| n° 23541 | Fiche technique | 93242 caractères | 93242 17010 Temps de lecture estimé : 69 mn |
07/03/26 |
| Présentation: Petite catharsis entr’amis. C’est toujours la même histoire. | ||||
Résumé: Après quinze années d’un mariage parfait en apparence, les masques tombent. | ||||
Critères: #drame | ||||
| Auteur : Atchoum (Amateur de belles histoires d’amour passionnées) Envoi mini-message | ||||
THOMAS
Le réveil sonne à six heures trente. Nathalie ne bouge pas. Elle ne bouge jamais. C’est moi qui me lève le premier, toujours.
Je descends faire les cafés, préparer les lunchs-boxes des enfants. Léa veut des sandwiches au jambon, Hugo déteste le fromage cette semaine. La semaine dernière il adorait le fromage. Je ne sais plus suivre.
J’entends l’eau couler à l’étage. Nathalie se douche. Elle va mettre quarante-cinq minutes dans la salle de bain. Les enfants devront se laver ce soir parce qu’elle occupe tout le matin.
Je monte réveiller Léa et Hugo. Ils grognent, se retournent. Je dois insister trois fois avant qu’ils sortent du lit.
Nathalie apparaît, maquillée, habillée. Un tailleur noir, chemisier blanc. Elle est belle comme ça. Je ne le lui dis plus. Ça ne sert à rien.
Elle boit son café en scrollant sur son téléphone.
Je ne réponds pas. Je sais qu’elle ne veut pas vraiment de réponse. Elle veut juste poser ça là, comme un bouclier pour plus tard.
Les enfants descendent. Léa se plaint que son pantalon est trop serré. Hugo a oublié son cahier de maths à l’école.
Elle est partie à sept heures quinze. Les enfants ne partent qu’à huit heures.
Je gère.
NATHALIE
La journée est effectivement chiante. Madame Dulac, qui pleure pendant cinquante minutes sur son mari qui la trompe. Monsieur Ferrand, qui ne prend toujours pas ses médicaments. La petite Emma qui refuse de parler.
Mais c’est mon métier. Je suis payée pour ça. Bien payée même. Une somme rondelette cette année avec les consultations privées, même après le racket de l’État.
Thomas gagne combien déjà ? Je ne sais plus exactement. Moins que moi. De toute façon, il paie le crédit et les courses, donc je ne regarde pas trop.
Entre deux patients, je scrolle sur Instagram. Des photos de vacances, de couples heureux, de familles parfaites. Des mensonges. Je le sais mieux que personne : derrière chaque sourire, il y a de la merde.
Mon téléphone vibre. Un message de Clara :
- — On se fait un concert vendredi ? Metallica tribute band au Bataclan.
- — Ouais, je suis chaud. Thomas gardera les enfants.
- — Il râle pas ?
- — Non, il dit rien.
- — Pratique.
- — Oui. Pratique.
THOMAS
Le soir, je rentre à dix-huit heures. J’ai eu une bonne journée au boulot. On a résolu un bug qui nous bloquait depuis une semaine. J’ai envie de le raconter à Nathalie.
Elle est déjà là, affalée sur le canapé, un verre de vin à la main.
Elle ne me regarde pas. Elle regarde son téléphone.
Je continue quand même.
Ton maternel. Celui qu’on utilise avec un enfant qui montre un dessin moche.
Je prends les clés et je sors.
Dans la voiture, je me sens con. Je voulais juste partager quelque chose. C’est trop demander ?
Je récupère les enfants. Léa me raconte sa journée en détail. Hugo montre un dessin qu’il a fait. Je les écoute vraiment. Eux au moins, ils veulent me parler.
De retour à la maison, Nathalie est toujours sur le canapé.
Nathalie regarde vers moi.
Bien sûr.
Je fais des pâtes. Pendant que ça cuit, je range le linge qui traîne, je vide le lave-vaisselle, j’essuie le plan de travail.
Nathalie met la table. Elle pose les assiettes et les couverts. C’est sa contribution.
On mange. Les enfants parlent. Nathalie répond par monosyllabes. Moi aussi, maintenant. Je suis fatigué.
Après le dîner, Nathalie remonte « se reposer ». Les enfants veulent regarder un dessin animé. Je les installe, puis je remplis le lave-vaisselle, range la cuisine et prépare les affaires pour demain.
Vers vingt et une heures, je monte coucher les enfants. Bains, dents, pyjamas, histoires. Nathalie ne descend pas.
À vingt-deux heures, je monte dans notre chambre. Elle est au lit, sur son téléphone.
Je me glisse sous les draps. Elle est à cinquante centimètres de moi mais ça pourrait être des kilomètres.
Elle soupire.
Elle me regarde enfin.
Elle rit. Un petit rire amer.
Elle se retourne, dos à moi, et éteint sa lampe.
Je reste allongé dans le noir. Je compte. Ça fait sept semaines. Cinquante jours exactement.
Je ne lui dis pas que je compte. Elle dirait que c’est pathétique.
NATHALIE
Je ne dors pas. Je sens qu’il ne dort pas non plus.
Il veut baiser. Encore. Toujours. Les hommes sont tellement prévisibles.
Le problème, c’est que je n’ai pas envie. Pas de lui en tout cas. Quand j’essaie d’imaginer qu’il me touche, il n’y a rien. Le vide. Pas de désir, pas d’excitation. Juste l’idée d’une corvée.
Je pense à autre chose quand on le fait. À des femmes. Des jeunes femmes. Clara parfois. Ou des inconnues croisées dans la rue.
Je me demande ce que ça ferait. Une femme. La douceur. La compréhension. Pas cette brutalité maladroite masculine.
Thomas se retourne dans le lit. Il ne dort toujours pas.
Je pourrais lui donner ce qu’il veut. Ça prendrait quoi, vingt minutes ? Mais l’idée me dégoûte. Son corps sur le mien, ses mains qui tâtonnent, son souffle dans mon cou.
Non. Pas ce soir.
Peut-être dans quelques semaines. Quand il sera vraiment désespéré. Comme ça, après, il arrêtera de demander pendant un moment.
THOMAS
Le vendredi, Nathalie m’annonce qu’elle sort.
Elle m’embrasse sur la joue. Un bisou sec, automatique.
Elle part à dix-neuf heures, maquillée, habillée sexy. Un jean moulant, un top noir qui montre ses épaules. Elle s’est faite belle.
Pour Clara. Pour ses copines. Pas pour moi.
Je couche les enfants, je regarde un film seul sur le canapé. Un film coréen avec des sous-titres. Elle détesterait. « C’est niais », elle dirait. « C’est pour les adolescents. »
Minuit. Elle n’est pas rentrée.
Une heure du matin. Toujours pas là.
Deux heures. Je lui envoie un message.
- — Ça va ?
Elle répond vingt minutes plus tard.
- — Oui, on a bu des verres après. Je rentre bientôt.
