| n° 23538 | Fiche technique | 8511 caractères | 8511 1413 Temps de lecture estimé : 6 mn |
05/03/26 |
| Présentation: Une histoire qui choisit la retenue et laisse percevoir ce qui n’est pas écrit. | ||||
Résumé: Une place banale, un enfant bancal, des passants pressés. Quelque chose finira-t-il par circuler entre eux ? | ||||
Critères: #exercice #réflexion #psychologie | ||||
| Auteur : Maryse Envoi mini-message | ||||
La petite place n’arrêtait personne, ne retenait aucun regard. On la traversait sans ralentir ni lever les yeux. Les façades qui l’entouraient étaient trop neutres pour raconter quoi que ce soit, trop bien entretenues pour conserver la mémoire de ce qui s’y était passé. Elle n’était qu’un passage. Les bruits se mêlaient sans s’y attarder. Même la fissure du trottoir, pourtant singulière, était enjambée machinalement.
Le matin, les pas pressés filaient vers l’autre côté. À midi, on la coupait au plus court pour rejoindre le quartier animé. Le soir, on la franchissait à la hâte, pour en finir.
Elle n’était ni un point de rencontre, ni un lieu de repos, ni un détour agréable. Un endroit sans fonction véritable, sinon celle de n’en avoir aucune.
Rien ne s’y produisait jamais, rien vraiment qui méritât que l’on s’en souvienne.
C’était du moins ce que l’on pensait.
Certains, à force d’y passer, auraient pu remarquer qu’un détail persistait. Toujours au même endroit. Toujours à la même hauteur.
Quelque chose qui obligeait parfois à faire un petit pas de côté. Un crochet si discret que le corps exécutait sans même que l’esprit ne s’en aperçoive.
On continuait d’avancer.
La place demeurait ce qu’elle semblait être : un lieu sans accroche, sans mémoire.
Et pourtant, deux jambes se balançaient sans relâche. Pas tout à fait symétriques. Une légère torsion rendait leur battement irrégulier. Elles montaient et descendaient, l’une après l’autre, selon un rythme appris de travers.
Un enfant était assis sur le banc, trop petit pour que ses pieds touchent le sol. Son pantalon court laissait ses cuisses nues. Des tennis blanches, usées jusqu’à la corde, dessinaient à chaque mouvement un arc de cercle pâle, un peu bancal. Un épais bonnet de laine, enfoncé jusqu’aux oreilles, recouvrait, quand le short découvrait.
De loin, on aurait pu croire qu’il attendait. En le regardant vraiment, on comprenait qu’il faisait autre chose.
Ses mains, elles aussi, bougeaient.
Les bras légèrement écartés du corps, il pointait le ciel de ses deux index tendus. Les doigts sautaient d’un point à l’autre, marquaient de brèves pauses, revenaient parfois en arrière avant de repartir. Ses lèvres remuaient à peine. Aucun son n’en sortait.
On ne le voyait pas. Fondu dans le banc qu’on évitait par habitude.
Lorsque l’ombre d’un passant couvrait son visage, il se figeait. Les jambes suspendaient leur mouvement, les doigts aussi. Il attendait que la lumière revienne, puis secouait les mains, paumes ouvertes, comme pour effacer, avant de recommencer.
Les jours se succédaient, et les gens défilaient, toujours aussi rapidement. L’enfant était là, chaque fois que le ciel était dégagé. Personne ne s’en étonnait : la fadeur de la place l’avait absorbé. Ou alors le temps était trop précieux pour qu’on en perde à le remarquer vraiment.
Une femme, téléphone en main, s’assit à l’autre extrémité du banc, et commença à rédiger un texto. Son regard s’arrêta sur le va-et-vient heurté des jambes. Gênée, elle détourna les yeux, se leva et partit.
Un jour de pluie, la place se vida plus vite encore. Les passants, épaules rentrées, tête baissée, allongeaient le pas. Les parapluies s’ouvraient. L’eau formait des flaques irrégulières que personne ne contournait. Tout s’amortissait un peu sous le crépitement régulier des gouttes. En longeant le banc, un homme se décala légèrement, sans y penser. Il s’arrêta : il n’y avait rien à éviter. Le banc était vide. Il se frotta le menton un instant avant de repartir.
Le lendemain, l’enfant était revenu. Les jambes avaient repris leur battement. Les doigts, leur trajet.
Les pas se décalèrent à nouveau.
Des enfants qui passaient en groupe s’arrêtèrent un moment. Ils imitèrent le geste, levèrent les bras, pointèrent au hasard, rirent. L’un d’eux demanda ce qu’il faisait. Il ne répondit pas. Ils finirent par se lasser et repartirent en courant.
Un homme ralentit, leva les yeux, plissa le front puis continua sa route.
