avec Armelle.

Un moment rare, sans interruption. Enfin presque. Mon téléphone vibra, une seule fois, un numéro inconnu. Je décrochai.



Silence.



Je restai immobile.



Je regardai la caméra. Elle pivotait, calme, professionnelle.




Ils vinrent le lendemain. En pleine réunion stratégique avec Mathilde qui avait insisté pour que je la prenne par-derrière sur le bureau. Toujours ce timing, décidément. Je fus menotté sous les affiches « Sainte-Clothilde mérite mieux ». Je sortis entre deux gendarmes. La rue était pleine. La caméra municipale n° 11 dominait la scène. Elle enregistrait mon départ. Je levai les yeux vers elle.



Elle resta muette, comme toujours.


On me notifia officiellement le chef d’accusation : « Démocratie aggravée. » C’est une expression que j’aurais aimé inventer.


La liste, n’ayant plus de tête officielle et le second de liste ayant renoncé par panique, produisit un effet administratif inattendu. Je devins maire par défaut. Élu sans être candidat. Arrêté sans avoir perdu. Un cas d’école pour tous les politologues du pays.


On me retira l’écharpe tricolore le jour même, une procédure provisoire, m’a-t-on dit, présumé innocent en l’attente du jugement. Je souris aux photographes.



Derrière moi, dans le hall de la Gendarmerie, un écran diffusait les images de la caméra municipale n° 11, en boucle. Je m’y voyais entrer, sortir, manipuler, calculer, toujours avec cette assurance. Je penchai la tête.



La caméra n’avait rien manqué. Elle n’avait pas besoin d’interpréter. Elle enregistrait. Toujours un coup d’avance.



La prison départementale de Montfaucon n’était pas conçue pour accueillir un exécutif municipal, un manque de vision architecturale certain. Ma cellule fait neuf mètres carrés.

Neuf mètres carrés, c’est suffisant pour administrer quatorze mille habitants, à condition qu’ils soient dociles, ce qu’ils sont.


La prison ne possédant pas de carré VIP ni de cellules individuelles, j’avais donc un codétenu, Gérard, qui purgeait une peine pour fraude à la mutuelle agricole. Un gars sympathique, il me regardait travailler avec une forme de respect pastoral.



Il a hoché la tête. Il a compris la gravité.




Techniquement, j’étais « suspendu ». Administrativement, j’étais incontournable. Le maire adjoint, un homme de paille comme on dit, assurait l’intérim, mais il m’appelait chaque soir, toujours vers dix-huit heures, toujours au moment où j’étais en train d’expliquer à Armelle, au parloir, la nouvelle répartition budgétaire des subventions culturelles. Car Armelle venait le mardi. Impeccable, comme toujours, tailleur sombre, regard précis. Elle s’assoit face à moi, pose son dossier sur la table. J’avais le droit à une pièce fermée réservée aux couples pour mes visites. J’avais argué la confidentialité de mes échanges avec mes adjointes et des propos liés à la gestion de la commune, une sorte de secret médical, mais en rapport avec la Démocratie.



Elle ne sourit pas. Elle n’a jamais été portée sur l’humour démocratique. Ce mardi-là, nous parlions finances, délégations, signatures. Le téléphone interne sonna, comme toujours. Le gardien leva les yeux au ciel.



J’ai pris l’appel.



J’ai regardé Armelle. Elle a hoché imperceptiblement la tête.



J’ai raccroché. Armelle venait d’ajuster sa veste de tailleur et raccrocher un de ses bas à la jarretelle.



Elle me fixa.




Le jeudi, c’était Mathilde. Elle apportait des revues médicales et une analyse sociologique involontaire de la clientèle pharmaceutique.



Je prenais cela comme une victoire. Nous discutions communication, narration carcérale, victimisation maîtrisée. Au moment précis où les mains de Mathilde ouvraient ma braguette, le téléphone sonna. Encore. Le gardien soupira derrière la porte.



Je décrochais.



Je réfléchis trois secondes.



Je raccrochai. Mathilde me regarda.



Elle ne sembla pas rassurée.



Amandine venait le vendredi. Elle était toujours un peu nerveuse, toujours un peu impressionnée. L’univers carcéral certainement. Elle apportait des piles de documents à signer. Je signais. Je paraphais. Je corrigeais parfois une virgule.



Je levais les yeux.



Le téléphone sonna. Je ne sais même plus qui m’appelait. Peut-être les services techniques, peut-être le service des sports. Je décrochai machinalement.



Je raccrochai. Amandine me regardait comme si j’étais un mélange d’homme d’État et de pathologie.



Je réfléchis sincèrement.




Les autres jours, c’était Floriane Talliendier qui passait me voir. Floriane était l’adjointe du Directeur de la prison. Elle organisait quelques entretiens et sondages auprès des détenus et m’avait « élu » panel privilégié. Floriane était chargée de mesurer la qualité de vie au sein de l’établissement. La cantine était-elle bonne, les gardiens étaient-ils attentionnés, ce genre de choses. Floriane aimait expérimenter diverses positions sexuelles, enfin, jusqu’à ce que le téléphone ne sonne. Comme toujours.



Un jour, le préfet tenta une intervention, question de principe républicain. On évoqua une mise sous tutelle, une délégation exceptionnelle, une clarification institutionnelle.

