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Temps de lecture estimé : 13 mn
02/03/26
Résumé:  Pour que sa fille fasse une telle entrée dans la maison, il faut vraiment que quelque chose n’aille pas bien.
Critères:  #drame #nonérotique #confession fh ff laid(e)s
Auteur : Liane      Envoi mini-message
Inconsolable

La porte d’entrée claque violemment contre son cadre, faisant trembler les vitres et le vieux rideau à motifs fanés. Jocelyne lève les yeux de son journal, surprise par l’intensité du bruit qui perturbe la maison silencieuse. Elle reconnaît immédiatement le pas lourd et précipité qui résonne dans le vestibule, les semelles frappent le carrelage avec une urgence inhabituelle. Sophia rentre comme une tempête, et sa mère sent son cœur se serrer d’inquiétude.



Pas de réponse, juste des sanglots étouffés qui lui parviennent depuis le couloir. Jocelyne se lève promptement, faisant grincer les planches usées du parquet sous son poids. Elle ajuste ses lunettes sur son nez et se dirige vers l’entrée, où elle trouve sa fille aînée effondrée contre le mur, le visage caché dans ses paumes. Elle reste planquée dans l’obscurité et semble infiniment triste.



La voix de Jocelyne tremble légèrement. Elle s’approche et pose une main rassurante sur l’épaule de Sophia. Celle-ci relève la tête, et Jocelyne découvre une figure ravagée par le chagrin. Les traits de sa fille sont congestionnés, ses grosses lunettes ont glissé sur son nez et laissent entrevoir des yeux rougis et gonflés. Elle ne cherche même pas à essuyer les larmes qui coulent librement sur ses joues, traçant des sillons humides sur sa peau parsemée de boutons.



Jocelyne enlace son enfant et la serre tout contre elle. Elle sent les tremblements qui parcourent le corps de Sophia, ces secousses incontrôlables d’une douleur accumulée depuis trop longtemps. L’odeur du vieux sweat-shirt ample de sa fille lui parvient, ce vêtement démodé qu’elle porte toujours quand elle ne va pas bien.

Depuis son enfance, son aînée accumule les problèmes, entre bêtises de jeunesse, épisodes dépressifs et échecs scolaires. Curieusement, Julie, qui est de deux ans sa cadette, n’a jamais posé la moindre difficulté ; pour elle, la vie est un feu d’artifice permanent. Pourtant, les deux filles sont à l’identique et ont été élevées de la même façon.



Elles s’installent sur le canapé en velours côtelé, dont la couleur vert sombre a été fanée par des années d’utilisation. La pièce est baignée d’une lumière tamisée, filtrée par les rideaux épais qui protègent des regards extérieurs. Jocelyne allume la lampe sur la table basse, projetant des ombres douces sur les murs. Sophia se blottit contre sa mère comme une enfant, cherchant réconfort et chaleur humaine.



Sophia tire un essuie-tout froissé de sa manche et se mouche bruyamment. Elle inspire profondément, tentant de reprendre le contrôle de ses émotions. Les mots lui viennent avec difficulté :



Le nom tombe comme une sentence. Jocelyne fronce les sourcils. Elle croit connaître ce Cédric, le bricolo qui a bossé l’été dernier sur le toit de la maison des voisins d’en face, moitié artisan, moitié branleur. Un homme aux cheveux noirs et à la peau tannée, toujours avec sa casquette vissée sur la tête et ses vêtements de travail usés. Elle l’a croisé de temps en temps. Il a presque son âge et n’appartient donc pas du tout à la génération de sa fille… Qui plus est, c’est un sacré filou, un beau parleur, un arnaqueur. Madame Luneau a dû le rappeler deux fois, parce qu’il y avait encore une fuite dans ses combles. Un jeanfoutiste, du travail bâclé !



Sophia hoche la tête, et un nouveau flot de larmes s’échappe de ses yeux. Elle porte ses mains à son visage, comme pour se cacher de la honte qui l’envahit. Ses cheveux bruns, emmêlés et négligés, tombent en mèches désordonnées sur son front.



Ensuite, sa voix vacille.



Jocelyne sent une boule se former dans sa gorge. Elle connaît les hommes comme Cédric. Ces beaux parleurs qui savent trouver les mots justes pour ensorceler les âmes fragiles. Ces manipulateurs qui perçoivent les failles et s’y engouffrent sans scrupule, pour vous broyer sans ménagement.



Son visage se tord de douleur. Elle serre les poings sur ses genoux, ses ongles s’enfonçant dans la chair à travers le tissu usé de son pantalon.



Sophia ne parvient pas à finir sa phrase. Les sanglots ont repris le dessus, secouant ses épaules de spasmes violents. Jocelyne ressent une colère sourde monter en elle, une rage protectrice envers cette fille qu’elle sait fragile et solitaire. Elle caresse les cheveux emmêlés de Sophia, murmurant des paroles apaisantes sans trouver les mots justes pour adoucir ses blessures.