Elle rentre à trois heures du matin. Je suis toujours réveillé.
Elle monte directement se coucher. Je sens l’alcool, la cigarette. Elle ne fume pas normalement. Enfin, elle dit qu’elle ne fume pas.
Elle se déshabille, se glisse dans le lit.
Elle se retourne vers moi. Même dans le noir, je vois son regard. Pas de l’amour. Pas du désir. De l’ennui.
Elle soupire.
Un long moment passe. Puis elle dit :
Je me sens pathétique d’être content d’une promesse de sexe comme un ado qui va perdre sa virginité.
Mais, au moins, c’est quelque chose.
NATHALIE
Je lui ai dit demain pour qu’il arrête de me harceler. Je verrai demain si j’ai vraiment envie. Probablement pas. Mais bon. Il faut bien passer à la casserole de temps en temps, sinon il va péter un câble.
Le problème, c’est que je trouve ça chiant maintenant. Tout le processus. Les câlins, les baisers, les préliminaires qu’il veut faire durer. J’ai juste envie que ce soit fini vite.
Et puis, il faut qu’il me finisse après parce que je jouis jamais pendant. Ça aussi, c’est chiant. Mais si je dis rien, il se vexe. « Tu as joui ? » il demande toujours. Comme un gamin qui attend des félicitations.
Avant, je mentais. Maintenant, je lui fais finir le travail. Au moins, comme ça, il la ferme.
Je m’endors en pensant à Clara. La façon dont elle a ri ce soir. Ses mains quand elle gesticule en racontant une histoire.
Je me demande si elle est gay. Elle ne parle jamais de mecs. Jamais de relation.
Peut-être.
THOMAS
Le samedi soir, les enfants sont couchés tôt. Nathalie a promis.
Je me douche, me rase, me brosse les dents. Je me sens pathétique de me préparer comme pour un rendez-vous galant avec ma propre femme.
Elle monte vers vingt-deux heures. Elle a bu deux verres de vin. Elle en a besoin pour me supporter ? Probablement.
Je suis déjà au lit. Elle se déshabille lentement, dos à moi. Son corps dans la pénombre. Je le connais par cœur mais il me semble étranger maintenant.
Elle se glisse sous les draps. Je m’approche, pose ma main sur sa hanche.
Elle prend son téléphone, met de la musique. Pas notre musique. Sa musique. Du métal. Fort.
Je me rapproche à nouveau. L’embrasse dans le cou. Elle ne réagit pas. Je continue. Ma main remonte vers ses seins. Elle me laisse faire.
Je l’embrasse sur la bouche. Elle répond mollement. Sa langue est là mais elle ne bouge presque pas.
Ce n’est pas une réponse mais c’est tout ce que j’aurai.
Je continue à la toucher. Elle reste passive. Je descends vers son sexe. Elle écarte légèrement les cuisses. Je la caresse. Elle est sèche.
Elle prend le lubrifiant dans le tiroir de la table de nuit. Me le tend.
Je mets du lubrifiant sur mes doigts, la caresse à nouveau. Ça glisse mieux maintenant mais c’est mécanique. C’est froid.
Je me positionne. Entre en elle. C’est serré. Pas d’excitation, pas de désir, juste de la résistance passive.
Je commence à bouger. Elle ne bouge pas. Elle regarde le plafond. Ses mains posées de chaque côté de son corps comme une morte.
Je continue. J’essaie de trouver un rythme qu’elle aimerait. Mais comment savoir ? Elle ne dit rien. Elle ne fait rien.
Puis, soudain, elle ferme les yeux.
Mon estomac se serre.
Je veux arrêter. Je devrais arrêter. Mais je continue à bouger. Comme un automate.
Je ne sais même pas ce que je demande.
J’éjacule. Brutalement. Sans plaisir. Juste une libération mécanique qui met fin à cette horreur.
Je me retire et je m’effondre à côté d’elle.
Elle ouvre les yeux et je sens qu’elle me regarde.
Elle soupire.
Sa voix est ferme, maintenant.
Je me redresse. Ma main trouve son sexe. Je commence à la masturber.
Elle ferme les yeux immédiatement. Elle retourne dans sa tête. Loin de moi.
Je la masturbe mécaniquement. Mes doigts bougent. Mon esprit est ailleurs. Je me regarde de l’extérieur et je me trouve pathétique.
Dix minutes. Quinze. Ma main fatigue.
Clara. Sa copine. Elle fantasme sur Clara pendant que je la branle.
Elle jouit enfin. Un long gémissement. Le prénom de Clara dans sa bouche.
Puis elle se retourne immédiatement. Dos à moi.
Déjà presque endormie.
Je reste allongé, ma main poisseuse, écœuré de moi-même.
C’est ça notre vie sexuelle maintenant. Moi qui la baise pendant qu’elle pense à une autre femme. Puis moi qui la masturbe pendant qu’elle fantasme sur sa copine.
Et je suis censé être reconnaissant qu’elle m’ait « donné » ça.
Je me lève, vais me laver les mains. Dans le miroir de la salle de bain, je vois un homme de quarante-deux ans qui se dégoûte.
Qu’est-ce que je suis devenu ?
NATHALIE
Le lendemain matin, je me réveille tard. Thomas a déjà fait le petit déjeuner, il a géré les enfants. Je l’entends en bas qui range la cuisine.
Je reste au lit. Je repense à hier soir. C’était chiant mais bon, au moins c’est fait. Il va arrêter de me demander pendant quelques semaines maintenant.
Le truc avec Clara dans ma tête, c’était bien. Je me demande vraiment ce que ça ferait. Ses mains sur moi. Sa bouche. Son corps de femme contre le mien.
Je devrais peut-être lui en parler. Tester le terrain. Voir si elle serait intéressée.
Mon téléphone vibre. Justement, Clara :
- — Ça te dit un brunch ? Y a ce nouveau resto rue Oberkampf.
- — Ouais, carrément. Dans une heure ?
- — Parfait
Je descends. Thomas est en train de passer l’aspirateur dans le salon. Les enfants regardent la télé.
Il lève les yeux.
Je vois quelque chose passer dans ses yeux. De l’agacement ? De la frustration ?
Je ne me souviens pas d’avoir dit ça. Mais bon.
Il a l’air déçu. Tant pis.
THOMAS
Elle part à onze heures. Maquillée, jolie. Pour Clara.
Les enfants veulent aller au parc. Je les emmène. On passe trois heures dehors. Léa joue avec d’autres enfants. Hugo fait du toboggan. Moi, je suis assis sur un banc et je regarde mon téléphone.
J’ouvre notre compte bancaire commun. Celui où je verse mon salaire chaque mois pour payer le crédit, les factures, les courses.
Solde : 847 euros. Le crédit sera prélevé dans trois jours. 1800 euros. Je vais devoir virer de l’argent depuis mon compte personnel.
J’ouvre l’appli de mon compte personnel. Solde : 2300 euros. Après le virement pour le crédit, il me restera 500 euros pour le mois.