Le Conseil Municipal vota une motion de soutien. À moi. Avec une majorité écrasante, même l’opposition. L’argument officiel fut « stabilité administrative ». L’argument réel, personne ne voulait prendre la responsabilité. La Démocratie préfère un stratège emprisonné à un élu libre et hésitant.



Et puis il y avait la caméra. Car oui, ils ont installé un dispositif de visioconférence permanent dans une petite salle attenante à ma cellule. Mes réunions s’y déroulaient désormais chaque lundi matin. La caméra, au plafond, me cadrait en plan fixe, avec un angle légèrement plongeant. Je connaissais ce regard. C’était le même que la municipale n° 11, froid, exact, archiviste.

Je levais parfois les yeux vers elle.



Elle ne répondait pas. Elle diffusait, enregistrait, transmettait. La ville me voyait, calme, maîtrisé et injustement retenu. Ma cote de popularité n’avait jamais été aussi haute. On parlait déjà de ma réélection. Un collectif citoyen a lancé le slogan : « Un maire qui ne sort pas, c’est un maire qui travaille ». Je n’aurais pas trouvé mieux. Voilà où nous en étions.



L’autre soir, après le départ d’Armelle, puis de Mathilde, puis d’Amandine, avec un timing soigneusement réparti pour éviter les collisions émotionnelles, Gérard m’a regardé.



J’ai souri. La caméra me fixait, comme toujours. Je me suis penché vers elle.



Elle a enregistré, comme d’habitude.



La réduction de peine est arrivée un mardi, comme toujours. Je l’ai tout de suite su. Les absurdités majeures se produisent toujours le mardi. Le lundi sert à annoncer, le vendredi à oublier. Le mardi, on décide des choses irréversiblement ridicules.

Le directeur de la prison m’a fait appeler dans son bureau. Je m’y suis rendu avec la dignité d’un homme qui administre une ville entre deux rondes de surveillants. Gérard m’a lancé en partant :



Je lui ai promis un groupe de travail.


Le directeur avait posé devant lui un dossier mince. Très mince. Les décisions grotesques tiennent rarement plus de trois pages.



Il a toussoté.



Je n’ai pas souri. Les grands hommes laissent les autres formuler leur propre absurdité.



Il a feuilleté.



Je me suis penché légèrement en avant.



Silence. Je l’ai laissé peser. Service public exemplaire ? Condamné pour démocratie aggravée. Récompensé pour efficacité démocratique. Il y a des symétries que je n’aurais pas osé écrire.



Six mois pour bonne conduite civique.

J’ai hoché la tête, comme si l’on venait d’approuver un budget.



La nouvelle s’est répandue plus vite qu’un scandale fiscal. Armelle est arrivée au parloir avec un article imprimé. Le titre était « Le maire détenu récompensé pour sa gestion exemplaire ».



Elle m’a observé avec cette lucidité qui me plaît.



Le téléphone interne a sonné. Comme toujours. Cette fois, nous n’avions pas commencé notre petite affaire avec Armelle. Le gardien, désormais résigné, a annoncé :



J’ai décroché.



J’ai regardé Armelle. Elle a haussé les épaules.



J’ai raccroché. Armelle a secoué la tête.




Mathilde, le jeudi, avait apporté une boîte de chocolats, autorisés, contrôlés, neutres. J’en ai donné la moitié au gardien, l’autre à Gérard.



Elle s’est penchée vers moi.



Le téléphone a sonné. J’ai fermé les yeux.



J’ai décroché.



J’ai regardé la caméra fixée au plafond de la salle.




Le samedi, Amandine tremblait presque.



Je l’ai fixée. Elle venait de comprendre quelque chose.



Le téléphone sonna, bien sûr. Je n’ai pas décroché tout de suite, pour une fois. J’ai laissé sonner. Ils attendront. Puis, devant l’insistance, j’ai fini par répondre.



J’ai raccroché.



Le Conseil Municipal a voté une motion supplémentaire : « Reconnaissance pour service public exemplaire exercé dans des conditions exceptionnelles ».

Un encadrement de la phrase est déjà accroché dans le hall de la mairie, sous la caméra municipale n° 11. On m’a envoyé la photo. Elle a cadré parfaitement le slogan. Toujours cet angle impeccable, toujours ce regard froid.

Mon cas fut même évoqué au journal de 13 heures du service public.



Le jour où l’on m’a annoncé la date officielle de ma sortie anticipée, j’ai demandé une chose :



Le directeur m’a dévisagé.



Il n’a pas insisté. Les institutions ne discutent jamais longtemps avec ceux qui les font fonctionner malgré elles.

Floriane est venue me voir en pleurs. Je lui ai promis de passer tous les mardis pour un cinq à sept dans un petit hôtel, non loin de la prison. Cela a semblé lui convenir.

La veille de ma libération, Gérard m’a dit :



J’ai réfléchi, longtemps, sincèrement. Je n’avais pas vraiment pensé à ça avant.



Il a hoché la tête, impressionné. La caméra au plafond enregistrait. Je me suis tourné vers elle une dernière fois.



Elle n’a pas cligné. Elle ne cligne jamais. Elle archive.

Et quelque part, dans un bureau administratif aux néons fatigués, mon dossier porte désormais la mention : « Peine réduite pour efficacité municipale. » Je considère cela comme une décoration.