La voix de Sophia devient un murmure à peine audible. La honte transparaît dans chaque syllabe, chaque pause, chaque tremblement. Elle décrit comment Cédric l’a employée, la traitant brutalement et sans considération, pour ensuite l’abandonner comme un vieux mouchoir usagé. Les détails qu’elle donne font mal à Jocelyne, qui imaginait ce genre de scène sans oser la mettre en mots.



Jocelyne serre sa fille plus fort contre elle. Elle sent sa propre colère monter contre ce séducteur de cinquante ans, qui a profité de la vulnérabilité d’une jeune femme fragile de vingt-six ans. Elle a envie d’aller trouver cet enfoiré et de lui dire son fait, de lui faire honte, de lui faire comprendre le mal qu’il a fait. Mais elle sait aussi que les hommes de cette espèce n’ont jamais honte de rien.



La question reste en suspens dans l’air, sans réponse satisfaisante à donner. Sophia renifle et essuie ses yeux de la paume de sa main. Le silence s’installe dans le salon, seulement brisé par les tics réguliers de l’horloge sur le mur. Dehors, la nuit est tombée et le vent fait grincer le vieux portail.



Jocelyne attend patiemment, sentant que le pire reste à venir. Elle observe le visage de sa fille, ces traits ingrats qu’elle connaît depuis toujours, ce visage boutonneux et ces lèvres fines qui tremblent encore. Elle remarque les poils noirs sur ses avant-bras, cette pilosité abondante dont elle fait mine de ne pas se soucier, mais qui la perturbe en profondeur.



Le prénom résonne différemment dans la bouche de Sophia. Jocelyne perçoit un changement de ton, une douceur mêlée de tristesse. Elle se souvient avoir entendu ce nom plusieurs fois au cours des derniers mois. Laurine, l’amie étudiante dont elle parlait avec une animation inhabituelle. Jocelyne a d’ailleurs failli la rencontrer, elle avait proposé qu’elles viennent toutes les deux passer un week-end à la maison.



Sophia marque une pause pour rassembler son courage. Elle trace des cercles nerveux sur le tissu du canapé avec son index. La lampe projette une ombre sur son visage, accentuant les creux sous ses pommettes.



Jocelyne ne réagit pas. Elle continue de caresser la chevelure de sa fille en silence. Elle a toujours su que celle-ci avait du mal à trouver sa place et à se faire comprendre des autres. Elle-même a connu des interrogations similaires au cours de sa vie, des attirances troubles qu’elle n’a jamais vraiment nommées.



Sophia sourit tristement en évoquant cette Laurine. Jocelyne comprend que sa fille est tombée vraiment amoureuse, peut-être pour la première fois de sa vie. Elle devine aussi que cette histoire ne s’est pas bien terminée.



Sophia se recule légèrement pour fixer sa mère. Elle cherche quelque chose dans son regard, une trace de jugement ou de dégoût. Mais Jocelyne reste attentive, ses yeux bruns rivés sur sa fille, attendant la suite de l’histoire.



La voix de Sophia se brise à nouveau lorsqu’elle évoque le regard de Laurine, ce mélange de confusion et de répulsion qui l’a transpercée. Elle raconte comment son amie s’est levée brusquement, comment elle a commencé à trembler, comment elle a refusé de la saluer quand elle est partie.



Jocelyne sent les larmes de sa fille tremper son chemisier. Elle laisse le silence s’étirer, sachant que les mots ne suffiraient pas à apaiser ce genre de douleur. Elle-même a connu des rejets, des regards qui s’éloignent, des prétendants qui se détournent. Elle connaît cette sensation d’être non désirée, cette impression d’avoir un corps qui ne mérite pas d’être aimé. Contrairement à sa sœur, Sophia est beaucoup trop sensible, incapable de se forger une carapace.



Sophia éclate en sanglots. Jocelyne sent sa fille se raidir dans ses bras. Elle sait que Sophia a toujours eu du mal à se faire une place dans le monde. Cette enfant solitaire préférait les livres à la compagnie des autres gamins. Adolescente, elle se cachait derrière ses cheveux et ses vêtements trop grands. Devenue jeune femme, elle a échoué lamentablement à l’université et a perdu tout espoir d’un avenir meilleur. Elle vivote entre des études fictives et des petits boulots minables.



Sophia se dégage de l’étreinte de sa mère et se lève brusquement. Elle commence à faire les cent pas dans le salon, ses pieds lourds frappent le sol avec frustration. Elle tire sur les manches de son sweat-shirt, ce vêtement informe qui cache mal sa silhouette. Une crise d’angoisse, semble-t-il.