Je pense au compte de Nathalie. Je n’y ai jamais accès. Elle dit que c’est son argent à elle. Pour son « indépendance ».
Je sais qu’elle gagne beaucoup plus que moi, son cabinet fonctionne très bien. Elle devrait payer plus que moi. Ou au moins autant.
Mais non. Je paie le crédit, les courses, l’essence, l’eau, l’électricité, internet… Toute ma paie y passe.
Elle paie quoi ? Ses fringues. Sa coiffure. Ses sorties.
C’est ça qu’elle appelle « l’égalité ».
Je regarde Hugo sur le toboggan et je me demande combien de temps encore je peux tenir comme ça.
NATHALIE
Le brunch avec Clara est parfait. On parle de tout, de rien. Du boulot, des patients chiants, de la vie.
À un moment, elle me demande :
Je hausse les épaules.
Elle rit.
Je la regarde. Elle est belle. Cheveux courts, yeux verts, sourire franc. Elle sent bon aussi. Un parfum boisé.
Elle me regarde bizarrement.
Un silence s’installe. Puis elle dit :
Elle cherche ses mots.
Mon cœur s’accélère.
Elle rit.
Elle hésite.
Je la fixe. Il y a quelque chose dans ses yeux. Quelque chose que je ne peux pas identifier.
Je me lance.
Elle blêmit légèrement. Puis sourit.
Elle boit une gorgée de café.
Mon cœur bat plus fort maintenant.
Clara me regarde droit dans les yeux.
Le message est clair.
On change de sujet. On parle d’autre chose. Mais quelque chose a changé entre nous.
Quand on se quitte devant le restaurant, elle me serre dans ses bras un peu plus longtemps que d’habitude.
Dans le métro, je repense à notre conversation. À la façon dont elle m’a regardée. À ce qu’elle a dit.
Je me demande si elle parlait d’elle. Si c’est elle qui a été avec une femme mariée.
Ou si elle voulait me faire comprendre quelque chose.
THOMAS
Nathalie rentre à seize heures. Pas quinze heures comme elle avait dit.
Les enfants sont devant la télé. Moi, j’ai fait le ménage, préparé le dîner, plié le linge.
Elle monte directement dans notre chambre.
Je la suis.
Elle soupire bruyamment et s’assoit sur le lit.
Je m’assois à côté d’elle.
Elle me regarde droit dans les yeux.
Je cherche mes mots.
Elle lève les yeux au ciel.
Elle rit.
Elle se lève.
Elle se retourne brusquement.
Le silence qui suit est glacial.
Elle me fixe. Ses yeux sont froids maintenant. Très froids.
Je prends une grande inspiration.
Elle hausse les épaules.
Je la regarde, bouche bée.
Quelque chose se brise en moi.
Elle me regarde, surprise par mon ton.
Elle se lève. Sa voix est calme maintenant. Dangereusement calme.
Je la regarde. Mon cœur bat à cent à l’heure.
Elle s’approche.
Son ton monte légèrement.
Je la fixe.
Elle me regarde droit dans les yeux.
Je reste muet. Parce qu’elle sait. Elle sait que je ne peux pas faire ça. Que je ne peux pas laisser la maison partir en vrille, les enfants mal nourris, le linge sale s’accumuler.
Elle sourit.
Je la regarde, bouche bée.
Elle ramasse son téléphone.
Elle sort de la chambre.
Je reste assis sur le lit, tremblant de rage et d’impuissance.
Parce qu’elle a fait exactement ce qu’elle fait toujours. Elle a retourné ma colère contre moi. Elle a transformé mes griefs légitimes en caprices égoïstes.
Et je n’ai aucune idée de comment répondre à ça.
THOMAS
Le mardi soir, je rentre tard. Réunion au boulot. J’ai dit à Nathalie ce matin. Elle a haussé les épaules.
Quand j’arrive à vingt heures, les enfants ont mangé. Des nuggets et des frites. Nathalie est sur le canapé avec son verre de vin.
Je monte voir les enfants. Ils sont dans leurs chambres, pas couchés. Il est vingt heures.
Je redescends.
Elle se tourne vers moi.
Je monte coucher les enfants. Brossage de dents express, pyjamas, au lit. Ils râlent parce qu’ils voulaient finir leur émission.
Je redescends. Nathalie n’a pas bougé.
Elle lève les yeux de son téléphone et me regarde, éberluée. Ses yeux se remplissent de larmes.
Je me fige.
Une larme coule sur sa joue.
Elle essuie ses yeux.
Elle sanglote maintenant.
Elle se lève.
Elle pleure plus fort maintenant.
Je la regarde, complètement désarçonné. Comment on en est arrivé là ? J’étais en colère et, maintenant, c’est elle qui pleure et moi qui me sens coupable ?
Elle s’essuie les yeux.
Mon estomac se serre.
Elle se rassoit, la tête dans les mains.
Le monde s’arrête.
Elle ne répond pas tout de suite. Puis, très doucement :
Elle me regarde, les yeux rouges.
Elle se lève.
Elle monte. Je reste planté là comme un con, dans le salon en bordel, complètement paumé.
Comment elle a fait ça ? Comment elle a retourné MA colère en SA souffrance ? Comment j’en suis arrivé à me sentir coupable alors que c’est moi qui devrais être en colère ?
NATHALIE
Dans la salle de bain, je me regarde dans le miroir. J’essuie mes larmes. Qui étaient vraies d’ailleurs. Je suis vraiment fatiguée. Vraiment épuisée de ses plaintes incessantes.
Il ne comprend pas. Il ne comprendra jamais.
Je me lave le visage à l’eau froide et je prends un cachet pour dormir. Je me glisse dans le lit.
Thomas monte dix minutes plus tard. Il hésite près de la porte.
Parfait.
Il s’assoit au bord du lit.
Ce qui est vrai. Pourquoi je me séparerais ? Ma vie me convient parfaitement.
Je me retourne vers lui.
Il a l’air soulagé.
Mensonge. Mais il n’a pas besoin de savoir.
Il se couche à côté de moi. Pose sa main sur mon épaule.
Encore un mensonge. Mais celui-là est nécessaire.
THOMAS
Les jours suivants je marche sur des œufs.
Je fais attention à ne pas critiquer. À ne pas me plaindre. À ne pas demander trop.
Je rentre du boulot, je fais le dîner, je couche les enfants. Elle reste sur le canapé. Mais je dis rien.
Le vendredi, elle m’annonce qu’elle sort samedi soir.
Je veux dire oui. Je veux dire que oui, ça me dérange qu’elle sorte tous les week-ends pendant que moi, je reste avec les enfants. Au lieu de ça, je dis :
Elle m’embrasse sur la joue.
Gentil. Comme un chien bien dressé.
Le samedi, elle se prépare pendant deux heures. Maquillage, robe noire moulante, talons. Elle est magnifique.
Elle vérifie son téléphone.
Elle part.