Ce fut un vieil homme, revenu deux fois sur la place le même jour, qui décida de lui adresser la parole :
L’enfant suspendit un instant son double mouvement, tourna la tête vers lui, puis regarda de nouveau au-dessus de lui.
Le vieil homme leva les yeux à son tour. Le ciel était bleu, uniforme.
L’enfant acquiesça.
Le vieil homme resta silencieux. Il s’assit à distance respectueuse et, pensif, partagea l’instant. Il se releva, le dos plus droit qu’à l’arrivée, et partit sans rien ajouter.
La pluie avait révélé son absence. Peu à peu, les passants commencèrent à le remarquer.
On se mit à murmurer. Il fut question d’éducation, d’abandon, de responsabilité. Des phrases circulaient à voix basse. Des mots comme « étrange », « parents », « problème », « laisser faire » flottaient un instant, puis s’évanouissaient avec ceux qui poursuivaient leur route.
L’enfant continuait.
Un matin, une enseignante s’assit près de lui, un sac plein de copies sur les genoux.
Elle parla du soleil, des planètes, de la lumière qui traversait l’atmosphère en la réchauffant. Sa voix était calme. L’enfant l’écouta. Quand elle se tut, il reprit exactement comme avant.
Il ne discutait pas. Il comptait.
Les gens passaient.
L’un leva la tête en arrivant à son niveau. Il la rabaissa aussitôt et accéléra, mine de rien. Une femme tira son enfant qui s’était arrêté. Un adolescent affirma qu’il avait distingué un point blanc, très haut. Son ami ricana. Le lendemain, ce fut lui qui leva les yeux. Discrètement.
Un autre crut voir une étoile filante. Une strie fugace. Peut-être une illusion d’optique.
Quelqu’un soutint que le bleu n’était jamais exactement le même.
On passait encore. Plus tout à fait comme avant.
Un matin, il n’était pas là. Le banc sembla plus long. Les pas ralentirent. Certains regardèrent l’espace laissé. Comme si son absence comptait plus que sa présence.
Le lendemain, il revint. Personne ne posa de questions. On le laissa compter.
Un autre enfant, un jour, s’assit à côté de lui et leva le doigt. Ils comptèrent ensemble, un moment. Puis il partit, sans dire au revoir.
Le ciel resta bleu. Les étoiles, invisibles. Leur nombre, incertain.
Sur la place, on passait toujours. Parfois moins vite, les yeux relevés…
********
Le regard peut s’arrêter ici. Il peut aussi continuer autrement :
Il l’aimait bien, cette place. Elle ne demandait rien. Là, tout demeurait comme il l’avait laissé la veille. Le ciel y restait ouvert. Aucun câble électrique ne le coupait. Rien ne venait en réduire l’étendue.
Il s’installait toujours sur le banc, au même endroit. Ses pieds ne touchaient pas le sol. Ses jambes se balançaient. Le mouvement, quand il durait, le soulageait.
Puis il levait les bras.
Ses doigts partaient du bord du ciel le plus proche. Toujours le même. Ils avançaient lentement. Il ne fallait pas en sauter. Quand il revenait en arrière, ce n’était pas une erreur. C’était pour vérifier.
Le ciel était trop grand pour être pris d’un seul regard. Trop précieux pour en perdre. Alors, il en parcourait inlassablement le grain. Pour ne rien oublier.
Quand quelqu’un passait devant lui, la lumière partait. Tout disparaissait un instant. Il attendait, sans s’agiter. Comme il avait appris.
Après, l’ordre avait changé. Il fallait recommencer du début.
On lui avait dit, autrefois, que les étoiles, comme bien d’autres choses, restaient là même quand on ne les voyait plus. Il ne se souvenait plus des mots exacts. Seulement d’un visage levé vers le ciel. Un visage qui se brouillait vite. Qu’il fallait retenir.
Alors, il comptait.
Les jours de pluie, il restait à l’intérieur. Il fermait les yeux pour retrouver le ciel. Parfois il y parvenait. Mais certaines étoiles devenaient floues, malgré tous ses efforts. Il fallait revenir les chercher dès que le gris se déchirait.
Le lendemain, il retrouvait la place, le banc, le ciel dégagé. Ses jambes reprenaient leur mouvement. Ses doigts aussi.
Certains jours, il comptait moins longtemps. D’autres, plus. Cela dépendait de ce qu’il y retrouvait.
Les gens parlaient. Ils expliquaient. Il écoutait. Puis il continuait. Lorsqu’on lui posait une question, il répondait à sa façon, juste assez pour reprendre vite.
Les mots passaient. Le ciel demeurait. Mais à trop attendre, des étoiles se perdaient… et avec elles, un peu de lui aussi.
Tant qu’il comptait, rien ne disparaissait vraiment. C’était sa façon de veiller.