Jocelyne frémit à ces mots. Elle observe sa fille, cette jeune femme aux traits ingrats qu’elle a pourtant portée en elle, qu’elle a mise au monde avec amour. Elle voit les boutons sur son visage, ces imperfections que Sophia maudit depuis l’adolescence. Elle voit les grosses lunettes qui cachent des yeux intelligents, mais tristes. Elle voit cette pilosité débordante dont Sophia ne sait que faire. Mais bon, Julie est à l’identique et sa vitalité rayonne. Pourquoi l’une sombre dans la dépression, alors que l’autre est pétillante de vie ? Elles se ressemblent comme deux gouttes d’eau et elle les a élevées pareil !

Jocelyne repense à ce psychiatre à qui elle avait fait appel il y a quelques années, lorsqu’elle avait eu peur que la jeune femme tombe dans la drogue. Il l’avait apaisée, mais le mieux-être avait été de courte durée.



Sophia s’arrête au milieu de la pièce, les bras ballants le long du corps. Les larmes coulent toujours sur ses joues, mais ses yeux sont fixes, braqués sur sa mère avec une intensité douloureuse.



Le cri déchire l’air du salon. Jocelyne reçoit ces mots comme un coup de poing au plexus. Elle reste figée sur le canapé, incapable de bouger, de parler, de réagir. Les propos de sa fille résonnent en elle, éveillant des blessures anciennes, des insécurités qu’elle pensait avoir enterrées.



Sophia s’effondre sur le tapis du salon, en position fœtale. Les sanglots la secouent de nouveau, plus violents encore. Jocelyne sent ses propres yeux se remplir de larmes. Elle se lève et rejoint la malheureuse sur le sol, l’enlaçant par-derrière, la berçant comme quand elle était bébé.



Les mots lui manquent. Que peut-elle dire face à une telle souffrance ? Elle-même a grandi avec des grains de beauté qui parsèment son visage et son corps, ces marques que les mauvaises langues jugent parfois disgracieuses. Elle connaît les regards qui s’écartent, les murmures dans le dos, les rires étouffés. Elle a appris à vivre avec, à construire une carapace d’indifférence. Mais elle sait aussi que cette carapace a un prix.



Sophia pointe son visage du doigt, ce visage qu’elle déteste. Elle renifle et essuie son nez sur sa manche, sans pudeur.



Jocelyne secoue la tête avec force. Elle prend le visage de sa fille entre ses mains et l’oblige à la regarder.



Le désespoir dans la voix de la jeune femme est palpable. Jocelyne ressent la détresse comme si c’était la sienne. Elle pense à Laurine, cette étudiante aimée en secret. Elle pense à Cédric, cet homme qui a profité de la vulnérabilité de sa descendance. Elle pense à tous ceux qui ont croisé Sophia sans vraiment vouloir la comprendre.



Sophia renifle et hoche la tête, mais son regard reste vide. Jocelyne sait que les mots ne peuvent pas effacer des années de rejet, d’isolement et de honte. Elle sait que sa fille a besoin de plus que de simples réconforts maternels.



Jocelyne resserre son étreinte autour de sa fille, espérant lui transmettre un peu de chaleur, un peu d’espoir.



Sophia ne répond pas. Elle reste blottie contre sa mère, les yeux fermés, le corps épuisé par les sanglots. Le temps s’étire dans le salon silencieux, rythmé par les tics de l’horloge et les souffles irréguliers des deux femmes.

Jocelyne pense à tout ce qu’elle aurait voulu offrir à sa fille. Cette confiance qu’elle n’a jamais eue elle-même. Cette capacité à s’aimer malgré les défauts. Cette assurance que le regard des autres ne définit pas la valeur d’une personne. Mais comment transmettre ce qu’on n’a jamais réussi à vraiment conquérir ?



Sophia hoche la tête et se laisse guider vers la cuisine. Elle s’assoit à la table pendant que Jocelyne remplit la bouilloire. La lumière crue du lieu révèle les cernes sous les yeux de la malheureuse, le rouge de ses paupières, le désordre de ses cheveux.



Sophia acquiesce sans enthousiasme. Elle prend une galette qu’elle mâche mécaniquement, le regard perdu dans le vide. Jocelyne s’installe à côté d’elle et lui prend la main.



Jocelyne pense à cette thérapeute adepte des médecines douces, dont lui a parlé sa collègue. Il paraît qu’elle est très bien. Alors, peu importe le prix, le plus compliqué sera de convaincre son enfant de l’intérêt de la chose. Sortir du cercle vicieux du désespoir, voilà ce dont elle aurait besoin.


Le thé s’infuse dans les tasses. Dehors, la nuit enveloppe la maison de son manteau sombre. Dans la cuisine éclairée, mère et fille restent assises côte à côte, unies dans leur silence et leur tristesse, attendant une aube qui semble bien lointaine.