Les enfants veulent regarder un film. On s’installe tous les trois sur le canapé. Léa contre moi d’un côté, Hugo de l’autre.
À un moment, Léa demande :
Bonne question. Qu’est-ce qui s’est passé ? Avant, on sortait avec des couples. Des amis du boulot. Des voisins.
Puis, progressivement, on a arrêté. Ou plutôt, Nathalie a arrêté d’accepter. « J’ai pas envie », « Je suis fatiguée », « Ils sont chiants ».
Alors on a arrêté de voir du monde. Et mes amis à moi… je les ai perdus de vue. Parce que j’avais jamais le temps. Parce qu’elle voulait pas garder les enfants pour que je sorte. Parce que c’était plus simple de rester à la maison.
On finit le film. Je les couche. Puis je reste seul dans le salon.
Il est vingt-deux heures. Nathalie ne rentrera pas avant minuit. Minimum.
Je regarde mon téléphone. J’ai WhatsApp ouvert sur notre groupe de famille. Le dernier message date de Noël. Six mois.
J’ai un autre groupe. « Promo info 2005 ». Mes anciens potes de fac. Le dernier message date de… deux ans. Une photo de réunion où je n’étais pas.
J’ouvre mon répertoire. Je scrolle. Des centaines de contacts. Combien pourrais-je appeler maintenant, juste pour parler ?
Aucun.
Je n’ai plus personne.
Comment c’est arrivé ?
Je repense aux quinze dernières années. Chaque fois que je voulais voir des amis. « Vas-y si tu veux, mais qui va garder les enfants ? » « Encore ? Tu sors tout le temps. » (Mensonge, je ne sortais jamais), « Bon, ben vas-y, abandonne-nous. »
Alors j’y allais pas.
Et progressivement, les invitations ont arrêté. Les messages ont cessé. Les amitiés se sont éteintes.
Et maintenant, je suis seul. Complètement seul. Avec une femme qui me méprise, deux enfants que j’adore, et aucune porte de sortie.
Je monte me coucher. Il est vingt-trois heures.
Nathalie rentre à deux heures du matin. Je fais semblant de dormir. Elle se couche sans bruit, elle sent l’alcool et la cigarette.
Le lendemain matin, elle dort jusqu’à midi. C’est moi qui gère les enfants, comme toujours.
NATHALIE
Hier soir, avec Clara, on a parlé. Vraiment parlé.
On a bu beaucoup. Dans un bar sombre, bruyant. Puis dans un autre plus calme.
Vers une heure du matin, complètement saoules toutes les deux, elle m’a embrassée.
C’était… différent. Doux. Pas comme avec Thomas.
On s’est embrassées longtemps. Puis elle a dit :
J’ai failli. J’ai vraiment failli.
Mais j’ai dit non.
Elle a souri.
On s’est séparées. Je suis rentrée en Uber.
Maintenant, dimanche matin, j’ai la gueule de bois et je pense à ses lèvres. À ses mains. À ce que ça aurait été.
Thomas frappe à la porte de la chambre.
Il m’apporte le café au lit et s’assoit à côté de moi.
Je le regarde.
Il soupire.
Je bois mon café. Il reste là, mal à l’aise.
Il sort.
Je reste seule avec mon café et mes pensées.
Je pense à Clara. À ses lèvres. À cette vie différente que je pourrais avoir.
Mais pour ça il faudrait quitter Thomas. Et pourquoi je ferais ça ? Il paie tout. Il s’occupe de tout. Il me laisse faire ce que je veux.
Avec Clara, il faudrait tout partager, vraiment. Vivre ensemble. Gérer ensemble.
Non. Autant garder Thomas pour la logistique et Clara pour le reste.
Le meilleur des deux mondes.
THOMAS
Ça fait trois semaines que je marche sur des œufs. Trois semaines que j’essaie d’être le mari parfait. Gentil, compréhensif, qui ne se plaint jamais.
Rien n’a changé. Elle sort toujours autant. Elle participe toujours aussi peu. Elle me regarde toujours avec ce mépris à peine voilé.
Le mercredi soir je rentre du boulot. Elle est déjà là, sur le canapé, verre de vin à la main.
Je pose mon sac. Je la regarde.
Elle lève les yeux de son téléphone.
Elle me fixe.
Je dis ça calmement. Sans colère. Juste factuellement.
Elle pose son verre.
Quelque chose se brise en moi. Définitivement.
Ma voix est calme. Trop calme.
Elle ne répond pas.
Je monte à l’étage avant qu’elle puisse répondre.
NATHALIE
Il ose. Il ose vraiment me faire ça.
Je reste sur le canapé, tremblante de rage. Puis je respire. Je réfléchis.
D’accord. Il veut jouer à ça ? On va jouer.
Je monte. Il est dans la salle de bain. Je frappe.
Il ouvre. Je le regarde. Mes yeux se remplissent de larmes. Pas difficile, je suis vraiment énervée.
Je laisse les larmes couler.
Je le regarde dans les yeux.
Il hésite.
Je souris à travers mes larmes.
Il sort son téléphone. Me montre un message de Julien.
Je regarde la date du message. Aujourd’hui. Treize heures.
Je ne lui ai rien dit lundi. Mais il ne s’en souvient pas. Ils ne se souviennent jamais.
Il hésite.
Je m’essuie les yeux.
Je sors de la salle de bain et je m’enferme dans la chambre.
J’attends. Dix secondes. Vingt. Trente.
Il frappe à la porte.
Parfait.
Ma voix est brisée.
Long silence.
J’entends ses pas qui s’éloignent.
Je souris dans le noir de la chambre.
Il va annuler. Je le sais. Dans dix minutes, il va m’envoyer un message pour dire qu’il a annulé avec Julien.
Parce qu’il se sent coupable. Parce qu’il croit qu’il m’a fait du mal. Parce qu’il est faible.
THOMAS
Je reste debout dans le couloir, le téléphone à la main.
J’ouvre WhatsApp. Le message de Julien :
- — Ça te dit un verre jeudi ?
Mon doigt reste sur l’écran. Prêt à taper « Désolé, je peux pas finalement ».
Puis je repense à ces trois dernières semaines. À marcher sur des œufs. À tout faire. À tout accepter.
À ses larmes de tout à l’heure. Ses accusations. « Tu me punis. »
Non. C’est elle qui me punit. Depuis quinze ans. Je tape :
- — Ouais, carrément. 20 h, quel bar ?
- — Le Trappiste, rue Oberkampf. Cool mec, ça fait longtemps !
Je range mon téléphone et je redescends chercher les enfants.
NATHALIE
Vingt heures. Pas de message.
Vingt et une heures. Toujours rien.
Vingt-deux heures. Il ne m’a pas écrit.
Il est vraiment sorti. Ce connard est vraiment sorti.
J’ai dû annuler ma réunion. Rentrer à dix-huit heures récupérer les enfants. Gérer le dîner, les devoirs, le bain. Toute seule.
C’était l’enfer. Hugo a fait une crise parce qu’il voulait pas manger ses légumes. Léa a pleuré parce qu’elle comprenait pas ses maths.
J’ai fini par les mettre devant la télé avec des nuggets. Tant pis.
Maintenant, ils dorment et je suis sur le canapé avec mon téléphone.
Je regarde l’heure. Vingt-deux heures trente. J’appelle Thomas. Ça sonne. Messagerie.
J’envoie un message :
- — Tu rentres quand ?
Pas de réponse.
Vingt-trois heures. Toujours rien. Je rappelle. Messagerie.
- — Thomas, réponds merde !
Minuit. Rien.
Je commence à paniquer. Où il est ? Avec qui ? Qu’est-ce qu’il fait ?
Une heure du matin. Mon téléphone vibre enfin :
- — Je rentre bientôt.
- — C’est quoi bientôt ?
Pas de réponse.
Il rentre à deux heures du matin. Bourré.
Je suis encore debout. Sur le canapé. Furieuse.
Il sourit. Il SOURIT.
Il monte l’escalier en titubant légèrement.
Je le suis.
Il se retourne vers moi sur le palier.
Il entre dans la salle de bain.
Je reste plantée dans le couloir, tremblante de rage.
Il vient de faire exactement ce que je fais. Et je ne peux rien dire. Parce que si je dis quelque chose, ça veut dire que, pour moi aussi, c’est pas acceptable.
Il sort de la salle de bain et vient se glisser dans le lit.
Il me regarde. Ses yeux sont froids.
Il se retourne, dos à moi.
Je reste assise sur le bord du lit, furieuse et impuissante.
THOMAS
Le lendemain matin, je me réveille avec la gueule de bois. Mais je souris.
Hier soir, c’était bien. Vraiment bien. Julien, Marc, Sophie, d’autres. On a parlé, ri, refait le monde.
À un moment, Marc a demandé :
Mensonge. Elle adore sortir. Juste pas avec moi.
Sophie a dit :
On a parlé de ça. Des difficultés. Des compromis. Marc a dit qu’ils voient un psy de couple. Que ça aide. Je me suis demandé si Nathalie accepterait. Probablement pas.
Mais le plus important, c’est que j’ai passé une soirée sans elle. Sans penser à elle. Sans me sentir coupable.
Je descends. Elle est déjà dans la cuisine. En robe de chambre. Le visage fermé.
Je m’assieds. Je bois un verre d’eau. J’attends.
Elle me regarde.
Sa voix monte.
Elle ouvre la bouche. La referme.
Je la regarde. Vraiment.
Elle se tait. Parce qu’elle sait que j’ai raison. Factuellement.
Le silence qui suit est lourd.
Elle me fixe.
Je la regarde, bouche bée.
Elle se lève.
Je la fixe.
Je me lève.
Elle blêmit.
Je reprends ses propres mots.
Elle tremble maintenant.
Elle cherche ses mots.
Elle monte à l’étage et claque la porte de la chambre.
Je reste dans la cuisine, le cœur battant.
Je viens de franchir une ligne. Je viens de dire tout haut ce que je pense tout bas depuis des mois.
Et maintenant, je sais pas ce qui va se passer.
NATHALIE
Je suis dans la chambre, assise sur le lit, tremblante.
Il a osé. Il a osé dire ça.
Lesbienne.
Comment il sait ? Est-ce qu’il sait ? Ou c’est juste une accusation au hasard ?
Le baiser avec Clara. Il peut pas savoir. On était seules. Personne nous a vues.
Mais il a raison sur un truc : je fantasme sur elle. Tout le temps maintenant. Quand je suis avec Thomas, quand je suis seule, quand je travaille même.
Je veux être avec elle. Vraiment. Pas juste l’embrasser. Tout.
Mais je peux pas. Parce que ça voudrait dire quitter Thomas. Et je peux pas me permettre ça.
Enfin, si. Financièrement, je pourrais. Légalement aussi.
Mais les enfants… Le regard des gens… Mes parents… Son travail à lui qui sert à payer le crédit pendant que moi, j’épargne…
Non. C’est trop compliqué.
Plus simple de garder Thomas et voir Clara en secret.
Mon téléphone vibre. Clara, justement.
- — Ça va ? T’es bizarre depuis l’autre soir.
- — Oui, ça va. Thomas fait chier.
- — Raconte.
- — Il est sorti hier soir. Rentré bourré à 2 h. Et ce matin, il m’accuse de le tromper avec toi.
Long silence. Puis :
- — Merde. Il sait ?
- — Non. Il a deviné. Enfin, je crois.
- — Qu’est-ce que tu vas faire ?
Bonne question.
Rien. Nier. Faire comme si.
- — Nath… on peut pas continuer comme ça.
- — Comme quoi ?
- — À faire semblant. Toi avec lui. Moi qui attends.
Mon cœur s’accélère.
- — Tu attends quoi ?
- — Que tu quittes Thomas. Qu’on soit ensemble. Vraiment.
Je fixe l’écran. Elle veut que je quitte Thomas. Pour elle.
- — C’est compliqué.
- — Pourquoi ? Tu l’aimes plus.
- — C’est pas ça. Y a les enfants. La maison. Tout.
- — Tu préfères rester malheureuse ?
- — Je suis pas malheureuse
- — Si. Tu me l’as dit. Plusieurs fois.
Merde. C’est vrai. J’ai dit ça. Quand j’étais bourrée. Quand je voulais qu’elle me plaigne.
- — Écoute, Clara faut qu’on parle. Mais pas par message.
- — Ok. Demain ? Déjeuner ?
- — Ok.
Je range mon téléphone.
En bas, j’entends Thomas qui s’occupe des enfants. Leur voix. Leurs rires.
Il est bon père. Je peux pas lui enlever ça.
Mais c’est tout ce qu’il est. Un bon père. Un bon payeur de factures. Un bon homme à tout faire.
Mais pas un homme qui m’excite. Pas un homme que je désire. Pas un homme que j’aime vraiment.
Est-ce que c’est suffisant pour rester ?
THOMAS
L’après-midi, je sors avec les enfants. Au parc. Léa fait du vélo, Hugo joue au foot avec d’autres gamins. Moi, je suis assis sur un banc et je regarde mon téléphone. J’ouvre Google. Je tape : « ma femme est lesbienne ».
Des dizaines de forums. Des témoignages. Des hommes qui racontent exactement ce que je vis.
Elle fantasme sur des femmes pendant qu’on fait l’amour
Elle passe tout son temps avec sa « meilleure amie »
Elle me repousse physiquement
Un jour, elle m’a annoncé qu’elle me quittait pour une femme
Je lis pendant une heure. Les histoires se ressemblent toutes.
La plupart du temps, la femme reste avec le mari pendant des années. Elle utilise sa stabilité financière et sa présence pour les enfants. Et quand les enfants sont grands, quand elle a assez épargné, elle part.
Un type raconte : Elle est partie le lendemain du bac de notre dernier fils. Elle avait tout préparé. Appartement loué, avocat choisi, dossier monté. Moi, je savais rien. Vingt-trois ans de mariage. Elle vivait avec sa copine depuis deux ans en secret.
Un autre : Elle voulait un enfant. Elle m’a utilisé comme donneur de sperme. Dès que le gamin est né, elle m’a largué. Maintenant, je le vois un week-end sur deux et je paie 600 euros par mois pendant qu’elle vit avec sa nana.
Je ferme le navigateur. J’ai la nausée.
Est-ce que c’est ça qui m’attend ? Elle reste avec moi jusqu’à ce que les enfants soient grands, puis elle se barre avec Clara ?
Ou pire : elle reste avec moi indéfiniment, me baise deux fois par an en pensant à une autre, et vit sa vraie vie ailleurs ?
Hugo court vers moi.
Je le serre dans mes bras. Il sent la sueur et l’herbe.
Mes enfants. C’est pour eux que je reste. Seulement pour eux.
Mais combien de temps encore je peux tenir ?
NATHALIE
Le lendemain midi, je retrouve Clara dans un restaurant japonais. On commande, on mange en silence quelques minutes. Puis elle dit :
Je pose mes baguettes.
Je regarde par la fenêtre. Des gens qui passent. Des vies normales.
Elle a réponse à tout. C’est agaçant.
Je la fixe, incrédule.
Elle pose sa main sur la mienne.
Elle a tout calculé. Tout prévu.
Elle sourit.
Mon cœur bat vite.
Je retire ma main.
Elle n’a pas l’air déçue.
On finit de manger en silence.
En sortant, elle m’embrasse. Sur la bouche. En pleine rue.
Je me laisse faire quelques secondes. Puis je recule.
Je ne réponds pas.
Elle s’en va.
Je reste plantée sur le trottoir. Des gens passent. Certains me regardent. Est-ce qu’ils ont vu le baiser ? Est-ce qu’ils nous jugent ?
Je rentre au cabinet. J’ai trois patients cet après-midi, mais je pense qu’à une chose : est-ce que je suis prête à détruire ma vie pour être avec Clara ?
THOMAS
Le soir, Nathalie rentre tard. Vingt heures.
Elle pose son sac. Elle me regarde.
Je la dévisage.
Elle soupire.
Elle blêmit légèrement.
Ce n’est pas une question. C’est une affirmation.
Elle me dévisage longuement. Je vois la panique dans ses yeux. Puis le calcul. Puis la décision.
Mon monde s’arrête.
Je ne peux plus respirer.
Ma voix tremble.
Elle hoche la tête.
Je hurle presque.
Je la regarde, abasourdi.
Elle s’assoit.
Elle ne répond pas tout de suite. Puis :
Ma voix monte.
Elle ne dit rien. Moi non plus. On reste là, face à face.
Le silence qui suit est lourd de tout ce qu’on ne peut plus défaire.
Elle vient de dire tout haut ce que je savais au fond. Mais l’entendre vraiment…
Ma voix est cassée maintenant.
Elle hésite.
Je ne réponds pas. Parce qu’elle marque un point. Au début, oui, j’étais fier. Fier de sortir avec elle. Fier de me marier avec elle.
Puis ça s’est délité. Année après année.
Elle me regarde, surprise.
Nathalie ne nie pas.
Je me lève.
Elle me fixe.
Je vois la panique dans ses yeux maintenant.
Elle ne répond pas.
Je ris amèrement.
Elle tremble maintenant. De rage ou de peur, je ne sais pas.
Je monte dans notre chambre, je sors une valise du placard et je commence à y mettre ses affaires.
Elle me suit.
Elle recule, les yeux brillants. Mais pas de larmes cette fois. Juste de la rage pure.
Je lui tends la valise.
Elle me fixe. Je vois son cerveau tourner à plein régime. Elle cherche l’angle. Elle cherche la faille. Elle cherche comment retourner ça.
Puis elle dit, voix tremblante :
Elle ouvre la bouche. La referme. Elle n’a rien à répondre.
Je tends toujours la valise.
NATHALIE
Il est sérieux. Il est vraiment sérieux.
Je regarde la valise. Mes affaires dedans. Mes chemises, mes jeans, mes sous-vêtements. Jetés en vrac comme des ordures.
Il me met dehors. LUI. Le gentil Thomas qui dit jamais rien. Qui encaisse tout.
Sauf que là, il encaisse plus.
Je calcule. Vite.
Si je pars maintenant, je perds la maison, je perds le quotidien avec les enfants, les enfants vont me détester, tout le monde va savoir, les voisins, sa famille, la mienne, je vais devoir vivre chez Clara, qui est peut-être pas prête pour ça, lui va garder les enfants et raconter sa version.
Si je reste, je garde la maison, je garde les enfants, je garde le contrôle et je peux gérer le timing du divorce à ma façon
Le choix est évident.
Il rit. Un rire sans joie.
Merde. Merde, merde, merde.
Ça m’a échappé.
Il me regarde, bouche ouverte.
Il rit à nouveau. Ce rire horrible.
Il reprend la valise.
Je scrute son regard. Il est sérieux. Complètement sérieux.
Je ne sais pas quoi répondre. Parce qu’il a raison. Si Clara était vraiment juste une amie, je pourrais la laisser tomber.
Mais c’est pas juste une amie. C’est… c’est plus que ça.
Il hurle maintenant.
Je recule.
Il me pointe du doigt.
Il respire fort. Ses mains tremblent.
Mon sang se glace.
Il tapote son téléphone dans sa poche.
Je ne sais pas s’il bluffe ou pas.
Il redescend avec la valise et la pose dans l’entrée.
Il remonte dans notre chambre et ferme la porte derrière lui.
Je reste seule dans l’entrée, la valise à mes pieds.
Qu’est-ce que je fais ? Qu’est-ce que je peux faire ?
THOMAS
Dans la chambre, je m’effondre sur le lit.
Je tremble. De rage, de peur, d’adrénaline.
Je viens de faire quoi ? De menacer ma femme ? De lui donner un ultimatum ?
Oui. Et ça fait du bien.
Pendant quinze ans, j’ai encaissé. Tout. Son mépris, ses mensonges, son égoïsme.
Là, j’ai riposté. Enfin.
Mais est-ce que je l’ai enregistrée, vraiment ? Non. J’ai bluffé. Mon téléphone était dans ma poche, mais en veille. Est-ce qu’elle va le croire ? Je sais pas.
Est-ce qu’elle va partir ? Probablement pas. Parce qu’elle veut pas perdre les enfants.
Est-ce qu’elle va couper avec Clara ? Peut-être. En apparence en tout cas. Elle va dire qu’elle coupe. Mais elle continuera en secret.
Parce que c’est ce qu’elle fait. Elle ment. Elle ment toujours.
Mon téléphone vibre. Un message de Julien :
- — C’était cool l’autre soir. On remet ça quand ?
- — Bientôt. J’ai besoin de sortir plus souvent.
- — Tout va bien ?
- — Non. Mais ça ira.
- — Si tu veux parler, je suis là.
Je fixe le message. Quand c’est, la dernière fois que quelqu’un m’a dit ça ? Que quelqu’un s’est soucié de moi ?
Des années.
Je range mon téléphone. Je m’allonge.
En bas, j’entends Nathalie bouger. Puis plus rien. Je me demande ce qu’elle fait. Si elle appelle Clara. Si elle pleure. Si elle rage.
Je m’en fous. Pour la première fois depuis des années, je m’en fous.
NATHALIE
Je suis dans la cuisine, le téléphone à la main.
J’appelle Clara. Elle décroche à la première sonnerie.
Long silence.
Sa voix est dure maintenant.
Silence. Puis :
Elle soupire.
Elle raccroche.
Je reste avec le téléphone à la main, tremblante.
Tout le monde me demande de choisir. Thomas. Clara. Comme si c’était simple.
Mais c’est pas simple. Parce que chaque choix me fait perdre quelque chose.
Si je choisis Thomas, je perds Clara, je perds ma liberté, je reste coincée dans cette vie que je déteste.
Si je choisis Clara, je perds les enfants au quotidien, je perds la maison, je perds le contrôle, et en plus, j’ai même pas la garantie que ça marche avec elle.
Comment je suis censée choisir ?
Je monte dans la chambre d’amis. Je m’allonge tout habillée.
Je pense à Clara. À ses lèvres. À ce que ça ferait de vivre avec elle.
Je pense à mes enfants. À leurs visages si je leur dis que je pars.
Puis je pense à Thomas. À comment il vient de me tenir tête. De me menacer.
Il a changé. Le gentil Thomas a disparu. Il est devenu… quoi ? Quelqu’un que je reconnais plus.
Quelqu’un qui me fait un peu peur.
Et pour la première fois depuis quinze ans, je ne sais plus comment le manipuler.
Je ne dors pas de la nuit.
À six heures du matin, je descends. Thomas est déjà debout, dans la cuisine, en train de préparer les petits déjeuners des enfants.
Je prends une grande inspiration.
Il hoche la tête. Pas de soulagement sur son visage. Pas de joie. Juste une acceptation froide.
Je sors mon téléphone. Mes mains tremblent. J’appelle Clara.
Elle décroche.
Ma voix se brise.
Silence.
Sa voix est neutre maintenant. Morte.
Elle raccroche. Je reste avec le téléphone à la main. Mes larmes coulent.
Je bloque le numéro de Clara. Mes mains tremblent tellement que je dois m’y reprendre à deux fois.
Je le fixe. Qui est cet homme ? Ce n’est plus le Thomas que je connais.
Il sort un papier de sa poche. Il a écrit des règles. Il a passé la nuit à les écrire.
Je veux protester mais je me tais.
Il continue.
Je sens la rage monter.
Je regarde le papier. Les règles écrites noir sur blanc. C’est humiliant. Dégradant.
Mais l’alternative, c’est quoi ? Partir ? Perdre mes enfants ? Vivre chez Clara, qui vient de me raccrocher au nez ?
Je le fixe.
Il pose le papier devant moi.
Je regarde le papier. Les règles. Mon nom en bas à côté d’une ligne vide.
J’ai envie de le déchirer. De lui cracher au visage. De partir en claquant la porte. Mais je pense à Léa et Hugo. À leurs visages si je leur dis que je pars.
Je prends le stylo. Je signe.
Thomas prend le papier. Le plie. Le range dans sa poche.
Il monte se préparer pour le travail.
Je reste assise dans la cuisine, tremblante de rage et d’humiliation.
Je viens de signer mon admission dans ma propre prison.
THOMAS
Au boulot, je n’arrive pas à me concentrer. Je repense à ce matin. À son visage quand elle a signé. À ses larmes quand elle a appelé Clara. Une partie de moi se sent coupable. J’ai été dur. Très dur.
Mais une autre partie… une autre partie jubile. Pendant quinze ans, elle a dicté les règles. Maintenant, c’est moi.
Julien m’envoie un message :
- — Toujours OK pour ce soir ?
- — Oui. J’ai besoin de décompresser.
- — Tout va bien ?
- — Pas vraiment. Mais je gère.
Le soir, je rentre juste pour me changer. Nathalie est déjà là avec les enfants. Elle a l’air épuisée.
Je souris.
Je sors avant qu’elle puisse protester.
Au bar avec Julien, je me sens léger. Libre. On parle de tout. Du boulot, des séries qu’on regarde, de politique. À un moment, il demande :
Je lui raconte. Les règles. Le contrat. L’ultimatum.
Il m’écoute sans m’interrompre. Puis il dit :
Il boit une gorgée de bière.
Julien me regarde.
Il secoue la tête.
Ses mots me font mal parce qu’il a probablement raison.
Je bois ma bière.
On reste silencieux quelques minutes.
Je ne réponds pas.
Parce que la réponse est non. Et on le sait tous les deux.
NATHALIE
Les jours passent. Une semaine. Deux semaines. Je respecte les règles. Toutes. Je paie ma part. Je fais le ménage mes jours assignés. Je m’occupe des enfants en alternance. Je reste à la maison le soir.
Et je déteste chaque seconde.
Chaque fois que je passe la serpillière, je rage, je suis pas une « Conchita » ! Chaque fois que je fais les devoirs avec Hugo, je pense à autre chose. Chaque fois que je paie les factures, je calcule combien je perds.
Le pire, c’est le sexe.
Deux fois par mois. Comme prévu dans le contrat.
La première fois, une semaine après avoir signé, Thomas vient vers moi au lit.
Pas de romance. Pas de préliminaires. Juste « c’est le moment ». Je me laisse faire. J’écarte les jambes. Je fais le vide dans ma tête.
Il me touche, il m’embrasse. J’essaie de répondre mais c’est mécanique. C’est froid.
Quand il entre en moi, je fixe le plafond. Je compte les secondes. J’attends que ça finisse. Il bouge. Je ne bouge pas.
Il s’arrête. Se retire.
Il se lève. Il s’habille.
Il sort de la chambre. Il dort sur le canapé cette nuit-là.
Le lendemain, il modifie le contrat et raye la règle numéro cinq. Je devrais être soulagée. Mais je suis… quoi ? Vexée ? Qu’il veuille plus de moi ?
Les semaines continuent. On vit comme des colocataires maintenant. On se parle pour la logistique. Pour les enfants. C’est tout. Il sort plus souvent. Deux, trois fois par semaine. Avec Julien et d’autres.
Moi, je reste à la maison. Comme prévu.
Un soir, je craque. Je l’appelle pendant qu’il est au bar.
Il a l’air agacé.
Il raccroche. Je reste avec le téléphone à la main, seule dans la maison. J’ai envie d’appeler Clara. Juste pour parler. Pour me plaindre. Mais son numéro est bloqué. Même si je le débloque… elle voudra plus me parler.
Je suis vraiment seule maintenant.
THOMAS
Au bar Julien me regarde bizarrement.
Julien soupire.
Je bois ma bière.
Je ne réponds pas. Parce que je sais pas.
Julien pose sa main sur mon épaule.
Julien ne dit plus rien. On finit nos bières en silence.
En rentrant vers minuit, je trouve Nathalie endormie sur le canapé, la télé allumée.
Je l’éteins. Je la regarde dormir. Elle a l’air épuisée. Vieille même. Des rides autour des yeux que j’avais jamais remarquées.
On est en train de se détruire mutuellement.
Julien a raison. Ça peut pas continuer comme ça. Mais je sais pas comment en sortir.
NATHALIE
Trois mois passent. Trois mois de cette vie mécanique. Je me lève. Je travaille. Je rentre. Je m’occupe des enfants mes jours assignés. Je paie mes factures. Je nettoie mes pièces assignées.
Et je meurs lentement à l’intérieur.
Au cabinet, mes patients me demandent si je vais bien.
Mais c’est pas ça. C’est que ma vie est devenue une prison. Une prison que j’ai acceptée en signant ce putain de papier.
Le pire, c’est que Thomas respecte les règles aussi. Scrupuleusement. Il fait ses tâches ménagères. Il s’occupe des enfants ses jours. Il paie sa part.
On est devenus des robots. Deux robots qui cohabitent. On se parle à peine. Juste pour la logistique.
C’est tout. Pas de « comment tu vas », pas de « bonne journée », rien. Les enfants commencent à remarquer. Un soir Léa me demande :
Mon sang se glace.
Léa n’a pas l’air convaincue.
À moi aussi, elle me manque. Terriblement.
Tous les jours, je pense à elle. À son rire. À ses mains. À ce baiser. J’ai envie de la contacter. Juste pour savoir comment elle va. Mais j’ai promis. Et Thomas vérifie. Je le sais. Il regarde mon téléphone quand je dors. J’ai trouvé des traces. Des applis ouvertes que j’avais pas ouvertes.
Il me surveille. Comme un gardien de prison.
THOMAS
Oui, je surveille. Bien sûr que je surveille. Parce que je lui fais pas confiance. Comment je pourrais ?
Je vérifie son téléphone régulièrement. Ses messages, ses appels, ses mails. Rien. Elle respecte vraiment.
Ça devrait me rassurer. Mais ça me rend encore plus méfiant. Parce que c’est trop facile. Trop propre. Elle doit avoir un autre téléphone. Ou alors elle communique autrement. Ou bien elle attend juste le bon moment pour recommencer.
Au boulot, ma productivité chute. Mon manager me convoque.
Mais ça passe pas.
Chaque jour est une torture. Me lever à côté d’elle. Faire semblant devant les enfants que tout va bien. Respecter ces putain de règles qui nous étouffent tous les deux.
Le soir, je sors de plus en plus. Avec Julien, avec d’autres.
Un soir, une femme me drague au bar. Sophie. Pas la Sophie, copine de Marc. Une autre Sophie. Blonde, la trentaine, un joli sourire.
Elle rit.
On parle. Longtemps. Elle est drôle. Légère. Pas de profondeur psychologique. Pas de manipulation. Juste quelqu’un de simple.
Vers minuit, elle dit :
Je la regarde. Je pourrais. Facilement. Me venger. Faire ce qu’elle a fait avec Clara.
Sophie sourit.
Elle me donne son numéro.
Je rentre chez moi avec son numéro dans ma poche.
Nathalie dort déjà. Je me glisse dans le lit, le dos tourné vers elle.
Je regarde le numéro de Sophie dans le noir. Je pourrais. Je devrais, peut-être. Rééquilibrer vraiment. Mais je peux pas. Parce que je suis pas comme elle.
Je déchire le papier.
NATHALIE
Un matin, je craque.
C’est stupide. C’est juste que Thomas a oublié de sortir les poubelles. Son jour.
Mais ça me fait exploser.
Je monte dans la chambre où il finit de s’habiller.
Je ris. Hystériquement.
Je hurle maintenant.
Je m’approche.
Il blêmit légèrement.
Il me gifle.
Pas fort. Mais il me gifle.
On reste figés tous les deux. Aussi choqués l’un que l’autre.
Je recule. Je touche ma joue, l’air incrédule.
Les enfants arrivent en courant.
Je les regarde. Léa et Hugo. Ils sont terrifiés.
Ma voix tremble.
Ils repartent en courant.
Je me retourne vers Thomas.
Je prends mon sac.
Je sors.
Dans la voiture je tremble. Ma joue me brûle encore. Il m’a frappée. Il a osé me frapper.
C’est de l’agression. Je pourrais porter plainte. Je pourrais le faire arrêter. Je devrais. Pour les enfants. Pour moi.
Mais une partie de moi… une partie de moi sait que je l’ai poussé à bout. Que je voulais qu’il craque. Pour avoir une raison de partir. Une vraie raison. Pas « je suis lesbienne ». Pas « je suis malheureuse ». Mais « il m’a frappée ».
Personne pourra me juger si je dis ça.
THOMAS
Je reste dans la chambre, tremblant.
J’ai frappé ma femme. Je l’ai frappée.
Qu’est-ce que j’ai fait ? Qu’est-ce qui m’a pris ?
Je descends voir les enfants. Ils sont dans la chambre de Léa, serrés l’un contre l’autre.
Elle a dix ans mais elle est lucide.
Elle me regarde avec des yeux de vieille.
Hugo commence à pleurer.
Je les prends dans mes bras.
Mais c’est un mensonge. On peut pas faire au mieux. On peut juste faire moins pire.
J’arrive au boulot en retard. Complètement à l’ouest.
Julien me voit et vient directement.
Je m’assois.
J’appelle Nathalie. Elle décroche pas. J’envoie un message :
- — Je suis désolé. Vraiment. C’était inacceptable. On doit parler ce soir.
Pas de réponse.
À dix-sept heures, elle m’appelle.
Elle rit amèrement.
Elle raccroche. Je reste avec le téléphone à la main. C’est vraiment fini. Après quinze ans. C’est fini.
Et je sais même pas si je suis triste ou soulagé.
Les deux probablement.
NATHALIE
À l’hôtel, je m’effondre sur le lit.
C’est fini. Vraiment fini.
Je prends mon téléphone et je débloque le numéro de Clara. J’hésite. Longtemps.
Puis j’appelle. Elle décroche.
Silence. Puis :
Sa voix est froide maintenant.
Les larmes me montent aux yeux.
Mon cœur s’arrête.
Elle raccroche.
Je reste seule dans la chambre d’hôtel.
Seule vraiment.
J’ai tout perdu. Thomas. Clara. Ma famille. Tout.
Et pour quoi ?
Pour rien.